‹ Mémoire de M. le baron de GoguelatChapitre 2 sur 4 · II WERTISSEMENT DES LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

II WERTISSEMENT DES LIBRAIRES-ÉDITEURS

Honore de la confiance de la Reine , M. de Goguelat avait en, dans bien des circonstances, le bonheur de lui prouver son respect et son dévouement. Il comptait des amis parmi les plus fidèles serviteurs de Sa Majesté. Lié depuis long-temps avec M. et Mme de Jarjaye , il sut les tentatives que l'un avait faites pour délivrer la Reine de la tour du Temple, et tint de la confiance de l'autre les billets même qui furent, à cette occasion, écrits par Marie- Antoinette du fond de sa prison. Les confidences et les communications de l'amitié ont aidé M. de Goguelat à rassembler les détails de cette entreprise dans un Précis rapide qui suivra sa Relation. Les lettres de la Reine donnent à ce précis un intérêt bien vif. Nous ne dirons qu'un seul mot sur les sentimens touchans que réveillent en foule les billets écrits par cette infortunée Princesse : qui ne les aura pas lus ne saura jamais à quel degré de tendresse et d'héroïsme peut s'élever le cœur d'une mère!

DE

Infandum jubés lenovare dolorem.

Dans un siècle où l'esprit est si commun , la modestie si rare , où la présomption supplée aux talens, l'audace au génie, et le scandale à la célébrité, rhomme sage, désabusé des chimères de la vie, fuit avec soin tout ce qui peut en troubler le repos; il évite surtout de fixer, sans nécessité, rattention du public.

Mais quelle que soit la juste répugnance que Ton éprouve à se mettre en évidence , il est des motifs auxquels on doit céder. L'un est le désir d'éclaircir, dans l'intérêt de l'histoire, des faits incertains ou dénaturés; l'autre la nécessité d'opposer, pour sa propre défense, le langage de la vérité aux traits de la calomnie, qu'ils aient été dirigés par la malveillance et la haine, ou par une dangereuse légèreté.

Telle est l'obligation qui m'est imposée aujour-

d'hui. Témoin des principaux évenemens de notre cruelle révolution, à portée d'en connaître les détails, d'en discerner les causes, et d'en apercevoir les ressorts cachés , la part indirecte et accidentelle que j'ai pu y prendre, pour la défense du trône, n'a jamais été de nature à influer d'une manière positive sur les résultats. Ma surprise a donc été grande , lorsqu'en lisant plusieurs relations publiées à l'occasion de ces mêmes évenemens , et particulièrement en ce qui concerne le voyage de Varennes, j'ai remarqué la singulière affectation avec laquelle on avait cherché à rejeter sur moi toutes les fautes qui en ont amené la fatale issue.

De toutes ces relations , celle qui jusqu'à cette heure m'avait paru mériter le plus mon attention, et exiger plus impérieusement une réponse de ma part, a pour auteur M. le marquis de Bouille, lieutenant-général qui, dans le temps, s'était chargé de former le plan d'évasion du roi, d'en diriger lui-même l'exécution , et d'en assurer le succès, et qui ensuite crut devoir rendre compte au roi de la conduite qu'il avait tenue lors de cette malheureuse affaire, dans un Mémoire rédigé par lui-même pour être remis au roi, et inséré dans l'ouvrage de M. Bertrand deMollevillc, tome V, pages 332 et suivantes. Il écrivit à la même époque (1791) une lettre à l'Assemblée, datée de Luxembourg, puis un Mémoire en deux volumes, qui ne fut publié qu'en 1797.

Quoique le rapprochement de ces différentes

pièces ne présente point raccord et l'harmonie désirables , et qu'on remarque entre elles plusieurs contradictions, cependant le rang, le caractère personnel de Fauteur et le rôle qu'il a joué dans cette entreprise, donnaient à ses assertions trop de poids et d'importance pour qu'il me fût permis de renoncer à répondre à celles qui me paraissaient erronées et préjudiciables à ma réputation.

Cette considération m'avait donc déterminé à rédiger une réponse aux Mémoires de M. le marquis de Bouille, et à attendre, pour la publier, une occasion propice que me refusèrent long-temps les circonstances politiques et générales, non moins que les événemens particuliers qui ont agité ma vie. Je crus cependant trouver un moment favorable lorsque je vis paraître l'Histoire de la révolution française par M. Bertrand de Molleville. Cet ouvrage reproduisait les mêmes imputations dont j'avais eu à me plaindre enlisantles Mémoires de M. le marquis de Bouille : j'adressai ma réclamation à M. Bertrand , et j'obtins de lui la promesse formelle d'insérer ma réfutation dans une nouvelle et prochaine édition de son ouvrage. La mort ne lui permit pas de remplir cet engagement, et j'ajournai encore la publication de ma défense.

Les autres relations ou rapports concernant le même objet ne présentaient pas autant d'importance , et n'exigeaient pas d'ailleurs de réponse particulière, les uns ayant été rédigés parles ordres

de M. le marquis de Bouille, et les autres n'étant , en quelque sorte, que la eopie de ce qu'il avait publié lui - même. J'en excepte néanmoins le Mémoire de M. le duc de Choiseul , qui ne se trouve pas plus que moi-même d'accord sur les faits avec ce général.

J'avais momentanément perdu de vue cette affaire, lorsque les Mémoires de madame Campan vinrent me la rappeler.

Je remarquai que cette dame ne s'était point contentée de suivre les erremens de M. de Bouille, en répétant les inculpations qu'il avait dirigées contre moi, mais qu'elle avait eu soin d'y en ajouter d'autres non moins graves, et, je puis dire, non moins injustes, dont on ne peut lui contester l'invention. Je l'avouerai, les motifs peu nobles qui Tout fait parler ainsi , et la connaissance particulière que j'avais de ses sentimens à mon égard, et de ses véritables opinions , auraient suffi pour me dispenser de repousser ses attaques, si je n'étais persuadé que, par une véritable perfidie, elle a mis dans la bouche de la reine une partie des reproches qu'elle n'a pas craint de m'adresser. Tel est le principal motif qui me force cà rompre aujour= d'hui le silence.

