Nonsuch signifie sans pareil
chefs-d'œuvre, la Peinture occupa le premier rang et obtint le plus de succès, non-seulement grâce à l'excellence de cet art, mais parce qu'elle s'y trouvait hautement représentée par des originaux d'une valeur et d'un renom les plus élevés, dus à ces artistes honorés de notre temps du culte et de la vénération que les anciens vouaient à Apelles, à Parrhasius et à Zeuxis. Mais après la mort tragique de Charles Ier, les soins et le travail de tant de personnes furent perdus en un jour. En même temps que le bruit de sa mort, se répandit celui de la dispersion de si riches et si singulières dépouilles, et la renommée appela à sa vente tous les Princes de l'Europe Et comme un homme qui met son zèle à vouloir le meilleur en toute chose, D. Louis Mendez de Haro, Comte-Duc de San Lucar, se fit représenter à cette vente par l'Ambassadeur d'Espagne en ce royaume2, et par d'autres personnes de confiance; et il obtint à de grands prix (sans qu'aucun lui parût trop élevé) les tableaux sur toile et sur bois, qui, parmi tant de chefs-d'œuvre,
1. La vente des biens, objets d'art, bijoux, etc., de Charles 1er, ordonnée par le parlement, commença, en partie du moins, en 1645, et ne fut terminée qu'en 1 65 3 . Ce ne fut pas une vente publique comme celles qui ont lieu aujourd'hui : elle se fit au moyen de surenchères qu'on devait signer, et qui dépassèrent rarement les prix d'estimation ; les acheteurs avaient le droit de se dédire en abandonnant le quart du prix.
2. Don Alonso de Cdrdenas. Lorsque Velazqucz entreprit son second voyage en Italie, il s'embarqua en novembre 1648, à Malaga, avec Don Jayme Manuel de Càrdcnas.
DE VELAZQUEZ rg
passaient justement pour les plus beaux. Les tableaux arrivés à Madrid, le comte reconnut de plus près leur excellence, et les jugeant dignes des regards du Roi notre Seigneur, si supérieur dans ses connais sances, il les déposa à ses pieds, et une place digne de l'estime qu'ils méritaient leur fut donnée dans le Palais Royal, somptueux Trésor et précieux musée où , obéissant à l'empire de J upiter, les Arts ont accumulé leurs plus admirables richesses, travail et honneur de tant de siècles.
I. Sacristie. — La première place est due, sans qu'on puisse admettre de rivalité, à un tableau sur bois de Raphaël San^io d'Urbino, qui fut apporté de Mantoue en Angleterre, et où est peinte Notre-Dame avec l'Enfant, Sainte Elisabeth et Saint Jean, dans un paysage bien approprié aux figures; au second plan, un Saint Joseph: tout y est excellent, aussi bien le dessin que le coloris. Le mouvement et la tête de la Vierge sont surhumains. Les paroles manquent pour exprimer son extrême grâce ainsi que celle de l'Enfant et de Saint Joseph. L'Enfant a le pied sur un coussin qui se trouve sur un berceau d'osier ; les langes sont la vérité même. On ne saurait assez enchérir sur le goût et les soins qui distinguent cet ouvrage*, on peut assurer sans crainte que jusqu'à ce jour on n'a pas vu en Espagne un aussi beau tableau de cet auteur. Le panneau a cinq pieds un quart de haut.
sur un peu plus de quatre de large, et les figures sont un peu moins grandes que nature'.
II. Sacristie. — Mettons en second lieu, bien qu'elle ne soit pas inférieure, la toile qui représente le Christ lavant les pieds de ses disciples le soir de la Cène. Ici le grand Tintoret s'est surpassé luimême. La verve est exquise, la composition et l'exécution admirables. Le spectateur se persuade difficilement que ce soit là une peinture : les tons sont d'une telle force, et la perspective d'une telle habileté, qu'il semble qu'on puisse y pénétrer, et marcher sur ces dalles faites de pierres de différentes couleurs, qui, en fuyant, augmentent l'étendue de la pièce; on croirait aussi qu'il y a de l'air ambiant entre les figures, qui sont toutes dans des attitudes pleines de vie, en rapport avec leur rôle. La table, les sièges et un chien étendu à terre sont la vérité même, plutôt qu'une peinture. La facilité et l'adresse qui brillent dans cet ouvrage étonneront le peintre le plus exercé et le plus habile-, et, pour le dire en un mot, toute peinture qu'on mettra à côté de cette toile restera simplement une peinture, tandis que celle-ci n'en sera jugée que plus vraie. Ce tableau, de même qu'un autre d'égale dimension représentant la Cène, a été
t. C'est le tableau du Museodel Prado, si connu sous le nom de la Perla ; n° 36g de l'excellent Cat'alogo descriptivo û histôrico de D. Pedro de Madrazo. Madrid, 1872, in-12.
fait par le Tintoret pour l'église qu'on appelle Saint- Marc de Venise1 ; on l'en retira et on mit à sa place une copie, et quoiqu'on la reconnaisse pour telle, elle est si bien réussie et si harmonieuse qu'on ne remarque pas que c'est une copie, bien que le pendant soit un original. lia sept pieds et demi de haut, et dixneuf de large. Les figures sont de grandeur naturelle.
