‹ MélusineChapitre 91 sur 235 · LE DIMANCHE ON NE DOIT PAS TRAVAILLER · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE ON NE DOIT PAS TRAVAILLER

(conte de l'amiénois.)

Il y avait une fois un hûcheron et sa femme qui avaient une fille toujours malade ; ils avaient inutilement été aux pèlerinages des environs, le découragement s'emparait d'eux. Or il arriva qu'un soir, Mathias (ainsi s'appelait le bûcheron) s'étant attardé dans la forêt, fit la rencontre d'une bruyante troupe de nains qui le forcèrent à danser avec eux. Les nains chantaient :

Le jour est pour travailler ;

Le jour est pour travailler;

et ils ne savaient pas chanter autre chose. Mathias leur dit: « Votre chant n'est guère varié, on devrait bien y ajouter quelque chose. » — « Ajoute ! ajoute ! » s'écrièrent les nains. Et quand ils se remirent à chanter : Le jour est pour travailler;

le bûcheron ajouta :

Et la nuit pour reposer.

Il se fit alors un grand tumulte; un petit vieillard monté sur un poulain parut au milieu de l'assemblée ; quand le silence se fut rétabli 3 il adressa ces paroles au bûcheron. « Pour avoir ajouté quelque chose à notre chant, tu seras récompensé; je te donne le choix entre la richesse pour toi et la beauté avec la santé pour ta fille. » Mathias n'hésita pas ; il préféra le bonheur de sa fille à la richesse; et quand il revint chez lui, il la trouva bien portante et devenue merveilleusement belle. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans le pays et la boulangère, qui avait aussi une fille malade, après s'être fait raconter avec détails , par le bûcheron, ce qui lui était arrivé , résolut d'aller trouver les nains dans la forêt. Ceux-ci la saisirent vivement par ses jupons et l'entraînèrent dans leur ronde. Au bout de quelque temps , les nains la voyant hors d'haleine , lui accordèrent un moment de répit. « M'est avis, mes joyeux compagnons, leur dit-elle, que votre chant, est trop court. » — « Hardi ! la femme , hardi ! allonge-le ! » hurlèrent les nains qui reprirent aussitôt leur danse en chantant :

Le jour est pour travailler;

Et la nuit pour se reposer ;

la boulangère ajouta :

Tout le long de l'année. . .

Elle voulut continuer , mais agita en vain ses lèvres ; elle ne put articuler un mot de plus. A ce moment la terre s'entr'ouvrit et livra passage à une petite fille mon-

tée sur une chèvre. « Choisis, dit-elle, entre la richesse pour toi ou la beauté avec la santé pour ta fille. » La boulangère était très-avare, elle choisit la richesse, et quand elle rentra chez elle trouva sa fille mourante.

Elle devint envieuse du bonheur du bûcheron et comme celui-ci lui devait de l'argent, elle menaça de faire vendre sa cabane et tout ce qu'il possédait.

Pour s'acquitter de leur dette, le bûcheron, sa femme et sa fille allèrent travailler ensemble avec ardeur dans la forêt.

Tandis que Mathias fendait le bois, sa femme et sa fille faisaient des fagots de brindilles.

Un jour de dimanche, notre bûcheron laissa sa femme et sa fille à la maison et alla travailler au bois; mais il était tellement excédé de fatigue, qu'il s'endormit; quand il se réveilla, il était entouré de la troupe des nains qui chantaient :

Le jour est pour travailler , Et la nuit pour se reposer , Tout le long de l'année. . .

Mathias qui avait été forcé malgré lui de se mêler à la danse , s'écria de mauvaise humeur :

Le dimanche excepté, Dieu l'a ordonné.

A ce moment la forêt s'illumina; le petit vieillard au poulain apparut, suivi d'une troupe immense de nains et dit au bûcheron :

« En achevant notre couplet , tu as rompu le charme qui nous faisait passer de si rudes épreuves sur terre ; pour ta récompense, nous te donnons toutes nos richesses. » Chaque nain vint alors déposer aux pieds de Mathias un gros sac. Il en emporta autant qu'il put et rentra triomphant chez lui. Mais quand il les ouvrit, il vit qu'ils ne contenaient que des feuilles sèches ! — « Les nains se sont moqués de toi , lui dit sa femme ; je vais jeter de l'eau bénite sur ces sacs, car il faut purifier ce qui vient du démon. »

C'est ce qu'elle fit ; mais elle fut bien étonnée de voir les feuilles sèches se changer alors en beaux écus d'or.

La boulangère fut aussitôt payée ; elle mourut de dépit quelques jours après; le bûcheron et sa femme vécurent désormais riches et heureux.

Conté en picard, par Fernand Delannoy, âgé de 51 ans, à Warloy-Baillon (Somme).

Henri Garnoy.

Page 1