LES CONTES POPULAIRES DANS HOMERE
L'influence des poënies homériques sur le développement de la religion et de la mythologie grecque est un sujet à peu près inépuisable de discussion , mais il est un côté de la question peut-être un peu négligé jusqu'ici et qui touche d'une façon curieuse à nombre de problèmes de critique non encore résolus ou qui n'ont même pas été abordés. Nous voulons parler du rôle que les Mcerchen ou contes populaires jouent dans la composition de l'Iliade et de l'Odyssée. Le terme « contes populaires » désigne ces mythes les plus humbles et les plus enfantins que M. Ralston et autres écrivains ont rendus populaires dans un autre sens et qu'il est si curieux de retrouver semblables chez des races aryennes et non aryennes. Règle générale, ces histoires diffèrent de deux manières des mythes d'une culture et d'une littérature plus élevée. Les héros et héroïnes sont d'ordinaire anonymes , et les événements se passent dans des pays innommés et à des époques indéterminées. D'autre part, les détails y sont primitifs, les mœurs, en général, sauvages — le cannibalisme, les relations avec les animaux et la magie étant très-répandus — enfin la composition et l'intrigue sont informes et décousues. Si l'on considère que ces contes ont une diffusion plus large parmi des races incultes et dans des classes illettrées que les mythes d'un ordre plus élevé, il semble qu'on en peut conclure que là où nous rencontrons un mythe et un conte populaire basés sur un même sujet, le conte populaire est le plus primitif et est la matière brute de laquelle est sorti le mythe rendu poli et devenu parfait. Ainsi, quand nous trouvons l'histoire des Symplégades chez les Aztèques , les Esquimaux et les peuples de la Nouvelle - Zélande , nous pouvons en conclure que le récit des rochers s'entrechoquant dans l'Odyssée est une forme postérieure artistique d'un conte populaire.
En examinant la composition de l'Odyssée du point de vue de cette théorie , nous trouvons que c'est un assemblage de contes populaires traités avec art et façonnés en un tout symétrique qui a commandé l'admiration des meilleurs critiques depuis deux mille ans. Prenons d'abord la conception centrale — celle du retour d'un voyageur près de sa femme , son déguisement , l'épouse qui refuse d'abord de reconnaître son mari, et la reconnaissance finale — ces idées constituent une des formules les plus répandues de la tradition populaire. On en peut trouver plusieurs exemples près de nous , dans les chansons des campagnes messines, recueillies par M. de Puymaigre , et dans les collections, bretonnes de La Yillemarqué. A l'autre bout de la terre, M. Dennys a rencontré le fond de cette histoire s'épanouissant en Chine où il prend diverses formes. Là , le voyageur est de retour, et follement anxieux d'éprouver la fidélité de sa femme qui ne le reconnaît pas, il se fait passer pour un ami absent depuis longtemps. Comparez les paroles d'Ulysse déguisé :
'OSvvîja eyàv ioôuiiv x.a.1 Çetvt« Sàxot
Quand l'Ulysse chinois pousse trop loin son prétendu
caractère de Çstvoç itarpâtoi; l'épouse prend une poignée
de sable et la lui jette dans les yeux. La suite du conte
chinois est très-curieuse, car la Pénélope résiste si vive-
ment qu'elle essaye de se pendre plutôt que de se soumettre aux prétentions d'un étranger qu'elle ne croit pas être son époux , bien que sa mère l'ait reconnu :
Où ptiv x' dXkr) y'ôôiJe yvv/} recki)QTi Ovy.y 'Avfpôç Kfstnttly, 'ôç ot xetxà irollà ptoyôua; "E).0ot seotoarû 6TSt èç Tr<x.Tpi3u y«.ïav.
Ainsi le noyau de l'Odyssée est simplement un conte populaire qui, en Chine par exemple, a beaucoup de traits grotesques. Le poète a développé l'idée — la donnée originale — l'a transportée dans le cycle de la légende épique , et en a fait la trame d'un tissu de chants merveilleusement riches et brillants.
Il est clair que l'histoire du voyageur qui revient déguisé n'a pas de connexité naturelle avec les aventures du « Shifty Lad » des récits populaires qui par son adresse particulière combat et terrasse des géants et des sorcières. Quelques-uns de ces faits, cependant, ont été ajoutés au fond primitif par l'auteur de l'épopée. Le récit de l'aventure chez les Cyclopes a mécontenté les critiques. Ainsi que le remarquent MM. Riddell et Merry dans leur édition de l'Odyssée, le caractère du héros semble avoir changé en cette occasion. Il jette ses compagnons et lui-même dans des dangers inutiles; il est téméraire et imprévoyant. Enfin, l'idée sauvage du conte original ne pouvait être complètement abandonnée , du moment que l'aventure en était utilisée. La bonne vieille plaisanterie sur « Personne ne l'a fait » qui dans le conte de nourrtee esthonien prend la forme de : « Moimême l'ai fait » ne pouvait être oubliée. La forme qu'affecte la légende chez les Oghuziens , tribu mixte de turc et de tartares, montre une étrange incrustation de fantaisies autour du noyau primitif. L'imagination grecque elle-même était impuissante à polir assez bien l'histoire pour enlever les traces très-simples et très-grotesques de la rudesse primitive.
