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LE LIÈVRE, LE RENARD ET L'OURS

CONTE BRETON

Il était une fois un jeune soldat nommé Hervé Laz- Bleiz. Quand il revint de la guerre en lointain pays, son père et sa mère étaient morts. Il n'avait pas de frère, mais il avait une jeune sœur nommée Hénori. Leurs parents leur avaient laissé , pour tout héritage , une vache et douze moutons. Hervé dit à Hénori : — Vendons la vache et les moutons , et allons chercher fortune ailleurs, au lieu de rester ici dans la misère.

La vache et les moutons furent vendus, puis le frère et la sœur se mirent en route, à la grâce de Dieu.

Après avoir marché pendant longtemps, et être arrivés loin, bien loin, ils se trouvèrent un jour dans une grande forêt , au milieu de laquelle il y avait un vieux château entouré de hautes murailles. Ils pénétrèrent dans la cour, en se glissant par dessous la porte, et n'y virent personne. La porte du château était ouverte. Ils y entrèrent et se trouvèrent dans une salle où il n'y avait encore personne. Mais ils virent sur une table des mets tout chauds et qui exhalaient une odeur délicieuse. Ils avaient grand'faim, et ils se regardèrent du coin de l'œil et l'eau leur en venait à la bouche. Ils restèrent debout, silencieux et attendant que quelqu'un vînt à qui ils pussent demander l'hospitalité. Mais , ils avaient beau attendre , personne ne venait et le château paraissait abandonné. Voyant cela, Hervé , qui n'était pas des plus timides , dit à sa sœur :

— Ma foi ! c'est assez attendre , et c'est dommage de laisser refroidir un si bon dîner; profitons de l'occasion, mangeons et buvons , et nous verrons ce qui arrivera après.

Et ils se mirent à table et mangèrent de bon appétit, et burent sans que personne vînt les troubler. Hénori, qui avait d'abord grand'peur, finit par se rassurer, quand elle eut bu un verre ou deux d'un excellent vin qui se trouvait sur la table ; et quant à Hervé, qui en avait usé plus largement , il rêvait déjà qu'il était maître du château, et pensait qu'il serait bien dommage de quitter un hôtel où l'on se trouvait si bien.

En se levant de table , le frère et la sœur se mirent à visiter les salles et les chambres. Dans une première chambre , ils trouvèrent des tas d'or et d'argent ; dans une seconde , encore de l'or et de l'argent ; dans une troisième, il y avait des fusils et des pièces de toile et d'étoffe et des habits de gens de toute sorte et de toute condition. — C'est un repaire de brigands ! dit Hervé , en voyant tout cela. Ils seront partis pourquelque expédition importante , et ne tarderont sans doute pas à rentrer. Mais puisque nous sommes dans la place et que voici de bonnes armes, tâchons de nous en rendre maîtres, et tous ces trésors seront à nous.

Et ils se mirent en mesure de pouvoir soutenir un ge. Ils barricadèrent la porte et les fenêtres basses, puis ils chargèrent tous les fusils, et attendirent alors. Vi-is deux ou trois heures du matin , les brigands arrivèrent, chargés de butin et tous ivres. Hervé et Hénori, placés chacun à une fenêtre du premier étage et ayant sous la main un grand nombre de fusils char- T. i.

gés , se mirent aussitôt à tirer dessus. Les brigands se précipitèrent aussitôt contre la porte, en jurant et en hurlant. Mais ils ne purent la forcer, et Hervé et sa sœur en abattaient un à chaque coup de fusil, de sorte <pie le nombre en diminuait sensiblement. Enfin , voyant l'inutilité de leurs efforts, tuos ceux qui restaient encore sur pieds se retirèrent, laissant la cour jonchée de morts et de blessés.

Hervé et Hénori passèrent la journée à renforcer les barricades des portes et des fenêtres et à recharger leurs fusils, car ils étaient persuadés que les brigands étaient allés chercher du renfort et qu'ils reviendraient leur donner un nouvel assaut. Et ils ne s'étaient pas trompés, car ils revinrent , en effet, ayant recruté des camarades. C'était en plein jour, de sorte que Hervé et sa sœur, postés chacun à une fenêtre du premier étage, pouvaient viser tout à leur aise, par* des trous qu'ils avaient pratiqués dans les volets , et ils en abattaient un à chaque coup. Ils firent si bien, qu'ils finirent par les tuer tous , moins deux ou trois qui échappèrent , quoique blessés.

