Mémoire explicatif sur les chants de l'Eglise rétablis dans leur forme primitive
A toutes les époques de l’histoire du monde, on voit l’homme consacrer le plus beau des arts, la.musique, au culte divin. Je n’ai pas besoin de rappeler toutes les magnificences des solennités religieuses chez les Hébreux, et le rôle important qu’y remplissaient les chants et les instruments de musique Dès les premiers'^siècles de l’Église, les Chrétiens, dans leurs assemblées^ chantaient aussi les louanges de Dieu^ et l’on ne saurait douter qu’ils n’observassent alors les règles de l’art musical tel qu’il était pratiqué dans l'Orient, et surtout chez les Grecs. D’après la tradition, saint Grégoire le Grand a recueilli et mis en ordre ces chants de l’Église primitive ; et c’est de là que viennent les expressions de Chant yrégorien^ d'Antiphonaire de saint Grégoire, employées pour désigner l’ensemble des chants liturgiques de l’Église latine.
Les anciens ont été nos maîtres dans l’art de l’orateur, du poète, de l’historien ; l’architecture, la sculpture, la peinture ont été portées par eux à un degré de perfection que les modernes n’ont point surpassé. En un mot, tous les monuments qu’ils nous ont laissés
‘ Porro David, et universus Israël, ludebant coram Deo omni virtute ia canticis, et in citharis, et psalteriis, et tympanis, et cymbalis, et tubis. (I Paralip., cap. XIII, V. 8.)
Fuit numerus eorum cum tratribus suis, qui erudiebant canticum Domini, cuncti doctores, ducenti octoginta octo. (/&., cap. XXV, v. 7.)
et qui nous sont parvenus dans ces diverses branches de l’art, sont autant de témoignages de la pureté, de la délicatesse et de la sévérité de leur goût. Évidemment le premier des arts, celui qui, dans tous les teinps, a toujours été le plus populaire, celui qui s’empare de toutes les puissances de l’âme, qui la passionne, l’entraîne, la ravit ; cet art mystérieux, indéfinissable, qu’on n’a pas su mieux désigner que par un nom dérivé de celui des Muses ; la musique, enfin, a été en effet cultivée par les anciens d’une manière toute spéciale, et avec un goût, une perfection dont ils nous ont donné des preuves nombreuses et irrécusables sous bien d’autres rapports.
Le chant ecclésiastique est bien certainement dérivé de la musique des anciens ; mais dans l’état où nous le présentent les éditions modernes, il ne peut évidemment pas nous donner une idée de ce qu’était cette musique. Sans couleur, sans expression, dépourvu de toute espèce d'ornement, il est impuissant à reproduire les effets merveilleux attribués par les historiens à la musique des Grecs. Mais aussi ce chant n’est plus qu’un cadavre, un squelette informe,une ruine horriblement mutilée, parce que l’incurie, l’ignorance et le mauvais goût l’ont dépouillé successivement, dans le cours des siècles, de ce qui lui donnait autrefois du charme et de la vie. Qu’on lui rende sa forme première, et alors on pourra se convaincre que les éloges qu’on en a faits sont loin d’être exagérés, et qu’il était vraiment digne de sa sublime destination.
Depuis plusieurs années, on a beaucoup travaillé sur la grave et très importante question de la restauration du chant grégorien, mais on avait fini par regarder comme impossible une solution complète du problème, parce qu’on avait rencontré un obstacle que, après bien des efforts infructueux pour le vaincre, on s’était habitué à considérer comme insurmontable : je veux dire l’interprétation dés anciens signes de notation musicale ou des neumes. Aujourd’hui cet obstacle est enfin levé, car je suis parvenu à découvrir le sens de ces signes mystérieux, hiéroglyphiques, dont se sont servis les anciens pour représenter les diverses modifications de la voix dans les chants liturgiques.
J’ai exposé la théorie de la notation neumatique dans deux ouvrages ayant pour titre, l’un *• Explkation des neumes^ l’autre : ilfe-
SUR LES CHANTS DE l’ÉGLISE
moire sur la restauration du chant grégorien, L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a accordé la médaille d’or au premier de ces ouvrages dans le concours des antiquités nationales de 1860, et au second un rappel de médaille dans le concours de 1861.
J’ai pris pour point de départ le passage suivant du prologue de Gui d’Arezzo : « Quomodo autem liquescant voces, et an adherenter « vel discretè sonent,, quæve sint morosæ, et tremulæ et suhitaneæy « vel quomodo cantilena distinctionibus dividatur, et an vox ad « præcedentem gravior,, vel acuiiory vel æquisona sit^facili coloquio