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DE L'ÉTUDE DE LA POÉSIE POPULAIRE EN FRANCE

La France est à peu près le dernier pays de l'Europe qui ait abordé l'étude et la publication des poésies populaires. Nous avons longtemps traduit et admiré celles des autres nations sans nous douter que nous en possédions et quelquefois d'aussi belles, d'aussi antiques, d'aussi originales. Les mêmes personnes que ravissaient les chansons grecques ou bretonnes dans le français de Fauiïel ou de M. de la Villemarqué ignoraient les chants de nos campagnes ou n'en parlaient qu'avec mépris. Il s'opère maintenant une réaction ; M. Fortoul , il y a une vingtaine d'années (*), avait formé le projet de publier un recueil général et officiel de nos chansons populaires ; peu comprise alors , même autour de lui , son idée a été abandonnée à sa mort : elle ne recevra du moins qu'une exécution incomplète. Mais elle a eu le résultat excellent de susciter dans les provinces le goût de ces chansons, et les instructions que rédigea alors M. Ampère, la publicité donnée aux envois reçus par le Comité de la langue, l'appel fait aux fonctionnaires locaux, ont contribué pour une large part à appeler l'attention sur ces trésors dédaignés. Il serait bien à souhaiter que MM. Rathery (2) et de la Villegille , qui se sont chargés de tirer parti des documents amassés par l'ancien comité , ne fissent plus trop longuement attendre leur publication ; non-seulement elle servirait de modèle et pour ainsi dire de patron aux collections provinciales qui ne tarderont sans doute pas à se multiplier, mais elle permettrait de soumettre les chansons populaires de France à une vue générale et à un travail d'ensemble qu'on n'ose pas entreprendre tant que ce recueil capital n'aura pas paru.

Cependant les provinces commencent l'une après l'autre à dépouiller leurs richesses. Voici en peu de temps trois collections d'une grande importance; le Romancero de Champagne de M. Tarbé (1863-64), les Chants populaires du pays Messin de M. le comte de Puymaigre (1865), et enfin les Chants et Chansons populaires îles provinces île l'Ouest de M. J. Bu-

l1) [Aujourd'hui une trentaine d'années,1. [3) | M. Rathery est mort cette année, et le projet de cette publication a été abandonné].

jeaud (186G). Ces trois ouvrages s'ajoutent à ceux de M. Buchon sur la Franche-Comté, de M. de Beaurepaire sur la Normandie , de M. Damase Arbaud sur la Provence ; nous espérons qu'ils seront bientôt suivis du recueil formé par M. Armand Guéraud , et conservé en manuscrit à la bibliothèque de Nantes. Ce recueil, qu'on nous affirme être très -riche et très-bien composé , allait paraître quand l'auteur est mort; il appartient à la Société académique de Nantes, qui l'a couronné en 1858, de le mettre enfin au jour; mais à son défaut, il serait certainement possible de trouver un éditeur. En tête de ce mouvement , auquel se rattachent diverses collections moins considérables, il convient de placer le nom de M. Champfleury, qui , l'un des premiers en France , a compris l'intérêt et la beauté des poésies populaires , et qui en a publié en 18G0 un recueil qui fait époque.

Disons-le toutefois : tout le monde n'est pas encore arrivé à reconnaître cet intérêt et cette beauté. L'amateur de poésie populaire est encore un original , assez rare à rencontrer, et dont la passion peu comprise est accueillie par des sourire*. On nous excusera donc d'insister brièvement sur les motifs de cette passion très-légitime ; heureux si ces lignes, tombant sous les yeux de lecteurs jusqu'ici dédaigneux de la muse populaire , pouvaient ouvrir leur cœur à la grâce et les décider peut-être à entreprendre autour d'eux un pieux travail de sauvetage !

Nous ne voulons pas aborder le côté esthétique du sujet. Nous avons toujours été convaincu qu'il n'y a pas de raisons au monde qui fassent trouver beau à quelqu'un ce qu'il trouve laid, et rien ne nous semble plus inutile que les discussions de ce genre. Que les chansons populaires soient mises à la mode par quelques écrivains de talent, et bien des gens leur découvriront des beautés qu'ils ne leur soupçonnent pas. Mais, encore une fois, passons làdessus, et venons au côté scientifique. Il y a encore des personnes qui s'étonnent de voir ce gros mot à propos de choses en apparence si frivoles et vulgaires; mais il n'en est pas moins vrai que la poésie populaire a un intérêt scientifique des plus grands, tellement qu'une science à part est en train de se constituer autour d'elle. Nous parlons ici de La

