LA MÉLODIE POPULAIRE EN ORIENT
Nous comprenons la musique populaire dans le cadre de notre recueil. Un ('minent historien de la musique consent à diriger ce département, et il dira, dans un de nos prochains numéros, le mérite, l'attrait et l'importance de ces mélodies dédaignées de bien des personnes. Mais en attendant ce programme, et pour être complet dès le premier jour, nous donnons une savante étude qu'un musicien des plus distingués, M. Bourgault-Ducoudray, a bien voulu nous communiquer. Elle forme la préface d'un recueil de mélodies populaires de l'Orient que M. B.-D. va publier chez l'éditeur Lemoine. A ce recueil est également empruntée, grâce à l'obligeante autorisation de M. B.-D et de son éditeur, la mélodie populaire grecque qui accompagne ce numéro. (Voir la Planche I.) — Elle appartient à cette catégorie de chants qu'on appelle en Grèce nounourisma (chants de nourrice). La gamme avec laquelle cette mélodie est construite est le Chromatique oriental. L'auteur de l'ouvrage où elle figure, l'a recueillie à Smyrne , de la bouche de Mmc Laffon. Mél.
Ce recueil ne contient pas, à beaucoup près , tous les chants populaires que nous avons rapportés de notre mission en Grèce et en Orient. Le nombre considérable d'airs de toute espèce que nous avons recueillis pendant un voyage de quatre mois nous met en droit de considérer l'Orient comme une mine musicale inépuisable.
Ce premier volume renferme presque toutes les mélodies populaires que nous avons recueillies à Smyrne, et quelques-unes seulement de celles que nous avons recueillies à Athènes. Il ne contient aucune des chansons populaires que nous avons notées à Constantinople, ni aucun des nombreux airs de danse que nous avons recueillis à Constantinople, à Smyrne, à Athènes et à Mégare.
Aucune des mélodies qui composent ce recueil n'avait encore été écrite ( ' ). Nous avons dû recourir à l'obligeance des personnes qui les avaient dans la mémoire , pour pouvoir les fixer par l'écriture. Parmi elles , il doit y en avoir de fort anciennes ; on sait combien certains airs préférés, qui sont l'expression juste du tempérament de certaines races, se perpétuent par la tradition et le souvenir. Il nous est impossible d'en fixer la date, même approximativement. Tout ce que nous pouvons constater, c'est que la plupart de ces airs , même en supposant ( ce qui n'est pas prouvé ) qu'ils ne soient pas très-anciens sont construits d'après les principes des gammes antiques. On retrouve en Occident l'application de ces gammes dans les mélodies du Plain-Chant ; mais ces dernières, privées aujourd'hui de leur rhythme et de leur caractère primitifs, ressemblent à des momies , si on les compare aux mélodies vivantes de l'Orient.
Les mélodies que nous avons recueillies se distinguent par la souplesse de leurs contours mélodiques et l'indépendance de leur allure. Elles sont non moins frappantes au point de vue des rhythmes , qu'au point de vue des modes. Très-souvent , pour traduire ces rhythmes par l'écriture, nous avons dû, dans le même air, entremêler des mesures différentes. Ces rhythmes, quoique irréguliers, sont naturels ; ils tirent, de leur irrégularité même, quelque chose de plus expressif et de plus saisissant. Leur existence est si intimement liée à celle de la pensée musicale , que celle-ci perdrait tout son caractère et tout son charme, si on tentait de les ramener à l'unité de mesure consacrée dans l'art européen.
Nous nous sommes attaché , en notant chaque air, à le reproduire tel que nous l'entendions, à le photographier pour ainsi dire , respectant en lui tout ce qui rompait avec les habitudes de la musique européenne, tant au point de vue de la régularité
( ' ) Il faut en excepter trois que nous avons trouvées écrites en notation orientale et que nous avons traduites en notation européenne.
rhythmique, que sous le rapport de la constitution modale. Nous avons eu la chance de rencontrer, dans le cours de notre voyage , des personnes dont l'obligeance a singulièrement facilite une tâche que leur excellente mémoire et leur heureuse organisation musicale nous permettaient d'accomplir avec séci ni lé. Tout notre travail s'est borné, d'abord, à écrire le plus exactement possible les mélodies qu'on nous chantait, ensuite, à les harmoniser. Nous nous sommes imposé pour loi de ne jamais toucher à la mélodie pour les besoins de l'harmonie ; au contraire nous avons fait obéir l'harmonie à la mélodie, nous efforçant de conserver dans nos accompagnements le caractère du mode auquel la mélodie appartenait. Si l'on retranchait de ce recueil les accompagnements et quelques-unes des ritournelles, il resterait purement et simplement la reproduction fidèle de ce que nous avons entendu.
Dans notre travail d'harmonisation, nous ne nous sommes interdit systématiquement l'emploi d'aucun accord. Les seules harmonies que nous ayons proscrites sont celles dont le caractère nous paraissait contrarier l'impression modale engendrée par la mélodie qu'il s'agissait d'harmoniser. Nos efforts ont eu pour but d'élargir le cercle des modalités dans la musique polyphonique, et non de restreindre les ressources de l'harmonie moderne. Nous ne pouvions nous laisser enchaîner par les règles du passé dans une tentative qui leur échappe ; si elle doit trouver des imitateurs , c'est une sanction que l'avenir seul lui réserve.
Puissions-nous avoir réussi à démontrer ce qu'il y a de fécond dans l'application de la polyphonie aux gammes orientales ! La musique de l'Orient, immobilisée jusqu'ici par l'emploi exclusif de la mélodie , s'élancerait alors dans la carrière nouvelle que la polyphonie lui ouvre ; — la musique occidentale polyphonique , Confinée dans l'emploi exclusif de deux modes , le majeur et le mineur, pourrait sortir enfin de sa longue réclusion. Le fruit de cet élargissement serait de fournir aux musiciens occidentaux des ressources d'expression toutes nouvelles et des couleurs qui ne se sont pas encore rencontrées sur la palette musicale.
Nons avons cru devoir joindre à cette préface une introduction contenant un exposé de la formation des gammes diatoniques et un aperçu de l'emploi de ces gammes dans la musique antique, dans le plain-chant, dans la musique ecclésiastique grecque et dans les chants populaires de l'Orient. Bien que notre publication ait un caractère plutôt esthétique que théorique , cependant il n'est peut-être pas sans intérêt pour le lecteur en quête d'impressions musicales nouvelles, de découvrir les lois en vertu desquelles ces impressions sont produites. Pour lui faciliter ce travail , nous avons fait suivre chacune des mélodies de ce recueil de quelques observations qui l'aideront, tantôt à reconnaître dans les faits particuliers une application des principes généraux formulés dans l'Introduction , tantôt à signaler les exceptions faites à ces principes.
Les explications théoriques que nous donnons, résultent de l'observation des faits. La lecture de plusieurs livres, et notamment de l'ouvrage de M. Gevaert {Histoire et Théorie de la musique de l'Antiquité) a été pour nous un auxiliaire fort utile. Nous nous sommes aussi aidé des conseils précieux de deux musicologues français : MM. Emile Ruelle et Potier de Lalaine.