Le lendemain, troisième assaut. Mais, cette fois, les brigands furent tous tués, jusqu'au dernier.

Voilà Hervé et Hénori maîtres , à présent, du château et des trésors qu'il renfermait. Pourtant, ils furent plusieurs jours sans oser sortir. Mais quand ils virent qu'il ne venait plus de brigands les inquiéter, ils s'enhardirent et visitèrent les jardins et tous les appartements du château , et partout ils trouvèrent des trésors et des provisions de toute sorte. Si bien que, voyant que rien ne manquait là, ils résolurent de s'y établir.

Le bois qui entourait le château abondait en gibier de toute sorte. Hervé y allait tous les jours chasser, souvent avec sa sœur et quelquefois, seul. Un jour qu'il était sorti seul, il rencontra un beau Lièvre qu'il coucha en joue, pour le tirer, lorsqu'il fut tout étonné d'entendre l'animal lui dire , tout comme si c'eût été un homme :

— Ne me tirez pas , Hervé !

— Comment, vous me connaissez donc, pauvre bête du bon Dieu ?

— Oui, je vous connais et je puis même vous être utile, un jour à venir.

— Eh bien ! venez avec moi , alors.

Et il continua de marcher, suivi du Lièvre. Un peu plus loin , il vit un Renard , et le coucha aussi en joue ; mais le Renard lui dit, comme le Lièvre :

— Ne me tirez pas, Hervé, et je vous revaudrai cela, quelque jour.

— Je suis donc connu de toutes les bétes de ce bois? dit Hervé , et il abaissa son fusil et dit au Renard de le suivre, comme le Lièvre.

A quelques pas de là , il vit un Ours , et le coucha encore en joue. Mais l'Ours lui dit aussi :

— Ne me tirez pas, Hervé, et je vous revaudrai cela, quelque jour.

— Bon !... Allons ! suis-moi aussi, et voyonsplus loin. Il continua de chasser jusqu'au soir, et prit tant de

gibier que, ne pouvant le porter, il le mit sur le dos de l'Ours. Puis ils se mirent en route vers le château. Chemin faisant, L'Ours mangeait le gibier, ce que voyant le Renard , il dit à Hervé :

— Maître, l'Ours mange votre gibier.

Hervé menaça de son fusil l'Ours, qui grogna et promit de ne plus manger.

Quand ils furent arrivés tous les quatre sous les murs du château, le Lièvre dit à Hervé :

— Maître, savez -vous que votre sœur est dans sa chambre avec le chef des brigands ?

— Que me contes-tu là? Nous avons tué tous les brigands.

— Non, maître, leur chef est encore en vie, et il vient tous les jours voir votre sœur, pendant que vous êtes à la chasse. Prenez garde à eux, car ils méditent de vous trahir et de se défaire de vous.

— Ma sœur m'aime , et je ne crois pas un mot de ce que tu me dis.

— Votre vie est en danger, je vous le répète ; mais laissez-moi faire, et je vous sauverai.

— Eh bien ! je te donne carte blanche , et nous allons bien voir.

— Quand il vous saura rentré , il se cachera quelque part, dans le château, pour vous égorger, la nuit, pendant votre sommeil. Mais dès que nous serons entrés, toi , Renard , qui as bon nez , tu iras flairer de tous les côtés , pour savoir où il se cache , puis , quand tu l'auras trouvé, tu viendras me le dire, et nous verrons après.

Ils entrent au château. Hervé reste dans la cuisine, avec le Lièvre et l'Ours, et le Renard va à la recherche du chef des brigands , flairant et furetant partout avec son museau pointu. Il le découvre dans une barrique vide et vient en prévenir ses camarades.

— Allons ! Ours , dit alors le Lièvre , vas avec le Renard et amène-le nous.

