VII
Certains membres du Clergé encore accusés
de s'ingérer trop dans les élections politiques.
Les Décrets de Rome ont été publiés à l’occasion d'une nouvelle plainte portée contre le clergé au sujet de son ingérence trop grande dans les élections : voici en effet comment cette accusation est exposée dans le texte même du décret : à
“ Il est arrivé à la connaissance de cette Nacrée Congrégation de la Propa- “ gande que dans votre province certains membres du clergé et du corps sécu- “ lier continuent à s'ingérer trop dans les élections politiques, en se servant soit “ de la chaire, soit des journaux et autres publications. ”
Or qu’en est-il de cette nouvelle accusation ? C’est ce que je vais examiner présentement espérant démontrer qu’elle est encore moins fondée que la première.
Observons d’abord que les dernières élections qui avaient eu lieu dans la province de Québec s'étaient faites au 1er de Mai 1878, et pour ainsi dire sous les yeux mêmes du Délégué apostolique qui était encore au Canada. Pourquoi done l'accusation contre ces membres du clergé n'a-t-elle pas été portée au tribunal de Son Excellence qui, étant sur les lieux, pouvait avec la plus grande facilité faire une enquête convenable, entendre la plainte des accusateurs et la défense des accusés, et, après un examen contradictoire en présence des partis, rendre un jugement prudent et équitable qui aurait donné satisfaction à tout le monde. Pourquoi au contraire attendre à la quatrième année après les prétendus délits et surtout à la veille de nouvelles élections, pour porter cette plainte à Rome à l'insu des intéressés, et dans le temps où tout était rentré dans le calme depuis longtemps ?
Il est certain que personne ne s'attendait à une telle plainte. Les Décrets
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aux quels elle a donné lieu ont causé dans la province autant de surprise que l'éclat de la foudre par un ciel serein.
On s'attendait uniquement à quelque mesure touchant la question universitaire et la succursale de Montréal, aussi le Décret sur cette question n'a surpris personne et l'on s'attendait généralement à ce qu'il a réglé, e’est-à-dire au maintien du sat quo, en attendant la solution des difficultés légales ete, Mais de la question politique et des plaintes contre Le clergé! Personne n'y songeait. J'ai regretté beaucoup que Mgr. l'Archevéque ne se soit pas rendu à la demande que Jui a faite Mer. l'Evéque d'Ottawa de réunir les Cvèques de Ia province avant le départ de ses députés pour Rome, afin de s'entendre sur les questions à soumettre au Nt. Siège, et sur les mesures à demander.
Pour ma part, je déclare ici que si j'eusse pu soupçonner que l'on souleveait de nouveau la question politique et des plaintes contre le clergé, je n'aurais pas hésité à prendre le chemin de la ville éternelle en méme temps que les députés de Mor. l'Archevèque, afin d'y discuter contradictoirement ces graves questions, et d'éclairer autant que possible le tribunal qui devait les juger, sur les faits et circonstances qui s'y rattachent.
Mais y avait-il réellement nécessité de porter cette plainte au St Kicge ? Je ne le pense nullement.
Dabord il y avait plus de trois ans que la faute, si faute il y a en, avait (té commise, comme on vient de le voir, et tout était rentré dans le calme depuis longtemps. :
Puis le nombre de ces prétres incriminés étant lort restreint, il eut éte facile de les prémunir contre de nouvelles hnprudences par des admonitions convenables et données privément,
En effet il fut constaté dans la premiere réunion des évêques qui eut Heu après la publication de ces Décrets qu'aucun de ces prélats, à l'exccption de deux, n'avait de reproches à faire à leur clergé sur ce sujet. L'un des deux, Mer. l'Evêque de Sherbrooke, reconnut qu'un seul prêtre de son diocèse était allé trop loin, mais d'une manière peu grave qu'il fut facile de régler, Il ne restait donc que le diocèse de Montréal où avait eu lieu le fameux procès d'influence spirituelle indue contre certains curés du comté de Berthier. C'était un suprême eflort qu'avait tenté le parti libéral pour intimider de plus en plus le clergé et lui fermer définitivement la bouche sur la question des élections. Or dans ce comté il n’y a que neuf curés, dont trois seulement ont été jugés par les libéraux assez compromis pour donner prise devant le tribunal civil. Les sr autres curés ne furent point inquiétés, par ce que leurs adversaires n'avaient rien, ou que des choses fort légères à leur reprocher.