Basée sur la plus exacte vérité et la plus sincère exposition des faits, ma réponse à madame Campan détruira en même temps l'impression que pourraient faire naître les passages de ses Mémoires,

où elle s'est plue à dénaturer ma eonduite et eelle qui résulterait également d'une partie des allégations de M. le marquis de Bouille.

Afin d'éviter la confusion ou des répétitions fastidieuses , une note spéciale insérée à la fin de ce Mémoire signalera les erreurs qui se sont glissées dans ceux de M. le marquis de Bouille, ainsi que dans toutes les relations où elles se reproduisent, et je démontrerai jusqu'à l'évidence qu'aucun des reproches que l'on m'a si gratuitement adressés n'est fondé (1).

Les Mémoires de madame Campan , qui font le principal objet de ma réponse, ont dans ce moment une grande vogue ; le sujet est trop intéressant, l'époque à laquelle ils nous reportent est encore trop rapprochée de nous, pour qu'il en soit différemment. Aux yeux de celui qui , ne s'attachant qu'à la superficie , n'a ni le pouvoir, ni la volonté de scruter le fond des choses , ils ne sont en effet dépourvus ni de mérite ni d'agrémens.

Quant à moi, faisant un moment abstraction des erreurs qui me concernent, je conviendrai avec franchise qu'une partie de ces Mémoires offre un objet d'utilité réelle, en ce que les détails qu'ils renferment détruisent radicalement une foule de

(1) Voyez dans les Eclaircissemens historiques la note sous la lettre A.

calomnies que la plus coupable malveillance s'était plue à diriger contre la reine.

Je suis convaincu qu'elle a écrit son ouvrage avec le désir de venger la mémoire de cette infortunée princesse. Je me plais à rendre justice aux sentimens d'attachement et de fidélité qu'elle avait voués «à la reine; mais je n'en regrette que plus vivement que le même esprit de vérité et d'impartialité n'ait pas toujours présidé à ses jugemens. On peut aisément assigner les causes de ses méprises et de ses préventions. Quoi qu'il en soit, si pour écrire avec succès l'histoire de son temps il suffisait de joindre à la connaissance générale des événemens principaux quelques notions particulières, et l'art de compléter et d'orner ses récits à l'aide d'une imagination plus ou moins féconde, on pourrait regarder les Mémoires de madame Campan comme un ouvrage digne de la faveur dont il parait jouir aujourd'hui.

Si au contraire on considère comme base essentielle de toutes les relations historiques une qualité sans laquelle ces relations ne sont dignes ni d'estime ni de confiance, je veux dire l'impartialité, le jugement qu'on en portera sera moins favorable.

A même par sa position d'être au courant de bien des choses, madame Campan n'avait cependant pas toujours la facilité de les approfondir ; bien souvent elle n'en apercevait que la surface, et son emploi

même, quelque avantageux qu'il fût à certains égards, puisqu'il lui procurait les moyens d'approcher de très-près, pour son service, les personnes les plus augustes , ne l'en tenait pas moins , sous tous les autres rapports, à une immense distance (1).

L'illusion et la présomption furent pour elle le résultat de ce contraste qui , en aiguillonnant également l'amour-propre et la curiosité' naturelle à son caractère jaloux, ambitieux et léger, lui ont fait plus d'une fois méconnaître sa véritable position , chose d'autant moins surprenante qu'au fond elle était imbue des idées nouvelles sur les distinctions sociales ; il est facile de s'en convaincre en parcourant son ouvrage.

J'ai lu ces Mémoires avec tout l'intérêt qui s'attache naturellement au sujet, et qui devait naître de mes sentimens personnels comme de mes propres souvenirs.

Mais j'y ai remarqué des erreurs , de nombreuses preuves de jactance et de partialité; enfin l'ancienne trace de petites passions dont l'âge, le temps, et surtout la douloureuse importance du sujet auraient dû préserver l'auteur.

C'est particulièrement aux passages qui me concernent que s'applique cette réflexion ; personnellement attaqué dans les Mémoires de madame Campan, je me vois à regret forcé de me défendre, et

(i) Voyez, la note B.

de revenir sur des faits dont le souvenu- déchire Pâme de tout bon Français.

Et puisqu'il me faut bien parler de moi-même , je vais dire en quelques lignes les causes des attaques malveillantes qu'elle a dirigées contre moi.

Madame Campan était fort jalouse de la confiance de la reine , qu'elle était loin de posséder tout entière; animée du désir d'avancer sa famille, elle aspirait pour ses parens , pour ses amis , aux places qui pouvaient donner de l'accès auprès de la reine et quelque influence dans son service.

L'emploi de secrétaire intime avait été longtemps rempli par son beau -père qui avait et méritait toute la confiance de la reine. Madame Campan croyait apparemment cet emploi héréditaire dans sa famille. A l'époque de la mort de M. Campan , la position du roi et de la reine était devenue si malheureuse , que la confidence de leurs desseins ou de leurs douleurs, le soin de la correspondance de la reine , les dangers qu'elle pouvait attirer, exigeaient un mystère impénétrable, une discrétion à toute épreuve. Sa Majesté daigna jeter les yeux sur moi pour remplir cette fonction; mais par un effet de cette bonté qui caractérisait toutes ses actions, elle ne voulut point qu'une nomination officielle blessât des prél entions qu'elle ne pouvait satisfaire: ma nomination resta secrète. Madame Campan la sut moins qu'elle ne la devina. C'en fut assez, pour exciter sa jalousie,

et je n'ai pas besoin de chereher d'autres causes aux traits de sa malignité' (1).

Soldat dès mes plus jeunes années , éloigné par la nature de mes occupations , par mes projets et mes goûts, de tout ce qui tient à la politique et aux affaires, je n'avais d'autre ambition que de parcourir honorablement ma carrière ; et si je parus cà la cour, si je fus assez, heureux pour recevoir du roi et de la reine des marques réitérées de confiance, d'estime et de bonté , je ne dus d'abord cet honneur qu'à des circonstances accidentelles qui offrirent à Leurs Majestés l'occasion d'apprécier mes sentimens pour elles , et ensuite à quelques-uns de ces déplorables événemens qui , en rapprochant momentanément les distances , établissent des rapports immédiats entre un prince malheureux et un sujet fidèle.

