‹ Memoire pour les ouvriers typographesChapitre 19 sur 25 · AUDIENCE DU VENDREDI 26 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU VENDREDI 26 SEPTEMBRE

n^quiflitoire.

A la suite de démarches faites, notamment par l'inculpé Gauthier, au nom des compositeurs typographes de Paris, afin d'obtenir l'augmentation des salaires fixés par le tarif de 1830, une Commission mixte, composée de patrons et d'ouvriers^ s'est réunie, au commencement de 1862, pour examiner ces réclamations et procéder, s'il y avait lieu, à la révision du Tarif. Ses travaux n'ont pu aboutir, et les conférences étaient rompues depuis le mois d'avril, lorsque, le 26 juin, ceux des membres de la Commission qui représentaient la section ouvrière répandirent parmi les typographes une circulaire dont le but manifeste était d'obtenir par la force ce qu'ils n'avaient pu obtenir par les voies amiables.

Tandis que, en altérant plus ou moins la vérité, cette circulaire rejetait sur la section des patrons tous les torts de la rupture, elle vantait l'esprit de conciliation de la section des ouvriers et les efforts vainement faits par celle-ci pour renouer les relations en abaissant les premières propositions ; les modifications réclamées, devant avoir coursa partir du 14 juillet 1862, avaient, y disait-on, obtenu l'approbation verbale de la plupart des membres de la Conférence; néanmoins, une assemblée peu nombreuse des chefs imprimeurs, votant sur ces propositions, avait passé à l'ordre du jour; mais, ajoutait la circulaire :

« Malgré cette décision, nous avens lieu d'espérer qu'une augmentation si modérée sera acceptée par tons les maîtres imprimeurs de Paris, du moment que chacun des ouvriers travaillant chez eux leur aura manifesté qu'il y adhère,

■ Convaincus d'avoir épuisé tous les moyens de conciliation, il ne nous est, plus possible de poursuivre le but pour lequel nous avons été élus, et nous croyons devoir résigner notre mandat* »

Suivaient les signatures des inculpés : Alfonsi^ Baraguet^ Coutant| Gauthier^ Huet, Moulinet, Parmentier^ Parrot^ Viguier.

Le mot d'ordre ainsi donné aux ouvriers typographes était trop apparent pour que personne pût s'y méprendre. Tout aussitôt, en effets de la plupart des ateliers partent, à Tadresse des chefs imprimeurs, des réclamations collectives par lesquelles la plus grande partie des compositeurs qu'ils employaient les mettaient en demeure d*adhérer purement et simplement^ dans un délai qui ne devait pas dépasser le 14 juillet, aux propositions énoncées dans la circulaire; et là où des refus se produisirent on vit le travail cesser brusquement et les ateliers frappés d'interdit, de telle sorte que, pour éviter des pertes trop considérables, plusieurs patrons furent^ tout en protestant^ obligés de subir les conditions qui leur étaient faites.

Parmi les ateliers où se sont produits les effets de la coalition^ la procédure signale notamment ceux des sieurs Appert, Chaix, Delalain, Divry, Donnaud, Laine, Martinet, Migne,Mourgues,Noblet, Vallée et Wittersheim; et parmi les ouvriers qui se sont plus spécialement fait remarquer au nombre des plus ardents, elle désigne les inculpés :

Annoy, appartenant aux ateliers du sieur Appert,

Gapart et Harpin, —

Donnaud,

Coendoz, —

Noblet,

Grauwet, —

Migne,

Gaudineau, Isambert, Parmentier,

Wittersheim

Guionie et Henri, —

Vallée,

Javeller, —

Martinet,

Musset, —

Mourgues,

Wiart, —

Ghaix,

auxquels il faut joindre le nommé Gauthier. Le sieur Dubuisson déclare, en effet, que ses compositeurs, après lui avoir demandé par lettre son adhésion à la circulaire, lui ont envoyé, le i 2 juillet, sept ou huit délégués, parmi lesquels 11 désigne le nommé Gauthier, chargés d'obtenir sa réponse, et que, s'ils ont consenti à lui accorder un délai après lequel il s'est décidé à souscrire à leur demande, ils ne lui ont pas laissé ignorer que, s'il n'y souscrivait pRs avant le 1*' août^ ils se verraient obligés d'exiger l'exécution de leur tarif.

En dehors du nommé Gauthier, plusieurs des susnommés, en avouant leur culpabilité, ont déclaré qu'ils n'avaient fait que céder à la provocation contenue dans la circulaire du 26 juin, faisant ainsi remonter à ses signataires la responsabilité de la grève gêné-

raie à laquelle ils se sont associés. Tel est, en effet, le rôle qu'il convient d'assigner aux nommés Âlfonsî, Baraguet, Goûtant, Gauthier, Huet, Moulinet, Parmentier, Parrot et Yiguier. Vainement ils prétendent que les ouvriers compositeurs se sont mépris sur leurs intentions et qu'ils n'ont eu d'autre tort que de leur faire connaître l'impossibilité où ils étaient de remplir le mandat qui leur avait été confié ; vainement ils ont eu la précaution de se couvrir en prévenant la cessation du travail dans les ateliers auxquels ils sont attachés; trop de faits les trahissent pour qu'il soit possible de prendre au sérieux leur système de défense. Tous les 'éléments de la procédure, en effet, démontrent que la coalition n'a été, de la part des auteurs de ce délits qu'un acte d'obéissance à une inspiration étrangère.

On a signalé, par exemple, la reproduction, dans l'indication des délais accordés par les ouvriers aux patrons, pour faire droit à leurs exigences, de la date du 14 juillet fixée, dans la circulaire, pour l'augmentation du tarif auquel elle fait allusion. L'information constate, d'ailleurs, que les réclamations qui ont précédé la cessation du travail ont été faites le plus souvent par des ouvriers désintéressés dans la question, dont qoeiques-uns même devaient perdre à Ta cceptation par les patrons du tarif proposé par la circulaire. — D'un autre côté, dans plus d'un atelier, on a vu le chômage succéder subitement à la déclaration d'abord faite par les ouvriers qu'ils se contentaient des concessions promises par les patrons.

On entend, d'ailleurs, devant M. le commissaire de police, les sieurs Pousse et Rensoy laisser échapper l'aveu qu'ils se sont conformés à une décision du comité central^ et leur embarras pour expliquer cette parole ne fait que lui prêter encore plus d'importance. L'inculpé Annoy n'a pas été moins explicite lorsqu'il a dit à son patron, le sieur Appert, qu'il ne pouvait reprendre son travail avant d'avoir consulté le comité, et on devine l'influence de celuici lorsqu'au retour de la course faite par le nommé Annoy pour prendre son avis, on le voit, avec trois de ses camarades, quitter définitivement l'atelier.

Mais des faits plus précis révèlent même encore l'existence d'une direction supérieure, agissant sur les ouvriers, ainsi que le lieu d'où elle partait. La lettre adressée par ses compositeurs au sieur Donnaud, pour lui exposerleur demande, porte en effet ces mots : « Réponse à M. Gapart, au siège social typographique, rue de Savoie, 45,» et c'est là le siège de la Société typographique parisienne, dont le comité administratif a pour président le nommé Gauthier, et pour vice-présideiit le nommé Baraguet.

On sait déjà, au reste, la part prise par le nommé Gauthier aux faits qui constituent le délit de coalition, et quant au nommé Bara-

guet, rinformation le surprend au milieu d'actes flagrants d'excitation à la coalition. Son co-inculpé Capart déclare, en effet, qu'il est venu le trouver une fois à la porte des ateliers du sieur Donnaud, qu'il Ta pressé de faire signer par ses compagnons de travail une réclamation collective^ et qu'il est revenu le trouver une seconde fois pour savoir ce qui se passait, en l'invitant à renouveler ta réclamation le 14 juillet, et à se mettre aussitôt en grève si son patron refusait son adhésion pure et simple au tarif de la circulaire.

Il importe d'ajouter que des confidences recueillies par divers patrons, des propositions de secours faites à la femme Balitout, dont le mari avait d'abord été compromis, par une personne qu'elle n'a pu ou voulu nommer, ne permettent pas de douter que les ouvriers en chômage volontaire ont touché l'indemnité dite mise-bas, et la procédure en fournit la preuve incontestable dans une lettre saisie sur l'inculpé Coendoz, dans laquelle on lit : « Dans ce moment les compositeurs en mise-bas sont à la charge de la Société. »

Non-seulement, donc, la circulaire du 26 juin a été, dans l'intention des signataires, ce qu'elle est réellement : un moyen de faire appel à la coalition ; mais ses auteurs se sont encore associés dans les termes ordinaires de la complicité à la coalition qu'ils avaient organisée.

Les allures du nommé Debock l'ont fait soupçonner de leur prêter son concours; des démarches des plus suspectes ont, en effet, signalé sa conduite dans les jours qui ont été marqués par l'agitation des ateliers d'imprimerie. Les charges, néanmoins, ne paraissent pas suffisantes pour maintenir à son égard l'inculpation.

En conséquence de ces faits, attendu que l'inculpation ne paraît pas suffisamment établie à l'égard du nommé Debock;

Vu, en ce qui le concerne, l'art. i28 G.lnst. cr.;

Mais attendu qu'il existe charges suffisantes contre les nommés Ânnoy,' Capart, Coendoz, Gaudineau, Gauthier, Grau wet, Guionie, Harpin, Henri, Isambert, Javelier, Musset, Parmenticr^ Wiart,

D'avoir, en 1862, à Paris, étant ouvriers des sieurs Appert, Donnaud, Noblet, Wittersheim, Dubuisson, Migne, Vallée, Martinet, Meyraeis, Chaix, imprimeurs, formé une coalition pour faire cesser en même temps le travail et enchérir les travaux dans les ateliers desdits imprimeurs, ladite coalition manifestée par deux tentatives ou des commencements d'exécution, avec cette circonstance, en ce qui concerne le nommé Gauthier, qu'il en a été un des chefs;

Contre les sieurs Âlfonsi, Baraguet, Goûtant, Gauthier, Huet, Moulinet, Parmentier (Louis), Parrot et Viguier ,

D'avoir, en 1862, à Paris, par une circulaire distribuée, provoqué

les nommés Annoy, Capart, Coendoz, Gaudineau, Grauwet, Guionie, Harpin, Henri, Isambert, Javelier, Musset^ Parmentier (Adolphe) et "Wlart, à commettre le délit de coalition ci-dessus spécifié, ledit délit s'en étant suivi;

De s'être, à la même époque et au même lieu, rendus complices du délit de coalition ci-dessus spécifié, imputé aux susnommés, en les provoquant à cette action par des promesses, menaces^ abus d'autorité ou de pouvoir, en leur donnant des instructions pour la commettre et en les aidant et assistant avec connaissance dans les faits qui l'ont préparée, facilitée et commencée ;

Délits prévus par les art.4i4, 59, 60 du Code pénal, et («' de la loi du 47 mai 1819.

Interroi;aloire de« W^réwennm.

François Annoy (!*' prévenu), ouvrier typographe, 45 ans.

M. le Président — Annoy, vous travailliez chez M. Appert; vous avez été arrêté à l'occasion des désordres qui se sont produits chez M. Dupont; vous avez été relâché six jours après; vous vous êtes signalé comme ayant pris part au concert, formé dans les ateliers de M. Appert, pour faire accepter aux patrons les termes de la circulaire du 26 juin; reconnaissez-vous avoir pris part à la coalition?

