CHAPITRE XXXIV. 3l
une des plus agréables choses de ce monde; il y met autant d'esprit que dans ses pièces et dans ses mémoires. Il nous raconta une foule d'événements de ses voyages et de sa vie, que madame la duchesse de Bourbon lui demanda. C'est un véritable roman; l'aclivité de cet homme, son intelligence, sont miraculeuses.
— Quand je veux une chose, madame, disait-il , j'y arrive toujours. C'est mon unique pensée; je ne fais pas un pas qui ne s'y rapporte. C'est pour moi une question de temps; je finis par réussir, et alors je suis deux fois satisfait, et par la réussite de mon désir et par la difficulté vaincue.
Madame la duchesse de Bourbon l'engagea à venir lavoir; il n'eut garde d'y manquer, et elle me remercia de le lui avoir fait connaître. Il va beaucoup chez Mesdames, et a rnème eu l'honneur de faire de la musique avec la reine.
18 mars. — Je vis Mirza, ballet du sieur Gardel : c'était un grand succès. Mademoiselle Guimard était délicieuse en créole. Cette charmante danseuse est la coqueluche de tous les petits-maîtres, et M. le prin:e de Soubise a fait pour elle des folies sans nom. Il y avait, dans ce ballet de Mirza, un combat entre deux guerriers; l'illusion était si complète que quelques personnes criaient : Séparez-les! séparez-les! Gardel le jeune mettait, dans le rôle de Lindor, une expression et une noblesse qui le faisaient justement applaudir. Ce pauvre homme s'était cassé la jambe et
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en resta quelques années sans danser. Il venait de reparaître. Nivellon était aussi un artiste de talent. Ce ballet de Mirza datait de l'année précédente; il avait d'abord peu réussi, et tout à coup le public s'y rattacha. On disait que c'était une cabale de petits chiens, car la mode vint de les appeler tous Mirza. On n'entendait que ce nom aux Tuileries et dans les promenades. On ne s'y reconnaissait point, ils tournaient tous la tête en même temps.
19 mars. — J'apprends une nouvelle qui me fait grand plaisir : le duc Frédéric-Eugène, prince de Montbéliard , vient d'être nommé par son frère, le duc régnant, stathouder à vie du comté de Montbéliard. Il a dû présider le 16 mars, pour la première fois, m'écrit-on, le conseil de régence. L'ordre des avocats est venu le complimenter. J'ai écrit sur-lechamp à madame la princesse et à tout le monde, même à madame la grande-duchesse, qui sera sûrement charmée de ce qui arrive au prince son père. Elle aime tant sa famille ! Sa brillante destinée ne lui fait oublier personne; c'est une des âmes les plus tendres et les plus reconnaissantes que j'aie rencontrées : elle se souvient des plus petites circonstances.
20 mars. — Son Altesse sérénissime vint me chercher pour courir les marchands. Nous allâmes jusqu'au faubourg Saint-Jacques, chez un nommé Méré, éventailliste merveilleux. 11 loge dans un taudis; il peint des sujets à la gouache de telle façon que certainement ni Boucher, ni AVatteau , n'ont rien fait de