‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 106 sur 220 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

son dîner, sur son cuisinier et ses gens d'office. On en rit de plus belle, bien entendu.

— Il en est des sourds comme des maris trompés, dit la princesse, ils sont toujours les derniers à s'en apercevoir.

— 11 y a dans les régiments de ces officiers de fortune fort bizarres, mais fort chatouilleux, dit M. de Puységur, et je me souviens d'une anecdote assez drôle arrivée à Moulins, à l'intendance, quand j'y étais moi-même de passage. Un officier détaché passait par cette ville; c'était un ancien serviteur, brave, beaucoup plus intelligent qu'il n'en avait l'air, mais sans aucun usage du monde. L'intendant le reçut sur le vu de sa feuille de marche et l'engagea à dîner. Il y avait au repas quelques dame de la ville, jeunes et gaies; l'officier bégayait, elles s'en amusèrent. L'intendant voulut leur plaire et agaça le pauvre homme , qui d'abord ne s'en doutait pas , et répondait à chaque question, rouge comme un coq, car chacun se taisait pour l'écouter, et lui bégayait de plus belle, par l'embarras qu'il éprouvait. On lui proposa une partie de reversis avec M. l'intendant et deux jolies dames, il accepta, en bégayant toujours; l'interrogatoire continua, et lui de repondre chaque fois :

— Ou... ou... ou... i... mo... momo... mosieur l'in... l'in... l'inlin... tendant.

Les jeunes filles riaient à qui mieux mieux. L'officier n'était point sot, il se douta de quelque chos€

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et ses oreilles s'échauffèrent. Les queslions dcvinrenl si multipliées que, pour y répondre il eût fallu cent langues, et la sienne ne marchait pas même comme la moitié d'une. Enfin la colère lui monta à la tète, il arriva ou paroxysme, à l'impossibilité du bégaiement. On riait sans se contraindre. Furieux de se voir bafouer ainsi, il jeta ses cartes sur la table en hurlant à répétition :

— Mo. . . mo. . .sieur. . . l'inlin. . . tendant, allez vous faire... f... et ces dames aussi.

Je vous assure, ajouta M. de Puységur, que jamais on n'a tant ri à l'intendance de Moulins, ville fort gaie pourtant, qu'après cette sortie triomphante.

5 février. — Nous fîmes des visites après avoir entendu le service à l'église de la légation danoise. Madame la duchesse de Bourbon nous avait fait l'honneur de nous engager à dîner avec M. le duc d'Enghien. Quel charmant prince ! comme il est beau ! comme il est aimable ! comme il annonce l'héroïsme de sa grande race ! Madame sa mère en est folle. Elle ne le voit point aussi souvent qu'elle le voudrait etqu'ille voudrait lui-même. Elle le fitbeaucoup causer. Il eut pour elle des mots charmants pleins de cœur, et lui montra la tendresse la plus vraie. Parlant du prince son père avec une mesure juste, sans donner de tort à personne, il sut les faire valoir tous les deux. Il avait alors quatorze ans; c'est un tact bien rare à son âge. Son gouverneur nous conta de lui une foule de traits excellents. Il donne tout ce

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