Annoy. — Il n'y a pas eu de coalition, et je ne sais pourquoi d'autres n'ont pas travaillé.

D. N'avez-vous pas reçu , le 26 juin, une lettre circulaire signée Alfonsi et autres qui a déterminé votre demande?

R. Elle m*a été remise par le patron, ou plutôt par le prote.

D. Et à la suite, le 14 juillet, n*avez-vous pas refusé de travailler, parce que le comité ne le voulait pas ?

R. J'ai malheureusement prononcé le mot comité ; mais j'entendais seulement dire par là que je voulais consulter quelques camarades.

D. Mais les mots ont leur signification propre. Vous n'avez pas dit : «Je veux consulter mes camarades, i> mais bien le comité?

R. Cela est vrai, monsieur le Président, mais j'affirme n'avoir|pas eu besoin de consulter le comité.

Le premier témoin est entendu.

Appert (François-Achille), imprimeur, passage du Caire, n^ 56, témoin cité à la requête du ministère public. — Le 14 juillet, je fus averti que mes ouvriers allaient me demander une augmentation de cinq centimes sur les heures de correction; quatre ou-

Triers se sont présentés: Annoy, Grosjean et deux antres. Je leur ai demandé si ce n'était pas un détour pour arriver à augmenter l'heure de la journée; ils m*ont très-franchement répondu : Ouil Et comme je leur ai refusé, leur demandant s'ils continueraient de trayailler, ils m'ont répondu qu'ils ne le pouvaient sans consulter le comité. Â neuf heures, ils sont venus retirer leurs livrets.

D. Est-ce vous qui leur avez remis cette circulaire?

Le témoin. — Tout passe par ma boutique ; mais je ne savais pas ce qu'elle contenait; j'ai su depuis qu'elle demandait une augmentation à partir du 14 juillet.

Annoy. — Voulez-vous demander à M. Appert si je ne suis pas parti parce que j'étais malade?

Appert, -~ En effet, il a fait une absence de quelques jours pour maladie.

Annoy. — Ce n'est pas moi qui ai pris la parole, c'est Grosjean.

Jlf. le Président. — Mais c'est vous qui avez parlé du comité.

M^Rousselle, — Je voudrais savoir du témoin, lorsque le 45, les ouvriers lui ont dit .'«Quarante-cinq maisons ont accordé l'augmentation,» s'il n'a pas répondu :aNon, il n'y en a que quarante-deux; je le sais, parce que nous nous sommes réunis hier soir. »

Le témoin. — Non, monsieur.

Covtànt. — Je désirerais, monsieur le Président, faire une observation à l'égard de ce qui vient d'être dit.

Jf. le Président. — Vous ne devez pas parler.

Gro^ean^ ouvrier typographe, cité à la requête d'Annoy :

Quand je me suis présenté à lui, M. Appert a demandé une heure de réflexion. Alors je suis couru chez M. Poitevin, qui nous a embauchés ; certains d'avoir de l'ouvrage, nous sommes allés faire signer nos livrets.

D. Est-ce que la circulaire du 26 juin n'était pas la base de vos réclamations?

R. Nous en avions eu connaissance, mais chacun pour son compte en a pris ce qu'il voulait.

D. Mais vous reconnaissez que vous avez fait cette démarche en commun; avez-vous entendu Annoy prononcer le motcomiïé, il en convient?

R. Je ne l'ai pas entendu.

If* BousstUe. — Qu'ont fait Annoy et les autres quand M. Appert a refusé l'augmentation ?

R. Je suis allé aussitôt chez M. Poitevin, avec mes trois camarades, et nous avons été embauchés pour le lendemain ; M. Poitevin avait accordé l'augmentation le jeudi ou le vendredi d'avant.

Jean Astruc^ typographe, cité à la requête du prévenu. — Le 14 juillet, je venais travailler, et comme c'était mon intention de

— lame faire 'augmenter, j'en ai fait la demande à M. Appert. Nous nous trouTions là trois; Annoy me demanda pourquoi je ne tra- Taillais pas, je le lui dis.

D. (Comment, après avoir accepté l'augmentation affichée le 20 juin, vous en demandiez une autre en juillet? Est-ce que vous n'aviez pas été décidé par la lecture de la circulaire, précisément exécutoire ce jour-là 7

R. Cette augmentation regardait les hommes aux pièces; comme j'étais en consciencOi c'était mon intérêt et mon idée à moi de me faire augmenter.

D.Mais quand M. Appert vous a accordé un délai, est-ce qu'Annoy n'a pas dit qu'il voulait consulter le comité?

R. Il a prononcé le mot — comité — mais il l'a retiré aussitôt.

JU' Bousselle, — Le témoin pourrait-il rappeler au Trihunal le propos tenu par M. Appert sur le nombre des adhérents Maîtres imprimeurs 7

Astruc. — Lorsque nous avons été vers M. Appert, il nous a dit : a Ce ne sont pas quarante-cinq maisons qui ont aècordé l'augmentation, mais quarante-deux, et encore... Je le sais, puisque nous avons eu réunion hier soir. »

M. le Président j rappelant le témoin Appert. — Vous venez d'entendre la déposition du sieur Astruc, qu'avez-vous à répondre?

Appert, — Je ne me rappelle pas du tout ce propos; je crois qu'ils m'avaient cité, comme ayant adhéré^ M. Chaix, ce qui n'était pas vrai.

M'Berryer, — N'y a-t-il pas eu, à la date du 16, une convocation de tous les imprimeurs par M. Chaix?

Appert. — Oui, le 15 au soir.

Vemetj ouvrier chez M. Appert.»On a causé, dans les ateliers, de l'augmentation faite par plusieurs maîtres imprimeurs, et on devait en parler à M. Appert, sans dessein arrêté de se retirer en cas de refus; chacun individuellement avait pris la résolution de s'en aller ou de rester, selon sa position.

M* RousseUe.^Le témoin pourrait-il nous dire quelle était l'attitude d' Annoy dans cette affaire ?

R. Annoy n'a pas fait plus que les autres ouvriers. S'il a parlé du comité, il s'est trompé; il a voulu dire: Un de mes camarades, membre du comité.

If. le Président, —Ah! vous expliquez sa pensée?

R. J'explique ce qui est naturel, il n'y avait pas besoin de comité pour cette question. ••

M. le Président»^ Allez vous asseoir.

f\trmtn-JosepA Capart (2* prévenu), ouvrier typographe chez M. Donnaud.

D. Vous ôtes UD de ceux qui ont signé la lettre adressée à Donnaud; quelle résolution aviez-vous pour dans le cas où le patron refuserait Taugmentation?

R. Aucune.

D. Dans Tinstruction, vous avez déclaré que le projet était arrêté de quitter tous le travail dans ce cas?

R. Je n*ai pas dit cela devant le commissaire de police .

D. Mais dans l'instruction ? Vous avez même dit plus, vous avez dit que le mot d'ordre vous était donné par un membre de la section ouvrière de la commission mixte?

M. le substitfU Benoist lit la déclaration du sieur Capart, signée par lui, devant M. le juge d'instruction.

M. le Président, — Vous entendez; vous déclarez môme que s'il ne vous a pas été accordé une indemnité de mise-baSy c'était parce que vous n'aviez pas mis assez d'ardeur dans la grève ?

R. Je ne reconnais pas avoir dit tout cela.

D. Mais vous avez signé votre interrogatoire; vous êtes un homme assez intelligent pour comprendre ce que vous signez 7

R. J'ai dit : Je suis incapable de savoir si un de mes camarades a reçu une indemnité de mise-bas^ comme vous le demandez.

Eugène Harpin (3" prévenu), typographe,

D. Pourquoi avez- vous quitté l'atelier de M.Donnaud?

R.Parca que j'avais de l'ouvrage ailleurs. J'avais déjà cherché à

quitter M. Donnaud la semaine d'avant; ainsi je n'ai pas obéi au

mot d'ordre.

Donnaady trente-deux ans, imprimeur, rue Cassette, 9, témoin cité par le ministère public. — Je connais Capart et Harpin, employés dans ma maisoB. J'ai reçu le 9 ou 10 juillet une lettre qui finissait ainsi : n Réponse à M. Capart. »

D. Que vous demandait-on 7

R. L'augmentation indiquée dans la circulaire du 26 juîn^ qui circulait dans l'imprimerie.

M. le Président. — Précisez les faits.

R. Le 14 juillet, deux compositeurs sont venus me demander si j'avais réfléchi sur leur demande; je leur ai répondu que je ne pouvais pas répondre sans consulter mes clients. En effet, mes clients, forts de leurs marchés, m'avaient répondu qu'ils ne pouvaient subir une augmentation.

D. Comment se fixe le prix entre vous et vos clients?

R. Les libraires, les éditeurs connaissent nos tarifs, et nous prenonSy nous, 50 p. 100 d'étoffés; à ce taux, nous n'ayons pas plus de 40 p. 400 de bénéfices.

D. Quelle a éîé, dans cette affaire, la part deCapart et d'Harpinî

R. Ils n'étaient ni l'un ni l'autre parmi ceux qui sont venus le 14.

D. Harpin n'a-t-il pas adressé des menaces à Bousquet et à Cournot?

R.Oui, cela s'est passé quinze jours après, à la banque (la paye).

D. Étiez-vous présent à la menace d'Harpin?

R. Non; mais cela m'a été rapporté.

Harpin. — Je n'ai fait aucune menace, et j'ai quitté M. Donnaud parce qu'il voulait faire intervenir la préfecture de police; ce procédé ne m'a pas convenu.

Donnatcd. — Je suis convaincu que mes ouvriers seraient restés tranquilles, si le comité de la Société typographique n'avait pas pesé sur eux.

Bousquety quarante- trois ans, compositeur, témoin cité par le ministère public.

Le 14 juillet, M. Harpin, quand il est venu toucher sa paye, m'a insulté; je ne lui ai pas répondu. Il m'a dit que je ne faisais pas bien de rester à l'atelier, et qu'il m'en ferait bien sortir. Je ne lui ai pas répondu, parce qu'il m'a semblé un peu pris de vin.

Harpin. — C'est faux!

Capart, — Monsieur le Président, je ne suis pas venu le lundi 44, mais le mercredi 16 pour travailler, et M. Donnaud n'a pas voulu me reprendre.

Dormaudy rappelé, confirme le fait.

Courmty ouvrier typographe, qui est un des onze restés dans l'atelier, rend compte de la scène d'injures imputée à Harpin. «Il m'a traité, dit le témoin, de cochon et de mouchard; » j'ai compris qu'il pouvait croire que moi, allié de M. Donnaud, j'exerçais une surveillance dans l'atelier; il était pris de vin.

Jean-David Coendoi (4« prévenu), ouvrier typographe.

D. Vous avez été employé dans l'imprimerie de M. Noblet; vous avez quitté votre travail le 14; pourquoi'?

R. Je cherchais de l'ouvrage depuis deux mois dans une autre maison.

D. N'avez-vous pas plutôt été décidé parla circulaire du 26 juin ?

R. Cette circulaire nous y engageait moins, selon moi, que celle des patrons, portée à notre connaissance dès le 48, circulaire écrite dans un esprit qui nous y autorisait.

if. le Président. — Que parlez-vous de circulaire des patrons? nous ne la connaissons pas.

jf* Berryer. — C'est le point de départ de l'affaire.

