TROISIÈME PARTIE XI. ÉMde hydrologl^Me e( Foaclaal«ua
L'examen, au point de vue hydrologique, des hypothèses d'identification des fleuves du Thibet avec ceux de l'Inde et de la Birmanie confirme les résultats de l'étude purement géographique.
Aucune étude géographique approfondie du Thibet oriental n'ayant été entreprise jusqu'à présent, on se croyait en droit de faire loiiles les hypothèses et de joindre sur la carte tel fleuve avec tel autre sans tenir compte de leur tracé en pays thibélain.
Pour nous le tracé des fleuves du Thibet est malhéiiiatiquement fixé jusqu'au 28° degré de latitude el, qui plus est, leur identification ne fait pas de doute. Ce n'est donc pas sans un certain étonnement que nous nous surprenons h aborder,nous aussi, la question de riiieoliCcalion des fleuves au point de vue de leurs débits, d'autant plus que les chiffres de ces débits sont discutables et que les surfaces des bassins de ces fleuves étant inconnues, on n'en peut déduire aucune donnée certaine sur leurs débits. Nous ne discuterons pas les chiffres des débits, car alors autant vaudrait résoudre une équation dont lous les termes seraient inconnus que de discuter la question hydrologique.
C'est un peu ce que M. Gordon a essayé de faire (Voir numéro de mai 1885 des Proceedings de ta Société de géographie de Londres) dans le but de démontrer que l'iraouady
était le cours inférieur duTsan po ou Yœrou dzang bo tcbou. Bien d'autres d'ailleurs, avant M. Gordon, avaient aussi établi ou défendu tel ou tel système d'identification sur des données aussi incertaines. Quelques-uns même n'allaient pas jusqu'à tenir compte des débits et se contentaient de comparer la largeur des cours d'eau en différents points pour les joindre sur la carte par une bonne ligne pleine. . . de fantaisie.
Bien que j'aie noté avec soin les indications de toute nature que je relevais dans les documents, on me permettra de ne pas discuter sérieusement sur des données par trop insuffisantes. La largeur des cours d'eau rentre dans cette catégorie quand elle n'est pas accompagnée d'autres indications. Je suis persuadé, par exemple, que la largeur du Ken pou et celle du Tchitom tcbou peuvent varier beaucoup d'une saison à l'autre, et que le voyageur qui traverserait ces cours d'eau dans la saison la plus favorable à la marche c'est-à-dire quand ces rivières sont à leur niveau le plus bas, se ferait une fausse idée de leur importance en l'appréciant d'après la largeur.
Je m'en rapporterai donc aux données plus complètes, c'est-à-dire aux débits que^e supposerai exactement calcutés. S'il en est ainsi, impossible de n'être pas immédiatement convaincu que l'Iraouady prend sa source au nord de l'Himalaya inférieur; mais, quelque cas que nous fassions des travaux hydrologiques de M. Gordon sur le bas Iraouady, c'est tout ce que nous pouvons admettre dans sa discussion sur l'identification des fleuves du Tbibet.
Gomme, d'autre part, l'hypothèse reproduite par M. le général Walker de la jonction du Tchitom tcbou et du Brahmapoutre contredirait l'opinion précédemment émise, il devenait nécessaire de prouver non seulement que l'étude des débits des fleuves ne conduit pas absolument aux résultats indiqués par leurs auteurs, mais encore qu'elle confirme ceux que nous avons trouvés dans la première partie de notre travail. Telle est la raison ou l'excuse que le géographe peut
donner en contrôlant une étude de géographie mathématique au moyen de données hydrologiques incertaines.
Ces données, nous les trouvons dans les ouvrages de : MM. le colonel Yule, Cunningham, Hannay, Sandeman, Gordon pour Tlraouady; de MM. le colonel Montgomery, et lieutenant Harman pour le Tsan po ; de MM. le lieutenant Barman, Walker et Gordon pour le Brahmapoutre et ses affluents.
Après avoir réduit les mesures anglaises en mesures françaises, nous reportons celles-ci sur notre feuille n** i sur laquelle nous avons tracé les principaux cours d'eau et les principales lignes de partage de leurs bassins. La ligne FA R B... représente la limite nord du soulèvement de THymalaya inférieur ; D S G. le prolongement à Test des Pat kai dans l'hypothèse de M. Walker; R S la limite orientale du bassin du Ken pou suivant une autre hypothèse; enfin les raccordements hydrographiques de MM. Walker et Gordon sont indiqués en pointillé.