poésie populaire dans le sens le plus largo; il faut y comprendre, outre les chansons, les contes d'enfants, les formules de tout genre, les proverbes et même souvent les superstitions. Nous voyons en effet partout que les productions de cette poésie, tout étranges qu'elles nous paraissent souvent, n'ont rien d'arbitraire; on ne trouve presque jamais un récit, un motif, une forme complètement isolés dans un pays, ou ce sont alors des compositions toutes modernes et sans originalité ; on peut dire que plus une chanson , par exemple, est singulière et olï're des traits caractéristiques, plus il y a de chances pour qu'elle se retrouve ailleurs . que dans le pays où on la recueille. Les collections publiées de chants allemands , anglais, Scandinaves, slaves, hongrois, espagnols, italiens, etc., permettent d'instituer sur une vaste échelle des comparaisons instructives : on arrive ainsi à posséder quelques chansons sous un grand nombre de formes , dont il s'agit de déterminer le rapport et la valeur. Sur ce point , la science n'est pas encore faite , et c'est pourquoi les publications de textes nouveaux sont si désirables; elles peuvent seules jeter un plus grand jour sur ces questions obscures. La première idée qu'a suggérée le rapprochement de versions diverses d'un même thème chez deux nations, a été naturellement celle d'un emprunt fait par l'une à l'autre; cette phase primitive a eu aussi son temps dans la philologie : mais il est impossible de s'en tenir à une explication aussi simple devant les faits tels que nous les connaissons actuellement; ils ne permettent pas non plus de se contenter d'une autre idée qui a eu aussi quelque faveur, et qui consiste à attribuer l'analogie des poésies populaires chez les peuples les plus éloignés à l'identité" de conception et de procédés que présente partout l'esprit humain. Ces deux explications toutefois ne doivent pas être absolument rejetées ; elles conservent souvent de la valeur; dans la philologie aussi, on constate des emprunts très-réels d'une langue à l'autre, et l'analogie générale ou même quelquefois spéciale des procédés grammaticaux doit, en mainte circonstance, être attribuée uniquement à la marche commune que suit en tous lieux l'esprit de l'homme. Mais les faits que nous offre la poésie populaire , comme ceux que présente le langage , exigent d'ordinaire une autre solution : entre ces deux ordres de phénomènes, il existe une grande parité ; seulement , tandis que la philologie comparée, ayant à sa disposition des monuments infiniment plus riches , est arrivée à des résultats certains et féconds, la classification des poésies populaires des différents peuples est encore à faire.

Un des hommes dont les travaux ont le plus fait avancer notre coonaissance de ces matières, M. le chevalier Nigra, a émis une opinion qui appelle le contrôle; il croit pouvoir arriver à distinguer dans la poésie populaire des groupes analogues à ceux des langues, et n'hésite pas, par exemple, à composer de la Bretagne, de la France, de la Provence, de la Savoie et du nord de l'Italie, ce qu'il nomme le groupe celto-latin. On aurait donc ici une division qui ne correspondrait pas à la division linguistique , puisque le celte joue dans le français, le provençal et le piémontais un rôle trop peu important pour arracher ces langues au grand groupe roman et les rapprocher du groupe celtique, niais qui, en revanche, s'accorderait assez avec la division ethnologique, et montrerait la race, persistant malgré les modifications de la langue. Ce système , que nous croyons plus ingénieux que solide, mérite]! d'être discuté;

nous attendons avec une grande impatience que M. Nigra nous donne la seconde édition de son admirable recueil (*), dans laquelle il doit, croyonsnous, l'exposer et l'appuyer d'arguments nouveaux. Ce qui parle contre cette manière d'envisager le phénomène, c'est l'existence de plusieurs des chansons sur lesquelles M. Nigra se fonde chez les peuples étrangers au groupe celto-latin, romans par exemple (Espagnols), germains ou même slaves. On peut sans doute ici admettre un emprunt postérieur; mais il semble plus naturel de voir dans la poésie le même fait que dans le langage, et d'attribuer un certain fonds ou patrimoine commun à toute la race aryenne. En somme, le dessin général et l'arbre généalogique de nos chansons devra un jour ou l'autre être fixé à peu près ainsi, en allant toujours du plus vaste au plus restreint; on ira de l'humanité entière à la race blanche, — aux Aryens, — à chaque groupe de peuples aryens (slave, — germanique, — gréco- romain, — celtique, etc.) — à chaque peuple , — à chaque province , — à chaque canton. En d'autres termes, étant donnée une chanson populaire quelconque, il faudra pouvoir déterminer pour combien chacun de ces facteurs est entré dans sa formation. On en trouvera qui n'ont pas de racines et ne remontent pas plus haut que le village où on les entend; d'autres, au contraire, qui pendant des siècles ont volé sur les bouches des hommes, et qui résonnaient peut-être déjà, à un temps antérieur à toute histoire, sur ces plateaux de l'Asie centrale où nos premiers pères conduisaient leurs troupeaux. Mais une telle détermination exige une circonspection extrême; disons mieux : le temps n'est pas venu de l'entreprendre. Ce qu'on doit demander maintenant à la comparaison , c'est surtout la restitution de la forme primitive : de même que les mots de l'aryen primitif ou du latin se sont altérés, dans chacun des idiomes sortis de cette langue, d'une façon particulière, les chansons ont pris chez chaque peuple certains caractères individuels ; et de même que souvent le sanscrit, le zend, le lithuanien, le grec et le gothique ont conservé chacun seul une des lettres du mot primitif, permettant, par leur rapprochement, de le reconstituer, ainsi chacune des versions différentes de nos chansons est souvent seule à posséder un des traits originaux; et il arrive ici le même phénomène que pour les langues, c'està-dire qu'on voit quelquefois un trait excellent et authentique conservé uniquement dans une version