D. Raison de pins pour qu'on nous la fasse connaître.

Coendoz. — Elle a été à la connaissance de nous tous ; elle se terminait par un vœu pour l'augmentation des salaires.

D. On a saisi sur vous une lettre d'un nommé Daix à son père, à qui il vous adressait, et dans laquelle on lit cette phrase : « Gomme en ce moment les compositeurs en mise-bas sont à la charge de la Société, etc.»

Daix déclare que c^est vous qui lui avez donné ce renseignement?

R. C'est faux; il y a quinze jours qu'il m'a déclaré l'avoir dit pour se décharger d'une menace d'un mois de Mazas, et qu'il le regrettait sincèrement.

Nobletf quarante-cinq ans, imprimeur, rue Soufflet, i8, témoin cité à la requête du ministère public. — Goendoz travaillait chez moi en dernier lieu.

D. Vous savez qu'il a quitté vos ateliers; pourquoi 7 R. Parce que j'ai refusé d'adhérer à l'augmentation... Us m'ont déclaré qu'ils partiraient tous, j'ai dû porter plainte...

Faul'Fhrmtin Daix^ vingt et un ans, ouvrier typographe, témoin à décharge.

D. Expliquez-nous la phrase de votre lettre : « Les compositeurs en rme-bas sont à la charge de la Société, etc. ?... »

R. Goendoz est venu me trouver ; je l'ai embauché pour mon père, et j'ai mis dans la lettre ce que j'avais compris de ses paroles ; par moi-même, je ne sais rien.

If. fAvoeai impérial. — Le témoin, devant M. le juge d'instruction, a déclaré positivement qu'il avait reproduit fidèlement sa pensée dans la lettre de son père.

Le témoin, — J'ai déclaré ce que j'ai cru avoir compris des paroles de Goendoz.

Félix-Victor Gaudineau (5* prévenu), ouvrier typographe.

D. Vous étiez employé chez Wittersheim; vous avez présenté une demande d'augmenfation de salaire, d'accord avec vos camarades, et, sur le refus de votre patron, vous vous êtes retirés simultanément?

R. Nullement. Cest un cas tout particulier; M. Wittersheim nous avait promis une réponse le soir ; il m'a demandé à moi personnellement ce que je comptais faire en cas de refus, je lui ai répondu que je m'entrais. 11 a fait la même question, mais toujours Individuellement, à plusieurs autres, car il nous avait fait venir dans son cabinet ; ayant reçu de tous la môme réponse, il fit signe

à un monsieur qui était là et qae nous ne connaissions pas: c'était un commissaire de police; ce monsieur tira aussitôt ses insignes de son chapeau, en nous disant qu'il était là pour nous éclairer sur nos intérêts, que nous avions le droit de nous en aller l'un après l'autre, mais que, si nous partions tous ensemble, il nous ferait arrêter.

D. Mais pouvez-vous expliquer, sans qu'il y ait concert, cette circonstance étrange que les ouvriers quittent tous les ateliers le même jour?

R. Le même jour! c'est une erreur; moi, je ne suis parti que le 26 juillet.

Alfred Isambert (6« prévenu), ouvrier typographe. M. le Président. — Vous avez fait une demande d'augmentation à M. Wittersheim 7

il. Oui, monsieur.

D. Vous êtes convenu, ce qui est constaté par l'instruction, que dans cette démarche vous subissiez une pression du dehors?

R. On s'est mépris ; j'ai dit que nous devions faire cette demande pour rentrer dans la bonne grâce de tous nos confrères.

D. Vos confrères s'occupent donc de vos salaires ?

R. Nous n'étions pas au prix, et quand, rencontrant un camarade, nous lui tendions la main, il détournait la tête et ne nous répondait pas. Nous avons supplié poliment M. Wittersheim de faire cesser la situation de sa maison, qui était considérée par toute la typographie comme travaillant à bas prix. Notre patron ne nous a pas répondu, il nous a même menacés du commissaire de police; nous avons été tous indignés de cette façon de répondre à une demande aussi pacifique, et sur cette menace, j'ai quitté à six heures. Le lendemain, je n'ai ni vu ni engagé personne à ne pas travailler, mais je ne suis pas revenu. Je fus ensuite arrêté, et détenu préventivement à Mazas, pendant trente-trois jours. Gr&ce à notre élargissement provisoire, je suis allé chez M. Wittersheim faire signer mon livret, et il m'a dit : « pauvre victime, je suis bien fftché que ce soit tombé sur vous ! J'espère que vous reprendrez votre place. »— Il a même ajouté cette phrase : « Le jour de votre affaire,

j'ai été abandonné par mes confrères. Ce sont tous des gens f.

M. de Mourgues m'avait juré qu'il ne reprendrait pas ses ouvriers : une heure après, il courait après eux. »

Adolphe-Victor Parmeniier (?• prévenu), ouvrier typographe. D. Vous travailliez à Rouen et vous êtes venu à Paris. On vous a

proposé d'abord d'entrer chez M. Dupont, et vous avez refusé parce qu'il avait admis des femmes dans ses ateliers?

R. Oui, monsieur.

D, Pourquoi avez-vous quitté M. Wittersheim 7

R. Parce que je trouvais de l'ouvrage mieux rétribué à côtél

WUtersheim, trente-sept ans, imprimeur, rue Montmorency, 8; témoin à la requête du ministère public. — Dans le courant de juillet, mes ouvriers étaient assez tranquilles, quand, vers le 14 ou le i5, j'ai reçu une lettre écrite en commun dans laquelle on me demandait d'adhérer aux propositions de la circulaire du 26 juin. J'avais fait partie de la Commission mixte du Tarif. J'ai déclaré que je n'accepterais pas cette augmentation; alors les ouvriers m'ont dit: « Que voulez-vous? nos camarades du dehors nous forcent à agir, ce n'est pas notre faute 1 La démarche est faite, nous nous attendions à votre refus; c'est affaire finie I • Une huitaine de jours après, tous les signataires, dont Godineau, Isambert et Parmentior, m'ont demandé l'exécution de la circulaire; cependant ces trois-là étaient les plus modérés ; je suis sûr qu'ils ne l'auraient pas fait sans les excitations du dehors.

M. le Président. — Quand Isambert est revenu chercher son livret quel langage lui avez-vous tenu ?

R. Je lui ai dit que je l'embaucherais de nouveau sans hésitation, et que je ne lui en voulais pas I

M* Berryer, — Le témoin, dans l'instruction, a dit que c'était le i7 que ses ouvriers s'étaient présentés?

R. Ce doit être exact. Mes souvenirs étaient plus présents alors.

M* Berryer, — M. Wittersheim a déclaré que neuf ouvriers lui avaient demandé un entretien et qu'il n'avait voulu en entendre qu'un seul.

R. Je voulais les entendre tous, maïs les uns après les autres.

il* Berryer, — Et quand la proposition lui a été faite, le témoin n'a-t-il pas demandé quelque temps pour réfléchir?

R. Je n'ai pas parlé de cela.

M* Berryer. — C'est écrit dans l'instruction.

R. Ce sont les ouvriers qui m'ont donné jusqu'au soir pour répondre oui ou non.

if* Berryer, — Eh bien I au moment où vous deviez donner votre réponse^ n'avez-vous pas fait entrer secrètement un commissaire de police chez vous ?

R. Secrètement!... Mais non, il est entré... il est entré par la porte I (Aires.)

Sf> Berryer. — Il est entré comme un étranger, en cachant ses insignes. Et puis, quand vous parliez à vos ouvriers, il s'est trouvé

là 7 Et n*e8t-ce pas le lendemain seulement que les ouvriers ont cessé de travailler chez vous ?

R. Dame I oui, le lendemain ils ne sont pas revenus travailler.

M* Berryer. — C'est ce que je voulais préciser. Maintenant, le témoin se souvient-il de conférences qu'il aurait eues avec Bl. de Hourgues, et ne s*e8t-il pas plaint que celui-ci avait manqué de parole?

Wittersheimf avec embarras. — J'ai eu beaucoup de conférences avec M. de Mourgues.

Jtf* Berryer. — N'est-ce pas d'accord avec tous les maîtres imprimeurs que le témoin avait consenti à l'augmentation des 5 centimes?

R. Par conciliation.

M* Berryer» Est-ce que l'association des maîtres imprimeurs n'a pas reconnu qu'en principe l'augmentation du Tarif éUit juste?

R. Je ne sais pas si c'est parce que c'était juste, mais on l'a votée.

M* Berryer. — Nous verrons dans quels termes 1

M^ de la Garde^ défenseur d'Isambert. — N'est-ce pas sur la dé* nonciation précise de faits attribués par M. Wittersbeim à Deboek, que ce dernier a été arrêté et enfermé trente jours à la prison de Mazas 7

R. Je n'ai rien affirmé sur le compte de Deboek, car je ne savais rien par moi-môme.

Hf. le Président, — Il n'y a pas eu charge sufflsante... Deboek n'est pas en cause... Passons...

M* de la Garde, — Je tenais à faire constater que Deboek a été détenu trente jours à Mazas, et que M. Wittersbeim...

M. /e Président, l'interrompant. — Cela est étranger au débat, M** de la Garde... Huissier, appelez un témoin.

Alphonse Petity typographe, à la requête d'isambert. — H. Wittersbeim s'est plaint devant moi d'avoir été abandonné par plusieurs maîtres imprimeurs qui n'ont pas tenu leur parole, et ont couru rechercher leurs ouvriers une heure après leur départ.

Philibert-Jean Grauwet (S* prévenu), ouvrier typographe.

D. Vous étiez employé chez M. l'abbé Migne?

R. Oui, monsieur.

D. M. l'abbé Migne vint un jour dans l'atelier et demanda douze personnes de bonne volonté pour composer le journal le Monde; ces douze ouvriers se sont présentés, et vous les avez détournés de ce travail 7

R. J'ai dit que nous n'étions pas forcés de travailler pour une autre imprimerie, mais je n'ai empêché personne.

D. Vous avez dit : « C'est une lâcheté à vous d'aller travailler dans un atelier interdit 7 »

R. Je n'ai pas dit un mot de cela.

Uabbé Migne^ imprimeur, éditeur d'ouvrages religieux, chaussée du Maine, i27, témoin à la requête du ministère public. — Je connais Grauwet. M. Jules Le Clere est venu dans mes ateliers me prier de rendre un service à notre confrère Divry, me disant : «On ne peut plus composer le journal le Monde. Ce journal, que j'ai créé il y a plus de trente ans, que j'ai ressuscité, pour ainsi dire, ne pouvait paraître par suite d'une mise-bas ! C'était pour moi une grande douleur!...