Cette feuille 4 est un véritable tableau qui nous permet d'embrasser d'un coup d'œil toutes les données du problème ; et si j'avais eu l'idée de la dresser quand j'étudiai pour la première fois la question, je me serais évité bien des pages de calculs heureusement inutiles à faire maintenant.
J'avais en effet procédé en calculant, dans chaque hypothèse hydrographique, la quantité d'eau que les pluies et la fonte des neiges donnaient par degré carré suivant les régions; et examinant ensuite quelle hypothèse se rapprochait le plus des résultats de ces calculs, j'étais arrivé à établir que le Tchilom tchou devait dépendre de Tlraouady ; mais il y avait incertitude pour le Ken pou (Gak bo).
Reposant sur des calculs empiriques, puisque nous ne connaissons qu' approximativement les conditions du sol et du climat des diverses régions, ces résultats ne pouvaient nous satisfaire; mais ils nous donnèrent l'idée d'une représentation graphique qui devait conduire plus simplement et clairement au but.
. Je ne retiendrai des calculs dont j'ai parlé ci-dessus que l'un de ceux que je fis sur Tlraouady, parce qu'il montre bien que ce fleuve doit venir du Thibet et que son bassin ne peut être limité à la ligne DSC.
ABhamo, les débits mini mu m (février) et maximum (août) de riraouady sont de 1320 et 28315 mètres cubes pour un bassin hypothétique M N C D E d'environ 6 degrés carrés.
A la tête de son delta les débits minimum et maximum de riraouady sont de 2355 et 36 105 mètres cubes pour un bassin dont la surface est de 6 degrés plus 22 degrés carrés, soit 28 degrés carrés. Il en résulte que la région comprise entre Bhamo et la tête du délia, soit 22 degrés environ, doit fournir des volunies d'eau de 2355 — 1320 ou 1035 mètres cubes, et de 36 105 — 28305 ou 7800 mètres cubes; et si à 22 degrés carrés correspondent ces volumes, à 6 degrés carrés (surface M N D C E) devraient correspondre des volumes d'eau de 282 et 2127 mètres cubes au lieu des 1320 et 28 315 mètres cubes que l'on a observés à Bhamo. Les diff'érences de 1038 et 26188 mètres cubes ne peuvent donc s'expliquer qu'en admettant que le bassin supérieur de riraouady s'étend bien au delà de la ligne DSC.
Arrivons à notre nouvelle étude de la question.
Ce qui nous frappe le plus quand nous jetons un coup d'œil sur notre feuille ou tableau n° 4, c'est la grande différence enire les débits minima de l'hiver et les débits maxima de l'été, saison des plus 'grandes pluies et de la fonte des neiges. Quelques auteurs ont prétendu que « la fonte des neiges donnait peu d'eau aux rivières du Thibet parce que la liquéfaction se produisait peu à peu sur de vastes surfaces planes; et qu'ayant ainsi le temps de s'infiltrer en terre, l'eau ne descendait pas jusqu'aux torrents ou rivières )>. Ceci peut être exact pour les hauts plateaux de la Tartarie, d'une partie du Thibet septentrional ; mais ne saurait s'appliquer aux ter railns excessivement accidentés du Thibet oriental dont nous nous occupons; aussi nous ran-
^lÉHOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TllIBET ORIENTAL. 121
geons-nous entièrement du côté de ceux qui soutiennent, d'accord en cela avec la géographie chinoise, que la fonte des neiges gonfle au contraire énormément le Tsan po et ses alBuents ; et il ne paraîtra pas étonnant qu'il en soit ainsi pour les cours d'eau voisins: Ken pou, Tchitom tchou, Salouen, etc., compris entre les mêmes latitudes dans des régions reconnues comme très accidentées.
Il est un autre fait sur lequel on s*accorde heureusement : c'est que la plus forte quantité de pluie tombe précisément sur les régions hymalayennes sur lesquelles vont se résoudre en pluies les nuages poussés par les moussons ou les vents qui, de la mer, remontent les bassins des fleuves.