Voilà donc, d’après le dossier de la poursuite, le nombre de prêtres contre les quels il y a eu des plaintes formulées pour s'être trop ingérés dans les élections politiques !
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Je le demande à Vos Eminences si cette déviation des règles par trois ou quatre prêtres qui auraient manqué de prudence, était bien un motif suffisant pour aller, après quatre ans et lorsque tout était oublié, porter une accusation devant la N. C. de la Propagande et provoquer des décrets dont la publication dans les journaux devait rejaillir si tristement sur le clergé tout entier.
I est facile de voir par là que Son Excellence Mgr, Masotti, Secrétaire de la Propagande, avait été certainement induit en erreur, quand il m'a dit en présence de M. E. Moreau, Curé du diocèse de Montréal, dans l’entrevue que j'eus avec lui le 23 Novembre dernier, que “ Quarante” Curés avaient refusé l'absolution et les päques aux électeurs qui n'avaient pas voulu voter selon leurs vues ! Aussi je n'hésitai pas à déclarer de suite à Son Excellence qu'Elle avait été certainement mal renseignée, et que ceux qui avaient porté une telle aceusation contre le clergé canadien l'avaient calomnié. Je proteste de nouveau devant vous, Eminentissimes Ncoigneurs, contre une accusation aussi fausse et aussi injurieuse à l'adresse de notre clergé, et au ministère sacré qu'il exerce dans le tribunal de la pénitence.
Je dois signaler à l'attention de Vos Eminences un pamphlet intitulé ‘ Contestation de l'élection de Berth'er, Mai 1878." Ce pamphlet a été imprimé dans le but évident de dénigrer les prêtres de ce comté, et il a pu induire Ja NS. C. de la Propagande en erreur, s'il lui a été remis comme un do-ument digne de foi. En effet, Son Honneur le Juge Matthieu, qui était alors l'un des avocats dans ce procès, m'a fait connaitre dans une lettre du 26 Octobre dernier que ce pamphlet avait été mis de côté par la cour civile comme ne pouvant point servir à la preuve, à cause de ses inexactitudes et de ses variantes vis-à-vis de la véritable preuve. La NS. C. de la Propagande ne pourrait certainement point accepter comme pièce probante, un document que la cour canadienne elle même, à la demande des intéressés, à jugé indigne de confiance et mis de côté. (P. J. No. XVIII).
Mais ces prêtres ainsi accusés d'ingérence excessive dans les élections politiques, sont-ils réellement aussi coupables que leurs adversaires ont essayé de le faire croire dai s le procès qu'ils leur ont intenté ?-C’est ce qui est loin d’avoir été prouvé clairement, et voici quelques preuves bien propres à atténuer les fautes que les libéraux ont voulu leur imputer, et à prouver les mauvais senti: ments dont ces adversaires étaient animés à leur égard à cause de la défaite qu'ils venaient d’essuyer dans cette élection. Ce sont des extraits de la requête que les Curés incriminés ont adressée à l’épiscopat de la province pendant ce procès, pour lui demander direction et protection en ces difficiles circonstances. Voici entr'autres choses ce que disent ces prêtres dans cette requête :
‘“ Toutes les personnes engagés dans cette contestation, plaideurs, avocats ‘et juges se font gloire d'appartenir à la St Eglise catholique et ils s'en disent
même les fils respectueux et obéissants..….…..
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“ Dans le cours du plaidoyer plusieurs avocats et témoins nt manifesté un “ mépris scandaleux pour les règles de l'Eglise et la personne de ses ministres, “au point que des protestants présents en ont été scandalisés, et que l’un d'eux “a déclaré qu'il ne pouvait comprendre comment des catholiques traitaient “ainsi leurs prêtres, et qu'eux, les protestants, entendaient autrement le res- “ pect dû aux ministres de la religion et qu'ils l'observaient mieux.
