‹ Mémoire hydrographique sur les bouches du Danube, tr. de l'italienChapitre 2 sur 15 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Un (les problèmes les plus compliqués et les plus difficiles de l'hydraulique pratique, c'est de se proposer de régulariser l'embouchure d'un grand fleuve, quand ce fleuve roule à toute époque de l'année des eaux limoneuses, et entraîne dans son cours des matières plus ou moins pesantes, que, dans les grandes crues surtout, il charrie en énormes quantités. La difficulté du problème s'accroît encore •quand il faut faire un choix entre les divers èm-

t &IËM01RE HYDROGRAPHIQUE

branchements par lesquels ce fleuve se jette dans la mer, et quand de ce choix dépendent le succès et la durée des travaux à entreprendre pour le but qu'on veut atteindre.

Afin de bien résoudre ce problème , il est nécessaire avant tout d'avoir égard à trois conditions principales auxquelles la solution doit satisfaire. Ces trois conditions sont les suivantes :

l' Le passage à travers les bancs de sable qui se forment toujours à l'embouchure d'un fleuve ;

^ La navigation sur les bras du fleuve, dans lesquels on entre une fois qu'on a franchi son embouchure;

3*^ Le point de la côte où le bras du fleuve auquel on aura donné la préférence se jette dans la mer, eu égard à la route parcourue par les bâtimehts qui descendent ou qui montent le fleuve, quittant ou gagnant les ports et les baies de la mer dans lesquels la navigation et le commerce ont le plus d'importance.

Il est même une quatrième condition à laquelle on doit s'efforcer de satisfaire : celle des travaux plus ou moins considérables, et par conséquent plus ou moins longs et plus ou moins onéreux, auxquels peuvent conduire la régularisation d'un de ces divers

embranchements préféré à tout autre, et la régularisation de Tembouchure qui y répond. Il est évident que cette dernière condition doit être subordonnée à la réalisation des trois premières. Mais il faut aussi que les dépenses n'excèdent pas une certaine limite, et qu'on puisse les regarder comme largement compensées, soit par Futilité qui en résultera pour la navigation*, soit par les péages dont elle pourra être grevée, tout en gagnant un avantage réel en comparaison des charges auxquelles elle était assujettie antérieurement. Il faut encore que le temps employé pour Texécution des travaux ne se prolonge pas à ce point de faire perdre à celui qui les entreprend Tespoir de jouir un jour de leurs effets permanents; et il doit, en attendant, pouvoir se ménager la navigation, même pénible, que permettent les embranchements et l'embouchure du fleuve dans le mauvais état où elles sont. Des trois conditions qui viennent d'être indiquées, il est indubitable que la première est la plus essentielle. Pour le prouver, il n'e§t pas besoin d'une longue discussion. Il sul]fit de considérer que , toute sûre et facile que puisse être la navigation du bras du fleuve I sr le banc de sable qui en obstrue l'embouchure était impraticable , le premier avantage

k MÉMOIRE UYDROGRAPUIQCE

serait tout à fait illusoire pour la navigation maritime , aussi bien que le choix du point de la côte ou débouche le bras du fleuve, puisque les bâtiments arrivés à ce point n'y trouveraient ni entrée ni sortie assurées.

Le but auquel on doit viser exigeant que Tobstacle opposé par les barres à la libre navigation soit écarté d'une manière stable et permanente, je ne crois pas inopportun d'exposer ici quelques considérations sur la formation et la mutabilité de ces barres, et du passage que le courant du fleuve s'ouvre toujours à travers ces barres à une profon- . deur plus ou moins grande.

On peut attribuer la formation des bancs de sable dans la mer à deux causes. Les matières que les fleuves charrient continuellement dans la mer sont la première; la seconde provient des sables qui, soulevés par les lames du fond, sous l'impulsion des tempêtes, sont jetés contre le rivage et contribuent au prolongement de ces bancs dans la mer, efiet qui se produit même dans beaucoup d'endroits où n'existent pas d'embouchures de fleuve.

A ces deux causes générales, vient s'en joindre une troisième dans lès mers et le long des eûtes sur

lesquelles se manifeste Taction perpétuelle des courants maritimes dans une direction déterminée^ Ces courants peuvent toutefois être atténués, et même prendre une direction dififéren te à la surface ou à peu de profondeur, sous Taction des vents contraires et persistants. Mais, à l'inverse, ils peuvent,

par l'action simultanée d'autres vents, être notablement augmentés, sans cesser jamais d'agir à une

petite profondeur sous le niveau de la mer ' .