J'allai aussitôt dans mes ateliers, où je dis à haute voix : « J'aurais besoin de douze hommes de bonne volonté pour faire mon journal. » La douzaine s*est présentée, quand ce petit jeune homme, Belge d'origine, mais doux et tranquille, je dois lui rendre cette justice, s'est écrié: a C'est une mise-haSy vous ne devez pas y aller! » Sur ces mots, ce fut un coup de foudre! Les douze hommes ont disparu, c'était miraculeux I Ils semblaient être sous terre! Là-dessus, j'ai dit à mes ouvriers : « Mais je fais tout ce que je peux pour vous, et quand il se présente une crise vous m'abandonnez; cela ne peut pas durer. Moi, j'emprunte pour vous conserver du travail, et voilà que vous me laissez dans l'embarras. Eh bien! si c'est comme cela, que tout le monde sorte! » Alors, j'ai entendu une grosse voix qui a crié très-fort: « Sortons! » Par exemple, il me serait impossible de dire qui.

M, le Président, — Est-il à votre connaissance qu'on ait employé contre vos ouvriers des manœuvres pour les obliger à vous quitter?

R. Non, monsieur; c'est moi qui les ai congédiés en leur disant : « Vous ne voulez pas m'obliger... alors, partez. » £t ils sont partis poliment.

D. Au bout de quelques jours, vous avez repris vos ouvriers 7

R. Que voulez-vous 7 monsieur le président, il en sera toujours ainsi. Les trois mille cinq cents compositeurs qui sont à Paris no font qu'un ; nous sommes quatre-vingt-neuf patrons et nous faisons quatre-vingt-neuf. Les ouvriers typographes sont réunis dans une Société mutuelle qui opère la bienfaisance, qui fait beaucoup de bien, mais c'est en même temps une coalition permanente^ empreinte de socialisme. J'ai occupé bien des corps de métiers, depuis celui qui creuse la terre jusqu'à celui qui couronne le faite d'une maison; j'occupe en ce moment des peintres, des artistes, mais, je le déclare, dans mon estime les typographes tiennent le premier rang parmi les travailleurs. Quoiqu'ils m'aient mis à l'ia-

dez, je leur rends ce témoignage qu'ils sont les plus raisonnables, parce qu'ils sont les plus instruits^ parce qu'ils sont polis, convenablesi et qu'ils n'ont jamais recours à des moyens coupables.

Adrien-Pierre Guimie (9* prévenu), ouvrier typographe.

D. Vous étiez dans l'imprimerie de M. Vallée; vous êtes un des auteurs de la lettre adressée en commun à votre patron pour réclamer une augmentation de salaire?

R. Je suis un des signataires, mais pas un des auteurs.

D. Mais signer un écrit, c'est en accepter la responsabilité. Ne vous êtes-vous pas retiré, parce que vous aviez adressé à votre patron cette demande que si, le 14 juillet, il n'avait pas adhéré aux conditions de la circulaire, tous ses ouvriers le quitteraient?

R. Non, monsieur ; on m'a renvoyé poîir une cause tout à fait indépendante de l'augmentation, sans cela je serais sorti dix jours auparavant, car le i2 j'avais fait une demande d'augmentation à laquelle M. Vallée avait refusé de faire droit. Je me trouvais chez le même marchand de vin où va quelquefois M. Vallée, et alors j'ai été débauché.

Michel Henri (10* prévenu), ouvrier typographe.

D. Vous êtes un des signataires de la demande adressée à M. Vallée, et, selon les termes de la circulaire du 26 juin, vous êtes parti le 44 juillet?

R. Je suis resté le i4 juillet; mais je ne suis pas revenu le i5; j'avais fait aussi une demande dix jours auparavant.

M*Berryer. — Nous devons rétablir les faits : les deux inculpés travaillaient à la conscience (à la journée), selon le Tarif de iSoO; ils n'avaient pas à s'appuyer sur la circulaire ; ils ont réclamé pour leur compte personnel; puis ils se sont joints à la demande des ouvriers aux pièces. Voilà deux faits qu'il faut bien distinguer.

Vallée j trente-trois ans, imprimeur, rue Breda, 15, témoin à la requête du ministère public. — Je crois que Guionie et Henri ont été les meneurs chez moi.

If' Berryer. — Quelle est l'origine des propositions formulées par les ouvriers dans cette demande?

R. J'ai entendu dire qu'elles avaient été adoptées premièrement chez M. Lahure.

M* Berryer. — M. Lahure nous dira lui-même s'il a affiché ces propositions dans ses ateliers.

M. le Frésideni. — Guionie a prétendu que vous l'aviez renvoyé

pour tout autre cause que la demande d'augmentation , et que c'est pour cela qu'il est parti de chez vous?

R. Je ne lui ai pas signifié son congés il est vrai; cependant c'était mon intention de le renvoyer.

Henri. — M. Vallée m'a dit positivement de débaucher Guionie.

Vallée. — Je nie cela.

Henri. — Personne ne serait parti, si M. Vallée, furieux, n'avait dit : « Je vais aller vous dénoncer au commissaire de police. »

M* Berryer, — Le témoin n'a-t-il pas reçu, comme tous les maîtres imprimeurs, une convocation de M. Ghaix pour se consulter entre eux?

R. Oui, quand les ateliers étaient abandonnés.

Arthur Fleurantf ouvrier chez M. Vallée. — J'ai entendu Henri dire à Guionie qu'il avait reçu l'ordre du patron de lui signer son livret.

Aimé-Victor Javélier (ii* prévenu) travaillait chez M^ Martinet. — Je suis parti le i4 août, sur Tordre du patron.

j9f. le Président. — L'accusation vous considère comme meneur. Vous vous seriez présenté dans les ateliers pour voir quels étaient les ouvriers restants.

Jaoelier. -* Des témoins prouveront le contraire.

Martinet^ cinquante ans, imprimeur, rue Mignon, 2, témoin à la requête du ministère public. — Le lundi 14 juillet, le matin, quand la grève s'est prononcée, il m'a été rapporté que Javelier avait ouvert la porte et avait dit aux autres ouvriers : o Vous ne devez pas rester icil »

D. Et Javelier est parti lui-même ?

R. Oui, monsieur.

M. le Président. — Ne fusons pas d'équivoque. Javelier, vous avez quitté momentanément l'atelier le i4?

R. Oui, mais quant au propos qu'on me prête, je n'ai rien dit, je proteste.

D. Martinet, qui vous a dit cela?

Martinet. — G'est très-délicat, monsieur le président; je n'ai rien entendu personnellement.

D. Mais devant la justice il faut tout dire... Cependant, quand on voit la façon d'agir de la corporation des ouvriers typographes, nous comprenons qu'on hésite à parler. Combien de temps Javelier a-t-il cessé de travailler?

R. Il est resté absent à partir du lundi, et il est rentré le vendredi, quand j'eus fait ma soumission au tarif qu'on me demandaité

Péqueret. — Je suis allé avec Javelier chercher ses outilSj sans parler à personne.

Besombs. — J'ai vu Ja?elier entrer dans ma galerie, et aller à son rang pour prendre ses outils; mais il n'a adressé la parole à personne.

Eippolyte Musset (12* prévenu), ouvrier typographe.

D. Vous travailliez chez M. de Mourgues; c'est vous qui avez pris la parole lors de la démarche faite auprès de votre patron pour obtenir une augmentation de salaire?

R. Oui; j'avais vu dans le journal qu'une trentaine de maisons avaient déjà accordé cette augmentation, la trouvant juste.

D. Mais votre réclamation n'avait-elle pas pojir hase les termes de la circulaire du 26 juin?

R. Oui, monsieur. Cette circulaire émanant d'une commission nommée sur la demande des patrons eux-mêmes, j*ai cru pouvoir m'en appuyer. M. de Mourgues avait déjà accepté l'augmentation de cinq centimes.

De Mourgues, trente-cinq ans, imprimeur, rue Jean-Jacques- Rousseau, 8, témoin à la requête du ministère puhlic. — Musset est un de mes ouvriers. Dans le courant du mois de juillet, on me communiqua une circulaire des memhres du comité typographique nous invitant à nous soumettre à un nouveau tarif; quelques jours après, nos proies nous avertirent qu'on allait nous présenter une demande d'augmentation; je montai dans l'atelier, et demandai qui prendrait la parole au nom de mes ouvriers; alors ce fut Musset qui se chargea de m'exposer la demande. Je répondis que cela ne me paraissait pas juste quant aux travaux en cours d'exécution, mais que j'étais disposé à adhérer à la demande quant aux nouveaux. Tout fut tranquille jusqu'au 25 juillet, mais alors nos prêtes vinrent me déclarer que cela ne suffisait pas, qu'il fallait adhérer complètement à la circulaire, et, comme je n'y consentis pas, le lendemain trente-neuf ouvriers sortirent. J'avais alors des travaux pressés et d'une grande importance, je dus donc céder, et nous fîmes afficher un nouveau tarif; mais j'étais allé prévenir le commissaire de police^e ce qui s'était passé et je déposai une plainte. Le lendemain, ce fut dans mes ateliers une émeute complète; je retirai donc ma plainte, mais dans des termes indiquant que je ne le faisais que comme contraint et forcé. Je pouvais donc croire à la reprise des travaux; mais des ouvriers avaient été arrêtés, et les autres me firent déclarer qu'ils ne travailleraient pas avant qu'on eût remis leurs camarades en liberté, ce qui fut fait sur ma demande.

BP Berryer* — Je voudrais que le témoin nous dtt si le comité typographique n'est pas cette commission de neuf membres nommée à la demande des maîtres imprimeurs?

R. Je connais peu cela. Enfin, voici ce que je sais. L'année dernière, sur une demande d'augmentation, avait eu lieu une réunion des patrons, réunion tout à fait amicale et fraternelle. 11 est vrai que moi j'avais un avis tout contraire à toute espèce d'augmentation. On invita alors les ouvriers à nommer à leur tour des délégués pour former une commission mixte ; mais les prétentions des ouvriers étaient telles qu'il était impossible de s'entendre, et que les conférences ont été rompues. , >

M* Berryer. — Eh bienl ce sont précisément ces neuf délégués qui ont signé la circulaire.

R. Je n'en sais rien.

M* Vavassewr. — Le témoin n'aurait-il pas dit qu'il ne pouvait accorder d'augmentation, parce qu'il avait des traités avec certains clients.

R. Je n'ai pas dit cela. Au surplus je n'avais pas de comptes à rendre à mes ouvriers.

M* Yamssewr. — Quand le témoin dit que MuFset a joué le rôle d'un meneur, sur quel fait s'appuie-t-il 7

R. Musset n'est pas plus coupable que les quarante-neuf autres ouvriers ; il a été plus en évidence, peut-être.

Jtf* VaoasseuT, — N'avez-vous pas donné avis au prote que vous adhériez à l'augmentation ?

R. Non.

JoendeL^Je travaille chez M. deMourgues. Le prote est venu nous dire que tout était arrangé, que nous pouvions être tranquilles. — Musset a été débauché par le patron le 24 juillet.

Afontortèr.— M. de Mourgues ayant adhéré à l'augmentatioD, nous avons travaillé ; mais le 24, à la présentation de nos comptes, on a contesté nos prix, malgré l'avis d'augmentation donné antérieurement par le prote, en présence de plusieurs personnes du bureau.

M. Mourgues» — C'est entièrement faux 1

M* Berryer, — On pourrait dire inexact.

Jir. le Président. — En tout cas, votre prote peut s'être trompé.

Charlemagne Wiart (13* prévenu], ouvrier typographe.

