‹ MélusineChapitre 50 sur 235 · CONTE DU VIVARAIS · texte numérisé non relu

CONTE DU VIVARAIS

Un jour, un voyageur entra dans la maison d'une vieille femme et demanda la permission de s'y reposer quelques instants, ce qui lui fut accordé.

— D'où venez-vous, mon brave homme? lui demanda la vieille.

— Tel que vous me voyez, je viens directement du ciel et j'y retourne, répondit le voyageur qui voulait plaisanter.

Mais cette femme , qui était un peu simple , croyait tout ce qu'on lui disait. Elle s'écria vivement :

■ — Ah ! vous venez du ciel , alors vous aurez dû y voir mon mari ; croiriez-vous que depuis dix ans qu'il est mort il ne nous a pas fait une seule fois donner de ses nouvelles! Pourriez-vous me dire ce qu'il devient?

Le voyageur, en voyant la simplicité de la bonne femme , songea à l'exploiter, et dit :

— J'en ai bien entendu parler, de votre mari, mais il n'est pas dans le paradis , il n'est qu'à la porte , car pour y entrer il lui manque cent écus.

— Ah ! le pauvre cher homme ! heureusement que nous avons quelques petites économies. Mon fils va rentrer dans quelques minutes, nous en causerons; je pense que nous pourrons vous remettre pour lui les cent écus.

— Je ne puis pas rester un instant de plus, dit le voyageur qui ne se souciait pas de se rencontrer avec le (ils de la veuve; si vous ne me remettez pas les cent écus, vous ne retrouverez jamais une pareille occasion de communiquer avec le ciel, et votre mari continuera à se morfondre à la porte du paradis.

— Puisque vous êtes si pressé, mon brave homme, voilà les cent écus, n'oubliez pas de les remettre à mon cher homme.

Quand, au bout de quelque temps, le jeune homme fut rentré , sa mère lui dit :

— Ah! tu es toujours sorti! si tu avais été seulement là tout à l'heure, tu aurais eu des nouvelles de ton père.

Et la bonne femme lui raconta ce qui s'était passé.

— Ma pauvre mère, dit-il, que vous avez donc peu d'intelligence ! Quelle sottise de se laisser prendre ainsi son argent ! Par où est-il passé , ce brigand ?

— Par là-bas.

Ayant pris son cheval, le jeune homme partit au triple galop dans la direction indiquée par sa mère. L'adroit filou le vit venir de loin, et, n'ayant pas le temps de se sauver, il résolut de s'asseoir sur le bord de la route et de l'attendre. Il faisait semblant d'être très-occupé à chercher ses poux , quand le cavalier arriva auprès de lui , et lui dit :

— N'avez-vous pas vu quelqu'un qui se sauvait.

— En effet, j'ai vu un individu qui courait le long de la route ; quand il vous a aperçu il s'est enfoncé dans ce bois.

— Voulez-vous avoir l'obligeance de tenir mon cheval pendant que je serai à sa recherche.

— Volontiers.

Le rusé voyageur n'eut rien de plus pressé que de monter sur le cheval et de s'enfuir; quand le jeune homme sortit du bois, il comprit que lui aussi avait été dupé , et revint tout penaud à la maison.

— Eh bien! l'as-tu rejoint? lui dit sa mère.

— Oui, ma mère, et je lui ai même donné mon cheval ; de cette façon , il arrivera plus rapidement auprès de mon père pour le faire entrer en paradis.

Le jeune homme n'avait pas voulu avouer à sa mère qu'il avait été dupé à son tour.

Raconté à Vais (Ardècbe) par l'aveugle Nogier. Eugène Rolland.

LE VOLEUR AVISE (variante russe.)

M. Vesselovsky, professeur à l'Université de Saint- Pétersbourg, et l'un des plus célèbres mythographes russes, publie dans la Revue russe du ministère de l'Instruction publique, livraison de janvier 1877. un article fort bienveillant sur la Mélusine. M. Vesselovsky présente à propos du conte breton le Voleur avisé que nous avons publié dans notre premier numéro, quelques rapprochements qui ne seront pas sans intérêt pour nos lecteurs.

Le voleur du conte russe s'appelle Chibarcha. Après avoir enivré les soldats , il réussit à leur dérober le corps de son oncle. Le roi a recours à une nouvelle ruse ; il

ordonne d'incruster dos pierres précieuses dans les cornes d'un bélier et de le promener par les rues de Moscou; on devra arrêter quiconque regardera l'animal avec attention ou étonnement. Chibarcha enferme dans un panier des oiseaux et dit qu'il apporte au roi des oiseaux d'outre-mer. Les gardes demandent à les voir, sur son refus, ils brisent la cage, les oiseaux s'envolent, ils se mettent à les poursuivre. Pendant ce temps-là, Chibarcha emmène le bouc , il en fait préparer la chair par sa tante; puis il tue une vieille mendiante, apporte son corps pendant la nuit aux portes du palais , le fait geler dans la neige et met auprès les cornes. Les gardes rapportent au roi qu'une vieille a apporté les cornes et qu'elle est morte.

La pauvre vieille , dit M. Vesselovsky , correspond évidemment au mendiant aveugle du conte breton qui a conservé cet épisode avec plus de netteté que le russe. On rencontre encore quelques analogies, notamment dans le passage où il est dit que le roi ordonne de distribuer du vin et de la bière dans les cabarets et de répandre par terre beaucoup d'argent. Ordre d'arrêter quiconque se baissera ou regardera avec attention. Chibarcha met de la poix à ses chaussures et entre dans les cabarets; l'argent s'attache à ses chaussures. Il s'enivre et s'endort. Les gardes aperçoivent les pièces de monnaie; pendant son sommeil, ils lui rasent la moitié des cheveux et de la barbe . afin qu'il ne puisse s'échapper. Ils s'endorment à leur tour. Chibarcha se réveille avant eux et leur fait la même opération ; de la sorte on ne put l'arrêter. Ainsi le conte russe et le conte breton se complètent mutuellement.

Il est à souhaiter , dit en terminant le savant professeur, que le journal qui a pris le nom de Mélusine, obtienne une popularité égale à celle de sa patronne , qui a acquis une célébrité internationale. Le roman de Mélusine a pénétré dans la littérature espagnole , néerlandaise , allemande , danoise , suédoise , tchèque , polonaise et même russe.

Page 1