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DES ESQUIMAUX

Les 150 numéros ou fragments de contes que comprend l'ouvrage de M. R. ont été publiés en 1860 et en 1871 en danois, puis traduits en anglais par Fauteur, enfin réunis et édités par son ami le Dr Robert Brown. Les longs séjours faits au Groenland par MM. Rink et Brown, non moins (pie leurs travaux précédents, leur connaissance approfondie des mœurs et de la religion des Esquimaux sont une garantie de l'authenticité des récits contenus dans ce livre. De curieuses planches dessinées et gravées par des Esquimaux sont un des attraits de l'ouvrage. — Une longue introduction met d'abord au le lecteur courant du genre de vie , du langage , de la religion et de l'origine probable des Esquimaux. Le passage relatif aux idées générales sur l'existence du monde , les pouvoirs supi'êmes , l'idée du bien et du mal est excellent de tous points. Viennent ensuite les contes , dont les uns sont d'origine ancienne et que toutes les tribus de la nation esquimane possèdent en commun, bien qu'elles-mêmes soient devenues inconnues entre elles, et les contes plus récents spéciaux à chaque tribu.

Certes , M. R. a bien mérité de ceux qu'intéresse la littérature des contes , en recueillant dans ces pays lointains, d'accès difficile, les traditions de peuplades fort mal connues; mais, il faut le dire, ces récits sont au point de vue littéraire et malgré de pittoresques détails de mœurs, assez faibles pour la plupart. Triste peuple que ces Esquimaux , s'ils ressemblent , même de loin , aux héros de leurs traditions ; des crimes atroces , la peinture des instincts les plus bas, de la vie animale la plus grossière, d'affreuses scènes de cannibalisme, voilà en résumé ce que renferment ces récits. Pour ne prendre qu'un exemple , dans le n° 3 , un des plus répandus au Groenland, le héros plus sauvage que Barbe-Bleue et qui répond au nom gracieux d'Igimarasugsuk , se marie, mange sa femme , se remarie , mange encore sa femme et ainsi de suite pendant de longues années; quand, par hasard, il a gardé une femme assez longtemps pour en avoir des enfants , il mange aussi ses enfants., La dernière femme qu'il épousa avait un jeune frère. Un jour qu'il revenait de la chasse aux rennes , il prit sa hache , tua son beau-frère et força sa femme à dépecer l'enfant et à en faire bouillir quelques morceaux dans la marmite. Il se mit alors à manger de bon appétit et offrit à sa femme un morceau du bras en insistant pour qu'elle y goûtât. Faisant semblant d'obéir, elle cacha sa part dans les cendres du foyer. — Je crois que tu te plains, s'écria le mari! — Oh non ! répondit-elle, je suis seulement un peu timide! — Le beau frère dévoré, voilà le mari qui engraisse sa femme pour la manger quand il sera temps. Elle devint si grasse qu'elle ne pouvait plus se bouger. Enfin, un beau jour, elle s'échappe et aperçoit une pièce de bois ; elle prononce alors quelques mots • magiques , la pièce de bois s'ouvre et elle s'y enferme. En vain son mari la cherche partout, en disant : Hélas I que je suis malheureux! quel dommage

(', Talcs and traditions of the Eskimo, by Henry Rink ( Edinburgh and London, Blackwood and sons, 1875). T. I.

d'avoir tant tardé à la tuer ! Il ne peut découvrir sa femme. L'infortunée se réfugie en dernier lieu chez des voisins qui se saisissent de son mari, et elle le perce d'un coup de lance.

Ces types de monstres analogues au Han d'Islande de V. Hugo, se rencontrent à tous moments dans les contes esquimaux et font de leur lecture un vrai cauchemar. Au milieu de ces horreurs , émergent pourtant quelques contes assez jolis. Ainsi le n° 8, dont voici le canevas. Deux jeunes filles jouaient sur un banc, l'une avec des osselets d'aigle, l'autre de baleine. Soudain un aigle traverse les airs, l'une des filles s'écrie : je veux un aigle pour mari; l'autre répond : et moi, je veux épouser une baleine. Aussitôt une baleine apparaît sur les flots. L'aigle prend la première fille , la baleine s'empare de la seconde et l'entraîne au fond des mers. Sur la haute falaise où l'aigle avait emporté sa fiancée , il la nourrissait de toutes sortes de petits oiseaux; celle-ci réunit avec soin tous les nerfs des ailes des oiseaux , et, les mettant bout à bout, elle se fabrique une corde qui atteint au niveau de la mer. Passe un homme dans son kayak rasant le rivage; elle le hèle, descend dans son bateau et retourne chez ses parents. Le malheureux aigle abandonné battait des ailes en gémissant au-dessus de la demeure de sa femme. Les parents le voient et le tuent. L'autre fille ne s'amusait guère au fond de l'abîme ; quand la baleine était près d'elle , elle passait son temps à arracher les poux de mer qui s'attachaient au corps de son mari. Deux de ses frères résolurent de la délivrer. Le premier bateau qu'ils construisirent n'avait pas la rapidité d'un oiseau; ils le brisèrent; le second volait aussi vite qu'un oiseau, ils le brisèrent encore ; quant au troisième , il dépassait dans sa course un goéland fuyant à tire d'ailes. Ils hissèrent alors leur sœur et l'emmenèrent. La baleine s'élança après les fugitifs , mais elle n'arriva près d'eux qu'au moment où la troupe sautait sur le rivage.

