‹ Mémoire de Velazquez sur quarante et un tableaux ... avec introduction, traduction et notesChapitre 1 sur 15 · M.DCCC.LXXIV · texte numérisé non relu

M.DCCC.LXXIV

alomino rapporte, dans son Museo Pictorico, qu'en 1 656 le roi Philippe IV ordonna à Vela\que\ d'envoyer à l'Escurial quarante et un tableaux précieux, dont quelques-uns provenaient de la vente de Charles Ier, et d'autres avaient été apportés d'Italie et offerts au roi par de grands personnages de la cour d'Espagne. Le roi d'Espagne avait comblé son peintre favori de dignités et d'emplois; on en verra la longue énumération sur le titre de son Mémoire dont je donne plus loin la réimpression. La charge <i'Aposentador Mayor de Palacio [Grand Maréchal du Palais) n'était pas seulement un honneur, mais exigeait, selon V expression de Palomino, un homme tout entier : « sobre ser de tanto honor, es de tanto em-

bara\o, que ha menester vn hombre entero ». Le grand peintre, ajoute-t-il, écrivit un mémoire contenant la description des tableaux, mentionnant leurs qualités, leur sujet et le nom des auteurs, ainsi que les endroits où ils furent placés; il le fit avec autant d'élégance que d'exactitude, et y montra son érudition et sa grande connaissance de Fart ».

Depuis les lignes élogieuses écrites parPalomino, tous les auteurs ont gardé un silence absolu sur le Mémoire de Vela\que\. Le moine Francisco de los Santos rien parle ni dans sa curieuse Description de l'Escurial 2, ni dans la Suite de V 'Histoire de V ordre de Saint- Jérôme, du Fr. J. de Siguen^a3, et pour cause : le moine de l'Escurial se servit du travail de Vela\que\ sans mentionner ses emprunts. Un autre religieux du même couvent , le P. Andrés Ximene~, ri a fait que copier le P. Santos, dont il ignorait sans doute les larcins. Damian Bermejo et José Quevedo se taisent également,

1. «...Hizo Diego Velazquez una Descripcion, y memoria, en la que da noticia de sus calidades, Historias y Autores, y de los Sitios donde quedaron colocadas, para manifestarla â su magestad, con tanta elegancia, y propiedad, que calificb en ella su erudicion, y gran conocimiento del Arte. » Ant. Palomino Velasco, El Museo Pictorico, Madrid, 1724, in-fol., t. III, p. 343.

2. Descripcion brève del monasterio de San Loren\o el Real del Escortai.. . Madrid, Impr. Real, 1657, pet. in-fol.

3. Cuarta parte de la Historia de la Orden de San Jerbnimo. Madrid, 1680, in-fol.

dans leurs ouvrages sur le célèbre monastère. C'est en vain que j'ai cherché dansla Bibliotheca Hispana Nova de Nie. Antonio, ainsi que dans les Hijos Ilustres de Sevilla, d^Arana de Valflora. Cean Bermudes, et d'autres après lui, sont restés muets également. M. W. Stirling, dans son remarquable travail sur Vela\que\, mentionne son Mémoire manuscrit en rapportant le passage de Palomino : « Ce travail, qui servit sans doute de guide au moine Francisco de los Santos lorsqu'il rédigea sa description de l'Escurial, se trouve peut-être encore, dit-il, dans les archives royales 1 . »

Personne ne soupçonnait donc que le travail du grand peintre de Séville eût été imprimé; aussi estce une découverte bibliographique du plus grand intérêt que celle faite par don Adolfo de Castro, du précieux Mémoire de Vela^que^, imprimé à Rome en 1 658 , et que l'éminent bibliophile de Cadi% a généreusement offert à l'Académie espagnole. Cet exemplaire, absolument unique, se compose de sei\e feuillets in-S, imprimés sur papier très-commun, avec des caractères usés et mal alignés, comme ou pourra en juger par le fac-similé du titre reproduit plus loin -. Quoiqu'on lise au bas de ce titre : Im-

1. W. Stirling, Vela^que^ and his Works. London , i855, in-12.

2. Ce fac-similé a été exécuté avec le plus grand soin par M. Adam Pilinski.

presa en Roma, en la Oftcina de Ludouico Grignano, Don Ad. de Castro pense que V ouvrage n'a pas été imprimé à Rome, mais plutôt à Madrid. Dans une intéressante notice insérée dans les Memorias de la Academia espanola, il donne à l'appui de son opinion quelques raisons plausibles. Comment se faitil, par exemple, que le bibliographe Antonio, qui résidait alors à Rome, nait pas eu connaissance de l'ouvrage d'un personnage aussi connu que Vela\que\, et qui, de plus, était Sévillan comme lui? Comment Juan de Alfaro, qui avait alors dix-huit ans l, aurait-il pu faire imprimer un ouvrage dans une ville où il ne devait pas avoir de relations, et où, du reste, rien ne prouve qu'il ait résidé?