qui d'ailleurs est très-rajeunie et fort altérée (2).

On ne peut exiger des personnes qui consacrent leur temps et leur peine à rassembler des chansons populaires de faire le travail que sollicitent ces chansons. Quand elles le font avec autant de science et de critique que M. Nigra ou M. A. Wolf , elles servent beaucoup la science , mais il vaut mieux s'abstenir de tout commentaire que d'essayer d'en livrer un si on ne possède que des notions imparfaites du sujet et si on n'est pas préparé par des études antérieures et la connaissance des diverses langues de l'Europe. Les collectionneurs feront bien surtout de s'abstenir des explications historiques; elles tombent trop souvent devant les recherches comparatives. Nous en avons vu un exemple pour

(') Canwni popolari del Piemonte, raccolte dal cav. Cost. Nigra. — Cette publication n'est malheureusement, jusqu'à présent, qu'un tirage à part de la Rivista contemporanea , et est Irès-diûicile à se procurer.

(2) [Ici suivait une dissertation résumée sur la chanson de Jean Renaud 1.

la chanson de Renaud; on pourrait on citer beaucoup d'autres. Les pièces mêmes qui semblent porter le cachet local le plus marqué se retrouvent dans les endroits les plus divers. Ainsi M. Tarlié a publié i 11 , 166 i une chanson satirique qui semble bien inspirée par un fait réel : il s'agit de trois jeunes lilles qui s'en vont au cabaret et dont la troisième n'a pas de quoi payer; elle est obligée de laisser en gage « son cotillon et sa chemise, » quand son amant passe par ;à et la tire d'embarras. Et en effet, cette aventure est mise, dans les Ardennes, sur le compte des filles de Vrigne-aux-Bois ; cependant dans le Barrois on l'attribue aux filles de Lorry, ailleurs aux filles de Chàlons(1), à Chàlons même on semble accepter cette accusation, puisqu'on chante les ////es de chez nous. Mais cette chanson existe aussi en Angoumois; et là, pour ne blesser personne , on s'en prend aux filles de Bonzin , localité complètement inconnue (2). Ainsi il faut se garder des conclusions téméraires; il faut aussi se prémunir contre une tentation très-fréquente chez les savants de province , celle de reconnaître le génie , les habitudes, les idées et la façon de sentir de leurs compatriotes dans des chansons qui se retrouvent dans vingt autres pays avec les mêmes caractères.

En un mot, dans l'état actuel de la science, voici, pensons-nous, ce qu'on a le droit de demander aux éditeurs de chansons populaires : d'abord, bien entendu, une fidélité scrupuleuse-, non seulement il n'est jamais permis de modifier les textes qu'on recueille , mais il ne faut pas suppléer des lacunes faciles à combler sans en avertir le lecteur, et il n'est même pas admissible de refaire , comme M. Tarbé , par exemple (II, 124), une chanson à l'aide de plusieurs versions. En second lieu , on doit donner autant que possible toutes les variantes, surtout pour les chansons épiques ; nous avons étabU plus haut leur importance. Troisièmement, nous demanderons la musique, c'est-à-dire, comme l'indiquaient autrefois les instructions du comité , la mélodie simplement notée, sans accompagnement ajouté et sans aucune modification. Quant au commentaire, le meilleur sera le plus court ; il devra consister surtout en rapprochements avec les collections de chansons françaises, déjà publiées (encore une fois, aller plus loin est surérogatoire), et, quand il s'agit de chansons ayant trait à d'anciennes coutumes (trimazots, guillaneus, etc.), ou à des superstitions, en explications qui , alors , peuvent s'étendre sans inconvénients. C'est encore une bonne contribution que des détails comme ceux que nous donne M. Bujeaud sur les différentes manières de chanter dans les provinces de l'ouest ( le terlandage , le pibolage et le breloquage). Enfin, il est très-utile d'indiquer le village où on a recueilli une chanson , de dire si on l'a entendue souvent , et même de faire connaître de quelle personne on la tient : l'âge et le sexe ont ici de l'importance ; les vieilles femmes conservent souvent et des chansons oubliées de tout le monde et des formes de langage plus anciennes. Il suffit , par conséquent, pour donner un bon recueil de chansons populaires, d'avoir de la conscience et du soin ; il faut toutefois y ajouter cette critique élé-