\ ! Des trois causes signalées, la troisième, c'est-à-dire celle du courant maritime le long des côtes , a été reconnue pour la première fois par les Vénitiens au quinzième siècle, et réduite en théorie régulière au dix-septième siècle. Mais les deux autres étaient déjà bien connues par les plus anciens géographes et historiens. Il suffit ici de citer Polybe, dont les observations écrites depuis vingt siècles se rapportent précisément à la mer Noire et aux grands fleuves qui ont leur enibouchure dans cette mer. Voici ce qu'il dit de l'état dans lequel se trouvaient déjà à son époque le Pont et le Palus Méotide :

. ,« Le Pont se remplit continuellement du sable que les fleuves y ,» apportent à chaque instant, et un jour viendra où son lit sera » au niveau de la terre. Nous en pouvçns dire autant du PaTus Méo- » tide , .tant qu'existera la disposition actuelle des lieux et que les )> sables continueront à y être amenés. Les bassins dont nous par< » Ions étant formés par des limites naturelles , il est clair que les n matières qui y sont continuellement apportées, même en petite u quantité , finiraient un jour par les combler complètement. Mais ;) comme les matières qui s'y accumulent sont en quantité consi- » dérable, il est certain que ce que nous signalons comme devant » amener l'entier comblement de ces bassins, est déjà en partie

€ lIÉyOlRE UTDROGRâPHIQUE

Des trois causes citées, on ne peut révoquer en doute que la première ne soit la plus efficace.

n est vrai que quelques ingénieurs et hydro* graphes ont, au contraire, attribué principalement et presque exclusivement la formation des bancs de

» réalisé... L'obf^natioD altenlive de ce qui vient d'être signalé en » fera connaître toute la vérité. Le Danube, qui parcourt une grande n partie de TEurope, se jette dans le Pont par plusieors^nboucbures; » les matières qu'il charrie forment des monticules, que les marins B nomment SUihé (dos, poitrails). Jusqu^à la distance d'une journée » du rivage, les marins vont souvent se heurter de nuit contre ces » (tetacles, et ils courent de grands dangers. Ces monticules nd se B forment pas le long du rivage ; ils se forment plus avant dans la » mer, parce que le fleuve traîne les sables et les autres matières » qu'il transporte jusqu'au point où cesse d'agir la force du courant n contre-balancée par la résistance des ondes. C'est sur le p(Mnt ou » les eaux du fleuve se confondent avec l'eau salée que, par une loi n naturelle , h matière descend au fond , d'où elle n'est soulevée » que dans les tempêtes. Il résulte de là que les bancs de sable B des fleuves les plus grands et les plus impétueux se forment plus » avant dans la mer. Il y a plus de profondeur près de terre « » tandis que les bancs qui se forment à l'embouchure des fleuves » plus petits et d'un cours moins impétueux, se trouvent mobis j) éloignés de leur embouchure. Logiquement, ce résultat n'est pas » seulement vraisemblable ; il est même nécessaire. Autant^ en effet; » l'eau des Palus Méotides est plus douce que celle du Pont, au- » tant celle-ci Fest plus que celle de notre mer. 11 est clair que » lorsque le temps employé à l'ensablement des Palus Méotides se B sera écoulé pour le Pont dans une proportion égale à l'étendue » des deux lits, le Pont deviendra un lac fangeux et plein d'eau » douce coomie les Palus, n (Polybe, Histoire générale, livre IV« chap. XL, XLi et xtii;)

sable qui barrent les embouchures, à l'action des la-> mes du fond de la mer. Us établissaient leur opinion sur deux arguments. Le premier, c'est la tendance de l'action des ondes maritimes à pousser les sables contre la côte, et à former ainsi des bancs de sable et des dunes, là même où n'existe pas d'embouchure de fleuve aux eaux bourbeuses. Le second argument, c'est la quantité prodigieuse de dépouilles de certains crustacés qui se trouvent mêlés aux sables des bancs. Ces sables sont plus pesants que les matières que le fleuve tient en suspension au point où il se jette dans la mer, et qu'il emporte lentement au large. Ces matières sont, en outre, en si grande quantité, qu'on ne croit pas qu'elles puissent provenir seulement des eaux troubles du fleuve; car il ne contient qu'assez peu de matières, dont la majeure partie est toujours transportée au large, jusqu'aux plus grandes profondeurs de la mer où elles finissent par se déposer.

