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régner un désordre aussi déplorable, at-on pu se flatter qu'il ne gagnerait pas jusques dans les colonies, et surtout dans celle-ci, où la longue durée des guerres et la constitution des choses ont, non seulement fait parvenir le militaire au comble du despotisme, mais encore où le crédit de l’Intendant a été entièrement ruiné par les désagrémens dont il a été accablé publiquement dans ses derniers temps! Il y a sans doute, bien pénétré ce désordre, pour y produire ses plus fâcheux effets; de là se sont nécessairement ensuivies les dépenses énormes occasionnées, d'un côté, par la faculté qu'avaient les officiers détachés de faire, en paraissant remuer un peu de terre &e., des fortunes aussi considérables que rapides, et de l'autre par des fausses consommations de toute espèce, et particulièrement en vivres, auxquelles il n'a plus été permis à cet Intendant de tenter seulement de mettre un frein ; il a des preuves écrites des écarts que M. de Montealm a eu vis-à-vis de lui cette année ; ce général y oubliait et ce qu'il devait au service et ce qu’il devait à cet Intendant et ce qu'il se devait à lui-même ; et comme il n'était dans ces pièces question que de choses assez indifférentes et mêmes abjectes, elles peuvent servir à faire connaître toute l'étendue de l'injuste passion qui tourmentait M. de Montcalm.
Il serait superflu que je fisse ici de nouvelles réflexions sur ce qu'il devait résulter d’un gouvernement aussi convulsif ; j'ai tâché mulgré la précipitation avec laquelle j'ai été obligé de crayonner ce tableau, d'y mettre les choses dans un ordre assez clair pour qu'en les rapprochant de tout ce qui a été dit et écrit par le passé sur ces matières, les personnes à qui je prends la liberté de l’adresser fussent en état de porter leur jugement.
Lerrre de M. Bigot au Ministre. — Montréal, 25 Octobre, 1759.
MOoNSEIGNEUR, Vous aurez été informé, avant la réception de celle-ci de la
perte que nous avons faite de Québec, dans un tems où nous nous comptions en sureté, M" les Marquis de Vaudreuil et Montcalm
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avaient pris, dès le commencement de la campagne, toutes les mesures possibles pour faire échouer les projets des ennemis sur cette place, et ils devaient se flatter d'y réussir, notre armée étant plus forte que celle des Anglais. Nous avions 13,000 hommes et mille à 1,200 Sauvages, sans compter 2,000 hommes de garnison dans la ville ; d'ailleurs, notre armée était retranchée depuis l'entrée de la Rivière St. Charles jusqu’au Sault Montmorency. Vous recevrez sans doute, Monseigneur, le plan de nos campemens.
J'avais fait construire suivant la décision du conseil de guerre, avec une diligence extraordinaire 6 chaloupes, portant un canon de 24; 12 bâteaux plats ayant un canon de 8 et une batterie flottante de 12 pièces de 24, 12 ct 18 pour défendre la descente,
Les Anglais ayant descendu le 30 Juin, à la Pointe de Lévy établirent des batteries de mortiers et de canons de 32 vis-à-vis Québec, de l’autre côté de la rivière. Ces batteries jointes aux carcasses et pot-à-feux qu'ils ont jettés ont démoli et incendié les trois quarts des maisons de la ville.
Ils firent passer le 17 Juillet, huit vaisseaux pendant la nuit
audessus de Québec, avec 1,000 hommes de débarquement. Iis tentèrent de descendre à 8, 10 et 14 lieues audessus de cette ville, mais ils furent partout repoussés; M. de Bougainville avait été envoyé dans cette partie, avec un gros corps.
M, Wolle, qui avait descendu avec 3,000 hommes au commencement de Juillet de l’autre côté du Sault de Montmorency, attaqua le 31 du dit mois, avec le restant de son armée, les retranchements qui bordaient le Sault de notre côté et que M, le Che: de Levis commandait; les ennemis furent vivement repoussés ; le général anglais abandonna quelques jours après sa position au Sault qui avait fort incommodé pendant plus d'un mois le camp de M. le Cher: de Levis,
Au comaencement de Septembre, les ennemis firent passer encore audessus de Québec, 12 bâtimens pour se joindre à ceux ‘jai ÿ étaient déjà: ce qui en fesait 20, et ils firent défiler par la cote du Sud 3,000 hommes qui s’embarquèrent dessus. On renforça, pour lors, le corps de M, de Bougainville qui avait ordre de suivre les mouvemens de ces vaisseaux, Ils étaient ordinairement mouillés au Cap Rouge à 3 lieues audessus de Québec ; M, de
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Bougainville y était campé avec un fort détachement de son corps, Cet officier suivait les vaisseaux quand ils montaient ou descendaient.