Officier au corps des ingénieurs géographes des camps et armées du roi , j'avais eu l'honneur de présenter à la reine des plans de Saint-Cloud et de Trianon , dans l'espoir qu'ils lui seraient agréables. En effet Sa Majesté daigna les accueillir avec une grande indulgence , et m'employer ensuite à quelques autres travaux du même genre. Bientôt après, par sa protection , je passai dans le corps de l'étatmajor de l'armée , et je fus ensuite chargé d'une mission particulière près de M. le comte Esterhazy,

(i) Venez la note C

ÎO RELATION

qui se trouvait à Valenciennes en qualité' de commandant de la province du Hainaut.

Plusieurs missions successives d'une haute importance mirent le sceau aux preuves multipliées de la bienveillance et de la confiance du roi et de la reine. J'en reçus les marques avec une respectueuse reconnaissance, mais non sans quelque inquiétude, craignant que mon intervention dans des affaires d'une nature si délicate et si importante ne produisit pas toujours les résultats qu'on semblait en attendre; ne me dissimulant pas d'ailleurs qu'en cas de succès chacun voudrai t s'en approprier l'honneur, mais que , si l'on éprouvait des revers , rien ne serait négligé pour en rejeter sur moi tout le blâme.

L'issue fatale du voyage de Varennes n'a que trop justifié ce pressentiment.

De toutes les relations publiées jusqu'à présent sur cette affaire , il n'en est aucune qui me paraisse parfaitement exacte , aucune qui ne contienne quelque erreur dont je n'aie personnellement à me plaindre. Mais ce qu'il y a de très - étrange, c'est que chaque auteur me fournit des armes pour repousser les attaques des autres, et quelquefois les siennes propres.

En réfutant les erreurs dont fourmillent les passages qui me concernent dans les Mémoires de madame Campan , notamment ce qui a rapport au voyage de Varennes , je combattrai également celles qui m'ont frappé dans les autres relations, en me

Conformant à Tordre des temps et des événemens, afin d'éviter la confusion et des répétitions inutiles.

On n'attend pas sans floute d'un officier - générai qui déjà , à l'époque dont parle madame Campai], occupait un grade honorable dans rarmée(i), et se voyait investi de la confiance de la reine , qu'il relève les expressions d'une femme vivement blessée dans son amour-propre. J'abandonne aux personnes qui ont connu le monde et la cour, à cette époque, le soin de décider jusqu'à quel point Fépithète dont madame Campan me gratifie pouvait être applicable à mon grade et à ma position (2). Je me contente d'observer que je ne m'étais point introduit sans mission , comme elle semble le faire entendre, dans la connaissance confidentielle des affaires de la reine et de son auguste époux*

Quiconque a eu l'honneur d'approcher de près Leurs Majestés sait combien peu elles étaient accessibles à des moyens indignes d'elles, même dans les circonstances les plus critiques.

Bienfaisant comme la nature , simple comme la vérité, mais imposant comme la vertu, Louis XVI inspirait au premier abord la confiance et le respect; son inaltérable bonté, qui lui rappelait sans cesse qu'il était le père d'une grande famille, ne lui

(1) J'étais alors capitaine au régiment d'Ariois, dragons. (2} Voyez la lettre D dans les Eclaircissement.

eût jamais fait oublier qu'il était le souverain d'un grand peuple.

Pour régner sur les cœurs la reine n'avait pas besoin crime couronne. Celte princesse joignait aux agrémens de son sexe les grandes qualités de sa race et toute la majesté de son rang. Jamais tant de grâces n'accompagna tant de bonté; la bienfaisance était pour elle un besoin , sans pour cela cesser d'être une vertu. L'empressement avec lequel elle s'y livrait sans effort, sans relâche, souvent sans intermédiaire, ne tenait point au désir d'exciter la reconnaissance, mais à celui de satisfaire son cœur; ce cœur qui ne trouvait pas de plus douce jouissance que celle de faire le bien, et que des monstres ont si cruellement déchiré après l'avoir abreuvé de tant d'amertumes.

Ce n'était pas près de tels souverains qu'on eut osé s'introduire sans motifs et sans quelque titre à leur indulgence; mais cette indulgence même, cette confiance surtout qui en fut la suite, furent, comme on l'a déjà vu, mes principaux torts aux yeux de madame Campan.

Elle m'accuse d'abord d'avoir compromis la reine par mon exaltation et mon imprudence, en allant a l'Assemblée nationale pour y fronder les motions des députés, et répéter ensuite ce que j'avais dit et entendu. Elle attribue au mécontentement de la reine mon voyage à Valenciennes, près de M. le comte Eslerha/y ; mais elle avoue en même temps

DF M. DE GOGUEJyAT. l3

qu'elle fit de vains ellorts pour nie faire perdre la confiance de Sa Majesté, qui, « malheureusement, » dit— elle , en éloignant M. de Goguelat , conserva m l'idée que dans un cas périlleux et qui exigerait » un grand dévouement, cet homme serait utile à » employer. » Puis elle ajoute : « Qu'on lui donna ». en 1791 la commission de contribuer, de con- » cert avec M. le marquis de Bouille, à l'évasion » du roi. »

Cet aveu suffirait seul pour dévoiler les motifs secrets de la sévérité de l'auteur envers moi, et pour établir en même temps ma justification; car dès que la reine me conservait sa confiance, il fallait qu'elle eût reconnu que j'étais exempt de torts. En effet un zèle trop pur, je dirai même trop éclairé, dirigeait ma conduite et mes démarches, pour que je m'exposasse à compromettre en rien Leurs Majestés. Jamais je n'allais à l'Assemblée que dans l'intérêt de leur service; à mon retour je ne communiquais mes réflexions qu'à elles. Rien de plus absurde que de m'accuser de divulguer ce que j'avais entendu , puisque les séances étaient publiques. Enfin , si j'eusse eu l'imprudence de vouloir les troubler, c'eût été sans utilité pour la cause que j'ai défendue toute ma vie , mais non avec impunité.

Quant à ma mission près M. le comte Esterhazy, je dois me borner à dire que son motif ostensible ne fut qu'un prétexte qui servit à dérober au public la connaissance de son véritable objet.