Les ingénieurs qui ont émis cette opinion n'ont pas considéré que les matières que charrie un fleuve, et qui aboutissent à la mer par son embouchure, ne sont pas limitées à celles que le fleuve tient en suspension dans ses eaux pendant les crues. Ces matières en suspension, quoique abondantes, n'en

« MÉyOlRE HVDaOGRAPeïOUE

form^rut qu'une partie, et elles se trouvent en quantil*^ ruoiudre qu*on ne le croit vul(;airement. Les obsenations que j'ai faites sur le Pô, pendant les {[randes crues, réduisent la quantité de matières que ce fleuve, pourtant tres-trouble, y tient en SîLSpension, à -^ ou -^ du volume de Teaa, à une distance de plu^ieurs milles de son embouchure. Ijes oW^nations faites sur le Danube par l'in{;énieur Hartley, et qui sont consignées dans son beau mémoire, réduisent à -^ les matières étrangères à Teau pendant les crues ordinaires, et à T~— seulement celles que le fleuve tient en- sus-, pension pendant les plus basses eaux.

Ce qui produit les plus grandes allavions aux en> bouchures des fleuves, et ce qui fait le plus avancer, les côtes, ce ne sont pas les sables que les eaux contiennent en suspension, ce sont les matières entraînées sur le fond même du lit. Celles-ci sont nonseulement les plus abondantes, mais encore les plus pesantes. A peine sorties du lit du fleuve, elles s'arrêtent au fond, et forment sous le niveau de Teau dc*s bancs qui s'élèvent insensiblement, et où tiennent s'entasser les matières fangeuses, qui allongentainsi le canal de l'embouchure, et agrandissent de plus en plus le cône ou delta d'alluvion. '

. Voici une preuve frappante que les alluvions se forment par les matières que le fleuve apporte à là mer. En puisant de l'eau d'un fleuve dans ses derniers embranchements et à la plus grande profondeur de son cours, on n'en recueille jamais. qua du limon en petite quantité, mêlé à très-peu de sable fin , et bien différent de celui qui est entraîné en grande quantité sur le fond du lit. C'est ce qui résulte d'une foule d'expériences qu'il serait facile de vérifier.

Il est cependant certain que la deuxième des causes mentionnées est assez puissante pour pro-, duire des bancs de sable: nous voulons dire, l'ac-, tion des ondes de la mer ou des lames de fond. Mais cette cause est secondaire, et n'est qu'une conséquence de la première. En effet , les matières sou-, levées par la mer et jetées contre la côte, où , aidées par les vents , elles forment en beaucoup d'endroits, des lignes de dunes et des bancs de sable plus ou moins étendus et plus ou moins élevés, ne sont autre chose que les matières mêmes que les fleuves déversent dans la mer. C'est ce que démontrent des observations attentives. En examinant les plages, on les trouve formées de limon et de sable de la nature même de ceux des fleuves qui débouchent dans.

la mer. Ces sables à la côte ne sont modifiés que par Faction chimique qu'exercent sur eux les eaux salées dans lesquelles ils ont longtemps séjourné, mé-* lés aux dépouilles brisées et en partie pulvérisées des crustacés marins.

Les fleuves, en déchargeant leurs sables en mer , forment sur la plage un plan légèrement incliné et de peu de profondeur jusqu'à une grande distance de la terre. C'est sur ce plan seulement que le mouvement des ondes peut avoir une forte action pour remuer les matières dont est formée la plage même du fond de l'eau, et pour les jeter contre les rives; car il est bien reconnu que, quelque violentes que puissent être les tempêtes, l'eau de la mer se maintient parfaitement tranquille à une profondeur qui ne peut guère être plus grande que la hauteur du sommet de l'onde, relativement à la partie concave de l'onde même.