III. Sacristie. — Le tableau sur bois d1 'André del Sarte, Florentin, mérite d'occuper cette place, et est très-digne d'un si grand maître. Notre-Dame, assise sur des degrés, tient l'Enfant d'une main et de l'autre relève son voile. L'Enfant est debout, regardant un Ange vêtu d'une tunique verte d'un travail divin ; il a dans les mains un livre ouvert, et regarde l'Enfant, qqi, tendant les bras avec une rare vivacité, paraît se lancer vers lui. De l'autre côté (dans la partie principale du tableau) , il y a un personnage assis sur les degrés; on peut croire que c'est Saint Jean l'Évangéliste, bien qu'il n'ait pas d'attributs particuliers qui le montrent 2 . En haut des degrés on voit une autre petite figure de femme avec un enfant à la main-,
1. D'après une note du Catalogo de los Cuadvos de San Loren^o del Escortai, par D. V. Polerb y Toledo (Madrid, 1 8S7, in-8°), cette toile avait été peinte non pas pour l'église de Saint- Marc, mais pour celle de Santa Marcola. L'ambassadeur d'Espagne , D. Alonso de Cârdenas, l'acheta pour Philippe IV à la vente de Charles Ier, moyennant 25o livres sterling. Ce tableau, qui porte le n° 72 du Catalogue de Polero, se trouve encore dans la Sacristie de l'Escurial.
2. D'après D. Pedro de Madrazo, ce serait plutôt saint Joseph.
MÉMOIRE
ie tout au- dessus d'un paysage dont les tons s'accordent heureusement avec la composition du tableau. Il a également été porté en Angleterre après la vente du duc de Mantoue l.
IV. Chapitre. — Le tableau des noces de Cana en Galilée, où le Christ opère le miracle du changement de l'eau en vin, est de Paul Caliari Véronèse ; il abonde en figures qui présentent cette noblesse et ce rare arrangement que le grand peintre savait mettre dans tous ses ouvrages; ces qualités se remarquent dans les personnages assis à la table, comme dans ceux qui les servent. Il y a d'admirables têtes, et presque toutes semblent être des portraits, sauf celle de la Vierge qui a une expression plus noble et plus divine -, avec toute sa beauté, son âge est en rapport avec celui du Christ, qui està côté d'elle, et c'est un point par où pèchent un très-grand nombre de peintres, qui, peignant le Christ dans la force de l'âge, représentent sa Mère beaucoup trop jeune. Il y a un personnage debout , vêtu de blanc , accompagné d'autres figures; il paraît venir du dehors, et reste saisi à la vue du miracle que lui raconte un des convives assis à la table. Devant lui se trouve un petit nègre vu de dos, et qui paraît le servir ; son vêtement est jaune, et ses tons donnent une grande harmonie à la composition. Les figures sont moyennes. La
i. N° 385 du Catalogue du Museo del Prado.
hauteur du tableau est de quatre pieds et demi, sur sept et demi de large
Avec ces quatre toiles, l'Ambassadeur d'Espagne apporta d'Angleterre d'autres tableaux profanes aussi excellents, comme les douze Césars peints par le fameux Titien pour le duc de Mantoue -, les nombreuses copies qu'on en a faites ont encore grandi la réputation des originaux et l'admiration dont ils sont l'objet (ils ornent la Galerie Royale du Midi). Il apporta en même temps un autre tableau du même peintre , le portrait de l'Empereur Charles-Quint jeune, la main appuyée sur un lévrier2. Mais comme ce sont les quatre meilleures toiles, on n'en dit pas davantage, et on se réserve d'en parler en même temps que des autres tableaux que l'Ambassadeur apporta et donna à Sa Majesté, quand viendra le moment.
Comme il est entendu que les tableaux se classent d'eux-mêmes en raison de leur excellence et de leur réputation, et ceux que mentionne ce Mémoire en ont beaucoup, il est certain que personne n'aura l'idée que je leur donne un rang ou une préférence. C'est pourquoi je passe sous silence le reste des nombreux tableaux que D. Ramiro Nunez de Guzman, Duc de Medina de las Torres, offrit à Sa Majesté quand il arriva d'Italie. Les tableaux qui suivent maintenant vont avec les quatre précédents.