‹ Mémoire de M. le baron de GoguelatChapitre 3 sur 4 · RELATION DE M. DE GOGIELAT · texte numérisé non relu

RELATION DE M. DE GOGIELAT

altérer les autres ; mais en même temps on remarquera avec plaisir qu'en général toutes les personnes qui ont figuré dans cette malheureuse affaire ont réciproquement rendu justice à la pureté de leurs intentions respectives, et cela seul suffira poulies excuser toutes.

Je terminerai par une réflexion qui, pour n'être pas neuve, n'en est pas pour cela moins frappante; c'est que, si Ton considère cette immense chaîne dV'vénemens dont se compose la destinée des hommes et celle des Etats, chaîne dont un seul anneau détruit ou transposé, change la combinaison tout entière , on se voit forcé de remonter à la première de toutes les causes, ou plutôt à la seule réelle, puisque les autres n1en sont que les inévitables conséquences, je veux dire à cette Providence dont la main mystérieuse et puissante renverse ou relève à son gré les trônes et les empires.

Nnte (A) , page 5.

Pour compléter les document qui servent à détruire les inculpations faites à M. de Goguelat , et mettre au plus grand jour sa conduite dans l'affaire de Varennes , il est nécessaire de rapprocher des Mémoires de M. de Bouille l'extrait des pièces insérées dans l'ouvrage de M. Bertrand de Molleville, afin qu'on puisse comparer les diftérens récits que ce général a publiés sur le même fait , et qu'il avoue dans ses Mémoires ( tome II, pages 72 et j3 ) où il dit en parlant de l'arrestation du roi :

« Les particularités de cet événement sont dé- » taillées dans un procès-verbal que j'ai fait rédi- » ger par les officiers des hussards qui étaient à » Varennes lorsque le roi fut découvert. M. Ber- » trand de Molleville, auquel je l'ai communiqué, » a bien voulu donner une place à ce procès-ver- » bal dans ses Mémoires secrets publiés depuis » peu. Il est donc inutile de l'insérer ici. »

Voici ce qui est dit dans ce procès-verbal , fêla-»

tivement au relais du roi (Histoire de la Révolution Française, par M. Bertrand de Molleville, tome V, page 3o6) :

« Ce relais ne fut point placé. D'ailleurs , ainsi » qu'il avait été' convenu par la même cause, et » lorscjue les officiers chargés de le placer arrive— » rent à Varennes, la fermentation au sujet de ces » équipages était trop grande pour qu'on osât faire i) un changement à leurs dispositions. »

Dans l'exposé de la conduite de M. le marquis de Houille, rédigé par lui-même, pour être remis au roi et inséré dans le même ouvrage , on lit ( tome V, page 332 ) :

« J'eus la précaution le soir du 21 d'envoyer deux )> officiers à Varennes, dont l'un était un de mes » fils, pour veiller sur les relais du roi et m "avertir. )»

Dans le même volume, se trouve un rapport de M. Boudet , officier des hussards, où on lit ( page 3io) :

« Ce fut au milieu de ces préparatifs que Leurs )> Majestés arrivèrent par la ville haute. Elles s'ar- » rêtèrent à la première maison de la ville , comp- » lanty trouver le relais convenu : mais il n'avait pas » été placé ainsi : il était encore à l'auberge de » l'autre côté du pont: le second fils de M de Bouille » et M. de Raigecourt, qui avaient été envoyés à Va- » renues par M. de Bouille- le 21 au matin poury re- » cevoirle roi,etprép;ucrle relais et ledétachemenl » pour son arrivée, avaient attendu, pour faire les

>» dispositions nécessaires, le courrier qui devait » leur donner le signal ainsi qu'aux autres. Il leur » e'tait recommande' par leurs instructions d'at- >» tendre le courrier qui devait précéder le roi d'une » heure et demie au moins.

» Ils auraient pu ne pas l'attendre, pour placer » le relais plus convenablement. »

Il est à remarquer que les trois relations dont on a extrait les passages qu'on vient de lire ont été rédigées et publiées en 1791 , et que ce n'est qu'en 1797 que M. le marquis de Bouille a imprimé ses Mémoires sur la révolution française ( à Londres chez Cadell et Davies dans le Strand, 1797 ). Dans cette édition , M. le marquis de Bouille charge du relais du roi M. le duc de Choiseul , un officier qu'il ne nomme point , et M. de Goguelat, sans faire mention à cet égard des deux officiers qu'il avait envoyés le 21 au matin à Varennes.

On rapportera maintenant les passages qui prouvent que M. de Goguelat n'a pas fait aux hussards la question ridicule qu'on lui attribue : Etes-vous pour le roi ou pour la nation ? Il suffit de lire, pour s'en convaincre , le Rapport fait à l'Assemblée le. i3 juillet 1791, au nom des sept comités chargés de rendre compte des événemens du 21 juin.

L'extrait de cette pièce se trouve dans l'Histoire de la révolution française par M. Bertrand de Molleville ( tome V, page 33g ) , où on lit : « Un détam chement de hussards, commandé par un aide-de-

4o PIECES JUSTIFICATIVES.

» camp de M. de Bouille' (i) arrive et se range en » bataille devant cette maison , et Taide-de-camp » est introduit auprès du roi qui lui demande : » Quand part-on ? L'officier lui répond qu'il n'at- » tend que ses ordres.

