‹ MélusineChapitre 75 sur 235 · JEU · texte numérisé non relu

JEU

On ne choisit, ce jeu que lorsqu'on se propose de faire une niche à quelqu'un de la société qui en ignore le fin mot; on est donc convenu d'avance des rôles que chacun prendra dans cette bouffonnerie et de faire échoir le titre de Roi à celui dont on veut s'amuser. Un des Messieurs ou une des Dames se déclare le Génie protecteur du Royaume, et, se retirant dans un coin un peu sombre, adresse la parole aux autres joueurs en ces termes :

» Heureux habitants de la fertile Nigritie, les Dieux m'ont député vers vous pour présider au couronnement d'un Roi de ce beau pays, et pour distribuer les différentes charges de la Couronne. Comparaissez donc tous devant moi; humiliez -vous et demandez -moi à voix basse l'emploi que vous croyez convenable à vos talents ; il vous sera accordé , si effectivement vous le méritez ; j'imposerai les mains sur vous et vous retournerez tranquillement à votre place, et lorsque j'aurai fini nous discuterons ensemble. »

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Tout lt> monde, hommes et femmes, vient successivement poser un genou en terre devant le Génie, qui leur accorde l'emploi qu'ils ont demandé, leur commande de baisser la tête en fermant les yeux; puis en signe d'adhésion, pince légèrement le nez ou le menton à l'un, frotte le front à l'autre, donne à celui-ci un petit soufflet, passe la main sur toute la ligure de celui-là et cela assez visiblement pour que le futur roi ne se méfie de rien, lorsqu'on lui en fera autant. Il s'avance à son tour et demande une place quelconque. » Ah! quelle modestie ! s'écrie le génie ; vous , simple officier de la Couronne ! C'est ce que je ne souffrirai pas : vous serez Roi, personne plus que vous n'en est digne. « Chambellan, approchez-vous, prenez ce bandeau royal (ruban quelconque) et ceignez-en le front de votre maître. »

Tandis que le Chambellan l'attache, le Génie frotte ses doigts sur un bouchon noirci que l'on prépare également d'avance. « Maintenant, Sire, courbez un peu la tête, fermez les yeux et recevez l'onction sacrée. » A ces mots, le pauvre roi est barbouillé en tous sens, puis aux cris répétés de : Vive le roi de Nigritie ! gravement conduit au trône, autour duquel s'asseyent tous les sujets sur un siège moins élevé. Ceux-ci viennent ensuite se présenter en déclinant leur qualité , devant le roi qui fait alors le simulacre de leur donner les insignes de leurs nouvelles fonctions.

Puis le Génie reprend la parole : « Ce n'est pas le tout , dit-il , d'avoir un roi et des ministres intelligents , il faut encore, pour la prospérité de l'Etat, que le roi choisisse une épouse digne de lui , une épouse qui lui donne un successeur, si nous avions le malheur de le perdre. Toutes ces dames vont défiler devant Sa Majesté, qui voudra bien donner son mouchoir à celle qu'elle jugera digne du titre auguste de reine. »

Cela s'exécute encore , et celle qui reçoit le mouchoir court s'emparer d'un miroir que l'on a déposé exprès dans un coin , le met sous les yeux du roi et , lui rendant son mouchoir, lui dit de commencer par se débarbouiller avec. Alors toute la société fait entendre le cri de : « Vive le roi de Nigritie ! il est digne de régner sur les charbonniers, les ramoneurs et les chaudronniers dont le teint ri approche pas de la blancheur du sien. »

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