L'action dont nous venons de parler, c'est-à-dire celle de la mer sur le fond, contribuerait à approfondir le rivage et à en rendre la pente plus rapide. Mais les alluvions incessantes des fleuves, aidées par le ressac, le rétablissent dans sa faible inclinaison primitive; et c'est ainsi que se renouvelle alternativement l'action efficace des lames du fond. Nous en

aurons une preuve en observant que, même aux em* boucbures des fleuves les plus grands, et dont les eaux contiennent le plus de matières, il arrive trèssouvent qu'il y a non pas une ligne unique de dunes et de bancs de sable, mais qu'il en existe plusieurs Tune devant Tautre. C'est qu'après qu'une de ces lignes s'est formée, et que les fleuves ont avancé l'alluvion et rétabli la pente douce du fond de l'eau , la mer à son tour soulève les sables et les rejette sur la nouvelle alluvion, en créant une nouvelle ligne.

Quant à la troisième cause de la formation et de l'extension progressive des bancs de sable, c'est-àdire l'action des courants maritimes, j'ai observé qu'elle n'est pas générale, bien qu'elle soit très-efficace là où ces courants ont une direction convenable. La côte septentrionale et occidentale de la mer Noire se trouve précisément dans ce cas; et c'est là, comme on sait, que se développe la base du delta engendré par le Danube.

Dans le Portulan de la mer Noire , publiée par le chevalier Taitbout de Marigny, se trouvent décrits avec beaucoup de soin ces courants de la mer Noire. En nous limitant à ce qui peut se rapporter au sujet que nous traitons ici , nous observe-

fOfiS q-jf- les conranu qui dr^jucbent da drtruît de K^rch -v^nt trvs-forLs, et qu'ils s-jnt pr«>Jail5 par les eaux da Don et de divers autres fleuves qui ont leur ern^juchure daris la mer d'Az*>f. Ces courants prennent leur prjnci[^ mouvement littoral autour des coUrs d^ Crinif^. Au d^Ia du cap de E>kiforas, ils y^ renforcent, en s*unis^ant à ceux qui pronennent ih-^ d»:lyjuchrs d'autres (jramls fleuves, comme le Dniep^rr, le Bug et le Dniester. Ils sont alors entraînés vers Touest, où, réunis, ils se heurtent dans les eaux du Danul^e, déjà lancées au large; et tous, en masise, rasant toujours la côte, ils vont se précipiter vers le détroit de Constantinople.

3Iaintenant il ne me parait pas qu'on puisse révo* quer en doute que Faction de ces courants n'exerce une notable influence sur la formation des bancs de i^ble. Leurs mouvements incessants transportent certainement une quantité de sable qui se joint à celui des fleuves, et ils font précipiter ces sables d'autant plus promptement aux débouchés des fleuves et de leurs embranchements, que les deux courants 8e contrarient réciproquement, ralentis^ i$ent la vélocité des eaux, et par suite accélèrent la précipitation de la matière sur le fond.

Ici il convient de remarquer que les lames du fond.

SUR LES BOUCHES DU DANUBE la

en coopérant directement à l'extension et à l'exhanssement des bancs de sable, de la manière qui vient d'être indiquée, tendent également à accroître les effets du mouvement rasant, en soulevant les matières des plages basses pour les jeter vers la rive. Les lames de fond sont cause que ces matières, restant en suspension dans Teau, obéissent plus facilement au courant littoral. Dans son mouvement continuel, troublé, mais non interrompu par les lames, le couvrant littoral entraîne avec lui çà et là les matières soulevées, et surtout les matières terreuses, qui sont les plus légères et les moins faciles à déposer. Cette action simultanée des courants maritimes et des lames du fond se manifeste devant la plage danubienne par un autre phénomène qu'a observé M. Nobiling : c'est la déclivité de la plage maritime , qui devient plus rapide du nord au sud, c'est-à-dire à mesure que le courant littoral , après avoir coopéré à la formation des bancs de sable, depuis l'embouchure du Kilia en bas, se rapproche du Bosphore par où il a son issue..