» On met les hussards entre deux batteries. Leur » commandant va charger la garde nationale, dont » Taide-major pare un coup de sabre et lâche un » coup de pistolet qui casse l'épaule au comman- » dant des hussards. Ceux-ci demandent à être » commandés par un officier de la garde nationale, » et Pair retentit des cris de vive le roi ! vive la na- )) tion ! vive l'Assemblée nationale ! vive Lauzun ! »

Ceci se passa vers les cinq heures du matin , et prouve incontestablement que les hussards étaient encore fidèles dans ce moment.

Cependant M. le marquis de Bouille dit dans ses Mémoires ( tome II, page 79) :

« Environ une heure après l'arrestation du roi , » M. de Goguelat et M. de Choiseul arrivèrent à Va- » rennes et furent reconnus par les gardes na- » tionales qui obligèrent leurs détachemens à des- » cendre de cheval, avant de leur permettre d'en- » trer dans la ville ( page 80 ). M. de Goguelat sortit » alors, et s'adressant aux hussards, il leur lit le » commandement de hautles armes et leur demanda

( 1 ) M. de Goguelat n'était point aide-de-camp de M. de Bouille, il servait dans l'état-major de l'année.

j» pour qui ils étaient ? Vive la nation ! s'écrièrent-ils » tous : Nous sommes et serons toujours pour elle. »

On a trompé M. le marquis de Bouille, en lui rapportant que le détachement avait été obligé de mettre pied à terre , avant que d'entrer dans la ville : s'il avait eu cette lâcheté , comment se serait-il trouvé en bataille devant la maison où était la famille royale, pour que M. de Goguelat fit aux hussards la ridicule question qu'on lui prête? Et si les hussards étaient corrompus une heure après l'arrestation du roi, qui eut lieu à onze heure et demie , comment étaient-ils fidèles à cinq heures du matin ? Ceci se trouve confirmé par l'extrait du récit que fit Drouet à l'Assemblée dans la séance du 24 juin 1791 ( Histoire de la Révolution française par M. Bertrand de Molleville, tome V, page 3o2):

« Aussitôt les gardes nationales accourent enfouie, » et l'on vit en même temps arriver les hussards , » le sabre à la main; ils essayèrent d'approcher de » la maison où était le roi; mais nous leur criâmes » que si on voulait l'arracher de nos mains , on ne » l'arracherait que mort

» On somma les hussards de descendre de che- » val ; M. de Goguelat s'y refusa ; il dit qu'il voulait » avec sa troupe garder le roi. On lui répondit » que la garde nationale le garderait bien , qu'elle » n'avait pas besoin de son secours. Il insista , » etc. , etc. »

l\'l PIECES JUSTIFICATIVES.

Note (B), page 7.

La manière tranchante dont madame Campan juge les hommes et les choses démontre la vérité de cette assertion, et prouve en même temps que Ton ne saisit jamais bien , et que Ion rend encore plus mal ce que Ton n'entend ou ce que Ton ne voit qu'à la dérobée. Madame Campan oublie toutà-fait sa véritable position. On croirait , à l'entendre , qu'elle ne quittait jamais Leurs Majestés; qu'elle passait sa vie dans leurs appartemens, dans la plus grande familiarité. On sait cependant que le service de première femme-de-chambre se partageait entre quatre personnes qui en remplissaient les fonctions alternativement, et se renouvelaient chaque mois. Ces dames étaient mesdames Thibaut, de Misery , de Jarjaye et Campan.

Lors du voyage de Varennes, ce fut madame Thibaut qui fut choisie pour suivre la reine. Si Madame Campan avait été aussi avant dans la confiance de Sa Maj»esté qu'elle cherche à le faire croire, elle aurait probablement obtenu la préférence; mais madame Thibaut, femme extrêmement respectable, la méritait à tous égards. Étrangère à toute espèce d'intrigue, elle ne s'occupait que de son service; attachée à la reine depuis l'entrée de Sa Majesté en France, elle n'avait cessé de lui donner des marques du dévouement le plus sincère.

Cette princesse Peu récompensait en lui accordant une grande confiance. Mesdames de Misery et de Jarjaye la partageaient à juste titre: on sait tout ce qu'à fait cette dernière pour prouver son respectueux attachement à la reine (1).

Rien n'est à la fois plus invraisemblable et plus ridicule que ce que rapporte madame Campan de la familiarité avec laquelle la traitaient le roi et la reine. On ne persuadera jamais aux personnes qui ont eu Phonneur d'approcher Leurs Majestés de près, et qui savent jusqu'à quel point elles alliaient la dignité à la bonté, que ses récits soient exacts. Cette réflexion s'applique surtout au passage où madame Campan s'exprime ainsi : Qu'étant venue

(i) Les preuves sans nombre de dévouement et de fidélité que donnèrent à la reine mesdames Thibaut , de. Misery et de -Jarjaye exigeraient de moi des détails particuliers. Je voudrais pouvoir dire ici par quels services imporlans ces trois dames avaient mérité la confiance entière de leur auguste maîtresse. Resserré dans les limites d'une simple relation , je devais seulement ce témoignage à leur zèle : mais lié d'une étroite amitié avec monsieur de Jarjaye , c'est une douce satisfaction pour moi de pouvoir consigner dans un récit fidèle les preuves de tout ce que son dévouement lui fit entreprendre pour arracher la reine à l'odieuse captivité du Temple. Cette relation rapide qui fait suite à ce Mémoire reçoit un grand prix des billets écrits par S. M. à M de Jarjaye , cl • ]u il a conservés au péril de ses jours. Madame île Jarjaye, dans •es senlimens de respect et d'attachement qu'elle a voués à notre infortunée reine , n'a pas cru pouvoii lui rendie un plus bel hommage que de me permettre de faire graver les fac-similé des billets qui attestent l'héroïsme de .sa tendresse maternelle.

aux Feuillans ou se trouvait la famille royale , le roi l'embrassa et lui donna une mèche de ses cheveux.