L'Ours monta l'escalier, à la suite du Renard, et tout en grognant. Il retira le brigand de la barrique, et, le prenant par un pied, il le traîna par l'escalier de pierre , sa tête retombant lourdement sur chaque marche, jusqu'aux pieds de Hervé, dans la cuisine. Quand il vit celui-ci , il grinça des dents et voulut se jeter sur lui. Mais l'Ours l'en empêcha et le mit en pièces , sur l'ordre de son maître.

Puis Hénori fut traitée de la même manière.

Hervé continua de séjourner dans le château, avec ses trois animaux. Tous les jours, ils allaient à la chasse, et prenaient du gibier à discrétion.

Un jour, le Lièvre dit tout à coup :

— Il vient de m'arriver une dépêche dans l'oreille !

— Qu'est-ce? demanda Hervé.

— La fdle du roi d'Angleterre doit être conduite à un dragon, pour être dévorée par lui ; si nous allions la délivrer?

— C'est là une entreprise bien périlleuse , dit Hervé.

— Bast! dit l'Ours, je m'en charge; vous verrez.

— A nous quatre , dit le Renard , nous en viendrons bien à bout. •

— Allons-y, alors , dit Hervé.

— Allons-y ! répétèrent-ils tous ensemble.

Et les voilà de partir tous les quatre de compagnie. Mais la route était longue et Hervé , rendu de fatigue , ne pouvait plus marcher. Au bout de quelque temps, l'Ours le prit sur son dos , et ils allèrent encore. Ils arrivèrent enfin en Angleterre , et quand ils furent aux environs de la ville de Londres, ils rencontrèrent le

cortège qui conduisait la pauvre princesse. Toute la population du pays était là, et l'on était triste et l'on pleurait, comme à un enterrement. Quand on fut parvenu à la lisière d'une immense plaine toute brûlée et désolée, tout le monde retourna sur Ses pas, et l'on laissa la princesse continuer seule sa route. La caverne du Dragon était au milieu de cette plaine, et, deux fois par jour, il lançait du feu par ses sept gueules, et brûlait toute végétation, à plusieurs lieues à la ronde.

La pauvre princesse, abandonnée de tout le monde, s'avançait lentement, en sanglotant et en versant des larmes. Hervé, qui s'était pourvu d'un cheval, la rejoignit, suivi de ses trois animaux, et lui dit :

— Venez avec moi en croupe, Mademoiselle, et je vous conduirai où vous voulez aller.

— Hélas! répondit-elle, je n'y arriverai que trop tôt, et je ne veux pas courir à la mort.

— Croyez-moi, montez en croupe sur mon cheval, et je vous sauverai du monstre, avec l'aide de mes trois compagnons que voici.

Et il lui montra les trois animaux qui le suivaient.

La pi'incesse monta, et aussitôt Hervé mit son cheval au galop, car déjà le Dragon commençait à lancer du feu.

Le Lièvre avait distribué son rôle à chacun. Il avait dit à l'Ours :

— Toi , Ours , tu arracheras le monstre de sa caverne ; et toi , Renard , remplis-toi le ventre d'eau , afin d'éteindre le feu qu'il lancera sur nous, pendant que je le combattrai avec mon bon sabre.

Quand ils furent à l'ouverture de la caverne, le Dragon dit :

— Te voilà enfin , fille du roi d'Angleterre ! Je commençais à m'impatienter, et tu as bien fait d'arriver, car j'allais réduire en cendres tout le royaume de ton père, si tu m'avais trop fait attendre. Mais tu n'es pas venue seule, à ce que je vois; tant mieux, car je vous mangerai tous.

Puis , s'adressant à Hervé :

— Jette-moi d'abord la princesse.

— Viens la prendre, lui répondit-il.

— Jette-la moi, te dis-je, et tout de suite !

— Viens la prendre, te dis-je, si tu veux l'avoir.

— Jette-la moi, ou je vais te réduire en cendres!...

— Bast! je n'ai pas peur de toi.

Et s'adressant à ses compagnons :

— Allons ! mes amis , faites votre devoir et besognez bien ?