M. le Président — Vous êtes signalé comme l'un des meneurs de la coalition formée dans les ateliers de M. Ghaix.

R. Je n'ai conduit personne. Tout le monde à peu près est parti; mais il n'y avait pas d'entente. Vers le 8 ou 9 juillet, nous appuyant

d'un tarif accepté dans plusieurs maisons et affiché chez M. Lahure et chez M. Serrière, imprimeurs, nous avons demandé ce môme tarif, c'est-à-dire 5 centimes d'augmentation sur l'heure de correction et l'augmentation de la conscience. M. Chaiz n'était pas là; son fils nous a dit: « Attendez le retour de mon père, qui s'occupe, à Vichy, du hien-étre de ses ouvriers. » (Rires.) Enfin, M. Chaix revient, accorde 5 centimes sur le mille de lettres, mais rien pour la conscience. Il nous dit que tout le monde était libre de partir, qu'il voulait rester le maître chez lui. Nous lui avons répondu que c'était son droit, et que le nôtre était de chercher de meilleur ouvrage.

D. Mais il est une question que nous adressons à tous et à laquelle nous voudrions vous voir répondre: pouvez-vous nous expliquer pourquoi l'idée de cette demande d'augmentation est venue à tous à la fois?

R. Parce que tout le monde avait le même intérêt ! C'est bien naturel. Je suis donc parti, et le fils de M. Chaix m'a dit : «Vous devriez bien nous accorder huit jours.» Je lui ai répondu : « Il faut que je cherche de l'ouvrage ; dans huit jours je serai sur le pavé comme aujourd'hui. » J'avais eu des pourparlers avec M. Schiller, pour travailler à la composition du journal la France, Cependant, j'aurais donné la préférence à M. Chaix ; mais M. Chaii fils m'a dit que je ne faisais plus partie de la maison, et il m'a remis, le iO, mon livret signé du i4. Quant à la qualité de meneur, que M. Chaix m'a infligée dans l'instruction, ses souvenirs le servent mal, puisque c'est lui-même et son fils qui m'ont invité, avec quatre de mes camarades, à monter dans son bureau pour recevoir la réponse à notre pétition. 11 désigne, en outre, parmi les quatre, un de nos camarades absent de l'atelier et malade alors depuis huit jours.

If. le Substitut donne lecture de la déposition de M. Chaiz, qu'une indisposition empêche de se présenter devant le Tribunal:

tt Je ne suis revenu que le 42 juillet au soir de Vichy, où je vecf nais de passer un mois.

« En mon absence, mes compositeurs avaient demandé à mon « fils, par une lettre collective, si j'adhérais au tarif dressé par la o section ouvrière de la Commission mixte, qui s'était chargée de reviser les prix courants connus sous le nom de Tarif de 1850.

« Dès le dimanche i3 juillet, il se présenta à moi cinq ou six « délégués, qui m'adressèrent la même demande. Je leur opposai tt un refus formel, en leur faisant remarquer qu'ils gagnaient chez « moi plus que partout ailleurs. Us se retirèrent en me disant que a mon observation était juste, qu'ils n'étaient venus en députation « auprès de moi qu'avec regret, mais qu'ils avaient dû obéir à la « consigne,

a Le 15 juillet, mes quatre-vingts compositeurs se mirent tous u en grève. Parmi eux se trouYaieot quatre meneurs qui les diri- « geaient: c'étaient Wiart, Thouyrac, Florentin et Calmy. Le 17, je « fus obligé de me soumettre aux exigences de mes ouvriers, mais « en protestant contre cette contrainte morale et en réservant pour « Tavenir ma liberté.

« Je croyais en avoir fini avec la grève, mais je n'avais satisfait tf que les compositeurs à la t&chel Le 19 juillet, les ouvriers de « conscience formulèrent la prétention d*ètre payés six francs par a jour, au lieu de cinq francs cinquante centimes.

«Sur mon refus, il en partit trois immédiatement, et neuf autres « les jours suivants* 11 n'en reste plus que quinze, qui sont les a maîtres chez moi ; car ils refusent formellement de faire la be- « sogne de ceux qui sont partis, pour me mettre dans Tobligation « de les reprendre en acceptant leurs conditions. Ils veulent ainsi, tt et ils y arriveront peut-être, m*empécher d'imprimer les Rapports a de VExposition universelle, que j'ai pris l'engagement de livrer à « la fin du mois courant.

« C'a été une malheureuse idée que celle d'une commission « mixte qui, avec l'autorisation de l'autorité, s'est donné mission, n Tan dernier, de reviser les salaires généralement admis sous le « nom de Tarif de 1850. Il était évident qu'avec les exigences dé- « raisonnables des ouvriers, on ne pourrait pas s'entendre. Il n'y « a de salaires possibles que ceux qui s'établissent par l'usage et (f de gré à gré. C'est surtout en cette matière qu'il doit y avoir une « entière liberté.

« La section des patrons alla trop loin dans ses concessions, suite vaut plusieurs confrères, qui lui contestaient avec raison le droit « de les lier par un tarif. La section ouvrière trouva, au contraire, « que les concessions étaient insuffisantes ; les conférences durent « se rompre. Mais alors la section ouvrière provoqua par une cir- « culaire et obtint l'approbation générale des compositeurs pour le « tarif nouveau qu'elle proposait. — Enfin, le 26 juin dernier, elle « décréta ce tarif par une nouvelle circulaire, et le déclara exécu- « toire à la date du 14 juillet, anniversaire de la date de la prise « de la Bastille.

«Ce décret n'admet même pas que les patrons puissent refuser de K s'y soumettre, quand, dans chaque atelier, il sera porté à leur « connaissance par les ouvriers.

« Le mut d'ordre a été fidèlement suivi : chaque atelier a de- « mandé l'adhésion au patron, et, à son refus, s'est mis en grève.

« C'est un fait certain, mais dont la preuve est difficile à fournir, tt que la Société typographique parisienne, qui, en apparence, « n'est qu'une société de secours mutuels pour les ouvriers ma-

tf lades ou en chômage forcée est, au fond et avant tout, un comité « qui a pour but constant Télévation des salaires.

o L'ouvrier qui a une difficulté avec son patron en réfère au « Comité; aï le Comité approuve l'ouvrier, il lui enjoint de cesser « tout travail jusqu'à ce qu'il ait obtenu satisfaction du patron. « C'est ce qu'on appelle mise b€LS.' L'ouvrier ainsi en état de chôa mage volontaire reçoit du Comité une indemnité de trois francs tt par jour; quant au patron, il ne peut pas remplacer cet ouvrier : « il y a interdit mis sur l'atelier par le Comité.

H Sans doute tous les ouvriers n'appartiennent pas à la Société, a mais c'est le plus grand nombre, et on peut prévoir le moment a où ils en feront tous partie, à cause des avantages qu'ils trouvent a dans la position de sociétaire.

«Quoi qu'il en soit, et dès à présent, ii est certain que les ouvriers

V non-sociétaires étant en minorité, ils subissent involontairement « l'influence des sociétaires, avec qui ils ont, d'ailleurs, des intérêts « communs, et qui agissent sur eux par des excitations incessantes, « en employant tantôt la raillerie, l'injure et même la menace.

« 11 est urgent pour la sécurité des imprimeurs, pour le main- « tien de la liberté des transactions, ,pour l'ordre public et même a politique, de dissoudre la Société typographique, qui exerce une « véritable dictature à Paris et jusque dans la province, où son « président établit continuellement des sociétés nouvelles.

u 11 faut réformer ses statuts, localiser son action, lui interdire « toute correspondance avec les sociétés de province , enfin il faut

V la réduire à l'état de société de bienfaisance et en faire dispa- « raitre l'élément appelé improprement Comité de résistance, puiser qu'il soutient une lutte incessante pour l'élévation des salaires. »

Joseph'Barthélemy'Théodore Alfomi{ï^* prévenu), ouvrier typographe, membre de la conférence mixte.

D. Vous êtes l'un des signataires de la circulaire du 26 juin ; vous en êtes l'auteur ?

R. J'ai signé la circulaire, et j'en suis l'auteur, mais pour un neuvième ; elle a été discutée et rédigée en séance, et en cherchant bien, j'y pourrais retrouver des phrases de moi.

D. Bien. Vous avez signé la circulaire, et vous acceptez votre part de responsabilité. Mais un pareil travail est ordinairement fait par une seule personne ou par une sous-commission.

R. J'affirme, monsieur le président, que ce travail a été fait dans une séance à laquelle nous assistions tous.

D. Expliquez-nous alors le sens et le but de cette circulaire.

R. Le 20 ou le 21 juin, j'eus l'honneur de me présenter chez M. Pion avec mon collègue Baraguet. Baraguet était secrétaire de

la conférence mixte, et il était appelé par M. Pion, président de cette conférence. Nous étions pleins d'espoir en faisant cette visite. Nous savions qu'une assemblée de maîtres imprimeurs avait eu lieu le i8 juin, et que M. Pion avait dû lui soumettre les dernières propositions que, dans un but de conciliation, nous avions faîtes, après avoir renoncé à toutes nos propositions précédentes. Les modifications au tarif de i850, que nous demandions alors, n'étaient autres que celles adoptées et afficbées par M. Labure dans son imprimerie, et encore ne demandions-nous qu'une partie de ce qu'il avait lui-même accordé. De plus, deux de nos collègues s'étaient présentés cbez MM. les maîtres imprimeurs membres de la conférence, pour obtenirleur assentiment préalable, et plusieurs d'entre eux l'avaient donné. Après toutes les démarches inutiles, tous les efforts tentés par nous, et qui seront exposés dans le débat, nous avions tout lieu d*espérer que nous allions enfin arriver à une solution... Notre illusion fut de courte durée. M. Pion nous lut le compte rendu de l'assemblée des maîtres imprimeurs, et ce compte rendu se terminait ainsi :

a L'assemblée passe à l'ordre dn jour sur la proposition des ouvriers ; mais, en même temps, émet le vœu que les patrons augmentent de 5 centimes le prix du mille des ouvrages nouveaux, et que les anciens continuent à être payés d'après le Tarif de i850.»

Baraguet et moi nous fûmes consternés. Nous dîAies à M. Pion : (iMais c'est moins qu'on ne nous a offert dans la conférence mixte I » M. Pion en convint. Je lui fis môme remarquer que, d'après cette décision, il y avait des ouvrages qui, en i 850 déjà, avaient été laissés aux prix antérieurs, parce que c'étaient des ouvrages anciens, et que ces travaux ne finissaient jamais, et que les revues, les journaux, les collections de pièces de théâtre ou de romans, etc., etc., qui étaient encore au prix de 1850, ne subiraient, d'après ce vote, aucune modification. M. Pion répondit alors : « Eh bien I je ferai changer cela; on modifiera la rédaction du paragraphe, j'arrangerai cela...» Le surlendemain, le compte rendu de l'assemblée des maîtres imprimeurs était imprimé, sans aucun changement, et il fut vite connu dans les ateliers. C'est alors que nous, les membres ouvriers de la conférence mixte, nous nous dîmes avec raison que, puisque les maîtres imprimeurs avaient publié leur rapport, nous avions, nous aussi, le droit de publier le nôtre : et la circulaire du 26 juin fut faite. Voilà la pensée qui a présidé à l'envoi de cette lettre.