Note (C),page 9.

Madame Campan dit en parlant de moi dans ses Mémoires : J'étais forcée de l'avoir chez moi. ( Mémoires de madame Campan, loin. II, pag. 200.) Madame Campan, aux Tuileries, se croyait-elle chez elle, lorsque , mandé par la reine, j'attendais ses ordres dans son appartement. Cette expression ne me paraît pas celle d1une femme de bonne compagnie; elle est d'autant plus déplacée , que je n'ai jamais fréquenté la société de madame Campan. On devinera de reste qu'elle ne pouvait être ni selon mes goûts ni selon mes opinions. Elle recevait habituellement des membres du côté gauche de l'Assemblée, et un homme encore plus coupable que je ne nommerai point. Les personnes qui connaissaient madame Campan à cette époque m'entendront et me sauront gré de ma réserve.

Note (D) , page 1 1 .

La conduite que j'ai tenue dans toutes les occasions où la famille royale a couru des dangers, au 20 juin, au 10 août, jour où Sa Majesté se rendit à l'Assemblée avec un très-petit nombre de serviteurs fidèles dont je faisais partie, resté près d'elle dans la loge du Logographe , et pendant les trois jours qu'elle demeura aux Feuillans; cette autre

circonstance assez connue, où cédant aux sentimens de mon de'vouement au roi , et d'une trop juste indignation envers l'un de ses plus cruels ennemis, qui semblait ne se présenter devant lui que pour le braver, je ne gardai de ménagemens que ceux que m'imposait le respect dû aux lieux qu'habitait mon souverain; le voyage de Varennes, où je faillis perdre la vie , et qui se termina pour moi par une longue détention et un procès criminel devant la haute-cour d'Orléans ; le sacrifice volontaire de mon repos , de mon état et de ma fortune ; ma vie mille fois expose'e pour la de'fense de la plus noble et la plus malheureuse des causes-, une expatriation qui a duré vingt années : tout cela m'avait paru , sinon digne d' éloges , au moins fait pour me mettre à l'abri de la critique.

Quelle dût donc être ma surprise, pour ne rien dire de plus, lorsque je remarquai que, dans toutes les relations du voyage de Varennes, on s'était, en quelque sorte , donné le mot pour m'imputer les fautes auxquelles on en attribuait la fatale issue !

Néanmoins, de tous les auteurs dont j'ai à me plaindre , un seul me semble avoir agi dans une intention hostile : je parle de madame Campan. J'ai déjà signalé la haine et la jalousie dont elle m'honorait depuis long -temps. Je n'accuse la plupart des autres que de légèreté et d'une connaissance imparfaite des faits ; quelques-uns même n'ont fait que répéter ce qu'ils avaient lu précédemment.

Quant aux Mémoires de M. le marquis de Bouille père, je crois avoir démontre jusqu'à l'évidence combien les reproches qu'il m'adresse sont mal fondés, de même que ceux de madame Campan.

En effet j'ai prouvé i° que le retard que le roi éprouva dans son voyage ne pouvait raisonnablement m'être imputé, puisque je n'avais pas l'honneur d'accompagner Sa Majesté, et que je lui avais fourni d'avance les données suffisantes pour en calculer approximativement et comparativement la durée;

2°. Qu'il en est de même de la retraite du Pontde-Sommevelle, oh je ne commandais pas ; retraite dont M. le duc de Choiseul qui y commandait prend sur lui-même toute la responsabilité, et qu'il motive sur des raisons très-plausibles;

3°. Qu'il est également faux que j'aie adressé à Varennes , au moment de l'arrivée du roi , soit aux hussards, soit aux dragons, des questions extravagantes et bien plus propres à ébranler qu'à affermir leur fidélité; puisque, d'une part, je n'étais pas à Varennes dans ce moment; que de l'autre, il n'y avait pas là un seul dragon, et que les hussards tinrent ferme jusqu'à l'instant où je fus blessé;

4°. Qu'il ne dépendait ni de moi ni d'aucune des personnes qui accompagnaient Sa Majesté, d'empêcher son retour à Paris, non plus que de la déterminer à continuer sa route vers Monîmédy ;

5°. Qu'il est absurde de prétendre que tout n'a manque' à Varennes, que parce que j'avais néglige de me rendre près des officiers charges de ce poste, puisqu'il résulte des Mémoires même de M. le marquis de Bouille père , que ces officiers avaient reçu directement et d'avance les ordres et les instructions qui leur étaient nécessaires , et, sans doute, il était impossible que cela fût différemment : d'ailleurs , on devait naturellement croire qu'ils ne négligeraient aucune des précautions indispensables, pour n'être pas pris au dépourvu. Instruits d'avance du jour du passage du roi , c'était par des courriers qui accompagnaient Sa Majesté qu'ils devaient être avertis du moment de son arrivée. Enfin , une dernière circonstance qui suffirait seule et pour me disculper, c'est que quand même j'eusse été chargé d'aller prévenir ces officiers de la prochaine arrivée du roi , il m'eût été impossible de m'acquitter de cette commission, attendu que mon premier passage à Sainte-Menehould, avec mon détachement que je conduisais à Pont-de-Sommevelle, ayant occasioné un mouvement populaire, el ayant excité la méfiance de la municipalité, je n'aurais pu reparaître dans cette ville , sans éveiller l'attention des malveillans , et causer du trouble qui aurait pu rendre le passage du roi incertain. Ainsi forcé de me rendre à Varennes par des chemins de traverse et très-difficiles, je n'y arrivai qu'une heure après la famille royale.

