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DE L'ORIGINE DES CONTES

A Monsieur Emmanuel Cosquin.

Monsieur, en donnant dans le numéro 7 de Mélusine une traduction d'une variante du conte des deux bossus, extraite de « Taies of Old Japan , by Mitford » vous avez cru y voir une preuve de plus contre la théorie qui assigne une origine aryenne commune à un très-grandnombre <les contes populaires répandus principalement en Europe, dans l'Inde et en Perse. — En ce qui concerne le conte Japonais que vous citez , permettez -moi

sources étrangères. Je me hâte de dire qu'à un autre point de vue, ils méritent de trouver des lecteurs; ils offrent des tableaux curieux des mœurs d'un peuple vivant naguère encore sous le régime féodal; plusieurs, malgré d'affreuses scènes de carnage , ne sont ni sans beauté, ni sans grandeur, comme cette légende des 47 Rônins qui accomplirent le « harakiri, » c'est à dire qui s'ouvrirent le ventre en grande cérémonie après s'être vengés de leur ennemi !

De même que pour le livre de M. M., nombre de recueils de contes étrangers ne tirent pas leurs éléments directement du fonds populaire, ils ne sortent pas, passez-moi l'expression du « pis de la vache » et sont plus ou moins des œuvres de littérature. Tous les collecteurs de contes populaires savent quelles peines , quelle persévérance sont nécessaires pour obtenir des gens des campagnes les récits qu'ils recherchent, sans parler des fraudes qu'ils doivent déjouer pour n'être pas trompés dans leur propre pays. Qu'est-ce donc à l'étranger, dans les pays dont la langue et les mœurs ne leur sont pas familières , ou dans les contrées de l'extrême orient, en Chine ou au Japon, où ils ne sont guère en relations qu'avec les gens des ports , ou les serviteurs des résidents européens. — Il faut donc pour les études mytho-

graphiques et surtout pour la discussion sur l'origine des contes, n'accepter que sous bénéfice d'inventaire les parallèles tirés des recueils de traditions populaires où l'auteur a souvent donné cours à son imagination ou introduit des réminiscen-

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de vous dire que M.

Mitford ne prétend pas que ce conte soit recueilli directement à la source populaire ; au contraire

(p. 172) il déclare l'avoir extrait « d'un livre curieux traitant d'étymologie et de l'étude des proverbes, sous le titre de : Kotowaguza. » — Il ajoute que les histoires enfantines qu'il publie sont traduites de plaquettes imprimées à images, et que chaque fois qu'il a cherché à en recueillir à des sources orales, les Japonais ont cru qu'il se moquait d'eux. — Il en est de même des récits héroïques formant la première partie de l'ouvrage et qui ne sont que des traductions (v. p. 2) des légendes nationales semi-historiques les plus intéressantes et d'autres spécimens de littérature analogues. L'ouvrage tout entier est donc d'origine purement littéraire et dès lors les récits qu'il contient ne peuvent servir aux études des traditions populaires, qu'après qu'on se sera assuré qu'ils n'ont pas été empruntés par traduction ou imitation de

(') Revue Britannique (Mythes des Iles de la mer du Sud) , ps. 321 et suiv. du n° de décembre 1876.

ces , en admettant même qu'il soit toujours de bonne foi.

Presque tous les recueils de contes ara-

Le jeu de Cache-cache, d'après une peinture d'Herculanum. (Voir la Bibliographie.)

bes, les Mille et une

Nuits entre autres , n'ont d'arabe que le nom ; ce sont des choix de contes la plupart tirés du fonds populaire ou littéraire de l'Inde. Les contes Kalmoucks et Mongols connus sous le nom de contes de Sidi-Khur, d'Ardschi-Bordschi-Khan, du trône de "Vikramaditya. ne sont pas populaires et sont des imitations de contes indiens. Pour le charme et l'intérêt du récit, ils méritent pleinement leur vogue. Mais le mythographe n'est point un lecteur ordinaire, le mérite littéraire doit lui être indifférent ; il doit ne rechercher dans une œuvre que ce qu'il y a de sincèrement traditionnel et d'autochtone. A ce point de vue spécial, les recueils des contes agenais de Bladé, des contes bretons de Luzel, de vos contes lorrains, Monsieur, sont plus précieux pour la science de nos traditions populaires que les œuvres de La Villemarqué et même que certaines de nos épopées nationales ou de nos chansons de gestes.

Pour en revenir au récit japonais des deux bossus, il est évident que l'origine en est toute européenne et

quand même il eut réellement été raconté par un paysan japonais, qui donc eût songé à en conclure qu'il était autre chose qu'une importation isolée de quelque européen. Mais si, au lieu d'un conte porté par le hasard d(>s circonstances, comme une graine que le vent transporte d'un pays à un autre, on se trouve en présence d'un groupe nombreux de traditions populaires semblables, il faut bien reconnaître qu'il y a eu pénétration profonde d'un peuple par un autre. Les récits littéraires liassent aisément d'une littérature à une autre; il suffit pour cela d'un courant de la mode ou d'un goût du mollirai, mais pour que les habitants des campagnes soient imprégnés de certaines traditions , superstitions ou croyances, il faut un long temps, un contact prolongé, une propagande opiniâtre, c'est-à-dire un mélange de races ou de civilisations ou l'expansion d'une doctrine religieuse. C'est ce qui est arrivé en Europe , dans l'Inde et en Perse quand les Aryens y ont jeté leurs colonies, et c'est encore ce qui a lieu en Asie où l'ardente propagande des disciples de Bouddha et le mélange de populations musulmanes et bouddhistes ont répandu dans de vastes contrées , des contes originaires de l'Inde. De même si les contes populaires aryens ont remplacé en Hongrie et dans le pays Basque les traditions autochtones , c'est parce que ces peuples sont en relations intimes depuis des siècles avec les peuples qui les avoisinent.