Passons à une accusation plus grave, mais non moins ridicule. « La reine, dit madame Campan , » attribuait essentiellement à M. de Goguelat l'ar- » restation à Varennes. » Elle disait : « qu'il avait » mal calculé le temps que devait durer le voyage, w qu'il avait fait celui de Montmédy «à Paris, seul » dans une chaise de poste , avant de venir prendre « les derniers ordres du roi , et avait établi tous » les calculs sur le temps qu'il avait mis à faire le » trajet. On en a fait depuis l'épreuve, ajoute-t-elle, » et une voiture légère, sans courrier, a mis près » de trois heures de moins qu'une voiture lourde » et précédée d'un courrier. »

Rien de plus simple que ma réponse : après avoir fait effectivement l'épreuve et le voyage dont parle madame Campan , je rendis compte du résultat au roi, en spécifiant le genre de voiture dont j'avais fait usage, et je partis de Paris pour remplir de nouveaux ordres. Lorsque Sa Majesté quitta la capitale, je n'étais point près d'elle; c'était aux personnes qui avaient l'honneur de l'accompagner, à celles surtout qui étaient chargées de diriger la marche, de prendre les précautions convenables pour arriver aux heures indiquées; et ces personnes, qui avaient connaissance de l'essai que j'avais fait, devaient nécessairement faire entrer dans leurs calculs, non -seulement les différences résultantes du genre et du poids des voitures, mais encore toutes les circonstances éventuelles qui pouvaient retar-

DE M. DE GOGUELAT. l5

der la marche. En effet « la voiture du roi cassa a » douze lieues de Paris ; il voulut monter une mon- » tagne à pied, et ces deux circonstances, ajoute » madame Campan , complétèrent le retard de trois » heures (1). »

Il est donc évident que, sous aucun rapport, on ne peut m'imputer les retards qu'éprouva le roi dans son voyage, non plus que les funestes effets qui en sont résultés.

Les autres inculpations dirigées contre moi, à l'occasion de ce malheureux événement, n'ont pas plus de fondement.

On m'accuse d'avoir causé l'arrestation qui eut lieu à Varennes, en me retirant de Pont-de-Sommevelle, poste qui m'était confié, où, dit-on, je commandais cinquante hussards, et d'où devaient partir les ordres pour tous les autres postes , ainsi que d'avoir quitté la grande route pour me replier sur Varennes , par des chemins de traverse , dans la crainte d'occasioner un attroupement au moment du passage du roi ( Mém. de madame Campan , pag. i55 , tom. II) , reproche que M. le marquis de Bouille adresse également dans ses Mémoires à M. le duc de Choiseul et à moi , et qui est répété par M. Bertrand de Molle ville dans son Histoire de la révolution française.

M. le duc de Choiseul s'est chargé de me discul-

(1) Voyez les Mémoires de madame Campai! , t. II , p. 5^7.

1 (ï RELATION

per de ces imputations, en déclarant : i° que je n'avais eu d'autre mission, dans cette circonstance, que cellede lui amener à Pont-de-Sommevelle un détachement de quarante hussards, ce qui eut lieu au jour et a l'heure indiqués ; i° que c'était lui qui commandait le détachement , et non pas moi ; 3° que ce fut par ses ordres et non par les miens que la retraite de Pont-de-Sommevelle s'opéra sur Varennes et par des chemins de traverse, fondant cette détermination sur un motif de prudence qui avait pour objet d'éviter à Pont-de-Sommevelle les suites d'un mouvement populaire dont on était menacé sur ce point, et dont la coïncidence avec le passage du roi eût été désastreuse , craignant en outre de causer des inquiétudes et une rumeur nouvelle à Sainte- Menehould où mon apparition avec les hussards avait précédemment occasioné quelque défiance.

Ecoutons M. le duc de Choiseul : « Tous mes )> devoirs, dit-il, se trouvaient dans ces mots: » faire en sorte que la voiture du roi continue sa » route sans obstacle ( Mém. du duc de Choiseul, » pag. 83 ). » Et plus haut: « Si j'eusse paru de- » vaut un conseil de guerre , j'aurais dit : Oui, j'ai » quitté Pont-de-Sommevelle : j'ai dû le faire, et » le ferais encore dans les mêmes circonstances ; t) l'important était que le roi passât, et il a passé ; ». l'important était de ne pas augmenter le trouble » et les obstacles à Sainte -Menehould , et Cler-

» mont était un point sûr. M. le comte de Damas » ( Charles )y était; le roi y passa. Où le roi fut-il » arrête' ? A Varennes. Je n'y commandais pas. » (Mëm. de M. le duc de Choiseul , avant-propos , uag. 25. ) Et moi , dirai-je, moi qu'on accuse si légèrement , si gratuitement de tous les torts , de toutes les fautes qui peuvent avoir été commises sur tous les points de la route , je ne commandais nulle part. Suis-je suffisamment justifié ?

Je n'entrerai point dans l'examen des différens points qui font l'ohjet de la discussion soutenue de part et d'autre avec vivacité.

Je remarquerai cependant que si Ton considère que le général énonce dans ses Mémoires (p. 382, tom. TI), qu'il avait eu la précaution d'envoyer à Varennes deux officiers dont l'un était un de ses fils, que ces officiers étaient chargés de soigner les relais , et qu'on se rappelle les faits qui se passaient à Varennes , on est fondé à croire que , dans la relation publiée par M. de Bouille , d'après des Mémoires infidèles , la tendresse du père a pu nuire à l'impartialité de l'historien.

C'est à tort que l'on a prétendu que Pont-de- Sommevelle était un point dont dépendaient tous les autres, puisqu'il est notoire et constaté, par la relation même de M. de Bouille, que les commandans des différens postes avaient chacun leurs ordres ; et certes la raison et la prudence ne permettaient pas que cela fût autrement.

l8 RELATION

(( Quant à nous, étant éloignés de seize lieues de Varennes, lieu de la catastrophe, tout ce que

> nous pûmes faire, ainsi que le remarque M. de Choiseul, fut de nous y porter au péril de notre vie.