Plein de respect et d'estime pour M. le marquis de Bouille, j'ai senti vivement, et plus vivement, par cela même, son injustice à mon égard. Après l'avoir démontrée d'une manière, j'ose dire incontestable , c'est un besoin pour moi que de chercher à l'atténuer , en rappelant les causes qui ont pu la lui faire commettre. Ce général n'était pas sur les lieux. Il a pu , il a dû même être induit en erreur par le rapport des officiers qu'il avait chargés de lui rendre compte des faits dont eux-mêmes n'avaient pas été témoins. Enfin , l'intérêt si naturel qu'il portait à l'officier compromis dans différentes relations , lui a fait adopter la première version qui tendait à le disculper.

Déterminé par les mêmes motifs , le fils de ce général vient à son tour de publier un Mémoire dans lequel , et l'on devait s'y attendre , il suit les mêmes erremens que son père. Mais à travers l'embarras inséparable de la difficulté du sujet, difficulté aggravée par un concours de circonstances fâcheuses, on remarque que, tout en défendant une cause que la nature rendait sacrée pour lui, son cœur, dont la droiture ne s'est jamais démentie , n'a point été sourd au cri de la justice et de la vérité.

Le plus juste sentiment des convenances et une délicatesse parfaite ont adouci dans cet ouvrage , à mon égard , tout ce qui pouvait affliger un homme d'honneur que l'auteur combattait à regret. C'est

PIECES JUSTIFICATIVES. ]y

ainsi que, parvenu à Page delà maturité et de l'expérience, M. le marquis de Bouille, se montrant digne de sa race et de ses illustres alliances , a justifié l'estime que m'avait dès long-temps inspirée pour lui cette droiture de cœur et d'esprit que j'admirais en lui dans sa première jeunesse.

Cette observation , bien propre "sans doute à fortifier ce sentiment, augmente, dans la même proportion , le chagrin que j'éprouve de ne pouvoir être avec lui d'accord sur tous les faits, comme nous le sommes, incontestablement, sous le rapport des principes et des intentions.

Note CE?) y page 20.

Réponse de M. Bertrand de Molleville à la lettre que je lui adressai le 10 octobre i8o5, datée de Vienne en Autriche.

« Je n'ai reçu qu'hier, Monsieur, la lettre que vous m'avez, fait l'honneur de m'écrire, en

> date du 10 octobre dernier; elle m'a fait grand

> plaisir, en m'apprenant que non-seulement vous

> existiez encore , mais que vous étiez attaché au

> service de l'empereur aussi honorablement que

> vous l'avez mérité par les preuves signalées de

> dévouement que vous avez constamment don-

> nées à notre malheureuse famille royale. Je se-

» rais très -fâché que vous fussiez fondé à vous

> plaindre du compte que j'ai rendu du fatal voyage de Varennes dans mon Histoire de la Révolu-

» tion. Je n'ai eu d'autres renseignemens à cet

» égard que ceux qui m'ont été fournis par M. le

» marquis de Bouille dont le témoignage était

» appuyé par trois procès-verbaux qu'avaient ré-

» digés les principaux officiers qu'il avait em-

» ployés dans cette expédition, et qu'il me com-

» muniqua en original. Je les ai rapportés dans le

» volume V, page 3o3, jusque et compris la page

» 3i7, n° 4 5 des pièces justificatives : mais vous

» avez, dû remarquer, Monsieur, que je m'en

)) suis bien peu servi dans le récit que j'ai fait du

» voyage de Varennes , chap. 45 ; je me suis même

» abstenu de vous nommer, parce que les réclama-

» tions du duc deChoiseul, que j'ai annoncées, par

» une note , au bas de la page 83 , tome V, m'ayant

» fait pressentir que vous pourriez en avoir de

» pareilles à faire , j'ai voulu que les siennes ,

» comme les vôtres , me fussent toujours étran-

» gères , et n'attaquassent que les procès-verbaux

» de M. de Bouille.

» Si cependant vous désirez , Monsieur, que vos

» réclamations soient insérées dans la première

» édition de mon Histoire de la Révolution de

» France , vous me trouverez très-disposé a vous

» donner cette preuve de ma déférence, et de

» la considération particulière avec laquelle j'ai

» l'honneur d'être , etc. , etc. , etc.

» De Bertrand. »

Londres, le 19 décembre i8o5 , ii° 38 , Bruder Saint - Golden square

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 5l

Note (Eiî'j), page a 3.