L'histoire de Circé n'est pas très -commune dans les pays du Nord , bien que le pouvoir de changer les hommes par magie se présente constamment dans le cycle des nourrices , du pays des Esquimaux à la terre de Natal. Le docteur Gerland de Magdebourg (AU-rjriechische Mœrchen in der Odyssée) a trouvé un très -juste parallèle à la sage et terrible fille d'Atlas dans la collection de Somadeva , c'est-à-dire dans ce recueil de contes indiens qui date de 1,200 ans avant J.-C. Un jeune marchand voyageant pour ses affaires rencontre quatre pèlerins avec lesquels il fait compagnie. Us atteignent le soir une grand forêt où, dit-on, une Yackshini rôde — 8w. <5puuà t.-j7.w. -/ai \îki\it. Cette terrible enchanteresse change les hommes en animaux qu'ensuite elle fait rôtir pour les manger. Les voyageurs avancent, maleré l'avertissement, et à minuit l'enchanteresse vient à leur rencontre , se livre à une danse magique , joue de la flûte et transforme l'un après l'autre les pèlerins en animaux. Juste à temps, le jeune marchand s'empare de la flûte qu'elle a laissé tomber, fixe la sorcière dans les yeux et commence à réciter la phrase magique. La Yackshini perd toute sa force , tombe par terre, se traîne aux pieds du héros et le supplie de ne pas la tuer en lui promettant de remplir tous ses désirs :
II Si uiyot ic/Xoj'7c/. vT.ivov.ai xal \dftz yoûvwv
Dans l'Odyssée , Circé ne va pas jusqu'à rôtir et manger les pourceaux qu'elle a métamorphosés. C'est une belle
et sauvage créature sans autre but malfaisant ou amour du mal que la satisfaction d'une méchanceté pure et que sa destinée pousse à mal faire, jusqu'à l'arrivée de l'homme qui doit la dompter et lui faire relâcher ses victimes. Ce n'est pas seulement un exemple du procédé d'épuration de l'épopée, mais encore un exemple typique de l'impossibilité pour Homère de traiter rudement une femme ou au moins une personne proche parente de dieux ou de héros. Il nous reste à parler des aventures d'Ulysse chez les Phéaciens. Ici, le Dr Gerland va encore nous aider et la collection de Somadeva nous fournit un autre parallèle indien. Les Vidyâdhâris, sorte de peuple surnaturel qui habite une ville et des palais aussi brillants d'or que le palais d'Alcinoùs, correspondent aux Phéaciens. Leur cité d'or n'est pas dans une île, mais sur le pic élevé des mystéri&ux sommets de l'Himalaya. Ils traversent l'air d'une façon magique comme les Phéaciens. D'autres peuples , il est vrai , dans les contes merveilleux des Mongols et des Samoyèdes traversent les mers « dans des bateaux aussi rapides que le vol d'un oiseau ou que la pensée. » Mais cette différence est sans importance. Les Vidyâdhâris ne jouissent pas d'une vie paisible dans leur cité d'or, mais sont toujours en lutte avec les Rackschasas , espèce de géants. Tel était précisément l'état des Phéaciens dans une tradition connue d'Homère , avant leur émigration à Schéria. « Jadis ils habitaient la spacieuse Hypereia [ — c'est-à-dire la haute terre — près d'eux étaient les Cyclopes , hommes d'une présomptueuse insolence , qui plus puissants qu'eux les tourmentaient sans relâche. » Les Cyclopes correspondent aux Rackschasas. Atteindre les Vidyâdhâsis jusque dans leur demeure élevée était pour des mortels aussi pénible que de trouver les routes liquides qui menaient à Schéria. Ainsi , dans les contes indiens , le brahmane Saktideva avait autant d'aventures qu'Ulysse. Il aimait la fille d'un roi qui refusait pour époux quiconque n'avait pas été dans la cité d'or. Après un long voyage, Saktideva atteignit l'île du roi -pêcheur, Satyavrata, qui avait pouvoir sur le vent , le temps , et les voyages des hommes , comme Éole dans l'Odyssée. Mais Saktideva aborda l'île à la manière des contes de fées , à savoir , sur le ventre d'un large poisson. Satyavrata le reçut amicalement et l'accompagna dans un vaisseau. Sur sa route, Saktideva aperçut un point noir dans l'océan et il apprit que c'était un figuier suspendu sur un tourbillon. Le vent et le courant y poussèrent le vaisseau ; enfin Saktideva dut se sauver en se rattrapant à une branche du figuier, comme Ulysse au figuier dont les racines ombrageaient Charybde. Ici se place un incident qui ne se trouve pas dans Homère. Pendant que Saktideva était là au désespoir , quelques aigles revinrent à leurs