Ceci posé, nous allons examiner successivement, au point de vue hydrologique, les diverses hypothèses d'identification des fleuves du Thibet avec ceux de l'Inde et de la Birmanie. Ces hypothèses sont au nombre de quatre:
1* Les rivières du Dzayul, Tchitom tchou et Ken pou (Gak bo) dépendent du bassin du Brakmapoutre (hypothèse Wilcox reproduite par M. Walker) et, dans ce cas, les monts Patkaï se continueraient suivant DSG.
2<» Le Ken pou (Gak bo) dépend seul du bassin du Brahmapoutre, et le Tchitom tchou dépend du bassin de l'Iraouady. Dans ce casla chaîne des Palkaï se continuerait suivantDSR. 3o Le Tchitom tchou et le Ken pou (Gak bo) dépendent du bassin de Tlraouady. Dans ce cas les monts Palkaï se relient aux monts Sémaloung la, à travers le soulèvement de l'Himalaya inférieur (c'est l'hypothèse conforme au résultat de notre étude géographique).
4« Le Tsan po dépend du bassin de l'Iraouady (hypothèse d'Anvilleel Klaprolh reproduite par M. Gordon) ».
Première hypothèse. — Dans celte hypothèse la chaîne des Patkaï se continuant suivant la ligne DS G, le Ken pou (Gak bo) et le Tchitom tchou se reliant à la rivière du Brahmakund, le bassin de cet affluent du Brahmapoutre est représenté sur la carte par la surface FAOBGDE d'environ
9 degrés carrés ; et le bassin de l'Iraouady en amont de Bhamo est représenté par la surface M N C D E d'environ 6 degrés carrés.
Or, les débits minimum et maximum des cours d'eau qui arrosent la première région (9 degrés carrés) sont égaux à ceux du Dibong et du Brahmakund réunis au point P, soit 1727 et 13308 mètres cubes.
D'autre part, les débits minimum et maximum des cours d'eau qui arrosent la partieMNGDE(6degrés carrés)dubassin de Tlraouady sont 1320 et 28315 mètres cubes.
Par suite, un degré carré dans la première région donnerait 192 et 1478 mètres cubes et dans la seconde 147 et 3146 mètres cubes. A la rigueur on peut admettre le rapport des débits minima ; mais le rapport des débits maxima est inexplicable, puisqu'il tombe beaucoup plus d'eau dans la première région que dans la seconde.
Deuxième hypothèse. — L'hypothèse reproduite par M. Walker étant inadmissible, nous supposerons que, seul, le Ken pou (Gak bo) dépende du bassin du Brahmapoutre, tandis que le Tchitom tchou dépendrait du bassin de riraouady.
Dans cette hypothèse les bassins du Brahmapoutre et de riraouady sont représentés sur la carte par les surfaces FAOBRSDEetMNBRSD E.
Les débits minimum et maximum des cours d'eau qui arrosent la première région (d'environ 8 degrés carrés) sont encore de 1727 et 13308 mètres cubes.
Ceux de la deuxième région (d'environ 7 degrés carrés) sont de 1320 et 28 315 mètres cubes.
Et nous voyons, comme dans l'hypothèse n"* 1, que si Ton peut admettre le rapport des débits minima, il est absolument impossible d'admettre celui des débits maxima, puisque pour deux surfaces presque égales, le débit maximum de celle qui reçoit la plus grande quantité de pluie serait plus de deux fois plus petit que le débit maximum de l'autre.
Troisième hypothèse. — La seconde hypothèse éf.ant aussi fausse que la première, nous envisagerons celle qui se présente naturellement ensuite à notre examen : le Tchitom tchou et le Ken pou dépendant de Tlraouady. Dans cette hypothèse les bassins du Brahmapoutre et de Tlraouady sont respectivement représentés par les surfaces : FAD E et MNBOADE.
Pour la première région (d'environ 2 degrés et demi carrés) les débits minimum et maximum sont 1727 et 13308 mètres cubes. Pour la seconde région (d'environ 12 degrés carrés) les débits minimum et maximum sont 1320 et 28 315 mètres cubes.
