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Mémoire du maréchal de Vauban sur les fortifications de Cherbourg

11 existe des hommes dont le génie a marqué chacune des ^actions de leur longue carrière, et qui se trouvent ainsi environnés d'une auréole d'autant plus éclatante qu'il suffisait peut-être d'une seule pour assurer leur gloire,

Vauban est un de ces êtres privilégiés. Il n'y a pas une place forte sur nos frontières où il n'ait laissé des traces de ses travaux; il n'y a pas un fait mémorable du siècle de Louis XIV où l'on ne retrouve son nom: 57 années de services, 25 campagnes, 40 blessures, 140 actions de guerre ; 52 sièges, 53 places nouvelles fortifiées et les anciennes restaurées, voilà pour la gloire du maréchal (*). Mais ce n'est pas tout, Vauban était non seu»

(*) Voyez V Histoire de Vauban, publiée sans nom d'auteur par L. Lefort^ •éditeur. Lille, 1844.

2 NoriC.K Si:U VAIP.AN

lemcnt un grand capitaine;, mais encore un grand polilique. 11 siillit de lire ces recueils qu'il a niodeslemcnl intitulés : Mes 0/Aii't7t's-,(;t que l'on a nommés si judicieusement depuis Les îlevcs d'un homme de bien. Son style n'a peut-éire pas la pui-eté, l'élégance des grands écrivains du siècle de Louis XIV; c'est le langage loujoui's claii' et souvent énei'gique du soldat. Ce qui préoccupe s'utonl l'éciivain, c'est le bien de l'humanité; on dirait qu'il ne comprend les formidables moyens d'attaque et de défense qu'il emploie que comme des n<;cessilés qui doivent rendre les guerres moins sanglantes, en maintenani plus énorgiquement la paix des nations. Sur le champ de bataille le maréchal n'a pas d'autre pensée : brûlons de la poudre, disait- il à ses ofiiciers qui murmuraient des lenteurs du siège, impatients qu'ils étaient de donner l'assaut, briîlons de la poudre, mais épargnons le sang des soldats ; et bientôt après il entrait dans la place sans perdre un seul honmie (*).

Il appartenait à noire siècle, éminemment juste envers les morts, de rendre hommage à une gloire si pure. Napoléon ordonna que le cœur deVauban fût transféré sous le dôme des Invalides à côté de Turenne, où l'Empereur et Iloi devait venir aussi reposer un jour (**). Cependant, tandis que le lierre environne les remparts que Vauban avait élevés, tandis que le temps détruit chaque jour les citadelles qu'il avait solidement construites, on

(*) C'était au siège deCharleroi,en 1693.-- II n'y a pas une parole du maréchal , qui ne témoigne de sa sollicitude pour épargner le sang dos soldats. Au siège de Ypres, le Roi voulait donner l'assaut avant d'avoir couronné le chemin couvert: a Vous y gagnerez un jour, dit Vauban, mais vous y perdrez mille hommes. » Le lendemain le chemin couvert fut couronné et la place se rendit.

(**) La cérémonie eut lieu le ?G mai 1808 , jour de l'anniversaire de I.i prise de Dantzick.

ET LES FORTIFICATIONS DE L'aNCIEN CHERDOURC;. %

île pouvait pas voir tomber en ruine toutes ces places démantelées, sans chei'cher à sauver ce qu'il y avait de moins périssable en elles, le génie qui en avait dicté les plans.

Les œuvres écrites de Vauban ont été nombreuses, elles formeraient des volumes précieux si on eût pu les recueillir. Malheureusement quand on a songé à les mettre au jour, la plus grande partie avait disparu (*). Aujourd'hui chaque feuille sur laquelle on peut reconnaître le nom de Vauban est devenue précieuse et chacun se la montre avec un saint respect.

Cherbourg possède quelques-unes de ces pages, elles ont d'autant plus d'intérêt pour nous qu'elles sont consacrées à la grandeur de notre pays, et qu'elles se trouvent, pour ainsi dire, le point de départ de la prospérité moderne de la ville de Cherbourg.

Mais il convient de reprendre aussi succinctement que possible l'histoire de notre cité, pour comprendre dans quel état elle se trouvait lorsque Louis XIV et Vauban soupçonnèrent son importance future.

Nous n'avons aucune donnée certaine sur l'histoire de notre presqu'île avant l'invasion des Romains. De vastes forêts semblaient îa couvrir. Çà et là des pierres druidiques nous révèlent le cuite des anciens habitants, mais ne nous laissent rien soupçonner de particulier sur la ville qui plus tard doit porter le nom de Cherbourg.

Sous la domination romaine , le même vague se prolonge, et ce vague qui pèse sur toutes les villes qui prirent naissance

(') M. Gorroard, cdilour, a fait imprimer en 1841, IS-îS et 1845, trois volumes extraits des Oisiveté;; de Vauban , qui n'avaient pas encore été publiées.

4 NOTICE Sim VALliAN

alors , permoi aux savants toutes los conjectures possibles sur l'origine de la ville et sur l'élymologic de son nom.

Le cliâteau est le nionunieni le plus ancien dont il soit question dans les chroniques qui nous parlent de Cherbourg. Ce château, de construction romaine, s'élevait sur l'endroit de la plage le moins exposé aux attaques et dominait un petit hâvie à l'embouchure d'un filet d'eau. La v;lle s'était groupée autour à l'ombre de ses remparts.