5 Voici une autre preuve évidente que, pour les mers qui se trouvent dans les conditions du littoral occi-» dental de la mer Noire, l'avancement des côtes et la formation des bancs de sable sont les consé-

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quences des alluvionà des fleuves déposées immédiatement devant leur embouchure ou transportées suivant la direction du courant littoral, tandis que les lames de fond, quoique contribuant puissamment à produire cet avancement, ne sont qu'une cause secondaire et une conséquence de la première. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer la formation différente des embouchures des fleuves aux eaux bourbeuses, à celle des canaux de marée qui sortent des lagunes sujettes à un notable flux et reflux, et à celle des fleuves qui roulent à la mer des eaux limpides. Les fleuves qui roulent des eaux troubles, et qui charrient une quantité de matières sur le fond de leur lit, dirigent presque toujours leur embouchure dans une direction contraire à celle du courant littoral. Dans le cas que nous examinons, c'est à gauche que l'embouchure se dirige, formant des bancs de ^ble plus étendus et plus élevés à droite. La raison en est que la partie sous-courante manque le mouvement littoral de la mer, qui, coupé et interrompu par le cours du fleuve, se ralentit et prend le large. Ainsi le mouvement littoral poussait en avant à droite une partie des sables apportés immédiatement par le fleuve, aussi bien que les sables qui étaient jetés par ce même fleuve sur les basses plages.

et qui étaient ensuite soulevés de nouveau par les ondes. Mais ce mouvement venant à manquer, il arrive que les sables se déposent immédiatement du même côté droit et réussissent à former ces mêmes bancs de sable qui, par leur résistance, font prendre au fleuve une marche opposée à celle du courant littoral, n est vrai qu'il se forme d'autres bancs de sable à gauche; mais ils sont moins étendus et moins élevés, parce que le courant maritime, en s'unissant et en agissant avec celui du fleuve, tend à rejeter plus au large en mer les matières que le fleuve apporte. Il arrivé cependant que le fleuve tourné à gauche, après avoir outre -passé les bancs de sable qui l'ont contraint à prendre cette direction , cesse de la suivre pour courir à droite. C'est ce qui a lieu principalement quand, par la proximité d'autres fleuves qui débouchent sur la gauche, des bancs de sable viennent à se former de ce côté, aussi élevés et même plus élevés que ceux qui se trouvent à la droite du fleuve.

Mais si nous revenons sur la cause que nous croyons être la plus immédiate et la plus active dans la formation des bancs de sable à l'embouchure des fleuves, nous observerons que la quantité des matières entraînées et portées au large est proportion*

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née à la niasse liquide que le fleuve fournil pendant les différents états de ses eaux.

Il suit de là que, si à première Tue, il semble qu'entre les divers embranchements qui divisent un grand fleuve avant qu'il ne délx>uehe dans la mer, le bras le plus considérable, c'est-à-dire celui qui roule la plus grande masse d'eau et qui a le plus de vitesse, doive être celui qui déblaye le plus facilement son embouchure, c'est au contraire ce bras qui est le plus obstrué par les bancs de sable les plus élevés et les plus étendus. C'est que précisément la masse des matières déposée à son embouchure croit en proportion de sa plus grande masse d'ean et de sa plus grande vitesse, soit que ces matières pro* viennent du limon dissous dans Teau ou bien des sables charriés sur le fond du lit. Toutefois, ce phénomène ne se vérifie que dans certaines limites; car il est évident que, si la masse des eaux d'un des embranchements est très-petite, elle manque trop tôt de force. Alors les eaux qui se jettent dans la mer ne pouvant pousser an large la yase qu'elles charrient, cette vase tombe immédiatement au fond et barre l'embranchement à son débouché dans la mer. D en résulte que , quand un petit fleuve ou un petit embranchement de grand fleuve aux eaux bour-

beuses n'a qu'une faible masse, on ne peut espérer le voir se frayer une voie à une grande profondeur. L'encombrement est encore plus prompt lorsque l'action des ondes se combine avec celle d'un courant littoral qui traîne des matières le long de la côte , et qui ne peut être efficacement vaincu par un courant du fleuve toujours trop faible, dans les différents états de ses eaux.

Mais ces phénomènes qu'on observe dans les divers régimes des fleuves qui débouchent librement et d'une manière désordonnée dans la mer, changent radicalement, quand le cours de ces fleuves est assujetti à un régime sur et stable par des digues prolongées dans la mer au delà des barres. Alors l'action des eaux étant contenue dans une section plus limitée, conserve la vitesse primitive, et contrit bue, à l'époque des grandes crues, à détruire la barre et à maintenir le passage profond. Plus cette barre créée par le fleuve dans sa course désordonnée se trouvera en avant, plus sera grande la déclivité du fond de la mer qui se trouve devant elle; et ainsi cette barre se rapprochera des plus grandes profondeurs de la mer elle-même. C'est pourquoi, quand on aura prolongé ces digues jusqu'au point où cette profondeur est notablement plus grande que celle

qu'exige une bonne navigation , on aura obtenu un effet bien plus durable que celui qu'on aurait atteint en réglant le débouché d'un canal d'une portée moindre, et qui aurait par conséquent sili barre moins élevée et plus près de la plage.