nids qui étaient dans le figuier et l'un d'eux s'écria qu'il arrivait de la Cité d'or où il comptait repartir le matin. Saktideva , avec une grande présence d'esprit, attendit que les oiseaux fussent endormis , puis il grimpa sur le dos de l'aigle qui avait annoncé son départ pour la ville où il devait aller lui-même. Le lendemain l'oiseau le porta dans un château de la Cité-d'Or; il y fut traité avec hospitalité par les femmes des Vidyâdhâris qui, nous l'avons vu, répondent aux Phéaciens. Les aventures suivantes manquent d'intérêt; elles sont sauvages et confuses et relatent des mariages avec trois ou quatre dames , mais non un loyal retour vers une épouse
fidèle. Dans ce conte populaire , les contradictions sont folles et imaginaires; l'idée de la Cité-d'Or est belle en elle-même et l'auteur de l'épopée en a tiré un parti littéraire. Le procédé de sélection et de rajustement est très-instructif et jette une grande lumière sur la composition de l'Odyssée. Les éléments dont ce poème est formé semblent d'abord une sorte de grande atmosphère de légendes et de traditions relatives à Troie. Ensuite des fictions encore plus anciennes et populaires gravitent dans le cycle des héros, et autour d'un grand nom tel que celui d'Ulysse se cristallisent tous les contes qui erraient sans possesseur, de même que dans notre société moderne des bons mots anonymes sont attribués à des esprits fameux, à Sheridan et -à Sydney Smith. Alors arrive le poëte qui compose son épopée d'aventure dans des mers enchantées ou des îles, épopée sans plus de relation nécessaire avec le siège de Troie que la chanson de geste de Huon de Bordeaux n'en a avec l'histoire de Charlemagne. Les contes populaires perdent leur rudesse en devenant les matériaux de l'art le plus élevé; ils perdent aussi le surnaturel qui n'est plus essentiel. Ce procédé de purification se trouve partout dans Homère et non dans l'Odyssée seulement. Quiconque étudie le chapitre sur la fmythologïe homérique dans Aristarchi studia homerica de Lehrs est frappé de ce fait que les variantes de légendes ou de mythes qu'Homère ne connaît pas, sont souvent grossières, crues, tragiques et barbares. Ainsi , il fait d'Hélène la fille de Zeus, mais il n'a rien à dire de Léda, du cygne et des œufs jumeaux. L'histoire s'en trouve dans des auteurs postérieurs, dit le scholiaste de l'Odyssée. Il semble que l'auteur du poëme de Cypria qu'Hérodote même jugeait non homérique avait transporté le mythe de l'œuf de la région des fables sacerdotales et des contes populaires dans l'atmosphère plus délicate de l'art. Dans sa forme originale , c'est Némésis et non Léda qui était l'objet de l'amour de Zeus et que celui-ci poursuivait sous maints aspects et en dernier lieu atteignait sous la figure d'un cygne. Léda trouvait seulement l'œuf et faisait éclore les enfants qu'il contenait. M. Lenormant, dans la Gazette Archéologique , a récemment pris la peine de retracer les ditférentes époques de l'histoire. Mais ce qui lui a échappé est le fait que la naissance d'Hélène termine un conte ce qui correspond au récit des Mabinogion Gallois qui se termine par la naissance de Taliesin. Dans le conte celtique, une poule à la grande crête noire remplace le cygne du conte populaire grec qu'Homère ignore entièrement.
La façon dont Homère a traité les contes populaires a de l'intérêt pour d'autres que les mythologues. Plus d'une théorie sur la date de la composition de l'Iliade et de l'Odyssée peut être basée sur ce fait que les traditions religieuses dans ces ouvrages sont relativement pures et bienséantes , tandis que , d'autre part, aussitôt que la moralité s'éveille dans la conscience des Grecs , nous voyons Xénophane , devançant Platon dans sa censure d'Homère, dénoncer le poète comme le corrupteur des idées religieuses. Pour des lecteurs modernes il semble avoir fait un choix avec plus soin et de goût que Pindare. Pindare annonce qu'il ne peut accepter la théorie qui représente un dieu comme cannibale, et ensuite , ainsi que le fait observer un critique français , il y substitue une version bien moins pieuse et con-
venable. Ainsi nous sommes forcés d'admirer, pour une nouvelle raison , la délicatesse inconsciente et le tact infaillible de la poésie primitive en Grèce. (Traduit do la Saturday Review.) (l)