D. Comment se fait-il donc qu'on a compris partout que c'était là une injonction adressée aux patrons, et qu'en cas de refus, il fallait déserter les ateliers?

R. Mon Dieu I monsieur le président , les ouvriers attendaient depuis quatorze mois l'augmentation des prix. Ils se demandaient

tous les jours: Quaad viendra donc la réTlsion da Tarif? C'était la question à Tordre du Jour dans la typographie. Et la révision ne venait pas. Tant que nous eûmes des conférences avec les patrons, et même, depuis la rupture de ces conférences, tant que nous pûmes faire espérer un résultat satisfaisant, nos confrères furent patients, et aucune demande ne se produisit. Notre circulaire leur a appris le peu de succès de nos efforts, et ils se sont crus en droit de s'adresser à leurs patrons pour obtenir enfin une augmentation de salaire. Mais notre circulaire n'était qu'un compte rendu et non pas un mot d'ordre.

D. Enfin il y a là une coïncidence que je signale encore : votre circulaire répandue dans les ateliers, l'injonction faite aux patrons d'y adhérer et la désertion des ateliers 7

R. L'influence de notre circulaire, si elle a existé, a été d'empêcher les ouvriers de demander plus que nous n'avions nous-mêmes demandé : voilà, je crois, quel a été son véritable effet.

Achilk Baraguety membre du conseil des prud'hommes et secrétaire de la conférence mixte (15* prévenu).

If. le Président. — Qa'avez-vous à dire au sujet de la circulaire incriminée? Vous en reconnaissez-vous l'auteur?

Baraguet. — J'ai participé à la rédaction de la circulaire. Aux explications données par mon camarade Alfonsi, je dois ajouter que, dans notre visite à M. Pion, celui- ci nous ayant donné lecture du procès-verbal de la réunion des maîtres imprimeurs, j'ai remarqué le passage où il était dit que cette décision serait imprimée et distribuée* Je fis part à Âlfousi de mes observations, dis que je croyais devoir proposer à nos collègues de publier aussi un compte rendu. Cette proposition fut adoptée. Voilà l'origine de la circulaire qui m'amène devant le Tribunal.

Coûtant (16' prévenu), membre de la conférence mixte.

M. le Président. — Et vous. Coûtant, qu'avez-vous à dire au sujet de la circulaire ?

Coûtant. — Ce que viennent de dire mes amis est conforme à la vérité. Notre circulaire, qui est dû à un travail commun, est un compte rendu pur et simple de nos travaux, pas autre chose.

D. Mais qu'entendez-vous par ces mots : « Nous avons lieu d'espérer... »

R. Nous avons, en effet, exprimé l'espoir d'une solution entre les ouvriers et les patrons. Il n'y a rien là qui soit répréhensible.

Vider-Eugène Gauthier (17* prévenu), président de la Société de secours muluels dite typographique parisienne, membre du conseil des prud'hommes et de la Conférence mixte.

M, le Président — Voyons, Gauthier, vous pouvez nous donner quelques détails sur la commission mixte?

Gauthier. — Volontiers, monsieur le président; mais avant d'entrer dans ces détails devant le Tribunal, je sens la nécessité de rappeler quelques faits antérieurs à l'établissement des conférences. Ainsi, il y a environ deux ans, j'ai remarqué avec inquiétude une certaine agitation dans la typographie: la cherté des vivres, celle des loyers, enfin différentes circonstances poussaient irrésistiblement mes confrères vers une augmentation des salaires. Â cette époque, vraiment j'eus peur que cela ne produisit un désordre nuisible à l'intérêt des typographes. Or, en ma qualité de président' de la Société de secours mutuels et de prud'homme pour le corps de métier, je pris l'initiative d'une demande de convocation des patrons, des prêtes et des ouvriers compositeurs, pour arriver à procéder à une révision amiable du Tarif de 1850 : cela avait lieu vers le commencement de i861. Dans ma pensée^ la demande dont je viens de parler ne pouvait être envoyée au Ministre que revêtue de la signature des membres de la chambre des imprimeurs, du bureau de la Société fraternelle des prêtes, et des quatre membres ouvriers de la dernière commission arbitrale.

Dans la crainte de rien faire qui compromit l'avenir de la So> ciété, je me suis d'abord adressé à M. Thunot, président des industries diverses au Conseil des prud'hommes. M. Thunot convint de prime abord que le salaire du compositeur n'était plus en rapport avec ses besoins; mais il déclina toute espèce de participation k des démarches tendant à remédier au présent état de choses, parce qu'étant président du conseil des prud'hommes, il supposait que, tbtou tard, il aurait à se prononcer sur les résultats du mouvement qui se dessinait. Néanmoins, je montrai à M. Thunot deux projets de supplique à S. Exe. M. le ministre de l'intérieur, pour demander — comme je viens de le dire — l'autorisation de réunir en assemblée générale les patrons, les protes et les compositeurs typographes, afin qu'ils pussent rechercher en commun les moyens d'arriver à une augmentation pacifique, régulière et tout amiable des salaires. Entre les deux projets, M. Thunot fit un choix, et me donna l'avis d'aller voir M. Pion, président de la chambre des imprimeurs, avec une lettre d'introduction de sa part. M. Pion m'écoûta avec bienveillance, prit connaissance du projet de lettre à M. le ministre de l'intérieur, et m'assura de ses bons offices en cette circonstance, bien que le moment lui parût mal choisi pour réclamer une augmentation de salaire dans la typographie.

Le lendemain de ce jour, je rencontrai M. Thunot au conseil des prud'hommes* En présence de mes collègues fiaraguatet Dargent,je le suppliai

de faire tousses efforts pour que les patrons s'occupassent les premiers et le plus tôt possible de TéléTation de nos salaires :

«—Quelle que soit Taugmentation accordée actuellement par les patrons, elle sera bien accueillie, lui ai-je dit. Prenez-en donc l'initiative, et vous en aurez tout l'honneur; et puis^ de celte façon, vous éluderez les vœux, peut-être trop pressants, que pourraient apporter plus tard, devant les patrons, les délégués élus de la typographie ouvrière. Je vous en supplie, faites ainsi, et vous m'aurez aidé à épargner à Timprimerie parisienne les crises qui, je le crains, pourront survenir si les patrons ne prennent pas les devants. »

A la suite de cette prière, M. Thunot me promit d'aller voir M. Pion le lendemain, ce qu'il fit, en effet.

Plusieurs mois s'écoulèrent sans aucune communication du président de la chambre des imprimeurs, et sans avis nouveaux du président aux industries diverses du conseil des prud'hommes, et les inquiétudes allaient s'augmentant sans cesse I

La question de la lettre au ministre de l'intérieur se présenta incidemment dans le cours de nos conférences, après la discussion assez vive que j'eus avec un membre patron, par suite de l'introduction des femmes chez lui, avec prix de main-d'œuvre au rabais. M. Jules Le Clere ayant déclaré qu'il venait pour reviser un tarif, mais qu'il ne se croyait pas obligé de l'accepter, ni d'en observer les clauses, tous mes collègues ouvriers protestèrent, comme moi, contre cette inqualifiable doctrine d'un délégué patron. M. Lahure, avec sa loyauté ordinaire, crut devoir déclarer qu'en collaborant à un tarif, il se croyait engagé d'honneur à le respecter. Ce fut à ce moment que M. Pion parla d'une lettre expédiée par moi au ministre de l'intérieur. Je restais tout ébahi en voyant ainsi s'égarer le président de la chambre des imprimeurs, et mes collègues se récrièrent avec raison en disant qu'ils n'avaient nullement connaissance de cette lettre. En tout cas, pourquoi M. Pion n'a-t-il pas dit à la section ouvrière, au début des conférences : — (f Messieurs, nous voilà réunis, c'est très-bien j mais je dois vous prévenir que mes collègues et moi nous n'acceptons les négociations que sur les bastss indiquées dans un projet de lettre que m'a communiqué votre camarade Gauthier; c'est à prendre ou à laisser. » Rien de tout cela n'a eu lieu ; au contraire, M. Pion a pris le soin d'écrire à mes confrères Baraguet, Moulinet, Parmentier et Viguier : « Messieurs, en réponse à la pétition des compositeurs... » Notez bien ceci : « En réponse ▲ la pétition DES COMPOSITEURS, je VOUS prie de faire élire vos commissaires, » Dans cette missive du président de la chambre des imprimeurs, il n'est aucunement question de celle de M. Gauthier,

que je croyais bien et dûment enterrée. Je dus répondre devant la Commission que M. Pion faisait erreur; qu'en effet il y avait eu projet de lettre soumis, puis agréé par M. Thunot, et montré à M. Pion lui-même, qui y avait adhéré; mais que cette lettre n'avait pu être envoyée par moi seul, puisqu'il fallait l'adhésion de signataires maîtres, prêtes, et celle des quatre membres restants de la commission arbitrale (section ouvrière). Après cet aveu j'ai cru voir un revirement complet de la part de plusieurs membres patrons de notre conférence; aussi, trois jours après, tout était rompu, à mon grand regret.

Maintenant, j'arrive aux séances de la conférence mixte. Les opérations de cette commission durèrent environ cinq mois ; on a dit que nous y étions arrivés avec un travail préparé, avec un mandat impératif; c'est tout le contraire : nous sommes venus les mains vides et complètement libres dans notre mandat : ce sont les patrons qui avaient eu de nombreuses réunions et qui arrivaient avec une décision arrêtée.

Dans la première séance, nous avons demandé aux patrons 10 c. d'augmentation sur le prix du mille de tous les travaux d'imprimerie; dans la seconde, les maîtres imprimeurs ont écarté cette demande comme impossible, et l'on s'est ajourné. Dans la troisième^ nous avons abaissé nos prétentions premières en ne réclamant plus que 5 c. sur la réimpression, tout en maintenant les iO c. sur le manuscrit : cela n'a pas encore convenu aux patrons. Nous avions si peu de parti pris, que la section ouvrière proposa à la quatrième séance, malgré ses deux échecs précédents, de réduire le prix du manuscrit à 8 c. et celui de la réimpression à 4 c, ce qui fut encore repoussé. Les procès-verbaux de nos conférences sont au greffe; en conséquence, le tribunal pourra s'assurer de ce que j'avance. Dans les deux séances qui ont suivi celles dont je viens de parler, on n'a pu s'entendre davantage. 11 était d'usage qu'on nous y traitât d'exagérés, d'exaltés, d'aveugles I parce que nous restions insensibles à la proposition vraiment dérisoire des 5 c. d'augmentation faite pour les ouvrages nouveaux seulement. Plusieurs maîtres imprimeurs prétendaient même que leurs ateliers étaient disposés à accepter en masse l'offre de la section patronne. Tous ces reproches ont attiré notre attention ; nous avons voulu réfléchir, et nous nous sommes dit : — « Au fait , peut-être allons-nous au delà de ce qu'on demande ou de ce qui est juste 7 Pourquoi ne pas nous en assurer 7 » Or, pour vérifier le fait, nous avons eu recours à un tour de scrutin dans les ateliers, non pas à bulletins ouverts et sous la pression des ouvriers de la conférence, comme on l'a dit à l'instruction, mais bien à bulletins fermés et avec la plus complète liberté d'action. Le résultat du vote

a donné o aux patrons : 2 500 voix se sont prononcées contre leur offre j 480 suffrages seulement l'appuyaient. Une chose singulière^ c'est que sur 450 compositeurs formant le personnel dos commissaires-patrons de la conférence, il n'y en a que 63 qui' ont voté ouif tandis que 385 ont voté nm. Avant le vote , combien de fois pourtant les maîtres imprimeurs de la conférence nous avaient- ^ ils dit que leurs ouvriers accepteraient avec enthousiasme les 5 c. d'augmentation, sur les ouvrages nouveaux seulement I La conclusion de tout cela, c'est que, pendant dix-huit mois de démarches stériles et incessantes, nous avons pu tranquilliser nos camarades et calmer leurs justes impatiences; il est triste que cette intervention bien intentionnée nous soit aujourd'hui si amèrement reprochée.