» Vous sentez, dit-il dans sa lettre à M. de Bouille, du 12 août 1820, insérée dans ses Mémoires

> ( avant-propos , pag. 1.1 ) , vous sentez que, n'ayant pas voulu quitter le roi , qu'ayant préféré notre devoir à notre sûreté, M. de Damas, M. de Goguelat et moi fûmes long-temps entre la vie et la mort, que nous fûmes mis au cachot à Varennes , conduits ensuite dans les prisons de Verdun , M. de Goguelat, qui était blessé, dans les prisons de Mézières. »

Pour terminer cet article, il me resterait encore à répondre à une autre assertion de M. le marquis de Bouille , celle qui a pour objet le prétendu contreordre donné par nous aux détachemens placés à Sainte-Menehould et à Clermont. Il nous reproche de leur avoir dit de ne plus attendre le roi ; mais je suis dispensé de toute réponse par la précaution qu'à eue le général de nous disculper lui-même , en disant ailleurs , qu'ayant effectué notre retraite par un chemin de traverse, nous n'avons passé ni à Sainte-Menehould, ni à Clermont, contradiction trop manifeste pour qu'il soit nécessaire de la faire ressortir davantage.

Les déclarations plus que désintéressées de M. le

DE M. DE GOGUELAT. ig

duc de ChoiseuJ m'ont suffi pour repousser l'attaque dirigée contre moi, à l'occasion de ce qui s'est passe' à Pont-de-Sommevelle; elles suffiront encore pour me justifier d'une autre inculpation non moins grave, si elle n'était lout-à-fait dénuée de vraisemblance : je parle de l'absurde question que Ton m'accuse d'avoir faite aux hussards , en leur demandant s'ils étaient pour le roi ou pour la nation , question tellement contraire aux principes , aux usages militaires et à mon caractère connu, que je ne crains pas de dire que l'assertion de plusieurs témoins oculaires et dignes de confiance serait à peine suffisante pour y faire ajouter foi. Je sais cependant qu'elle se retrouve (page 80, tome II ) dans les Mémoires de M. le marquis de Bouille, qui non-seulement n'était pas sur les lieux, mais qui même n'v avait personne qui pût l'instruire de ce qui s'y était passé; au surplus, cette erreur n'est pas la seule qui se soit glissée dans la relation du général.

Mais elle n'a point été partagée par M. de Choiseul qui était présent; et M. Bertrand de Molleville, qui ne pouvait avoir aucune connaissance personnelle des faits, n'a pu que copier M. le marquis de Bouille. C'est ainsi qu'il s'en est expliqué avec moi , dans sa lettre datée de Londres, le 19 décembre i8o3, par laquelle il me déclare qu'il consent à rectifier les passages de son histoire contre lesquels je lui avais adressé des réclamations , pro-

messe qu'il eût sans doute effectuée , si une mort trop prompte n'eût mis un terme à ses travaux, comme je l1ai dit précédemment (1).

Quant à madame Campan , je crois avoir dévoilé les motifs secrets qui ont guidé sa plume dans tout ce qu'elle a écrit sur mon compte.

C'est à ces mêmes motifs qu'on doit encore attribuer deux autres reproches aussi absurdes que les précédens , Fun , d'avoir soumis au roi , à son entrée dans Varennes , la question de savoir s'il voulait passer par les moyens de la force ; l'autre , d'avoir demandé aux dragons s'ijs étaient disppsés à protéger la sortie du roi , question à laquelle madame Campan prétend qu'ils répondirent par des murmures , et en baissant la pointe de leurs sabres. Ces deux faits sont également faux : d'abord, il est notoire que je ne suis arrivé à Varennes qu'une heure au moins après le roi; je n'ai donc pu lui faire, à son entrée dans cette ville, la question qu'on me prête; et celle qu'on me reproche d'avoir faite aux dragons tombe d'elle-même , puisque tout le monde sait qu'il n'y avait point de dragons a Varennes , ceux du poste de Clermont ayant abandonné leur commandant, M. le comte Charles de Damas , qui se rendit sans sa troupe près de la famille royale.

C'est ici le cas de répondre à une question qui

(1) Les Ëclaircissemens contiennent, sons la lettre E , la réponse que m'adressa de Londres M. Bertrand de Molle ville.

m'a frappe , dans les Mémoires de M. de Bouille' ( page j5, tome II) , quoiqu'elle n'ait* point e'te' répétée par madame Campan. M. de Bouille' demande pourquoi , si nous n'avons pu délivrer le roi, nous n'avons pas pris tous les moyens de l'empêcher de partir pour Paris; et, ajoute -t-il, il y en avait mille.

Je répondrai franchement que^je n'en connaissais que deux : la persuasion et la force. Le premier fut tenté inutilement pour déterminer le roi, soit à vaincre les obstacles qui s'opposaient à ce qu'il continuât sa route jusqu'à Montmédy, soit à refuser de retourner à Paris. Sa Majesté pensait qu'en persistant dans sa résolution , elle compromettrait la vie de quelques-uns de ses sujets ; et , dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, cette persuasion seule suffisait pour l'engager à céder aux instances de ses ennemis , et à repousser les conseils de ses amis. •

Cette disposition habituelle chez, un prince qui avait résolu de faire le sacrifice de son repos , de son bonheur , de son pouvoir et de sa vie , plutôt que de permettre qu'une goutte de sang fut versée pour sa défense , explique toute sa conduite. Ce défaut, si c'en est un, n'était qu'un excès de vertu, comme sa prétendue faiblesse ne fut jamais qu'un excès de courage qui puisait sa| source dans une entière abnégation de lui-même, et une bonté plus qu'humaine dont il obtint un cruel prix.

Le second moyen , la force , était physiquement et moralement impossible à employer : physiquement, en ce que n'ayant pas pour nous la volonté' prononcée du roi , le peu d'hommes qui se trouvaient sous nos ordres, et sur lesquels déjà nous ne pouvions pas tout-à-fait compter, auraient infailliblement refusé de nous obéir, et de charger une multitude exaspérée dont le nombre était centuple du leur; en sorte que nous aurions eu tout à la fois à combattre la résistance du peuple , la désobéissance de la troupe, et, puisqu'il faut tout dire, la volonté du roi.

L'impossibilité morale était plus grande encore; car comment se permettre d'employer la force contre son roi , même pour Je servir ? N'éiait-il pas pour nous l'arche sainte ? Comment manquer en même temps au respect dû à sa personne sacrée , et assumer sur nous l'épouvantable responsabilité des suites funestes qui pouvaient être le résultat de nos imprudens efforts ? Et puis , pouvions-nous lire dans l'avenir ? Depuis trente ans je pleure sur la tombe de nos augustes maîtres; j'aurais donné mille fois ma vie pour racheter la leur; mais je n'ai rien à me reprocher envers eux , et c'est là ma seule consolation.

