CHAPITRE XXV
Il donnait de tels dîners aux Espagnols, tous accoutumés àla sobriété, qu'ils en tombaient malades.
— Ce que c'est, disait-il, que de \ivre d'oignons crus : un coulis d'écrevisses devient un poison mortel.
Il m'arriva une espèce de petite aventure à ce cercle chez madame de Lamballe, qui m'embarrassa d'abord, et puis me fit honneur. Je portais au bras un très-beau bracelet venant de madame la comtesse du Nord , où se trouvait son portrait. La reine l'aperçut et me demanda à le voir de près. J'ouvris promptement mon éventail, afin de le lui présenter ainsi que cela est d'usage; c'est même la seule circonstance où il soit permis d'ouvrir son éventail devant la reine. Le bracelet trop lourd fit ployer l'ivoire travaillé comme une dentelle, le bracelet tomba; chacun avait les yeux sur moi, la reine tendait la main, la situation était difficile pour une provinciale. Je crois que je m'en tirai assez bien ; je ramassai le bracelet, en me baissant, ce qui était presque douloureux avec nos corps de jupes, je ne pouvais plus me servir de mon éventail brisé, je présentai directement le portrait à la reine, en lui disant :
— Je prie la reine de vouloir bien considérer que ce n'est pas moi, c'est madame la grande-duchesse de Russie.
La reine sourit en inclinant la tète et tout le inonde trouva l' à-propos heureux.
14 juin. — J'allai à l'opéra çVArmide que l'on donnait pour le roi de Suède au théâtre de la cour. Madame la duchesse de Bourbon me fit l'honneur de me mener avec elle dans sa loge. J'eus un plaisir extrême. Le spectacle était magnifique, les décorations admirables, et rien n'égale la perfection avec laquelle on représente l'incendie du palais de la magicienne. Cette pièce n'avait pas été jouée depuis quatre ans, et madame Levasseur a repris, pour cette fois seulement, le rôle d'Armide, dans lequel personne ne l'a égalée. Bien qu'elle soit retirée du théâtre, elle y est rentrée à cause de la circonstance du comte de Haga.
La salle resplendissait de pierreries, de fleurs, de femmes parées. La reine était belle à miracle; elle avait beaucoup des diamants de la couronne ajoutés aux siens. Elle fut admirablement reçue, elle était fort aimée alors ; on ne la calomniait pas encore, du moins c'était tout bas. Madame la duchesse de Bourbon souffrait lorsque son rang l'appelait à ces cérémonies; elle y rencontrait le prince son mari, et ce n'était point sans une vive émotion.
— Seule ! me disait-elle tout bas, vous le voyez, ni père, ni frère, ni mari. Abandonnée de tous ! Ah! c'est bien cruel.
Je comprenais cette douleur, la plus vive de toutes, selon moi, pour une femme, et cependant les femmes ont bien des douleurs.
15 juin. — Madame la duchesse de Bourbon