LETTRE DE MGR L. FE. LAFLECHE, EV. DES TROIS-RIVIÈRES
NÉMINAIRE DES TROIS-RIVIÈR&s, 26 Mars 1876.
Mgr. E À. Taschereau, Archevéque de Quéher.
Monseigneur,
V. G. nous ayant parlé des accusations portées contre quelques prêtres du comté de Charlevoix, je crois répondre à son désir en lui faisant connaitre mon opinion sur cette difficile affaire.
lo. Ces prêtres sont accusés d'avoir exercé une influence indue sur leurs paroïssiens en disant en chaire que les Evêques de la Province de Québec avaient condamné le parti libéral dans leur lettre du 22 Septembre dernier.
l 20. [l me parait évident que M. Trembla , l'accusateur, doit d'abord faire
la preuve de ses allégués de manière à lever et à dissiper tout doute. Or on me dit que ses avancés et ses témoins sont contredits et même niés formellement par les accusés qui ont des témoins à leur appui. De ces accusations contredites et de ces preuves contradictoires, il ressort un doute sérieux. Le parti le
plus prudent à prendre en ce cas, est de suspendre le jugement jusqu'à ce que les doutes soient dissipés par une enquête convenable faite sur les lieux, afin du | bien établir les faits.
30. Supposé que l'enquête faite, l'accusation se trouve dunient prouvée, vient alors la question de droit. Ces curés en disant en chaire à leurs paroissiens que les Evêques de la Province avaient condamné dans leur lettre pastorale le parti libéral, ont-ils réellement exercé une influence indue sur les ?
ces fide-
40. Examinons d'abord la portée de cette lettre pastorale sur ce point, et voyons en quels sens et comment la condamnation qu'elle portait pouvait atteindre un individu ou un parti politique.
Ce document contient la condamnation formelle et précise des doctrines libérales et catholico-libérales : par conséquent un individu ou un parti politique,
imbu de ces doctrines condamnées, qui les suit dans la pratique, qui s'efforce
de les faire prévaloir, tombe certainement sous le coup de cette condamnation ; mais comment ? De quelle manière ? Il y tombe indirectement et par voie d'interprétation.
5o. Les Evéques n'ont pas jugé prudent ni praticable de faire eux-mêmes l'application directe et explicite de cette condamnation aux individus et aux partis politiques qui pouvaient se trouver en défaut et imbus de ces doctrines funestes et de ces erreurs: mais ils ont laissé ce soin à la conscience de chacun, en leur traçant cependant des règles sûres pour les conduire dans l’accomplissement de ce devoir qui à une grande analogie avec le verdict des jurés.
60. Maintenant ces curés en lisant la lettre pastorale à leurs paroissiens et en la leur expliquant au meilleur de leur capacité, remplissaient une fonction qui a aussi de l'analogie avec celle du juge qui fait sa charge aux jurés afin de les aider à bien remplir leur devoir. Or la loi civile laisse ici une grande latitude aux juges dans ces sortes d'adresse, parce qu'ils sont les guides naturels des jurés qui ont tant besoin d'être éclairés en ces moments solennels où ils ont à décider du sort de leurs semblables, et surtout la loi leur accorde sa haute protection. Nul doute que l'Eglise n'accorde à ses pasteurs une latitude et une protection convenables dans les instructions et directions qu'ils ont à donner aux fidèles qui leur sont confiés, pour reconnaitre l'erreur où elle se trouve et la repousser dans la mesure de leurs forces.
10. Ces curés ont-ils donc été trop loin. et ont-ils commis un acte criminel en disant en chaire que la lettre pastorale condamnait le parti libéral.
Je réponds: ils ont été trop loin, mais ils n'ont pas commis un acte crinminel, ni exercé une influence indue.
80. Et d'abord ils ont été trop loin, parce qu'un règlement disciplinaire de nos conciles leur défendait d'aller plus loin que l'exposé des principes, sans consulter l'Ordinaire (inconsullo Episcopo), et ils ont manqué à ce règlement en faisant ainsi une application des principes à un parti politique sans avoir consulté leur Archeveque.
90. En second lieu, ils n'ont point fait un acte criminel, ni exercé une influence indue. Les fideles venaient d'entendre la lecture üe cette lettre ; ils pouvaient la relire sur les journaux, et ils étaient certains qu'elle ne contenait point la condamnation directe et explicite d’un individu ou d'un parti politique quelconque. Il leur restait donc à conclure qu'il ne pouvait s'agir que d’une condamnation indirecte et interprétative, qui dans l'opinion et au jugement de leur curé s'appliquait au parti libéral en question; et que, par conséquent, cette opinion, toute respectable qu'elle fut, n’était pour eux qu'un conseil qui ne leur ôtait point la liberté de porter un autre jugement, s'ils croyaient que le parti libéral n'est pas imbu des erreurs condamnées par la
lettre pastorale. L'opinion de ces curés ainsi manifestée en chaire n’est pas plus
mn NT Le
Une influence indue, que ne l'est l'opinion des Juges manife
stée düns leur charge aux jurés.
100. Pour qu'il Y eüt une énfluence indue, il faudrait que ces curés eussent dit à leurs paroissiens que les Evèques avaient condamné formelle plicitement le parti libé ‘al, et qu'en conséquence, ils av les sous peine de péché de le supporter ou quelque chos aux électeurs la liberté de leur vote et le droit de constater par eux-mêmes si ce parti est réellement imbu des doctrines condamnées. Telle est Monseigneur, mon humble opinion sur cette question.
110. Je pense qu'il faut se garder de dire dans le jugement, que la lettre n à pas condamné le parti libéral, ce qui ne ser document condamne indirecte
ment et exaient défendu aux fide- : d'équivalent, qui ôtat
ait pas strictement vrai. Car ce ment tout individu ou tout parti politique imbu des erreurs libérales, et Par conséquent, cette condamnation atteint le parti libéral en autant qu'il est imbu de ces erreurs,
Je prie le Seigneur de vous enVoyer son Esprit de lumière et de SAT'ENSE pour le règlement de cette affaire difficile.
Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance de mon estime et de mon affoc-
tion les plus sincères, et me croire comme toujours, de Votre ( randeur, le tout
dévoné serviteur.
TL F. Ev. pes TROIS-RIVIÈRES