“ En présence de ces principes erronnés soutenus par des catholiques ins- “ truits, de ces accusations des paroissiens contre leurs curés, et de toute cette ‘ conduite scandaleuse, nous devons déclarer à Vos Grandeurs que nous avons “ suivi, dans nos instructions, aussi fidélement qu'il nous a été possible l'ensei- “ gnement, la direction et les injonctions qui nous ont été donnés dans les do- ‘“cuments émanés du Nt. Niège, les décrets de vos conciles provinciaux et no- ‘“ tamment du 4iême concile sur les élections politiques, dans les lettres collecti- “ves de Vos Grandeurs sur cet important sujet et spécialement celles du 22 de “ Septembre 1875 et du 11 Octobre 1877, ainsi que celle de notre évêque. En “un mot nous avons rempli au meilleur de notre conscience nos devoirs de ‘bons et fidèles pasteurs pour bien faire comprendre à nos paroissiens les de- “ voirs que la loi de Dieu leur impose comme électeurs, et les prémunir contre “les dangers et les séductions aux quels ils sont exposés en ces temps d’excita- ‘tion et de vertige. Voilà le témoignage que nous rend notre conscience et ce “ que nous croyons pouvoir prouver devant Vos Grandeurs quand Elles le désireront..........….
“ Le but évident de ces poursuites est de fermer la bouche du prêtre sur
les désordres, et les erreurs de toutes sortes que l'ignorance ou la haine de la
religion font commettre et débiter en ces jours mauvais...
“ C’est pour avoir obéi à ces injonctions solennelles de nos évèques que ‘“ nous sommes aujourd'hui trainés devant les tribunaux laïcs par quelques uns ‘ de nos paroissiens égarés et infatués des erreurs courantes, pour y être forcés “ juridiquement à rendre compte de nos paroles dans l’accomplissement de “ notre ministère sacré; et"vela malgré les défenses de l'Eglise etc. ” è
Les évêques après avoir pris connaissance de cette requête et en avoir délibéré entr'eux, n'ont point jugé nécessaire de faire l'enquête demandée par ces prêtres ; c'était par là même accepter, au moins implicitement, leur justification, et la sincérité de la déclaration qu'ils y faisaient d’avoir rempli leur devoir de pasteurs au meilleur de leur conscience.
De leur côté, les paroissiens ont voulu aussi protester contre les accusations de prétendue influence spirituelle indue portées contre leurs Curés par les libéraux, en votant en plus grand nombre qu'auparavant contre ces mêmes libéraux dans la nouvelle élection qui suivit cette contestatien.
Voilà, Eminentissimes Seigneurs, à quelles minimes proportions se réduit
l'accusation qui a été portée devant la $. C. de la Propagande, l’été dernier, con-
tre certains membres du clergé de la province de Québec d'ingérence excessive dans les élections, tant pour le nombre des coupables que pour la gravité des fautes qu'on à voulu leur imputer.
On est même allé plus loin dans les Décrets, on s'y est plaint de ce que le corps séculier continuait lui aussi à s'ingérer trop dans les élections politiques en se servant des journaux et autres publications.
J'avoue qu'il est difficile de comprendre cette accusation, et quel est le corps séculier sur qui elle doit retomber. Une telle accusation me parait bien difficile a soutenir devant la liberté pleine et entière que la Constitution de notre pays accorde à tous les citoyens sans distinction, de prendre part aux élections politiques par la presse ou par tout autre moyen que la loi ne réprouve point.
Conclusion de la préguère partie.