Sans vouloir trancher la question, qui n'offre, du reste, qu'un intérêt secondaire, je me bornerai à constater que le nom de Ludovico Grignani n'est pas imaginaire : plusieurs ouvrages sont sortis des presses de l'imprimeur romain vers la même époque que le Mémoire de Vela\que\ 2.

Juan de Alfaro, peintre, lettré, poète et musicien,

1. Alfaro pouvait cependant être un peu plus âgé. Palomino dit qu'il naquit vers 1640 : « por los aîios de 1640 ». El Museo Pictôrico, t. III, p. 398.

2. Je dois la connaissance de ces ouvrages aux obligeantes recherches de M. Dmitri Schévitch, premier secrétaire de l'ambassadede Russie à Rome. Jeciterai nolammentunEpitalamio... Roma, appress» Ludovico Grignani, 1646, in-8°, et une Disputatio pro ecclesiastica hnmunitate... Romae, Typis Ludovici Grignani, 1649, m"4°> <ïue ) a' sous 'es Yeux-

avait écrit une histoire de Vela\que\, dont Palomino avoue avoir tiré grand parti. Son « très-cher et ingénieux disciple », comme l'appelle cet écrivain, était assurément fort précoce, puisqu 'après avoir publié, si jeune encore, le Mémoire de son maître, il composa et fit aussi imprimer, deux ans plus tard, une épitaphe latine en son honneur '. Ce long morceau écrit en style lapidaire, que Palomino nous a conservé, et qui débute solennellement par les mots : Posteritati sacrum, rappelle par son emphase le titre qu'on lira plus loin, et particulièrement la phrase : « La ofrece, dedica, y consagra à la posteridad... » Alfaro y donne aussi à son maître le nom d'«Apelles de ce siècle » ; Apeles deste siglo. Cette louange était tout à fait dans le goût du temps : on lit dans l'ouvrage de Pacheco2, le beau-père de Vela^que^, un sonnet où son gendre est comparé au célèbre peintre grec, en même temps que Philippe IV est placé au-dessus d'Alexandre :

Pues es mas que Alejandro, y tû su Apeles.

Bien qu'il fréquentât des hommes tels que Calderon de la Barca, Moreto, Lope de Vega et Que-

1 . « Le hizo imprimir su muy caro, é ingenioso Discipulo Don Juan de Alfaro, insigne Cordoves... » Palomino, El Museo Pictorico , t. III, p. 353.

2. Arte de la Pintura, su Antigiiedad y Grande\as Sevilla, 1649, in-40.

vedo l, Vela\que\ ri avait sans doute aucune prétention d'écrivain lorsqu'il rédigea son Mémoire : c'est le langage d'un peintre qui émet avec enthousiasme, en se servant des termes du métier, son opinion sur des peintures qriil admire. Cependant les Académiciens de Madrid ont décidé dans une de leurs séances que, « comme dans son exacte et laconique description et dans son jugement critique des tableaux, on trouve des mots et des locutions techniques relatives à Part, dont il s'est magistralement servi, Vela\que\ prendrait place parmi les autorités de la langue reconnues par l'Académie espagnole ».

On a prétendu que Vela\que\ n'aimait pas Raphaël. « // est certain, dit M. W. Stirling, qu'il ne se pénétra jamais du génie de l'art antique, et qu'il n'apprécia pas Raphaël ». C'est sans doute dans le bigarre ouvrage de Marco Boschini2 qu'il faut chercher l'origine de cette allégation. Dans des vers écrits en ce dialecte encore en usage à Venise, Boschini porte aux nues les peintres vénitiens, en cherchant à rabaisser les autres écoles. Suivant lui, Salvator Rosa, « si brave dans la peinture des batailles», se trouvant à Rome- avec Vela\que\, qu'il

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