Enfin la nuit du 12 au 13, les ennemis s'embarquèrent dans des berges qui étaient à bord de leurs vaisseaux, et passèrent devant les postes que nous avions depuis celuy de M. de Bougainville, à la ville; quatre différentes sentinelles se contentèrent de leur crier: ‘qui vive?” ils répondirent : ‘ France,” on les laissa passer sans reconnaître.
Les officiers qui commandaient ces postes le firent dans la persuation où ils étaient que c'étaient des batteaux plats chargés de noi vivres, que le commandant de la place avait ordonné le soir même de laisser passer et qui n'eurent pes lieu; ils devaient partir du Cap Rouge. Les anglais étant parvenus devant une côte estarpée, À trois quarts de lieue de la ville et qu'ils avaient sens doute reconnue pour n'être point gardée, y montèrent et firent attaquer par les derrières un de nos postes qui gardait une rampe qui conduisait jusques au bord de l'eau. L'officier de ce poste ( Vergor ) reçut plusieurs biessures, mais il fut fait prisonnier avec son détachement. Les ennemis pour lors, aplanirent la rampe ct firent descendre lu armée qui attendait dans des berges la réussite de leur avant garle. Les vaisseaux descendaient néanmoins pour venir soutenir leurs berges. M. de Bougainville ne les suivit pas, comptant qu'ils remonteraient à la marée comme ils fesaient ordinairement,
Nous fûmes instruits, au jour, au camp, que quelques uns de nos postes audessus de Québec, avaient été attaqués. M. le Marquis de Montcalm qui ne comptait pas la chose si sérieuse n'’envoya d'abord à leur secours que quelques piquets, en se fesant suivre par une grande partie de notre armée ; elle avait diminuée en bonté et en nombre par 3,000 hommes ou environ qui étaient aux ordres de M. de Bougainville ; ils étaient tous d'élite puisqu'ils étaient composés de grenadiers et de volontaires de l'armée, tant en troupes qu'en Canadiens. M. le Mis de Montcalm fut bien surpris, lorsqu'il fut monté sur la hauteur derrière la ville, de voir l'armée anglaise qui se formait dans la plaine. T1 donna ordre de hâter la marche des corps qui venaient le joindre, et à peine furent-ils arrivés, à lui, qu’il marche à l'ennemi et l'attaqua, Ces
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différens corps, dont les bataillons de la Sarre, Royal Roussillon, Languedoc, Guienne et Béarn étaient, ne formaient que 3,500 hommes ou environ. Il y en avaient qui venaient d’une lieue et demie, ils n'avaient pas eu le tems de prendre haleine, Citte petite armée fit deux décharges sur celle des Anglais, qui n'était pareillement que de 3 à 4 mille hommes, mais la nôtre prit malheureusement la fuite à la première décharge des ennemis, et elle aurait été entièrement détruite si 8 à 900 Canadiens ne se fussent jettés dans un petit bois qui est près de la Porte St. Jean, d'où ils firent un feu si nourri sur l'ennemi qu'il fut obligé de s'arrêter pour lui répondre. Cette fusillade dura une bonne demie heure, ce qui donna le tems aux troupes et aux Canadiens fuyards de regagner le pont que nous avions sur la Rivière St, Charles pour communiquer à notre camp.
C'est dans cette retraite, que M. de Montcalm reçut une balle dans les reins comme il était prêt d'entrer en ville par la Porte St. Louis. Je sçay toutes les particularités de cette descente par des officiers anglais de ma connaissance qui me l'ont fait dire, en ajoutant que M. Wolfe n'avait pas compté réussir; qu'il n'avait tenté que de descendre audessus de Québee, et qu'il ne devait sacrifier que san avant garde qui était de 200 hommes ; que si on eut tiré dessus, ils se rembarquaient tous ; que les gros canons et les mortiers vis-à-vis la ville avaient été rembarqués, et que les troupes devaient s’en retourner et partir le 20 Septembre,
Nous essuyâmes, dans la même matinée, deux malheurs auxquels nous ne nous serions jamais attendus ; 1° la surprise d’un de nos postes qui se croyait en sûroté, étant gardé par plusieurs qui étaient plus près de l'ennemi, 2° la perte d’un combat.