Il faut ajouter qu'avec l'endiguement du fleuve de préférence, on peut se ménager un grand avantage .' c'est que quand, par la suite des temps, le renouvellement inévitable des dépôts se sera effectué devant l'embouchure jadis régularisée, on se débarrassera de ces dépôts par un prolongement de digues moindre que si de prime-abord elles avaient été déjà poussées jusqu'à un point où la déclivité du fond de la mer est plus rapide.

Cet avantage est manifeste dans un travail d'une aussi grande importance, pour le commerce de l'Europe entière, que'celui de la régularisation des bouches du Danube ; et il paraît tout à fait hors de douté que pour atteindre le but, il ne faut pas songer seulement à obtenir des effets passagers, mais qu'il faut au contraire constituer un système durable, pour lequel on ne doit pas hésiter à préférer le bras du Danube qui se prêtera le mieux à ce grand résultat, quoiqu'il exige des dépenses plus considérables^

De ce principe, découle cette conséquence que,

quand il s'agît de choisir entre les divers embran^ chements par lesquels un fleuve se jette dans la mer, le bras le plus convenable pour être assujetti à une régularisation et à un régime stables, ce ne sera peutêtre pas celui qui contient la plus grande quantité d'eau ni celui qui en contient la plus petite; ce sera Tembranchement qui aura une portée suffisante pour maintenir le canal régularisé à l'embouchure, et qui en même temps offrira sur tout son cours une profondeur et une largeur qui rendent la navigation permanente et sûre.

Passons à une autre considération.

Quand un grand fleuve se subdivise en plusieurs embranchements avant de se jeter à la mer, les deux bras extrêmes , c'est-à-dire ceux entre lesquels est compris tout le delta que le fleuve s'est formé par ses alluvions, sont les seuls bras qui aient un caractère de. permanence et de stabilité, tant pour la direction du courant que pour la masse des eaux. Ce phénomène a lieu principalement, s'il arrive que ces deux embranchements extrêmes soient contenus du côté du territoire contigu par des bords élevés et consistants. Au contraire, les bras intermédiaires, c'est-à-dire ceux qui traversent le milieu du delta , sont incertains et variables, tant dans leur direction que dçns

leur largeur et leur profondeur. Us sont sujets à des déviations et à des changements d'autant plus grands, que le terrain d'alluvion dans lequel ils s'étaient ou* vert leur lit primitif se trouve de chaque côté plus déprimé et moins consistant.

Ce phénomène, qui se vérifie à l'embouchure des grands fleuves, se renouvelle continuellement du grand au petit dans les torrents qui, sortant des vallées, débouchent dans le cours d'eau qui descend de la vallée principale. Ces torrents, à leur sortie des vallées- étroites, produisent ce qu*on appelle le cône de déjection ; et après l'avoir formé avec les matières transportées de plus haut, ils le sillonnent, à l'époque des crues, par plusieurs caiiaiix dans diverses direc-tionSi Mais quand les embranchements latéraux qui embrassent tout le cône de déjection sont arrivés à toucher des bords solides ou rocheux, on peut être certain que le cours ordinaire du torrent se divise entre eux deux, et qu'il s'y maintient en permanence, dans quelque état que se trouvent ses eaux , tandis que les petits bras intermédiaires, changeant à chaque crue, cessent et se reproduisent en diverses directions.

En nous fondant sur ces faits, nous pouvons donc établir en thè^ générale ^ et comme un principe iri-

dubitable, que, quand on se décide à construire des ouvrages dispendieux pour régler le débouché d'un grand fleuve, il faut toujours préférer l'un ou l'autre des deux embranchements extrêmes, et ne jamais prendre un des bras intermédiaires, à cours incertain, qu'il se sera ouverts à travers le milieu du delta.

Ces prémisses que je viens d'exposer me paraissent pouvoir aplanir la voie qui conduit à la solution du problème proposé, c'est-à-dire le choix du bras du Danube par lequel on peut espérer de procurer à la navigation une route plus facile et plus sûre.

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