CHAPITRE XXXIV
grande dame. Madame Necker est, je l'ai dit, la plus détestable pédante du monde, elle a été d'une affreuse ingratitude pour madame Thélusson. C'est cependant chez M. Thélusson que le mari de madame Necker a débuté comme caissier ; il lui doit tout ce qu'il a été depuis, mais ils l'ont parfaitement oublié. M. Necker est détesté ; il a fait tant de mal avec ses systèmes ! Ce souvenir rend peut-être injuste envers madame de Staël, femme d'un incontestable talent, mais dont les idées et le génie se portent dans une direction fausse et erronée. La Genevoise se voit à travers la femme supérieure , à travers l'ambassadrice surtout.
i 1 mars. — Je vis k Premier Navigateur ^ ballet pantomime de Gardel, en trois actes, tiré de Gessner, ou plutôt imité, dit l'affiche; c'est de la modestie. Le ballet est bien conduit et intéressant, les décorations sont charmantes; c'était une nouveauté de l'année. Yestris, depuis son retour de Londres, avait repris son rôle, il y était charmant et faisait le principal succès de la pièce.
12 mars. — J'allai déjeuner ainsi que ma fille chez madame de Longuejoue, avec M. de Saint- Priest. M. de Saint-Priest a été il y a quelques années ambassadeur à Constantinople. Son frère aîné est premier tranchant de Sa Majesté. Le plus jeune a pour nom de baptême Languedoc, ayant été tenu sur les fonts par les États de cette province, dont M. Guignard de Saint-Priest, leur père, a étéinten-
310 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'OBEUKIRCH.
dant. Le soir, aux Italien?, nous vîmes Alexis el Justine, paroles du sieur Monvel, musique de Desède. Madame Dugazon jouait Rabet avec un talent, une grâce, une naïveté, une gentillesse dont rien ne peut donner l'idée . Elle est en même temps pathétique et spirituelle. Quelle charmante actrice!
Cette nuit, il arriva chez moi un événement fort désagréable, mais fort drôle, que je ne puis m'empêcher de raconter, en dépit de ma contrariété et en dépit de mademoiselle Schneider, qui m'en voudrait beaucoup si elle le savait. Nous avions quelques per* sonnes; on apporta du thé à la russe, et je ne sais encore quelles autres friandises; ma femme de chambre présida à l'arrangement de tout cela, et n'entra pas de la soirée dans sa chambre, située au bout d'un petit corridor, derrière la mienne. Un instant avant qu'on ne nous eût quittés, elle alla y chercher quelque chose, et s'aperçut, à son grand effroi, qu'elle avait laissé la porte ouverte. Elle la referma avec grand soin et revint me déshabiller. Nous nous couchâmes, elle rentra chez elle, commença les préparatifs de sa toilette de nuit, et laissa tomber un petit bouton en vermeil que je lui avais donné, auquel elle tenait beaucoup. Il roula sous son lit, elle se baissa pour le ramasser; quelle fut sa frayeur en apercevant deux pieds d'homme et deux yeux bien ouverts qui la regardaient ! Elle se releva, ne pouvant crier, tant elle était épouvantée, en étendant les bras, par un geste naturel, comme pour éloigner