Et l'Ours se jeta sur le monstre et l'arracha de son antre. Aussitôt il se mit à lancer du feu par ses sept, gueules ; mais le Renard vomissait dessus des torrents d'eau , et le Lièvre , de son côté , frappait de son bon sabre, à coups redoublés, si bien qu'il finit par abattre les sept têtes. Victoire !... crièrent alors Hervé et la princesse.

Ils avaient vaincu, en effet, mais non sans mal, et le Lièvre , le Renard et l'Ours avaient leurs poils tout roussis et brûlés, et ils étaient rendus de fatigue. Hervé lui-même et la princesse avaient souffert un peu, quoique se tenant à distance. De plus, la nuit approchait et, de toutes les façons, ils ne pouvaient songera retourner à la ville. Ils résolurent donc de passer la nuit dans la plaine nue et sans abri. Hervé , craignant pour la princesse , dont la constitution lui paraissait

délicate, les suites d'une nuit passée à La belle étoile, était fort embarrassé. Heureusement qu'il y avait sur la plaine de grands amas de rochers , sous lesquels ils se retirèrent, et quand l'Ours eut roulé quelques blocs, de manière à former une caverne assez bien abritée, ils s'j réunirent tous pour attendre le lendemain, à l'exception du cheval, qui fut attaché auprès et se coucha sur le sable. Alors le Lièvre servit d'oreiller à la princesse, et l'Ours se coucha à ses pieds, pour les réchauffer. Le Renard se trouvait un peu indisposé pour avoir bu trop d'eau, quoiqu'il l'eût rendue.

Avant de s'endormir, ils causèrent un peu, quoique tous bien fatigués , des péripéties du combat et de leurs projets pour l'avenir. Il était bien entendu que Hervé i levait épouser la princesse.

Un charbonnier, qui passait par là, entendit quelque bruit et prêta l'oreille. Il s'approcha des rochers, entendit toute leur conversation et résolut d'en faire son profit. Quand ils furent tous bien endormis, il enleva le rocher qui fermait l'ouverture de la grotte , s'y glissa tout doucement, coupa la tête à Hervé et enleva la princesse. Le Lièvre, le Renard et l'Ours étaient tellement harassés de fatigue, qu'ils n'avaient rien entendu. Quand ils s'éveillèrent, au matin, et qu'ils virent Hervé mort, avec sa tète séparée du tronc, et la princesse disparue, leur étonnement fut grand.

— Comment, Ours, toi qui étais aux pieds de la princesse, tu ne t'es pas éveillé, dit le Lièvre.

— J'étais trop fatigué, répondit l'Ours, et j'ai dormi comme un rocher.

— Et toi , Renard , qui as l'oreille si fine ?

— Et vous-même, Lièvre, qui serviez d'oreiller à la princesse ? répondit le Renard.

— Le plus pressé, reprit le Lièvre, c'est d'abord de recoller la tête de notre maître et de le rappeler à la vie, puis, nous verrons ce que la princesse est devenue. Heureusement que je sais faire un onguent pour rendre la vie aux morts ; mais j'ai besoin de votre aide à tous deux pour cela. Toi, Ours, il faut que tu trouves et m'apportes le ver solitaire , qui se cache à mille pieds sous terre ; et toi, Renard , tu me procureras un merlepie et un corbeau gris , pour confectionner mon onguent.

— Voilà qui n'est pas facile, dit l'Ours ; à mille pieds sous terre !

— Si vous alliez les chercher vous-même? dit le Renard.

— Et saurais-tu faire l'onguent? Non, n'est-ce pas? Allez donc, chacun de votre côté, travaillez et ne revenez pas sans m'apporter ce que je vous demande.

Et l'Ours , s'en alla d'un côté, en grognant, et le Renard d'un autre, en maugréant.

L'Ours parcourut la plaine, le nez à terre, flairant partout. Il s'arrêta enfin et se mit à fouir la terre. Il fouit tant et tant, qu'il arriva au ver solitaire et il le saisit avec empressement et le porta au Lièvre.