(4) Puymaigre, 305.

(2) Bujeaud, II, 339.

mentaire au moyen de laquelle on distingue ce qui est vraiment popidairo de ce qui ne l'est pas ou des imitations modernes, et qui s'acquiert facilement par la pratique, du moment qu'on en a les germes. Ce travail, utile à la fois et intéressant, tentera donc, nous n'en doutons pas, un grand nombre de personnes qui acquerront ainsi des titres à la reconnaissance des savants et même de la nation en général.

Il est grand temps , en effet, que l'on se mette de toutes parts à l'œuvre. Les vieilles chansons s'éteignent tous les jours , remplacées par les productions patriotiques, sentimentales ou grivoises des cités; quand il s'en compose encore à la campagne, elles sont d'une ineptie profonde, comme celle que M. Bujeaud donne en guise de spécimen, à la page 13 de son Introduction. Les chansons qui n'ont pas encore péri se sont cruellement altérées ; elles ont perdu très-souvent leurs rimes, presque toujours leur mesure et quelquefois leur sens ; ce n'est qu'à force de variantes qu'on arrivera à sauver au moins les plus belles. Des livres comme celui de M. Bugeaud doivent donc être recommandés à l'imitation.

Sa collection est en effet très-riche et composée avec beaucoup de soin. Elle est désormais indispensable à ceux qui s'occuperont de notre poésie populaire. Elle donne les airs aussi bien que les paroles , et si elle n'est pas aussi riche en rapprochements que celle de M. de Puymaigre, c'est, nous l'avons dit, le mérite le moins nécessaire. Elle a sur ce dernier recueil l'avantage de posséder une table, sinon excellente, au moins passable, et l'absence de ce complément dans l'ouvrage de M. de Puymaigre en rend l'usage très-incommode. Le commentaire est généralement suffisant et sobre. — M. Bujeaud divise les chansons qu'il publie en : Berceuses, — Jeux de l'enfance et de la jeunesse, — les Amours, — le Mariage, — Chansons historiques,

— Complaintes et légendes, — Chansons satiriques,

— Chansons diverses. Cette division est à peu près satisfaisante ; elle a le tort cependant de ne reposer sur aucun principe bien clair. M. de Puymaigre en adopte une autre : Ballades et chants épisodiques ,

— Chansons relatives à d'anciens usages, — Bondes et chansons diverses , — Chansons patoises ; et celleci est encore plus vague. On pourrait, croyons-nous, adopter la suivante : I. Chansons épiques : a. chansons historiques; b. chansons légendaires; c. chansons anecdotiques. — IL Chansons lyriques : a. chansons de coutumes, de noces, etc.; b. chansons d'amour; c. chansons satiriques, didactiques , morales. — III. a, berceuses; b. chansons d'enfants; c. rondes. Il faudrait faire une catégorie à part pour les Chansons religieuses: a. légendes; b. prières; c. superstitions. Les poésies patoises peuvent en général être groupées ensemble (bien entendu quand il s'agit d'une contrée où il existe des chansons françaises); elles n'ont presque jamais un grand intérêt et M. Bujeaud remarque très-justement que la plupart sont l'œuvre de lettrés. Quand elles sont vraiment populaires, il est rare qu'elles appartiennent en propre à une province (voy. par exemple le Galant de village, Tarbé, II, 102; Puymaigre, 331 ; Max-Buchon, cilé ibid.; Mém. de la Soc. de Cambrai, XXVIII, 373; 0. Basselin, éd., Jacob, p. 270; Bujeaud, II, 333).

G. Paris.

P.-S. — Nous espérons que cet appel sera entendu de nos lecteurs, et nos colonnes seront ouvertes aux Chansons et qui auront été recueillies d'après celte méthede, qu'on voudra bien nous envoyer.

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