Le premier fait qui nous révèle l'imporiance de CherJ)ourg remonte au W" siècle ('). A cette époque , Cui!laume-le-Bâtard avait épousé Maihiîde, fiUe du comte Baudouin, et sa cousine germaine ; il fut excommunié pour ce fait par le Pape Léon IX, et pour racheter son excommunication il fit don à quatre grandes villes de la Normandie de la nourriture de cent pauvres , pour leur Ilôtel-Oieu. Ces quatre grandes villes étaient Rouen, Caen, Bayeux et Cherbourg.

Cherbourg avait donc alors une certaine importance , et dèslors celte importance suit la marche des événements qui depuis le XI'= siècle jusqu'à la moitié du XV^ ont signalé les grands différents de la France et de l'Angleterre, dont la Normandie était l'enjeu.

L'histoire de Cherbourg pendant cette longue période est l'histoire de ces grandes luttes des deux puissances rivales (**). Jetez les yeux sur la carte, vous verrez à l'extrémité de la presqu'île, Cherbourg s'avancer dans la mer comme un bras

(*) Voyez l'Histoire de la Ville de Cherbonrg , par Voisin-la-Hougue , page 14 et suiv.

(**) Voyez Vlîittoire générale de, la Normandie, par Gabriel Dumoulin , passim ; cl V Histoire civile et reli(jieuse de Clierbounj , par M. l'alibé DE- MONS. Manuscrit de la Dibliolhèque de Clierboui'g.

ET LES FORTIFICATIONS DE l' ANCIEN CHEUBOL'RG. S>

pour menacer l'Angleterre ou comme une main amie pour sanctionner la paix.

Avec la conquête de Guillaume, lorsque le Duc devint Roi, Cherbourg qu'il avait choisi pour sa résidence subit le sort des vainqueurs, et la cité Normande devint une ville Anglaise. Plus tard le Comte de Boulogne conteste à la fille du Conquérant la possession de la Normandie ; il met le siège devant Cherbourg, et après deux mois de siège il s'en rend maître en H 39, jusqu'à ce que le Comte d'Anjou, époux de Mathilde, l'en chasse à son tour quelques années après. En 1293 Cherbourg est encore brûlé, détruit en partie par les Anglais, et ce n'est qu'en 1300 que l'on songe à le fortifier sérieusement. Ces fortifications sauvèrent Cherbourg de l'attaque d'Edouard III, en 1344 ; mais il fut livré aux Anglais en 1378, par la trahison d'un officier de Charles-le-Mauvais. Les efforts des Français pour le reprendre furent inutiles. Duguesclin échoua dans cette entreprise , en 1378, et ce ne fut qu'en 1394 que Richard II rendit Cherbourg au roi de France. Lorsque la bataille d'Azincourt eut décidé encore une fois du sort de la Normandie, Henri V vint assiéger Cherbourg, qui fut obligé de se rendre en 1418. Il resta alors 32 ans sous la domination des Anglais , ils en furent chassés en 1430, par les prières et les vœux des habitants, puissamment secondés par l'artillerie dont on faisait alors les premiers essais (*).

La lutte entre la Fi'ance et l'Angleterre était alors terminée ; la Normandie appartenait définitivement à la France ; dès-lors l'importance de Cherbourg disparaît. Il n'en est plus fait men-

(*) Les Anglais quittèrent Cherbourg le vendredi 14 août 14o0. Ce fut à l'occasion de cette heureuse délivrance qu'un bourgeois de Cherbourg construisit le tableau mobile de l'Assomption, qui donna son nom. à la confrérie de Notre-Dame-Montée. Celte confrérie, fondée en 1466, existait encore au moment de la révolution de 1789.

6 NOTlCi; SUU VAUliAN

tion dans l'histoire, c'est un point oublie ; ii ne lesle plus qu'à le détruire.

Cherbourg reste près de deux siècles dans cet état d'oubli, et ses murs , ses remparts ébréchés tombaient chaque jour en ruine. Cependant on comprit un jour que la Normandie n'était, pour ainsi dire, que le prétexte des luttes de la France et de l'Angleterre , et qu'au-delà de la possession de cette province , il s'agissait entre les nations rivales de quelque chose de plus sérieux encore. C'était en 1680, Louis XIV et Vauban tourné* rent leurs regards vers Cherbourg.

Dans quel état se trouvait alors notre pauvre cité? Des pans de mur gisaient çà et là, le logement du gouverneur ne se soutenait plus qu'à force d'élançons , les cours et les fossés du château étaient obstrués de décombres, ufiepartie des casernes était détruite, l'autre était prèle à tomber en ruines, tout enfin annonçait une ville abandonnée depuis longtemps.

Cependant ces débris, ces ruines témoignaient encore de l'ancienne résistance dont ils étaient capables , et Louis XIV voulait les réparer. Vauban fit alors un projet avec un plan h l'appui. Le plan signé de la main de Vauban existe encore, il est déposé à la Mairie. Le mémoire original a disparu , il en existe de nombreuses copies plus ou moins fidèles; cependant on peut considérer celle qui est conservée dans les archives du génie militaire comme la plus authentique. Voici , d'après ce projet , l'idée que nous pouvons nous faire de l'ancien Cherbourg.

Le donjon avait quatre tours principales, reliées entre elles par autant de courtines environnées de murs revêtus à l'antique, de cinq à six pieds d'épaisseur et couronnés de créneaux et de mâchicoulis. Il était situé vers l'extrémité de la rue Notre- Dame et de la ru(î des Fossés.

Le château occupait l'espace compiis entre le quai du port,

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