Le n° 12, « l'homme qui épouse une mouette », est curieux à noter. C'est une version de la légende si connue des Filles Cygnes (') et la facture en est fort originale. Comme toujours, il s'agit d'un homme qui aperçoit des femmes prenant le plaisir du bain. Il s'empare sournoisement des vêtements de la plus jolie. Les femmes sortent de l'eau, remettent leurs vêtements, se changent en mouettes et s'envolent au loin. Celle qui avait été volée restait seule sur le rivage ; le garçon s'approche et consent à lui rendre ses vêtements si elle veut l'épouser. Elle accepte, vit avec lui plusieurs années , et lui donne deux garçons. Quand les garçons furent un peu grands, elle leur recommanda de ramasser toutes les plumes et les ailes d'oiseaux qu'ils trouveraient. Un jour elle fixa des ailes à son dos et à ceux de ses enfants; aussitôt ils devinrent des mouettes et s'envolèrent. Voilà le mari au désespoir; il plante là son kayak, et errant par le pays, il rencontre un homme qui lui dit : Monte sur la queue d'un saumon; niais dès que tu entendras la voix de tes enfants, aie soin de fermer les yeux. Le père obéit, suit le courant et, débarquant sur le rivage, aperçoit une maison. Près du mur

(t) Voir sur la légende des Filles Cygnes: Gould, Curions Mylhs; Ralston, Russian Folk - laies ; Coules populaires delà Grande-Bretagne, pp. 257 et ss.; Cox, Mythology of the Arian Nations, etc.

était assise sa femme, et devant elle se tenait un homme au nez épaté qui lui disait sans cesse : Veux-tu m'épouser? Non, répondait-elle, je suis mariée. A ces mots, son mari s'élance vers elle, mais s'esquivant, elle se change en une mouette , l'homme au nez épaté en un canard sauvage et la compagnie disparaît. — Cette légende est la seule dans tout l'ouvrage qui puisse être sérieusement rapprochée des contes de la race aryenne. Elle est évidemment une importation isolée de quelque marin norvégien. Les autres récits sont particuliers au peuple esquimau. C'est un argument de plus en faveur des mythologues qui soutiennent qu'à l'origine des peuples, il a existé des familles de mythes tout à fait distinctes, de même que pour le langage, et que les grands courants d'émigration les ont répandus dans les pays où ils ont pénétré. D'où la conclusion réciproque et si grande de conséquences au point de vue historique et ethnique, que des traditions communes à des .groupes de peuples, même de races originairement différentes, sont l'indice d'une pénétration plus ou moins profonde , par invasion , colonisation ou autrement d'un peuple par un autre. Certaines données font pourtant partie du domaine mythique de la plupart des peuples, comme les métamorphoses des hommes en animaux , les sorciers ayant un pouvoir sur les éléments , les esprits bons ou méchants personnifiant les forces de la terre , de l'air ou de la mer. Dans les contes esquimaux , le sorcier s'appelle Angakok ; des amulettes ou des chants magiques peuvent préserver de ses maléfices. Le n° 41 nous met en présence d'un esprit des cavernes , le n° 46 , d'esprits des rivages de la mer qui torturent et tuent ceux qu'ils ont faits prisonniers. Le n° 76 relate une superstition très-intéressante. On dit que dans les temps anciens vivaient dans les montagnes du nord du Groenland des êtres singuliers. Ils étaient hommes depuis la ceinture , leurs membres inférieurs étaient ceux des chiens ; ils pouvaient à leur gré prendre la forme humaine, se changer à volonté en nains ou en géants. Lorsqu'ils devenaient vieux, ils se jetaient la tête en bas dans un précipice et retrouvaient la vigueur du jeune âge. Ils pouvaient ainsi cinq fois recouvrer la jeunesse. La sixième fois ils mouraient.

Les Esquimaux n'ont pas à proprement parler de mythologie ni de croyances religieuses. C'est en tirant la philosophie de leurs traditions qu'elles peuvent seules se résumer. Toutes grossières, obscures, mal définies que soient leurs croyances, elles ont néanmoins une tendance franchement spiritualiste. Hommes et animaux ont à la fois âme et corps. L'âme humaine survit au corps. Le monde est régi par des pouvoirs surnaturels, mais les hommes peuvent en faire leurs serviteurs par des moyens magiques ; ce sont les sorciers ou angakoks. La terre repose sur des colonnes et recouvre un monde inférieur dans lequel on pénètre par diverses entrées placées dans la mer ou au sommet des montagnes. Audessus de la terre , par delà le ciel bleu , existe un monde réel avec des vallées , des montagnes et des lacs ; c'est une région désolée où les âmes souffrent du froid et de la faim; lorsque leurs habitants jouent pour se réchauffer à la balle avec des crânes de phoques, ils produisent l'aurore boréale. — Le monde inférieur est au contraire le séjour des bienheureux. Il y fait chaud et le gibier y est abondant. On peut, jusqu'à un certain point, inférer de leurs traditions que les Esqui-

maux possèdent de vagues idées sur les récompenses ou les châtiments après la mort. Les méchants et les sorciers vont expier leurs forfaits dans le ciel, tandis que ceux qui ont accompli des actions grandes ou héroïques, ceux qui ont péri dans les flots, les femmes mortes en couches, reçoivent leur récompense dans le monde souterrain.

Pour nous résumer, l'ouvrage de M. R. est à l'éloge de son auteur; c'est un miroir fidèle de la vie, des mœurs et des traditions des habitants du Groenland et du Labrador, mais il laisse l'impression que ces peuples sont, faits à l'image du climat terrible qui les oppresse, et que la nuit de six mois qui couvre leurs froides et sombres régions, jette aussi ses voiles funèbres sur leurs âmes et leurs intelligences.

Lovs Brueyp.e.

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