Le Renard avait couru à une forêt qu'il avait aperçue au loin, en montant sur un amas de rochers. Il s'étendit sur le dos, au fond d'un ravin, où coulait, un petit ruisli, les quatre pattes en l'air et la gueule entr'ou verte, comme s'il était mort. Bientôt, un merle-pie descendit sm' lui, d'un arbre, espérant se régaler. Mais le fauxmort le happa birn vite et L'étrangla. Il le cacha dans un buisson , alla un peu plus loin et s'étendit sous an

vieux chêne, et fit encore le mort. Au bout de quelque temps, un corbeau gris passa en faisant oak! oak! et apercevant un renard mort, il descendit dessus et se fit aussi prendre, comme le merle-pie.

Alors, le Renard apporta aussi le produit de sa chasse au Lièvre, et celui-ci se mit aussitôt à confectionner son onguent. Puis, quand il eut terminé, il dit à l'Ours:

— Allons! Ours, dresse notre maître sur ses pieds et maintiens-le dans cette position.

L'Ours mit le corps de Hervé debout.

— Prends, à présent, sa tête et mets-la lui en place. L'Ours prit la tête et la plaça à l'envers.

— Imbécile ! vois donc ce que tu fais.

Et le Lièvre la remit lui-même à l'endroit, puis il frictionna avec son onguent la blessure et toutîle corps, et la tête se souda au cou, la vie revint peu à peu dans le corps entier , Hervé ouvrit les yeux , se les frotta , comme un homme qui s'éveille , et, dit : — Gomme j'ai bien dormi ! . . . Et ayant promené ses regards autour de lui , et ne voyant que le Lièvre , le Renard et l'Ours :

— Où est donc la princesse? demanda-t-il.

Le Lièvre lui raconta tout ce qui s'était passé et dont il fut très-étonné. Mais la disparition de la princesse le contrariait beaucoup.

— Rassurez-vous , lui dit le Lièvre , nous la retrouverons. Le charbonnier l'a reconduite à son père , le roi d'Angleterre, et s'est donné pour son sauveur et le vainqueur du dragon. Le vieux roi avait promis la main de sa fille à l'homme qui le délivrerait du monstre, quel qu'il fût. Mais la princesse , qui connaît la trahison du charbonnier , refuse de le prendre pour époux et affirme que ce n'est pas à lui qu'elle doit la vie , bien que le traître, montre les sept têtes du dragon, qu'il a coupées et emportées, dans un sac. Il a bien les têtes, mais ces têtes n'ont pas de langues, car je les ai coupées moimême et les voici. Et il les montra, en effet, dans un coin de la grotte , où il les avait déposées , puis il ajouta : — Malgré la résistance de la princesse , son père , trouvant que les preuves sont suffisantes et ne voulant pas manquer à sa parole , a fixé le mariage à demain. Nous n'avons donc pas de temps à perdre, et il nous faut partir tout de suite.

Et ils se mirent tous les quatre en route , vers la ville de Londres. Hervé était à cheval , ayant en croupe les langues du dragon, dans un petit sac, et le Lièvre, le Renard et l'Ours le suivaient.

Ils s'arrêtèrent dans un petit bois voisin du palais du roi, et le Lièvre dit à ses compagnons : — Restez ici, tous les trois et moi je vais voir ce qui se passe dans le palais du roi.

Et il se glissa dans le palais et pénétra jusqu'à La salle à manger, où l'on était à table, quand il arriva. C'était tous les jours des festins de réjouissance, depuis le retour de la fille du roi, non-seulement au palais, mais dans toute la ville. Le charbonnier était fiancé ;'i la princesse et, bien que celle-ci se refusât toujours à Le prendre pour époux, le mariage devait être célébré au premier jour.

— Tiens ! tiens ! un Lièvre !... s'écrièrent les convives, étonnés.

Les Valets se mirenl à sa poursuite et essayèrent, de le prendre. Serré de près, il sauta sur les genoux de la princesse el Lui dil tout doucemenl :

— C'est moi! Hervé vit encore et vous aime toujours !. . .

— Gomment, c'est donc toi, pauvre animal ! . . . Et elle l'embrassa et lui donna des bonbons. Le charbonnier, voyant cela, cria :

— Chassez vite, cette maudite bête ! . . .

— Quel mal fait-elle donc? dit la princesse, en enveloppant le Lièvre dans le pan de sa robe.