M, le Président, — Les bonnes intentions ne vous manquent pas; un précédent procès l'a prouvé ; mais pourquoi sans cesse vous immiscer à des choses étrangères aux statuts de votre Société?

Gauthier. — D'abord, parce que le suffrage de mes camarades m'ordonnait de le faire, monsieur le Président; mais c'est surtout dans la conviction que mes bons offices, que mon zèle tourneraient à l'avantage de la conciliation; et puis, du reste, je n'ai pas toujours agi de mon propre mouvement. Souvent les patrons m'ont mis en œuvre, espérant que les choses en iraient plus vite et mieux par mon entremise : il m'en coûte de confesser de pareilles choses pour repousser des incriminations injustes.

If. le Président.^ Enfin, vous aviez eu tort, en principe, de vouloir faire les affaires des autres.

}V Gauthier. — C'est M. Pion , surtout, qui m'y a poussé, et c'est sur les instances d'autres patrons que j'y ai persévéré.

If. le Président. — iN'étes-vous pas l'auteur de la circulaire du 26 juin 7

Gauthier. — Oui, monsieur le Président...

M. le Président. — Ah I je m'en doutais l.«.

(Les collègues de Gauthier protestent avec énergie, et celui-ci rectifie chaleureusement sa réponse en déclarant sur l'honneur qu'il n'y a coopéré que comme neuvième rédacteur.)

If. le Président. — Allons, c'est entendu; mais alors dans quel but avez-vous rédigé cette circulaire 7

Gauthier, — C'était pour rendre compte de nos travaux et d^ montrera nos camarades l'impossibilité daus laquelle nous étions de pouvoir continuer notre mandat. Cette pièce, du reste, n'est que le pendant de la circulaire des patrons, en date du 18 juin, laquelle circulaire n'a pas été poursuivie le moins du monde 1...

En terminant, qu'on me permette de dire que, dans toute cette affaire, certains maîtres imprimeurs ont agi au plus mal de nos intérêts et des leurs. Il en est qui ne sont devenus récal-

citrants que parce qu'ils ont été désabusés par moi à l'égard de la prétendue pièce adressée à M. le ministre de Tinlérieur; d'autres se sont enhardis dans leur mauvais vouloir en voyant les suites de l'équipée Dupont. Bref, bon nombre des patrons de la conférence, conseillés sans doute par leurs mandants, ne se sont piqués ni de conciliation ni de générosité ; j'en donnerai pour preuve l'empressement qu'ils ont mis, aux jours de douleur pour nous, à retirer Tunique concession qu'ils nous aient faite durant nos pourparlers : celle de 10 c. par mille sur les ouvrages formant moins de 50 francs de composition. L'association des maîtres imprimeurs a encore été plus loin que ses délégués dans cette voie oîi s'éclipse la noblesse des sentiments : après notre séjour à Mazas, après les procès de première instance et en appel, elle a bravement retiré son offre de 5 centimes, lui substituant un simple vœu d'augmentation du prix du mille....

M* le PrésideiU» — £n voilà assez sur ce point. N'avez-vous pas pris part, Gauthier, à une grève chez M. Dubuisson?

Gauthier. -* C'est si peu vrai que j'étais absent de Paris depuis treize jours lorsque la lettre collective a été présentée à M. Dubuisson; d'ailleurs, il n'y a pas eu de grève rue Coq-Héron.

M, le Président, — Parce que M. Dubuisson a concédé tout ce qu'on lui demandait.

Gauthier. — M. Dubuisson est bien d'accord avec nous ; les affaires s'arrangent en famille dans son établissement; il ne s'est jamais plaint de notre conduite, je m'étonne qu'on le classe parmi les imprimeurs qui ont porté plainte. A cet égard, je dirai que m'étant trouvé tout fortuitement mêlé, le samedi 12 juillet, jour de mon retour à Paris, avec les délégués naturels des compositeurs, — je veux parler des metteurs en pages, — qui allaient chercher la réponse du patron, je n'ai pas, dans cette démarche, partagé la manière de voir de la majorité de mes camarades. Or, si d'une part j'établis ma non-participation i la lettre collective des ouvriers delà maison, et de l'autre si je prouve que mon opinion, spontanée et isolée, a prévalu devant M. Dubuisson, je ne vois pas où gtt la coalition pour moi?

M. le Président. — Le Tribunal appréciera; asseyez-vous. Huissier, faites entrer M. Dubuisson.

Af. Dubuisson, quarante-trois ans, imprimeur, lue Coq-Héron, 5. — Le 9 juillet, mon prote m'a présenté une lettre suivie de cent signatures, réclamant une augmentation. C'était une demande gé« nérale. \La raison du nombre de mes ouvriers, cela me causait une dépense considérable, bien qu'il ne s'agit que de cinquante centimes par homme. Quelques jours après, huit délégués se présen*

tèrent. Je leur demandai une quinzaine de jours; le délai fut fixé au 1*' août. La circulaire du 26 juin m'avait été adressée une dizaine de jours avant la demande.

D. Donc la demande était la conséquence de la circulaire?

M'Berryer, — Non pis la conséquence, mais la même pensée.

D. En somme, il n*y a pas eu grève chez vous, parce que vous a\ez cédé. Vous avait-on menacé d'une désertion?

R. iNon, mais le prote m'avait dit: a Gomme la demande est générale, il pourrait y avoir quelque danger à la repousser. » L'absence de Gauthier à l'époque de la demande a été constatée. 'Gauthier m'a paru être dans une voie de conciliation ; il n'avait pas signé la demande d'augmentation quand on me Ta présentée, il ne l'a signée que le samedi suivant, sur sa demande.

M, le Président. — Mais il a signé la circulaire du 26 juin.

Thomas-Emmanuel Huet (i8* prévenu), doyen des ouvriers de la conférence mixte.

M, le Président. — Qu'avez-vous à dire, Huet ?

Eue^— Dans mon intention, monsieur le Président, la circulaire n'était qu'un rapport sommaire des faits de la section ouvrière. En 1843 et en 1850, je faisais également partie de la Commission du Tarif; patrons et ouvriers publièrent respectivement le compte rendu de leurs travaux, personne n'a été poursuivi, j*ai lieu do m'étonner qu'il en soit autrement en i862; mes collègues et moi n'avons fait autre chose que suivre les précédents. La circulaire ouvrière du 20 juin suivait le rapport imprimé des maîtres imprimeurs du 48 du môme mois, comment se fait-il que nous nous trouvions seuls accusés et sur ces bancs?

Victor Moulinet (i9^ prévenu), membre de la conférence mixte.

M, le Président. — Et vous, Moulinet, avez-vous quelques observations à présenter au Tribunal 7

Mou/tne^— Aucune, monsieur le Président; je n'ai rien à ajouter à ce qui a été déjà dit par plusieurs do mes collègues et amis.

Louis-Simon Tarmentier (20* prévenu), vice-président de la conférence mixte.

If. le Président— Parmenlier, avez-vous quelque chose à ajouter à ce que viennent de déclarer vos coprévenus?

Parmentier. —Oui, monsieur le Président: je voudrais donner quelques explications sur une confusion qui s'est étiblie dans beaucoup d'esprits, à propos de la conférence mixte et du comité de la Société typographique.

La conférence mixte remonte à 1843. Quelque temps avant cette époque, l'association des maîtres imprimeurs avait fait un tarif sans la participation des ouvriers. Ceux-ci réclamèrent, et la chambre des imprimeurs consentit à faire nommer par l'association une commission mixte chargée de discuter un tarif, non pour augmenter les prix de main-d'œuvre, — ce qui a été dit trop souvent par erreur, — mais pour les régulariser. Plusieurs maîtres imprimeurs bénéficièrent ainsi des nouveaux prix, précédemment plus élevés dans certaines maisons.

Ce tarif, élaboré lentement, a été accepté à la satisfaction de tous. Un de ses articles stipulait que les ouvrages en cours d'exécution seraient terminés sans changement de prix; cette clause a été religieusement observée par les ouvriers, qui, depuis près de vingt ans, continuent certains travaux au-dessous du cours. Les patrons, au contraire, n'ont pas eu le môme respect en ce qui concerne les travaux commencés en 1843 sur des bases plus élevées que celles fixées par le tarif; peu à peu, ils sont arrivés au niveau du tarif en proposant aux ouvriers des diminutions de salaire que ceux-ci ont eu la faiblesse d'accepter. De telle sorte qu'aujourd'hui l'économie de cette clause est détruite et n'offre aucune compensation aux ouvriers compositeurs. Un autre article stipulait que le tarif pouvait être revisé cinq ans plus tard, c'est-à-dire en 1848 ; mais, par un scrupule que l'on comprendra, les ouvriers ne voulurent pas paraître profiter des avantages que les circonstances politiques pouvaient leur procurer. Ce qu'ils voulaient avant tout, c'était une œuvre juste, durable.

Les choses allèrent ainsi jusqu'en 1850, époque à laquelle le tarif fut revisé. Les modifications faites à cette époque n'apportèrent pas d'augmentation aux salaires; seulement, plusieurs cas imprévus ou traités de gré à gré furent réglés. Ce nouveau tarif instituait une commission arbitrale permanente pour juger les différends entre patrons et ouvriers. Or, comme il arrivait souvent que, lorsqu'une question était soumise à cette commission, la sentence arbitrale était rendue contre les patrons, — ce qui pourrait bien prouver que les ouvriers sont peu exigeants, — la chambre des imprimeurs supprima bientôt ce tribunal de famille.

En 1861, par suite du renchérissement de toute chose, une pétition, signée de la presque unanimité des typographes de Paris, fut adressée à la chambre des imprimeurs, dans le but d'obtenir la révision du tarif de 1850 dans le sens de l'augmentation. On remit cette pétition à M. Pion, alors président de la chambre, qui-répondit que le moment était mal choisi, que les travaux n'allaient pas, mais que néanmoins la chambre devait se réunir au commencement de juillet, et qu'il lui présenterait notre supplique.

Au mois de décembre seulement, les patrons parurent accueillir notre demande avec faveur; mais il est permis de croire que cette faveur n'était qu'apparente, car parmi les neuf membres que la chambre désigna pour former la commission de révision, plusieurs patrons s'étaient jusqu'alors montrés antipathiques aux précédents tarifs. Si monsieur le Président me le permet, je citera! des noms?...

If. le Frésident, — C'est inutile : les patrons avaient, comme les ouvriers, le droit d'élire qui bon leur semblait.