On prétend que si M. de Montcalm avait voulu attendre M, de Bougainville, ou renforcer son armée, soit de la ville ou du camp de Beauport, les Anglais étaient perdus, parcequ'il n'avaient pas de retraite; mais, son ardeur et d'autres raisons peut-être que nous ne sçavons pas, l'emportèrent et l'engagèrent à donner contre des troupes réglées, bien disciplinées et À nombre égal, Je suis pereuadé qu'il avait eu de bonnes raisons pour ne pas attendre plus longtemps.
M, le Marquis de Vaudreuil après cette bataille perdue, fit as sembler le Conseil de guerre pour voir quel parti il convenait de
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proadre. Il pensait qu’on pouvait rattaquer le lendemain à la pointe du jour, en rassemblant toutes nos forces, tant celles de M. de Bougainville, qui étaient les meilleures, et qui n'avaient point donné, qu’une partie de celles de la ville et celles de notre camp. J'étais aussi de cet avis, mais tous les officiers du Conseil insistèrent sur la retraite à faire à Jacques Cartier. M. le Mis de Vaudreuil voyant ces messieurs persister dans leurs sentimens, craignit de compromettre la Colonie et ordonna la retraite pour 10 heures du soir. Nous abandonnions cependant une grande partie des tentes et équipages de l’armée, et 10 jours de vivres que j'avais bien eu de la peine à faire venir en charettes, parcequ'ils ne pouvaient nous parvenir par eau qu'avec beaucoup de risques. Je ne pus faire passer à Québec de tous ces vivres qu’une cinquantaine de quarts de farine faute de voitures; et les vivres de cette ville qui étaient dans un faubourg à côté des fours, à cause des incendies, avaient été pillés le matin par les ennemis; d’ailleurs, l’armée allait dans un quartier où il y avait peu de maisons, et la saison commançant à avancer, elle s'exposait à souffrir beaucoup de froid et de misère ; je le représentai inutilement au Conseil.
Le lendemain de notre arrivée à Jacques Cartier, M. le Chev: de Levis y arriva, il blâma hautement notre retraite; il me demanda s’il y aurait moyen d’avoir des vivres pour Québec, je promis qu’il n’en manquerait pas, pourvu qu’on fournit les escortes nécessaires. Il convint dès le moment avec M. le Marquis de Vaudreuil de marcher au secours de cette ville et d’en informer M. de Ramezay, commandant de la place. En conséquence, M. de Vaudreuil lui envoya ordre de ne point se rendre; qu'il ne manquerait pas de vivres et que l’armée marchait à son secours. En effet, M. de La Roche Beaucourt introduisit dans la ville, dès le lendemain au soir, 120 quintaux de biscuit et annonça à M. de Ramezay pour la nuit suivante deux convoi, que j'avais ordonnés, dont un de 80 charettes chargées de farine et l’autre que j'avais risqué en batteaux par eau.
M. de Ramesay avait marqué à M. de Vaudreuil qu'il ne se rendrait pas; cependant, il capitula le lendemain de l'entrée du biscuit et le même soir les convois que M. La Roche Beaucourt avaient annoncés arrivèrent ; ils furent heureusement avertis comme ils étaient sur le point d'entrer en ville, et nous ne les perdîmes
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pas. M. La Roche Beaucourt a servi avec distinction pendant cette campagne, et c'est un des officiers qui ait rendu le plus de services au Roy. Il commandait les cavaliers, dont M. de Vaudreuil avait formé deux compagnies. Ils ont été très utiles, et ont vu souvent le feu.
L'armée était cependant partie de Jacques Carticr pour aller secourir Québec ; nous étions à St. Augustin, à 4 lieues de cette ville, lorsque nous apprîmes qu'elle s'était rendue. Nos généraux en furent d'autant plus touchés que cette place n’était pas investie, et qu'on entrait et sortait tout ce qu’on voulait, L'armée anglaise n'était pa: assez nombreuse pour s’y opposer, puisqu'elle ne consistait qu'en 6 ou 7 mille hommes. Je n'entre point, Monseigneur, dans les raisons de M. de Ramesay ; elles sont sans doutes fondées,
Après avoir reçu cette nouvelle, M. le Marquis de Vaudreuil ramena l’armée à Jacques Cartier où elle est encore, sous les ordres de M.le Chevalier de Levis jusqu’au premier Novembre, et on y bâtit un fort qui contiendra pendant l'hiver une garnison de mille hommes.