— Chassez-la vite, vous dis-je; c'est une infâme

sorcière

— Une sorcière! s'écria le vieux roi, tout effrayé:

Une sorcière ! qu'on la mette vite à la porte!

Et les valets , armés de balais et de bâtons , se mirent en devoir de chasser le Lièvre. Mais celui-ci sauta lestement par la fenêtre , et rejoignit ses compagnons, clans le bois.

Le Charbonnier pressa le vieux roi pour que le mariage eût lieu le lendemain matin. Mais la princesse pleura et supplia tant son père, que la cérémonie fut retardée jusqu'au surlendemain.

Le Lièvre avait conté à Hervé ainsi qu'au Renard et à l'Ours ce qui se passait au palais.

— Moi, j'irai aussi demain, dit le Renard.

— Prenez garde de vous faire prendre, lui dit le Lièvre.

— Ne craignez rien , et soyez certain que je ne m'en reviendrai pas sans avoir goûté au festin et vous en rapporter même votre part.

Et le Renard partit le lendemain, comme il l'avait dit, à l'heure du dîner. H pénétra aussi jusqu'à la salle du festin; mais dès que le charbonnier le vit paraître, il se leva et cria :

— La voilà encore revenue, la maudite sorcière! Qu'on lâchasse, bien vite, ou il nous arrivera malheur!

Et voilà tous les valets de pourchasser l'animal , avec des balais et des bâtons. Il sauta sur la table, passa près de la princesse et lui dit : Demain nous reviendrons tous, Hervé, le Lièvre, l'Ours et moi. Puis, il s'échappa par la fenêtre. En passant par la cour, il happa une poule et regagna le bois avec elle.

Le lendemain, toute la petite société, Hervé, le Lièvre, le Renard et l'Ours se rendirent au palais. L'Ours marchait en tête, portant Hervé sur son dos. Les autres venaient à la suite, et ils pénétrèrent ainsi dans la salle du festin. Tout le monde voulut fuir à cette vue, et le charbonnier le premier.

Mais Hervé, levant la main en l'air, dit:

— Holà! que personne ne sorte, pour le moment, ou il aura affaire à mon ami que voici.

Et il tira l'oreille de l'Ours, qui grogna.

— Vous croyez , sire , que c'est ce vilain charbonnier que voilà, ce traître, qui a délivré votre fille du Dragon , et vous êtes disposé à lui donner la main de la princesse ?

— Je suis homme de parole, dit le roi.

— Eh bien ! l'homme qui a délivré votre fille du monstre , ce n'est pas celui-là , mais bien moi , avec l'aide de ces amis. Et il montra les trois animaux.

Le charbonnier était pâle comme la nappe qui était devant lui.

— Il nous a pourtant donné des preuves , répondit le roi; il nous a apporté les sept têtes du serpent.

— Eh bien ! qu'on me fasse voir ces têtes , et je vous prouverai la fraude.

Le roi donna l'ordre d'aller chercher les tètes du serpent, et un valet les déchargea d'un sac, sur les

dalles de la salle

— Ouvrez ces gueules, dit alors Hervé, et voyez si elles ont des langues.

Le même valet écarta les mâchoires des sept tètes, l'une après l'autre, et aucune n'avait de langue, toutes étaient coupées.

— Où sont alors les langues? demanda le roi.

— Les voici ! répondit Hervé, en les jetant sur la table.

— Oui, c'est bien lui qui est mon sauveur, et qui sera mon époux! s'écria la princesse, en se jetant au cou de Hervé.

Voyant (pie les choses tournaient mal pour lui, le charbonnier voulut sortir; mais l'Ours lui barra le passage.

Alors, le vieux roi, s'adressant à ses valets, dit avec colère :

— Saisissez-vous de ce traître et qu'on le fasse périr, par le feu !

Et l'on dressa un énorme bûcher, l'on y mit le feu, puis on jeta le charbonnier au milieu des flammes.

Hervé épousa ensuite la princesse, et il y eut des festins et des fêtes magnifiques.

Conté par Marguerite Philippe, de Pluzunet (Côtes-du-Nord), 1873.

F. -M. LUZEL

LES TROIS FILS DU ROI ou

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