M. de Valory, dans, son Précis historique (page 257 ) , rapporte que le roi lui fit part des dispositions écrites du voyage, en ces termes :

» Tira\ demain 21 coucher à l'abbaye d'Orval, » M. le marquis de Bouille m'attend avec un corps » d'armée en avant de Montmédy. De forts déta- » chemens de hussards et de dragons sont portes » à Pont-de-Sommevelle , à Sainte-Menehould , i) Clermont, Varennes, Dun. Vous courrez de- » vant ma voiture , vous demanderez à Pont-dc- » Sommevelle après M. le duc de Choiseul, c'est » lui qui commande l'escadron des hussards de » Lauzun qui y est place. Il vous faudra parler à » un aide-de-camp de M. le marquis de Bouille , » auquel vous direz de ma part d'exécuter de suite » les ordres qu'il a reçus. Ces ordres sont d'aller » prévenir les commandans des déta chemens sta- » tionnés à Sainte-Menehould, Clermont, Varennes, » Dun, qiCils ajent à prendre leurs mesures (1) pour » que chacun d'eux se trouve au poste qui lui est assi- » gné. Ils doivent , après notre passage , barrer le » chemin à tous voyageurs à cheval ou en voiture» » Le même aide-de-camp doit aussi aller avertir le ;> fils de M. le marquis de Bouille de l'heure à la- )> quelle il faudra qu'il aille m'atlendre.

(1) Tous les détachemens étaient à leur place; tous les chefs avaient leurs instructions et leurs or

» Avant d'arriver à Varennes ( qui n'est plus sur la route de poste), au-dessus de la côte qui domine cette ville , et par laquelle on y descend , vous entrerez de quelques pas dans le bois à votre gauche, si déjà vous n'êtes aperçu par le fils de > M. de Bouille ou par un autre officier ( M. de Raigecourt qui lui est adjoint) , lesquels se trouveront à la lisiei^e du bois , avec des relais de chevaux qu'ils doivent conduire eux-mêmes . Ils nous feront passer à Varennes, et nous mèneront à Dun. Vous verrez les commandans d'escadrons qui m'attendront sur la route. En avant de Sainte- Menehould ? ce sera M. le marquis Dandoins à la tête d'un détachement du régiment de dragons de Monsieur; en avant de Clermont, M. le comte Charles de Damas à la tête du deuxième escadron du même régiment; en avant de Varennes, M. Deslon , capitaine au régiment des hussards de Lauzun , aussi à la tête de son escadron; en avant de Dun, M. de Rohrig avec un détachement des mêmes hussards. Tachez que nous n'éprouvions en chemin aucun retard aux postes , et ayez toujours beaucoup d'avance. » Comment le roi a-t-il pu dire à M. de Valory: J'irai demain 21 coucher à V abbaye d'Orval? Cette abbaye est sur le territoire autrichien , province du Luxembourg; et tout le monde sait que Sa Majesté ne voulait pas sortir de France. La déclaration qu'elle avait laissée en quittant. Paris en fait foi.

M. de Bouille dit d'ailleurs dans ses Mémoires (tome II, page 62) : « Je destinai un château situé » derrière le camp pour le lieu de sa résidence et » de celle de la famille royale , persuadé que Sa » Majesté serait plus en sûreté au milieu de son » armée qu'enfermée dans une ville. » Ce château tient au village dèThonelle, et appartient àM. l'abbé de Coûrville.

Une autre erreur fait pressentir que le défaut de mémoire de M. de Valory peut lui en avoir fait commettre d'autres dans le «ours de son Précis historique: par exemple, il dit (p. 20,3) : « Les deux aides- » de-camp de M. de La Fayette arrivèrent à Va* » rennes à dix heures. » Cependant ces deux aidesde-camp (MM. de Romœuf et Bâillon) arrivèrent entre cinq et six heures du matin : ce furent eux qui déterminèrent le roi à retourner à Paris , et le roi partit entre sept et huit heures.

M. de Valory s'est aussi trompé dans la désigna-^ tion des détachemens placés sur la route que le roi devait suivre, ainsi que sur le nombre d'hommes qui les composaient; ce qui m'engage à en donner un détail exact.

A Pont-de-Sommevelle,

Quarante hussards de Lauzun , un sous-lieutenant (M. Boudet), commandés par M. le duc de Choiseul.

A Sainte-Menehould ,

Quarante dragons du régi ment royal, commandes par M. le capitaine Dandoins.

A Clermont,

Cent dragons du régiment de Monsieur et quarante du régiment royal , commandes par M. le comte Charles de Damas.

A Karennes ,

Soixante hussards de Lauzun , commandes par M. de Rodwell, sous -lieutenant, M. le chevalier de Bouille et M. de Raigecourt.

A Dun ,

Cent hussards du régiment de Lauzun, commandés par M. Delson, chef d'escadron.

A Mouzai,

Cinquante cavaliers de royal-allemand, commandés par M. Guntzer, chef d'escadron.

A S tena y ,

Le régiment de royal-allemand, commandé par son colonel (M. le baron de Mandell ).

Je ne suivrai pas plus loin M. de Valory dans son Précis historique. J'observerai seulement que les éditeurs des Mémoires de madame Campait ont eux-mêmes remarqué que M. de Valory n'est pas

d'accord avec M. Dumoustier, qui a aussi publié une Relation du voyage de Varennes, sur les faits dont l'un et Vautre ont rendu compte, quoiqu'ils servissent tous les deux de courriers à Sa Majesté. Une autre relation du même événement, dont M. de Fontanges est l'auteur, a été publiée dans les Mémoires de M. Weber (tome II, pages 80 et suiv. ). Quoique moins fautive que les autres , elle n'est pas cependant exempte de quelques erreurs, qu'on sera peu disposé à excuser, si Ton considère qu'elles sont de nature à compromettre la réputation d'un homme d'honneur.