Après avoir dissipé les nuages que des motifs peu généreux sans doute avaient porté madame Campan à élever sur ma conduite, à l'occasion de l'affaire de Varennes , dans l'impuissance où elle

DE M. DE G0GUELAT. 33

était d'en faire naître sur mes intentions, je vais, bien moins dans l'intérêt de ma justification que je crois complète , que dans celui de la vérité historique, et pour l'entier éclaircissement des faits , rendre un compte succinct et fidèle de ceux auxquels j'ai participe' ou dont j'ai été témoin.

Au mois de juin 1791, M. le marquis de Bouille, lieutenant -général, employé à Metz en qualité de commandant des Trois-Evêchés , travaillait pour le roi a un plan d'évasion qui avait pour objet de faciliter à Sa Majesté les moyens de quitter sa capitale pour recouvrer sa liberté, et se retirer dans une place forte , sur une des frontières de ses Etats (1). Le roi voulait s'y entourer de troupes fidèles, afin de pouvoir, en sûreté et sans obstacles , prendre les mesures nécessaires pour rétablir Tordre, arrêter les progrès de l'anarchie, et donner à son peuple des institutions sages, appropriées aux temps, aux circonstances et à l'état de la société.

Instruit par une lettre du roi du désir qu'il éprouvait qu'on lui envoyât M. le duc de Choiseul ou moi , pour lui fournir les renseignemens convenables sur la route qu'il devait suivre, et les précautions qu'il aurait à prendre pour se rendre à Montmédy, M. le marquis de Bouille nous manda l'un et l'autre à Metz.

(1) Voyez la note sous la lettre E bis.

Ce général prescrivit à M. de Choiseul de partir pour Paris, et d'y attendre les ordres du roi. En outre , il lui donna les siens , tant pour lui que pour M. le comte Charles de Damas qui e'tait en garnison à Saint-Mihiel. M. de Damas e'tait chargé de placer un détachement de son régiment à Sainte- Menehould, et par conséquent de donner à l'officier qui devait le commander les instructions nécessaires. M. de Choiseul avait ordre de désigner à ses gens l'endroit où serait placé le relais du roi , et d'enjoindre aux officiers sous son commandement d'employer toutes leurs forces pour défendre et protéger la famille royale, ainsi que pour assurer son passage.

Ces ordres étaient précis et détaillés ; deux officiers , dont l'un était le fils cadet du général , furent chargés de placer le relais à Varennes, de le tenir à la disposition du roi, d'y attendre Sa Majesté, et d'instruire M. de Bouille de son arrivée, aussitôt qu'elle aurait lieu.

Ce ne fut que deux jours après l'expédition de ces ordres , que M. de Bouille m'enjoignit de me rendre près du roi. « Deux jours après, dit ce gé- » néral dans ses Mémoires, je dépêchai M. de » Goguelat au roi , chargé de l'instruire de toutes » les particularités qui pouvaient assurer sa re- » traite (1). »

(1) Mémoires de M. le marquis de Bouille, tom. II, pag. Go.

Je fus assez heureux pour remplir ma mission à la satisfaction de Sa Majesté , et je rapportai à M. de Bouille l'assurance que le roi approuvait son plan et consentait à s'y conformer.

Chargé ensuite de conduire à Pont-de-Sommevelle , à M. le duc de Choiseul, un détachement des hussards de Lauzun , j'y arrivai au jour et à l'heure indiqués, le 21 juin à midi. (Voiries Mémoires de M. de Choiseul. ) J'y trouvai ce colonel à qui je remis le détachement, en lui annonçant que l'officier qui commandait (c'était un lieutenant nommé M. Boudet ) n'était point instruit du véritable motif de ce mouvement. M. le duc jugea convenable de le lui faire connaître.

Quelques obstacles que j'avais éprouvés en passant à Sainte-Menehould , obstacles dont il ne faut point chercher la cause , comme l'a fait M. de Choiseul , dans des circonstances particulières , telles que le renvoi de ma voiture, etc., etc. ; mais bien dans l'effervescence générale qui régnait alors, et l'inquiétude que differens mouvemens de troupes avaient inspirée aux habitans ; le retard qu'éprouva l'arrivée du roi à Pont-de-Sommevelle , retard causé par une foule de ces petits accidens qui influent d'une manière si puissante sur les plus grands événemens; la défiance que manifestèrent des gendarmes envoyés de Chàlons , et les habitans du voisinage, défiance que la prolongation du séjour des hussards ne faisait qu'augmenter ; l'insurrec-

tion d'une commune très -rapprochée de la route ; tout cela fit craindre à M. de Choiseul que la présence du détachement qu'il commandait ne fût plus nuisible qu'utile au passage du roi, et le détermina, après une attente de trois heures , à se retirer avec sa troupe, et à gagner Varennes par des chemins de traverse.

Rien ne s'opposa à la marche de Sa Majesté jusqu'à ce dernier gite où l'infâme Drouet, qui l'avait reconnue à Sainte-Menehould, se rendit quelques instans avant elle, et la fît arrêter.

Le roi était arrivé à Varennes sans qu'aucun des trois courriers qui l'accompagnaient l'eussent précédé d'une minute ; personne ne se présenta pour apprendre à Sa Majesté où était placé son relais ; les deux officiers envoyés par M. de Bouille pour le soigner , assurer le passage , et faire donner à ce général avis de l'arrivée du roi , étaient à l'auberge ; la troupe était dans sa caserne , et n'avait pas paru.

L'arrestation eut lieu d'abord sans violence sous le double prétexte de viser les passe-ports et du mauvais état des chemins , qui ne permettait pas de voyager par une nuit aussi profonde.

Le roi consentit à descendre avec sa famille chez le procureur de la commune, nommé Sausse; il était environ onze heures et demie. Nous arrivâmes une heure après, M. de Choiseul , son détachement et moi, nous entrâmes dans Varennes après une légère résistance.

DE M. DE G0GLELAT. 27

Le tocsin sonnait; on battait la générale-, des gens armés parcouraient les rues en tout sens ; je m'informai de la cause de ce mouvement extraordinaire; j'appris le fatal événement, et je chargeai un jeune officier du régiment de Lauzun, nomme' M. Rodwell, d'aller en instruire sur-le-champ M. le marquis de Bouille.