Iciy au moins, nous trouvons qu'à la plus grande surface correspond le plus grand débit maximum'; et il est facile de comprendre qu'à la plus petite surface peut correspondre un débit minimum plus grand que celui de la surface la plus étendue.
En effet, dans cette hypothèse, la haute chaîne qui borde à l'ouest le Ken pou (Gak bo) se continue en AD à travers le soulèvement de l'Himalaya dont la direction est F A R B. La région des pluies excessives n'est donc plus F A B G D E, mais FADE; car c'est sur la première chaîne A D E (jonction du Sémaloung la et des Patkaï) que vient se condenser en pluie la plus grande masse des nuages qui remontent la vallée du Brahmapoutre. Les torrents de la région FADE doivent donc être, à surface égale de bassin^ considérablement plus grossis par les pluies que ceux de la région A B G D.
Or, en hiver, alors qu'il pleut encore eh F A D E, il pleut à peine ou beaucoup moins en A B G D, et , comme les neiges n'alimentent pas les cours d!eau en cette saison, on voit que le débit minimum de la petite région FADE peut être supérieur au débit minimum de la grande région M N B OADE.
En été, au contraire^la fonte des neiges sur cette dernière
région et les plaies qui tombent en A B G D fournissent au Ken pou (Gak bo) Ténorme débit de 28315 mètres cubes qu'on relève à Bhamo, tandis que Textrème abondance des pluies dans la petite région F A D E y élève le débit maxi* mum à 13308 mètres cubes.
L'hypotbèse de la jonction du Tcbitom tcbou et du Ken pou (Gak bo) à l'Iraouady satisfait donc aux conditions by^ drologiquesy même en supposant le bassin du Ken pou (Gak bo) limité en 0, ce qui est encore hypothétique, ainsi que nous l'avons dit dans la première partie de notre étude.
Quatrième hypothèse. — A quoi bon dès lors examiner la quatrième hypothèse de la jonction du Yœrou dzang bo ou Tsan po et de Tlraouady ? Sans doute cette jonction ne serait pas inadmissible au point de vuehydro^ogique, vu le rapport des débits de l'Iraouady à bhamo et du Tsan po à Ghétang. Mais si l'on suppose un instant qu'il en soit ainsi, il faut se demander quel serait le coursd'eau qui fournirait au Dihong ses débits minimum, moyen et maximum de 1569, 10264 et 12 742 mètres cubes, à son confluent avec le Brahmapoutre.
Entre le Ken pou (Gak bo) et le Soubansiri, il n'existe qu'un coursd'eau capable de fournir de pareils débits : c'est le Yœrou dzang bo tchou ou Tsan po.
De sorte que si l'on suppose quele Tsan po soit l'Iraouady, on résout le problème hydrologique à Test, mais on en pose un d'insoluble à l'ouest avec le Dihong.
Que faut-il donc conclure de cet examen ? Qu'une seule hypothèse satisfait à toutes les conditions des problèmes multiples de raccordement des fleuves thibétains au point de vue hydrologique, et que cette hypothèse : Videntité du Ken pou {Gak bo) et deïlraouady confirme précisément les résultats de noire élude purement géographique.
En publiant aujourd'hui une carte du Thibet oriental dont toutes les parties ont été mathématiquement déduites de tous les documents et contrôlées par une étude hydro-
logique, dous pouvons dire que, dans les limites ainsi déterminéesy il ne reste plus aucun grand problème géographique à résoudre. Tout est maintenant œuvre de détails et de rectifications de détails, c'est-à-dire œuvre de topographe et de géodésien.
Telle qu'elle ressort de notre reconstitution, la carte du Thibel oriental inspirera peut-être quelques réflexions utiles à ceux qui s'intéressent aux questions économiques et politiques de l'extrême Orient.
Lors des voyages de MM. Golquhoun et G. Bock, j'avais signalé inutilement les dangers que notre indifférence pour les affaires de Siam et de Birmanie faisait courir à Tlndo- Chine française. En insistant, aujourd'hui, sur les dangers que notre ignorance et notre indifférence au sujet duThibet oriental font courir à la Chine et à l'Indo-Ghine française, aurais-je plus de succès?
boURLOTON. — Imprimeries rdunies, B, ruo Mignon, 2.
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2? TvimestiH; 1887
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2nViraeslpe 1887.
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