A la page io3 des Mémoires de M. Weber, M. de Fontanges rapporte que M. de Bouille m'avait donné V ordre secret de me déguiser pour avertir les autres détachemens en cas d'arrivée du roi. Ce fait est essentiellement controuvé : aussi M. de Bouille n'en fait-il mention ni dans ses Mémoires , édition de Londres , année 1797, ni dans Y Exposé de sa conduite, rédigé par lui-même pour être remis au roi. J'ignore à quelle source a puisé M. l'archevêque, lorsqu'il a avancé que j'avais reçu cet ordre singulier. De quelle utilité eût été ce déguisement, et quelle nécessité d'ailleurs y avait-il d'aller avertir des détachemens dont les commandans avaient , depuis plusieurs jours, leurs ordres et leurs instructions?

A la page 108 des mêmes Mémoires, on lit : « J'ai » dit plus haut que !<• roi devail trouvera Varennes

» un relais et une escorte de soixante hussards ; )> le relais était arrivé le 21 ; il appartenait à » M. de Choiseul, et devait être place' par M. de )> Goguelat. Les hussards n'y e'taient arrivés que m dans la soirée du 20, sous prétexte d'un convoi » qu'ils devaient escorter. »

M. de Fontanges a été trompé sur les faits comme sur les dates (1). Le relais du roi était arrivé à Varennes le 19; il fut placé dans une des auberges de la ville dont le choix était fort indifférent. Il devait y avoir des officiers pour le surveiller. Ces officiers n'étaient pas encore arrivés le 20 au matin , lorsque je partis pour conduire le détachement de Pontde-Sommevelle. Je n'ai jamais été chargé du soin de ce relais , et je ne pouvais pas l'être, ma mission m'éloignant de quinze lieues de Varennes.

Il n'arriva point de hussards dans cette ville dans la soirée du 20 ; c'était la garnison de ceux qui s'y trouvaient.

Je demande pardon à M. l'archevêque de relever des erreurs qui lui paraîtront peu importantes; mais comme elles tendent à me compro-

(1) Le relais du roi était à Varennes lorsque j'y arrivai le 19. Je fus même oblige d'intervenir pour faire cesser une querelle qui s était élevée entre les gens de M. le duc de Choiseul qui conduisaient ses propres chevaux el ceux qui conduisaient le relais du toi. (Voyez le Mémoire de M. le comte Charles de Damas, p. 211 , inséré dans la Collection des Mémoires relatifs à la révolution française, publiée par MM. Berville et Barrière

mettre , je dois les signaler au public pour le mettre en mesure de prononcer entre l'accusateur et l'accuse.

Je ne crois pas devoir répondre aux autres articles de la même relation dont je puis avoir à me plaindre , parce qu'ils ont été copiés en partie sur les Mémoires de M. de Bouille; qu'en conséquence ils se trouvent réfutés par une réponse à ce général.

Note (F), page 3o.

Un des rédacteurs dont parle M. le marquis de Bouille est probablement M. Boudet, sous-lieutenanl des hussards de Lauzun qui commandait le détachement de Pont-de-Sommevelle. Cet officier n'arriva à Varennes avec sa troupe sous les ordres de M. le duc de Choiseul, qu'à minuit un quart, rentra dans son quartier, et ne se montra plus le reste de la nuit. Voilà ce qu'on ne peut me contester. Cette circonstance ne l'empêcha pas de faire un long et absurde récit de tout ce qui se passa depuis Paris jusqu'à Varennes , et voilà comme on écrit l'histoire. Cette étrange et infidèle relation est consignée dans l'Histoire de la Révolution française par M. Bertrand de Molleville, ministre d'État (tome V , page 3o7 ).

Je demanderai à M. Boudet où il a puisé les faits détaillés dans sa relation ? Quelle connaissance il pouvait avoir du départ du roi de Paris ? De l'accident arrivé à sa voiture avant de passer à Chàlons ?

De l'instruction donnée par Sa Majesté' à M. de Valory ? Des ordres adressés par M. le marquis de Bouille à tous les détachemens placés sur la route que devait parcourir Sa Majesté? Des obstacles que rencontrèrent ces détachemens dans l'exécution de leurs ordres; enfin des causes de l'arrestation delà famille royale, etc. , lui qui n'a connu le véritable motif de sa présence à Pont-de-Sommevelle que le 21 juin à midi, quelques heures avant l'arrivée présumée du roi ?

Je demanderai encore à cet officier pourquoi, à son arrivée à Varennes, il ne s'esip?smisà la tête des hussards qu'il venait de ramener de Pont-de-Sommevelle, et de ceux qui étaient stationnés dans In ville pour protéger le départ du roi ? Pourquoi il a laissé ce commandement à un maréchal-des-logis dont il connaissait les mauvaises dispositions? Pourquoi il s'est renfermé dans sa caserne avec soixante hussards qu'il a tenus dans l'inaction ? Pourquoi il n'est pas venu de sa personne prendre les ordres du roi ?

Quand on a à répondre à de telles questions, on doit regretter de les avoir provoquées, comme je regrette moi-même d'être dans la nécessité de les faire.