Ce n’a pas été, Monseigneur, sans des peines infinies que j'avais réussi à faire subsister notre armée de Québec, qui consommait chaque jour au moins 20 mille rations, y compris les familles ds Sauvages. Je fournissais, en outre, à 4 ou 5 mille femmes et enfans du peuple de la ville un quarteron de pain. J'avais d’ailleurs à faire vivre notre armée du Lac Champlain et et celle des rapides. Ces trois armées formaient plus de 30,000 bouches, et nous n'avions reçu de France que pour 20,000 rations par jour pendant trois mois, en la retranchant d'un quart, Je prévoyais que la Colonie serait épuisée à la fin de Juillet de toutes sortes de comestibles ct surtout de blé; il me vint en idée de faire ramasser tout l'or et l'argent monnoyé qui était dans le pays pour des lettres de change du Roy; on les refusa, mais on accepta les miennes et cela me réussit ; l’habitant avide des espèces monnoyées me vendit sa subsistance et ne vécut que d’herbage, pendant deux mois, jusqu'à la récolte. J’aï soutenu par ce moyen nos trois
armées et je ne sçai de quoi nous serions devenus si cela n’eut pas réussi.
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| Sans la surprise de nos postes audessus de Québec, cette ville | était sauvée, Le Roy aurait conservé le Canada pour ainsi dire 147 en entier. On avait dépeint son état trop misérable, on ne { connaissait pas sans doute parfaitement ses ressources, elles sont | maintenant bien épuisées, mais avre un peu de secours de Francc en f | vivres et en augmentations de bats'ilons on aurait sauvé Québec, Lt | et les forts du Lac Champlain ou Niagara, J'avais chargé M. HN Bernier, Commissaire des guerres, de l'hôpital de l’armée de Québec, tant pour les troupes que pour les Canadiens. Il a ll rempli au mieux ce détail pendant toute la campagne, et comme il s’est trouvé commissaire de cet hôpital à la reddition de la place, il a resté conformément au cartel, sans être prisonnier, Il y sert || | | encore très-utilement et à notre satisfaction, Nos généraux ainsi que moi s'adressent à lui pour tout ce dont nous avons besoin auprès du général anglais Ce Commissaire continue de veiller à la conservation et subsistance de nos blessés et malades à cet hôpital.
J'ai l'honneur d’être avec un profond respect, Monseigneur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
BIGOT, Je ne peux, Monseigneur, avoir l'honneur de vous marquer
nôtre situation, n’ayant point de chiffre ; vous le saurez par celle de M. le Chevalier de Levis,
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Fin de la première partie,
Mémorre du Si r de Ramezay, Chevalier de l’ordre Royal et Miutaire de St. Louis, cy-devant Lieutenant pour le Roy commandant à Québec, au
sujet de la Reddition de cette ville, qui a été sui-
vie de la Capitulation du 18 7bre 1759.
La plus légère apparence de mécontentement de la part du Prince ou des Ministres qui le représentent, allarme un sujet fidel. Son premier mouvement est un retour sur lui-même ; il jette un coup d'œil sur toute sa conduite passée ; il examine avec soin, si son zèle ne se serait pas démenti en quelque occasion ; et lorsqu'après une discution scrupuleuse de toutes ses démarches, il trouve qu’il n’a aucun reproche à se faire, il conclu avec raison qu'on l'a desservy. Mais, le public qui n’est point informé de la vérité, porte un jugement tout différent: A sos yeux pour l'ordinaire, une disgrâce suppose quelque juste sujet de mécontentement ; il p'en cherche point d’autres preuves, il se persuade, il décide que la personne sur qui elle tombe, n’a pas toujours suivy fidèlement les routes du devoir, Les plus modérés sont ceux qui veulent bien s’en tenir sur son compte à de simples soupçons.
Un homme né avec des sentiments, ne peut soutenir un instant l’idée d’une pareille tache à sa réputation. C’est peu pour luy de pouvoir se rendre justice à luy-même, Il se croit obligé à forcer q
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