Surpris de n'apercevoir aucun vestige des troupes destinées à l'escorte du roi, M. le duc de Choiseul et moi courûmes au quartier des hussards; après en avoir rassemble' quarante, nous environnâmes la maison où était Sa Majesté, et un attroupement qui s'était formé à la porte fut promptement dissipé. M. de Choiseul fut alors prendre les ordres du roi, et je parcourus rapidement la ville pour connaître le véritable état des choses ; aucune des dispositions faites par les malveillans ne me parut présenter d'obstacles réels au passage de Sa Majesté (i).

Près du pont je remarquai deux pièces de canon

(1) J'ai dit plus haut que je ne commandais nulle part. On sera donc surpris de me voir à la têle des hussards stationnés à Varennes ; mais la surprise cessera , si on remarque que M. le sous-lieutenant Boudet , seul officier du régiment présent dans cette ville , se retira dans sa caserne , et qu'il laissa le commandement à un maréchal-des-logis très-suspect. Il fallait un chef pour diriger les mouvemens de la troupe et maintenir l'ordre dans la ville : j'allai prendre les ordres du roi , et Sa Majesté me chargea de ce soin.

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sans affût et deux autres sur la route de Clermont ; je m'emparai des unes et des autres, et en confiai la garde à quelques hussards.

Comme je m'étais assure deux jours auparavant, en en faisant moi-même l'essai , qu'il y avait un gué près du pont, je ne crus pas devoir m'occuper de faire enlever quelques charrettes qu'on y avait placées pour obstruer le passage ; je m'empressai d'aller rendre compte au roi.

Admis dans l'appartement, je vis la reine, madame Elisabeth , madame Royale et madame la marquise de Tourzel, assises sur des bancs; M. le Dauphin dormait tout habillé sur un lit en désordre; le roi seul était debout. Sa Majesté vint à moi , et me dit : « Eh bien ! Goguelat, quand partons-nous? — Sire , quand il plaira à Votre Majesté. » Telle fut ma réponse.

Au même instant, et avant que le roi eût pu me donner ses ordres, la municipalité et les officiers de la garde nationale furent introduits ; quelquesuns se jetèrent aux pieds du roi; tous le conjurèrent de ne pas sortir du royaume. Sa Majesté leur assura qu'elle n'en avait pas l'intention , mais seulement d'aller à Montmédy; et déclara qu'elle ne quitterait jamais la France, ajoutant à cette promesse quelques détails sur les motifs qui l'avaient déterminée à quitter la capitale, et leur proposant même de la suivre à Montmédy.

Cependant de nombreux émissaires parcouraient les campagnes voisines pourfaire marcher les gardes nationales. Le mouvement, l'agitation, l'effervescence augmentaient de moment en moment, et le danger croissait dans la même proportion.

J'en instruisis la reine, et fis de vains efforts pour Tengager à déterminer le roi à partir sur-le-champ. Elle* me répondit : « Je ne veux rien prendre sur » moi; c'est le roi qui s'est décidé à cette démar- >» che; c'est à lui d'ordonner, et mon devoir est » de le suivre : d'ailleurs M. de Bouille rie peut pas )> tarder d'arriver. »

En effet tout portait à le croire : ce général ayant dû être averti par les deux officiers chargés du relais de Varennes, et partis de cette ville à onze heures et demie, et l'ayant été en outre par M. de Rodwell , que je lui avais dépêché entre minuit et une heure. Il était très-possible que M. de Bouille arrivât à Varennes entre cinq et six heures du matin , n'étant éloigné que de sept lieues , puisqu'il se trouvait alors avec un détachement de royal-allemand à Mouzai , village situé entre Dun et Stenay. Ces conjectures se seraient sans doute réalisées, si des motifs qui me sont inconnus , et dont d'ailleurs il ne m'appartiendrait pas de me rendre juge, n'eussent déterminé ce général à retourner à Stenay au lieu de se porter promptement et directement sur Varennes avec le détachement de royal-allemand B qu'il eût renforcé , en y joignant les hussards s ta-

3o RELATION

lionnes à Dun, qu'il eût trouves sur sa route.

II en fut tout autrement; M. de Bouille ne vint point à Varennes ; nous n'y vîmes arriver que le commandant des hussards qui venait de Dun. Cet officier ( nommé M. Deslon ) laissa sa troupe à un quart de lieue de Varennes, se présenta pour parler au roi, l'entretint un moment, retourna «à son détachement, et ne reparut plus.

Tel fut le rôle que M. Deslon joua dans cette affaire; telle fut la part qu'il prit à des événemens d'une si grande importance dont, par une singularité bien étrange, il fut chargé par M. de Bouille de publier la relation. D'après cela, on ne ïloitpas être surpris des nombreuses erreurs qui s'y sont glissées, ainsi que dans les Mémoires du général, puisqu'ils n'avaient ni l'un ni l'autre une connaissance suffisante des faits dont ils ont rendu compte au public (i).

Les officiers municipaux s'étaient retirés pour délibérer. Leur conduite , dans cette circonstance, offrit un mélange affreux d'audace et de perfidie.

Bientôt on vit arriver deux envoyés du général La Fayette (MM. Bâillon et Romeuf) porteurs d'un décret de l'Assemblée nationale qui enjoignait aux autorités, aux gardes nationales et aux troupes d'arrêter le roi partout où on le rencontrerait.

M. Bâillon présenta ce décret au roi lui-même.

(1) Voyez la note F

DE M. DE GOGUELAT. 3l

Ce prince le rejeta avec indignation 5 la reine le releva , le lut et le posa sur le lit où dormait monseigneur le dauphin.

Les deux envoyés mirent tout en usage pour engager le roi à renoncer à son projet; lui peignirent Paris dans l'agitation et le désordre; la guerre civile prête à éclater dans la capitale ; la sûreté' , les propriétés et la vie des habitans compromises; enfin la France entière prête à devenir victime d'une détermination qui , selon eux, ne pouvait qu'exaspérer les esprits et produire les résultais les plus funestes.

Le roi céda, comme il faisait toujours lorsqu'on attaquait son cœur ; ses ennemis le connaissaient trop bien.(i)!