Passons à une seconde version , d'après laquelle M. le marquis de Bouille a écrit ses Mémoires : die est de M. Deslon , capitaine au même régiment que M. Boudet, et tout aussi mal instruit que lui des faits qu'il rapporte.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 5o

Je vis cet officier à Varennes où il était en »arnison le 49 juin. J'avais Tordre de M. le marquis de Bouille, qui n'en avait pas une bonne opinion, de chercher à connaître ses sentimens : après une longue conversation et la visite du quartier des hussards dont la tenue ne me parut pas satisfaisante, et où je fus surtout frappe' de la multitude d'inscriptions tout-a-fait déplacées , dont les murs des chambres des hussards étaient surchargés; je crus devoir envoyer cet officier au général, avec mes observations, afin qu'il jugeât par lui-même du degré de confiance qu'il pouvait lui accorder. Le général le plaça à Dun. C'est de cette petite ville que M. Deslon partit pour venir à Varennes dans la nuit où le roi y fut arrêté. Il y arriva, comme je l'ai déjà dit ailleurs , à cinq heures du matin et à pied. Je ne comprends pas pourquoi il n'entra pas dans la ville avec son détachement; il en donne pour motif les barricades qui défendaient l'entrée du pont : mais M. Deslon serait inexcusable d'avoir ignoré que quelques pas au-dessus du pont, il y avait un gué praticable pour toutes sortes de voitures. Chaque jour les chevaux de son escadron devaient aller à l'abreuvoir îe plus commode , et les hussards en avaient certainement fait la recherche, ou avaient pris à cet égard des informations auprès des gens de la ville, qui leur auraient indiqué le gué près du pont.

ÔO PIÈCES JUSTIFICATIVES*

Extrait du rapport de M. Deslon, inséré dans l'Histoire de la Révolution française, par M. Bertrand de Molleville, ministre d'Etat ( tom. V, pag. 3i4 )

<( Cependant M. Deslon, commandant du détachement de Dun , qui connaissait l'objet de sa mission depuis quelques heures et qui occupait avec ses hussards toutes les rues et issues de cette

> ville , apprit au passage de M. Rodwell , commandant des hussards de Varennes, raffreuse situation où se trouvait la famille royale. Il marcha aussitôt sur Varennes avec sa troupe sans attendre les ordres du ge'ne'ral, et laissa à Dun vingt-quatre hommes et un officier pour assurer le passage dans cette ville.

» Le détachement de M. Deslon fit en une heure et demie les cinq lieues qu'il y a de Dun à Va-

> rennes, et arriva devant cette dernière ville à cinq heures du matin. Son projet était d'attaquer sur-le-champ et de parvenir de vive force jus-

> qu'au roi; mais à vingt pas de la ville il aperçut

> des barricades qui le forcèrent à renoncer à son

> projet. Le poste avancé de la garde nationale

> voulut mener M. Deslon à la municipalité, pour » y rendre compte des motifs qui l'amenaient à ) Varennes. Il s'y refusa formellement, et de-

> manda à entrer avec son détachement pour re- ) joindre celui qui était dans la ville. On lui

répondit que le roi le lui défendait. Assuré par

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 6l

cette réponse que le roi e'tait a Varennes , M. Deslon demanda qu'on lui permît d'aller lui rendre ses hommages. Cette permission lui fut

> accordée par le sieur Seignemont , commandant i de la garde nationale , et chevalier de Saint- » Louis. Cet homme promit toute sûreté à M. Desi Ion , et lui donna même sa parole d'honneur i qu'il pourrait parler au roi sans témoins. M. Des- » Ion exigea pour sûreté de ses promesses un

> otage qu'il remit entre les mains de ses hus-

> sards. Son but était de prévenir le roi du secours » qui allait lui arriver, et de voir de plus près s'il i était possible d'enlever les barricades le sabre à i la main (1). Il les trouva trop multipliées , par- » ticulièrement sur le pont, et désespéra du succès » de toute tentative , à moins qu'il ne fût secondé » par les cent hussards qui étaient dans l'intérieur » de la ville , aux ordres de M. Boudet. Arrivé

> près de la maison où était le roi , M. Deslon y

> trouva trente hussards à cheval , commandés

> par un garde national (2) ; et cette certitude de

> la défection de cette troupe lui ôta tout espoir de pénétrer dans la ville avec la sienne. Après

(1) Il n'était pas nécessaire d'enlever les barricades le sabre à la main , puisqu'il y avait un gué praticable pour toutes sortes de voitures au-dessus et très-près du pont.

(2) Quand M. Deslon arriva , je commandais encore les hussards. 11 se trompe en disant qu'ils étaient commandés par un sarde national.

» avoir attendu une demi-heure, il entra chez le '> roi. Le sieur Seignemont , oubliant sa parole » d'honneur , y entra avec lui. M. Deslon lui ayant » fait, en présence de Sa Majesté , les reproches » qu'il méritait à ce sujet , il crut s'excuser en ou- >» vrant la porte et en disant : La nation ne veut » pas que vous parliez seul au roi. Cependant il » permit à M. Deslon de s'écarter un moment pour » parler à Sa Majesté : cet officie?' en profita pour » faire connaître au roi sa position , l'obstacle in— » surmontable que les barricades opposaient à son » zèle ; il lui annonça aussi l'arrivée prochaine » de M. de Bouille à la tète de royal-allemand.

