CHAPITRE XXX
rit un peu, jeTavoue, et plus que je ne l'aurais voulu, aux dépens d'un officier au régiment d'Alsace que naon mari m'avait présenté, lequel était sourd comme une planche. Nous allâmes à la Comédie italienne voir Richard Cœur de Lion , opéra de M. Sedaine , musique de Grétry. Cette musique est délicieuse; quant aux paroles, c'est autre chose. La fable est d'une invraisemblance, d'une naïveté inouïe. Les détails ont été si peu soignés par l'auteur qu'aux premières représentations Richard paraissait avec l'ordre de la Jarretière, qui n'a été créé que bien plus tard. Sedaine, qui était maçon, n'est pas, il est vrai, obligé de savoir cela. Le jour de la première représentation, l'année précédente, M. de la Croix a adressé à M. Grétry les vers que voici :
Ceux-ci font bien, ceux-là font vite, Le plus grand nombre ne fuit rien ; Mais Grétry seul a le mérite De faire beaucoup, vite et bien.
Il y a dans cet opéra une ariette qui fait venir la chair de poule, en vérité : Une fièvre brûlante ! Les deux premiers actes sont remplis de motifs et de mélodies délicieuses.
Madame la duchesse de Bourbon me permit, après le spectacle, de faire quelques visites pour nous retrouver ensuite. Je voyais toujours beaucoup les d'Autichamp, les Bose; ce jour-là j'allai chez la comtesse de Saulx-Tavannes, dame du palais de la reine; son mari était chevalier d'honneur de Sa Ma-
jesté, et fut créé duc peu de temps après. Madame de Saulx était mademoiselle de Lcvis de Chateaumorand. M. son fils était sous-lieutenant au régiment de la Reine infanterie, et marié à mademoiselle de Choiseul-Gouffier.
Nous soupions chez madame la duchesse de Bourbon avec la même compagnie, sauf le pauvre sourd, dont on parla beaucoup. M. d"Uberkirch nous en conta un trait assez drôle. Il l'avait vu à la Comédie française écoutant Rodogune et riant aux éclats aux morceaux les plus sérieux. Le parterre le prit pour un fou et voulut le faire sortir. 11 n'était pas endurant et n"en cria que de plus belle qu'il avait payé sa place , qu'il s'amusait , qu'il voulait rester, qu'il ne voyait pas pourquoi on voulait l'emmener; il tira son épée et menaça de s'en servir contre le premier qui l'approcherait ; le guet et la garde intervinrent, on s'expliqua et un plaisant lui écrivit ces mots :
« Monsieur, si vous aimez les bonnes comédies , lisez Molière et restez chez vous. Celle que vous nous donnez ne vaudra jamais M. de Poiirceavgnac. »
Un autre jour, il dînait en ville. Placé à côté de la maîtresse du logis et croyant parler bas à son voisin, il lui criait :
— Je ne sais quelle rage a madame de ... de donner à manger ; tout est exécrable chez elle.
Chacun riait ; il se retourna vers la dame et lui fit les compliments les plus fleuris sur l'ordonnance de