Je n'avais pas encore perdu toute espérance, comptant toujours sur l'arrivée prochaine de M. le marquis de Bouille. Je descendis pour juger par moi-même des dispositions des hussards. Voyant qu'ils faisaient encore bonne contenance , je leur commandai de dissiper un attroupement qui s'était formé , ce qui fut exécuté à l'instant. Alors je montai à cheval pour parcourir la ville , afin d'être à même d'apprécier si de nouveaux obstacles ne pourraient pas s'opposer au départ du roi , dans le cas où Sa Majesté se déciderait à continuer sa route.

Drouet s'avance et médit : Je vois que vous vou-

1 ; Voyez la lettre G.

lez enlever le roi ; mais vous ne V aurez que mort! Mon premier mouvement fut de purger la terre de ce monstre; déjà j'avais porte la main sur l'un de mes pistolets ; mais je fus tout-à-coup arrêté par la crainte d'occasioner une émeute qui aurait pu compromettre la sûreté de la famille royale. Seulement je me promis d'avoir constamment l'œil sur ce scélérat.

Bientôt j'aperçus un rassemblement nombreux près de la voiture qui attendait le roi. Je m'en approchai avec quelques hussards pour le dissiper : alors un nommé Roland , major de la garde nationale de Varennes , vint à moi en disant : Si vous faites encore un pas , je vous tue. Pour toute réponse , je m'élançai sur lui le sabre à la main; mais au même instant, il me tira, à bout portant, un coup de pistolet qui m'atteignit à la poitrine ; un second coup de feu parti, je crois, d'une autre main, m'ayant blessé à la tête, me renversa de cheval.

On me transporta dans une maison voisine, dans un état qui ne me laissait aucun moyen de défendre plus long-temps la famille royale.

Ce fut seulement alors qu'assaillis de toutes parts, et se trouvant sans chef, les hussards se rendirent et se réunirent à la populace aux cris de vive la nation !

Après avoir vainement attendu les secours de M. de Bouille, le roi se décida à retourner à Paris

et partit de Varenn.es entre sept et huitheures,sous l'escorte d'un grand nombre de gardes nationales.

Ici se termine mon récit, parce qu'il ne doit pas s'étendre au-delà de la part que j'ai prise à ce malheureux événement , et que je veux éviter les erreurs dans lesquelles tombent habituellement les auteurs qui rendent compte de faits dont ils n'ont pas été témoins, et sur lesquels ils se sont contentés de réunir des renseignemens plus ou moins hasardés.

Mes blessures ne furent pas jugées dangereuses; elles étaient même peu graves , et surtout bien moins profondes que la douleur qui déchirait mon cœur. Successivement déposé dans les prisons de Rocroi et-de Mézières, transféré dans celle d'Orléans , traduit devant la haute-cour qui siégeait dans cette ville , je n'attendais, ainsi que mes compagnons d'infortune , que le moment de monter à l'échafaud , lorsque , par une générosité sans exemple , le roi acheta notre délivrance au prix d'une concession bien pénible et obtint pour nous une amnistie , en sanctionnant la constitution de

Rendu à la liberté et à la vie, mais non point au bonheur, mon premier soin fut d'aller renouveler au roi et à la reine l'expression de ma fidélité. Leurs Majestés m'accueillirent avec cette ineffable bonté dont elles m'avaient donné tant de preuves , mais qui, tout en adoucissant mes maux, ne purent me consoler de leurs malheurs.

?y\ RELATIOIS

Il n'est pas probable sans doute que la reine m'eût traité de cette manière, si, maigre' la connaissance qu'elle avait de l'ardeur et de la pureté' de mon zèle, Sa Majesté' m'eût attribue la fatale issue du voyage de Varennes, comme le prétend madame Campan qui ne craint pas de dire, contre toute espèce de vérité , même de vraisemblance , que la reine lui avait fait confidence de son mécontentement à cet égard , assertion suffisamment démentie par le caractère connu de cette princesse , et par sa conduite subséquente.

Lors même qu'un motif de délicatesse , bien digne de son noble cœur, eût engagé la reine à dissimuler avec moi dans cette circonstance , la même raison n'eût pu la déterminer à me conserver une confiance dont, depuis cette époque, elle a daigné me donner des marques réitérées , bien positives et bien touchantes.

J'invoque ici le témoignage de madame Campan elle- même, qui s'exprime ainsi (tome II, page 200 de ses Mémoires ). « Le danger augmen- » tait chaque jour : l'Assemblée se fortifiait aux » yeux du peuple par les hostilités des armées » étrangères, et de l'armée des princes. La corn- >» munication avec ce dernier parti devenait plus » active; la reine écrivait presque tout le jour: » M. de Goguelal avait sa confiance pour toute sa » correspondance avec l'étranger , et j'étais forcée » de l'avoir chez moi; la reine le demandait très-

DE M. DE GOGUELÀT. 35

!» souvent et à des heures qu'elle ne pouvait în- » diquer. »

Après cet aveu , ceux qu'on remarque, pages 167 et 253 des mêmes Mémoires, et la mention que fait Fauteur de la mission dont je fus chargé pour Vienne , on trouvera bien extraordinaire l'étonnement que semblent avoir cause' à madame Campan les témoignages de la plus grande bonté, dont elle dit elle-même que la reine m'honora après ma sortie des prisons d'Orléans. (Voyez Mém. de madame Campan, tome IT, page i 58. )

Quelle eût donc été la surprise , peut-être même le chagrin de madame Campan , si elle eût appris qu'héritière des vertus et des sentimens de cette grande reine, une princesse auguste, objet de tous nos vœux et de tous nos hommages, daignant me conserver la même bienveillance , m'a partout couvert de son égide , honoré de sa protection puissante et d'une estime que je place fort au-dessus de tous les honneurs et de tous les biens de la terre?

En lisant cette réponse on sera peut-être étonné de la divergence qui se trouve entre quelques-uns des faits que j'énonce et ceux qui sont consignés dans les différentes relations du voyage de Varennes dont le public a eu connaissance. L'étonnement cessera si l'on se rappelle que la plupart de ces relations ne sont point l'ouvrage de témoins oculaires ; que des préventions, quelques motifs d'intérêt personnel ou de famille, enfin l'oubli des faits ont pu

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