Tels sont les faits et les observations que je prends la liberté de soumettre à l'attention de Vos Eminences sur les renseignements donnés au St. Siège en 1876 et 1881, et qui ont servi de bâse aux instructions du St. Office données au Délégué apostolique du Canada et aux Décrets de la NS. Congrégation de la Propagande du 13 Septembre dernier. Il en ressort évidemment que ces renseignements sont en bien des points exagérés*ærronnés, et même faux; c'est ce que prouvent les documents officiels que j'ai cités. J'ai aussi exposé dans sa triste réalité l'invasion formidable dans notre heureuse patrie des erreurs modernes qui désolent l'Europe, et les efforts lamentables que des hommes dévoyés font depuis des années pour les y implanter au cœur même de notre bon peuple.
Tant que les rangs du clergé ont été bien unis, il a été assez facile d'en arrêter les progrès; mais aujourd’hui il est impossible de se le cacher, ces subtiles erreurs ont pénétré jusque dans les rangs du Sanctuaire, comme le serpent dans le jardin d’'Eden : c’est ce que disent les pères du cinquième concile provincial de Québec. Aussi tous les esprits les plus clairvoyants, tant dans le clergé que parmi les laïcs, en sont-ils effrayés et tous s'accordent à dire, qu'à moins d’un secours providentiel qui nous permette d'enrayer ce fatal mouvement, nous avançons rapidement dans les voies révolutionnaires de la France et de la Belgique, et que nous tomberons plus tôt qu’on ne le pense dans le méme abîme.
Pour quiconque sait observer la marche des faits et saisir le fil conducteur qui les dirige, il est visible que l'influence maçonnique est la grande force qui rallie les ennemis de l'Eglise au Canada comme ailleurs, et leur indique les points qu'ils faut battre en brèche.
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Et tout le monde sait que la grande force du Catholicisme dans le Canada a été l'influence prépondérante du clergé, c'est un fait patent de notre histoire. Eh, bien c'est à cette influence salutaire que s'attaque l'ennemi depuis une dizaine d'années, et c'est dans ce but qu'il a fait tant d'efforts pour induire le St. Siège en erreur sur le véritable état des choses en notre pays, et l'amener, s'il était possible, à quelque mesure qui püt lui être favorable, et surtout à fermer la bouche du prètre.
Voici un extrait de la Patrie de Montréal du 12 Décembre dernier qui laisse apercevoir ce plan bien clairement. Vos minences ont vu plus haut que re
journal est l'organe reconnu du parti libéral et qu'il est rédigé par un franc çon. Dans un article intitulé “ La dernière lutte” il dit:
“ Nous croyons, comme la plupart de nos amis, que les récentes décisions “ de l'autorité romaine n'ont pas eu tout l'effet qu'on en espérait, Croire que “ dans l'espace de quelques semaines, on va dissiper des préjugés enracinés par “ vingt-cinq années de lutte, rassurer les constiences, rétablir Ja paix et la con- “ corde, c'était une illusion qui n'a germé dans la tète de personne.
“.…J'honorable M. Laurier (chef libéral) avait raison de dire dernière- “ ment, à une séance du ‘ Club naRonal” que les derniers décrets pontificaux “ n'auraient pas un effet immédiat.
“On ne peut pas exiger du clergé qu'il prêche la cause du libéralisme. “ Nous avons obtenu justice à Rome, ot,nous devons nous en tenir là pour le ‘“ moment. ”
Voilà comment le rédacteur franc-macon de la Patrie et un des chefs li aux interprètent les décrets du 13 Septembre sur les élections ; c’est la réhus. litation du parti libéral. D'après eux, les évêques et le clergé qui n'ont cessé depuis 25 ans de combattre les tendances dangereuses et les mauvais principes de ce parti anti-religieux ont eu tort, ont fourvoyé le peuple, et il faudra du temps aux décrets même de Rome pour le ramener à des idées de paix et de conciliation.
C’est ainsi que la franc-maçonnerie essaie hypocritement de ruiner l'influence des évêques et du clergé par l'autorité du St. Siège lui-même, en interprêtant à sa guise ses décrets.
Voilà, Eminentissimes Seigneurs, le mal dont l'Eglise du Canada soutfre le plus et qui est pour elle le danger le plus grave; et c’est du St. Siège que nous en attendons le remède et la guérison.