» Le roi était dans un tel état d' abattement (1) , » que M.' Deslon craignit que Sa Majesté ne Veut » pas entendu , quoiqu'il eût répété trois fois la » même chose. Enfin il lui demanda ce qu'il de- » vait dire à M. de Bouille. Le roi lui répondit : » Vous pouvez lui dire que je suis prisonnier, que » je crains bien qu'il ne puisse rien faire pour moi ; » mais que je lui demande de faire ce qu'il pourra. » M. Deslon parla aussi à la reine; et comme elle » était très-près du commandant de la garde natio-

(1) Le roi pendant toute la nuit ne fut jamais dans un état tel que le décrit M. Deslon, qui ne le vit que quelques minutes. Sa Majesté conserva toute sa dignité , et souvent fit rentrer dans leur devoir avec beaucoup de fermeté quelques individus qui s'en écartèrent. MM. de Damas et de Choiseul peuvent attester que M. Desfni) s'est grossièrement trompé.

nale , il lui adressa Ja parole en allemand , et lui répéta les mêmes choses qu'il avait dites au roi. Cette malheureuse princesse se plaignit amèrement de ses persécuteurs , et surtout de ce qu'ils ne voulaient même pas lui permettre d'aller se reposer à Verdun. Le roi étant venu dire à M. Deslon de ne pas s'entretenir plus long-temps avec la reine , celui-ci prit congé de Leurs Majestés, en leur demandant leurs ordres «à voix haute. Le roi répondit: Je suis prisonnier; je n'ai plus d'ordres à donner.

» M. Deslon fut alors rejoindre sa troupe. Arrivé à son détachement, il envoya (1) un brigadier porter à M. Boudet, qui commandait les hussards dans Varennes , V ordre d'attaquer en dedans tandis qu'il attaquerait au dehors. Après une longue recherche, ce brigadier revint sans avoir pu joindre M. Boudet qui était bloqué aux Cordeliers avec son détachement. M. Deslon ne pouvant rien entreprendre , privé de ce secours , fut obligé d'attendre dans l'inaction l'arrivée du régiment de royal-allemand. Mais il apprit bientôt que le roi et la famille royale avaient été forcés de remonter en voilure , et qu'on les entraînait à Paris. Il fut rejoint alors par le chevalier de Bouille, et ils tentèrent en-

(i) M. Deslon aurait pu faire sa commission lui-même, lorsqu'il était dans la ville, au lieu d'en sortir pour la donner à un brigadier.

semble de passer la rivière, pour fondre sur la garde nationale qui escortait le roi, et le délivrer. Ils passèrent un premier bras (1); mais un canal impossible a franchir leur opposa un obstacle insurmontable , et leur ôta tout espoir. Ne voyant plus aucun moyen d'être utile au roi , ils prirent le parti d'aller rejoindre M. de Bouille. Ils le trouvèrent à une demi-lieue , à la tête du régiment de royal-allemand : il était alors neuf heures et un quart du matin. Il fut consterné » de cette affreuse nouvelle. Il voulut encore pouri suivre sa route et tenter un dernier effort ; mais

> aucun de ses officiers et soldats ne connaissait de

> gué sur la rivière qui le séparait du roi. Les

> chevaux étaient harassés de la longue course

> qu'ils venaient de faire aussi rapidement, Stenai

> étant à cinq grandes lieues de Varennes ; d'aii- ) leurs le roi étant parti depuis près d'une heure ,

toute poursuite devenait inutile et impossible.

> Il fallut donc renoncer à l'espoir de délivrer

> cette malheureuse famille , et M. de Bouille , accablé de douleur , reprit avec sa troupe la route de Stenai. »

Note ( G ) , page 3 1 .

Cette circonstance fit éclater la bonté du cœur du roi, qui, faisant toujours abnégation de lui—

(1) La rivière n'a qu'un bras; et, comme je l'ai déjà dit, il y avait un gué très-commode au-dessus et près du pont.

même, ne fut jamais occupe' que d'éviter des malheurs à son peuple et à ses amis. Par une fatalité bien funeste, cet excès de générosité a constamment tourné contre ce malheureux prince, et n'a pu même le préserver des reproches les moins mérités. En voici une nouvelle preuve.

Dans la séance de la nuit qui précéda la translation de la famille royale au Temple , l'Assemblée décréta que toutes les personnes qui étaient près du roi paraîtraient à la barre pour déclarer quelle était leur charge ou emploi près de Sa Majesté (1). Aucune d'elles n'obéit à cette injonction , excepté M. de Rohan-Chabot, qui paya de sa tête l'imprudence qu'il eut de s'y rendre. Le roi , averti par un des commissaires de la salle ( M. Galon) qu'on allait arrêter les personnes du nombre desquelles j'étais , nous ordonna, les larmes aux yeux, de nous retirer, nous remercia de nos soins , nous embrassa , nous fit embrasser ses enfans, et dit au commissaire : « Je » suis plus malheureux que Charles Ier. Il conserva » ses amis jusqu'à la mort , et on me prive des » miens ! » Nous nous retirâmes, le cœur déchiré de cette séparation. Obéissant à regret, nous sortîmes par un escalier dérobé, et aucun de nous ne fut

(1) Dans la liste qu'elle a donne'e des personnes qui avalent accompagné la famille royale aux Feuillans, madame Campan , qui a oublié d'indiquer MM. de Choiseul , de Tourzel et Rohan- Chabot , a désigné d'autres personnes qui n'étaient pas présentes. ( Voyez les Mémoires , tome II , page a53. )

arrête. ( Voyez les Mémoires de M. Bertrand de Molleville , tome IX , pages 53 et suivantes. )

Que de sentimens, que de grandeur d'aine dans cette réponse du plus infortuné des princes ! Il prévoit toute l'horreur de sa destinée, et moins frappé de la crainte de sa mort que de la douleur de se voir privé de ses amis, il envie le sort de Charles Ier.

Cette anecdote seule suffirait pour répondre aux calomnies de tous ceux qui ont affecté de douter de son courage et de sa sensibilité : madame Campan elle-même est loin d'être à l'abri de ce reproche.

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