L'école de l'illustre Benfey me semble d'ailleurs ne pas distinguer assez profondément la différence fondamentale entre l'influence exercée par la littérature d'un peuple sur celles d'autres peuples , et les conditions nécessaires pour que les traditions populaires d'une nation pénètrent, et se conservent dans des pays différents. Elle est dans le vrai, quand elle reconnaît dans nos vieux fabliaux du moyen-âge ou les conteurs français et étrangers de la Renaissance, les récits du Pantehatantra et des apologues de Sendabad. La littératui'e indienne a, en effet, pris racine en Europe à la suite des croisades et des événements du moyen-âge ; elle s'est répandue même en Chine, comme en témoignent les « Avadânas, » fables d'origine bouddhique, traduits par saint Julien. Parmi ces récits, un certain nombre étaient empruntés à la tradition populaire, mais les autres sont restés dans la littérature , et ne sont pas descendus dans le peuple. Au contraire, la grande masse des contes populaires ne se trouvent pas dans ces ouvrages fameux; ils leur étaient antérieurs, et une école ayant à sa tête des savants de premierordre, leur attribue une origine aryenne. Un certain nombre de traditions populaires peuvent même se constater historiquement bien des siècles avant que la littérature indienne eût pénétré en Europe; une étude intéressante

Sacrifice auprès d'un arbre sacré , d'après un bas-relief du Louvre (Voir la Bibliographie.)

en pourrait être faite, ainsi : les aventures d'Ulysse dans la caverne de Polyphême, chez la magicienne Circé ; les oreilles du roi Midas , les ailes d'Icare et du forgeron Véland , le combat d'Apollon contre le serpent Python, la délivrance d'Andromède, par Persée, le tribut du Minotaure, plusieurs travaux d'Hercule, le vol des bœufs d'Hélios ou de Géryon, les Sirènes, les Parques et les Nornes Scandinaves, la fable d'Amphytrion et de Jupiter, le casque d'invisibilité de Persée, Achille invulnérable , sauf au talon (Ajax l'était aussi) , la fable de l'archer Alcon qui rappelle celle de G. Tell, les aventures de Jason en Colchide avec Médée, la légende du sommeil d'Epiménide, qui rappelle celle des Sept-Dormants d'Éphèse , le pouvoir de la lyre d'Orphée , d'Amphion ou d'Apollon (4), et tant d'autres fictions qu'on retrouve à chaque instant dans nos contes populaires.

Si, d'ailleurs, des études ultérieures démontraient que de la similitude des contes populaires entre des nations différentes , il n'y a à tirer aucune conséquence quant à leur mythologie ancienne^ à leur origine ethnique, à leur histoire, à leur civilisation, et que les contes populaires se transportent aussi aisément de peuple à peuple que des livres ou des objets matériels,

et se répandent tout bonnement par voie d'emprunt, la science des traditions populaires en serait tuée du coup, et ce serait après des travaux faits en pure perte, donner raison à ceux qui traitent de frivolités ou d'enfantillages toutes recherches de cette nature.

— Vous-même, Monsieur, qui publiez en ce moment des contes populaires lorrains, accompagnés de commentaires érudits et fort remarqués, pourquoi recueillir ces contes, pourquoi citer leurs parallèles étrangers, si vous ne croyez pas que la mythographie est une science auxiliaire de l'histoire, et un véhicule de mœurs éteintes et de croyances disparues?

Heureusement, il n'en est point ainsi. Les contes et traditions populaires, surtout avant l'époque actuelle où les moyens rapides de communication changent toutes les conditions du problème, ne pénétraient dans un autre peuple, que grâce au mélange de ces peuples mêmes, par des armées envahissantes, des colonies, etc. Leur persistance et leur ténacité son! en raison directe de la difficulté qu'ils tint eue à se faire adopter dans les masses populaires et rurales. Aussi, nous transmettentils des souvenirs d'événements lointains, que souvent

(') Les héros comprenant le langage des lièles, grâce a un serpent, comme Mélampc, Esculape, etc.; Eson, Pélos, Pelops, Triptolème rajeunis par le l'en; les sacrifices d'Idoménée, d'Iphigénie, de Méandre; Junon engendrant Hébé pour avoir mangé une laitue.

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n'ont pas conservé les annales historiques. Malgré vous, Monsieur, vos contes et les notes qui les accompagnent, constituent donc, des documents, dont la mythographie tirera grand profit, et vous-même grand honneur. — Notez que je n'ai point dit un mot des mythes solaires contre lesquels vous protestez, bien que je sois un disciple de L'école qui Les admet, avec trop d'exagération parfois, je Le reconnais; la place qui m'est réservée ne me le permettrait pas aujourd'hui.

Croyez, Monsieur, à mes sentiments les plus distin-

gues.

Lovs Brueïre.

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