Parmeniier. — Les séances de la conférence mixte s'ouvrirent donc sous d'assez fâcheux auspices. Toutes les propositions des ouvriers, — diminutives les unes des autres, — furent successivement rejetées. Les patrons se bornèrent à nous offrir 5 centimes d'augmentation sur les prix du mille de lettres, et 10 centimes par mille pour les brochures n'excédant pas le prix total de 50 francs. (Disons de suite qu'après la rupture des conférences, rassemblée générale des imprimeurs, au ]jcu de ratifier cette proposition, qu'elle avait cependant adoptée dans une séance précédente, se borna à émettre le vœu que la première partie seulement fût mise à exécution.)

En proposant de porter de 50 à 55 centimes le prix du mille de lettres, les patrons ont pu faire croire dans le public qu'ils concédaient une augmentation de 40 pour 100; ils ontmôme, par tactique, aidé à accréditer ce bruit. Rien pourtant n'est moins exact, bien que cela paraisse vrai, arithmétiquement parlant. D'abord cette augmentation ne devait porter que sur les ouvrages futurs, et il est bon de faire observer que sur 3 000 ouvriers, 1 500 au moins sont et seront pendant bien des années, — beaucoup même pour la vie, — occupés sur des ouvrages en cours d'exécution, qui, par conséquent, ne devaient pas jouir de l'augmentation. Ensuite, le mille de lettres payé 50 centimes, c'est l'exception : ce prix est accordé pour les réimpressions françaises en gros caractères, qui, d'après le dire des patrons eux-mêmes, se font presque toutes en province; en réalité, d'après une statistique irréfutable, ce genre de travaux ne compte à Paris que pour un trente et unième de la production; c'est pourquoi, dans une proposition d'ensemble, nous ne demandions que 4 centimes d'augmentation, au lieu de 5 centimes qui nous étaient offerts, afin de ramener ce travail à Paris. Si l'on considère aussi que les prix du mille varient de 50 centimes à i fr. 35 centimes, selon la grosseur des caractères employés pour la composition française ou étrangère; Éi j'ajoute que, — toujours d'après la proposition des patrons, — tous les autres prix de maind'œuvre mentionnés au tarif ne devaient subir aucun changement, on verra que l'augmentation offerte aux ouvriers n'atteignait

guère que 2 et 1/2 p. 100. Ces conditions, loin d'être onéreuses pour les patrons, devaient leur procurer de beaux bénéfices : en effet, avec la prétendue augmentation de 10 p. 100 payée aux ouvriers, ils auraient reçu de leurs clients au moins 15 p. 100, étoifes comprises. (On désigne ainsi la rémunération que prélève Timprimeur et dont le taux se calcule à tant pour cent du prix qu*il paye pour la composition. Ainsi, l'imprimeur conviendra avec un éditeur de 50 à 60 p. 100 d'étoffes, ce qui comprend l'usure du caractère, des machines, les frais généraux.) La combinaison était donc bonne pour les patrons. Quelques-uns nous disaient que leurs ouvriers, consultés, étaient satisfaits de cette augmentation. Pour nous en assurer, nous avons fait voter, le 27 mars 1862, sur cette proposition par oui et par non dans les ateliers, et sur 2730 votants, 2250 se sont prononcés pour la négative.

If. le Président. — C'est tout naturel.

Tarmeniier, — Pardon, monsieur le Président ; pour nous, délégués, la chose n'était pas si sûre.. Si nous avions soogé aune coalition et si nous en avions voulu tirer parti, nous serions arrivés à d'autres résultats. Pour juger de la modération de nos prétentions, il suffit de citer l'Imprimerie impériale, oîi l'on vient d'augmenter les salaires. M. Anselme Petetin, directeur de cet établissement, après s'être rendu compte de la situation, a compris qu'une augmentation était de toute justice. Là, les compositeurs reçoivent 31 p. 100 de plus que ce que nous demandions pour le grec ; 14 à 15 p. 100 sur les autres langues étrangères ; 6 et 7 p. 100 sur les caractères usuels ; les ouvrages manuscrits en langue française seuls se trouvaient au même taux que notre proposition, par une CQlncidence que le hasard seul peut expliquer, puisqu'à cette époque nous n'avions pas connaissance de ce tarif. Et pourtant les ouvriers de l'Imprimerie impériale sont, sous tous les rapports, dans des conditions bien meilleures que nous. Dans cet établissement, jamais de chômages ; on sait, nous, si nous en sommes victimes ; je ne parle pas seulement de chômages par manque d'ouvrage, mais aussi de petits chômages partiels : ainsi, par exemple, de la perte de temps à chercher dans un atelier un objet qui est déposé à une certaine distance, ou môme qui n'y existe pas.

On reprochait aussi à notre travail d'ensemble d'être trop compliqué. C'était le moyen de le faire plus précis, plus équitable et de prévenir les différends. Un maître imprimeur, M. Delalain, qui vient de faire récemment un tarif spécial pour sa maison, n'a pas dédaigné d'emprunter la majeure partie de l'esprit et même souvent la lettre de ce travail, jugé impraticable par les patrons de la conférence mixte. Il contient 70 article^, et les clauses du tarif de l'Imprimerie impériale sont au moins au nombre de 150.

Dans notre pensée^ notre circulaire^ qui n*émane pas du comité de la Société typographique, comme on se plaît à le répéter, — puisque sur neuf membres ouvriers de la conférence mixte, deux seulement font partie du comité typographique, — notre circulaire, dis-je, n'a été qu'un compte rendu, un résumé de la situation.

Quant à la date, il fallait bien en fixer une, puisqu'il était dit dans nos dernières propositions : « Tout volume commencé sera terminé sam augmentation de j^ix. » Or, comment, sans désigner une époque, faire la différence entre un ouvrage en cours d'exécution et celui qui commence? Le 14 juillet a été indiqué tout simplement parce que cette date tombait un lundi, premier jour de quinzaine, et non avec l'intention ridicule que nous prête M. Ghaix.

Farrot (21* prévenu), membre de la Conférence mixte.

If. le Président* — Parrot, vous vous reconnaissez également l'un des auteurs et signataires de la circulaire du 26 juin 7

Parrot* — Oui, monsieur le Président.

D. Avez-vous quelques observations à présenter ?

R. Oui, monsieur. On dit que la circulaire a été une cause de pression dans les ateliers pour obtenir une augmentation des prix de main-d'œuvre. Je citerai un fait, qui m'est personnel, il est vrai, mais qui démontrera le contraire. Â ma sortie de Mazas, après une détention préventiie de quarante-cinq jours, pour l'affaire Dupont, j'entrai immédiatement chez M. Meyrueis, et fus chargé de la direction de deux ouvrages ; vers le 20 mai, le prote, M. Levray, m'avertit que notre patron prenait l'initiative d'augmentation de 5 centimes pour ces deux ouvrages. La circulaire du 26 juin n'existait cependant pas! J'ajouterai qu'on nous reproche toujours nos nombreuses réunions de la conférence mixte sans pouvoir nous entendre, et il n'y en a eu que six en tout I la première d'installation et la sixième pour la lecture d'un rapport cavalier de M. Wittersheim, auquel il nous fut impossible de répondre un seul mot, le président, M. Pion, levant brusquement la séance et déclarant les conférences rompues.

Viguier (22* prévenu), membre de la Conférence mixte.

If. le Président, — Et vous, Viguier, trouvez-vous complètes les explications fournies par vos coprévenus 7

Viguier, — Pardon, monsieur le Président; j'ai quelques mots à ajouter relativement à cette date du 14 juillet. En lisant notre circulaire du 26 juin^ on voit facilement qu'elle n'est rien autre chose qu'un compte rendu, lequel devait contenir notre dernière proposition aux patrons. Les alinéa de cette propo-^ sition sont tous précédés par des articles. Ce sont les articles de

Tancieh Tarif dont nous proposions la révision. Les articles de l'ancien Tarif non mentionnés dans notre proposition devaient rester tels quels. Or, nous ne pouvions pas laisser subsister Tarticle 46, ainsi conçu : « Le présent Tarif aura cours à dater du 15 mai 1851 jusqu'à ce qu'il ait été procédé à sa révision. » C'eût été un non-sens; nous avons dû forcément changer cette date, et il n'a pas été nécessaire pour cela de faire cette sorte de combinaison machiavélique qu'on parait nous reprocher.

D. Cependant, vous ne pouviez ignorer que cette date serait le point de départ de la mise-bas 7

R. Nous ne pouvions nous attendre à cela; les patrons ayant, en général, reconnu la possibilité et la justice de l'augmentation, il fallait bien que cette augmentation devint un fait. Ahl si nous avions demandé quelque chose d'exagéré, nous aurions pu prévoir des résistances ; mais nous étant contentés du minimum, nous étions conv&incus de l'acceptation de la plupart des patrons, si les ouvriers eux-mêmes acceptaient nos propositions. C'est, en effet, ce qui a eu lieu presque partout. Il n'était donc pas nécessaire d'organiser une mise-bas.

D. Mais cette mise-bas a eu lieu dans plusieurs maisons, et la prévention voit dans ce fait le résultat d'une pression exercée par la Commission.

H. Si cette pression avait eu lieu, on Taurait constatée facilement; car il n'est pas supposable que nous ayons agi sur les trois mille compositeurs de Paris sans que nos démarches aient été découvertes. On n'a rien découvert, parce que nous n'avons rien fait ; nous ne nous sommes même plus réunis depuis le 26 juin. D'un autre côté, cette phrase qu'on nous reproche dans la circulaire : a Nous avons tout lieu d'espérer qu'une augmentation si modérée a sera acceptée par tous les patrons, si les ouvriers qu'ils occu- « peut leur déclarent qu'ils y adhèrent, » cette phrase doit indiquer au Tribunal que nous n'étions pas bien certains de l'adhésion de nos commettants à notre dernière proposition. Nous avions tout lieu de craindre, au contraire, que cette proposition ne fût repoussée par les ouvriers, puisque, par le vote du 27 mars, ils avaient repoussé la proposition des patrons, à laquelle la nôtre ressemblait beaucoup. Il ne nous était donc pas possible de songer à employer des moyens de coercition sur des bases aussi incertaines. D'ailleurs, nous étions convaincus de l'adhésion de la masse des patrons, et nous avions tout intérêt à ce qu'aucune violence ne se produisit.

If. le Président. — Allez vous asseoir.

Téukoînm

C1t£s a Ul BEQUÊTE du XINISTÈEB PUBLIC. .

Delaiainy 52 ans, maître imprimeur, rue des Mathurîns-Saint- Jacques, 5. — J'étais à Vichy le 18 juin, lorsque la lettre des ouvriers me fut adressée. Je suis revenu le 13 au matin; les ouvriers demandèrent à me voir pour obtenir ma réponse, que je promis de leur donner du 1'' au 15 août. Sur seize ouvriers, quatre seulement sont restés.

If* Berryer. — M. Delalain n'a-t-il pas fait parvenir des secours d'argent à ses ouvriers arrêtés ou à leurs familles?

Delalain, — Je n'en ai parlé à personne. Est-ce qu'on voudrait m'en faire un crime?

M. le Président. — Ce serait plutôt à votre louange; mais répondez à la question.

Delalain, — Puisque ce fait est à la connaissance du Tribunal, je déclare que cela est vrai; mais je dois ajouter que cet argent m'a été refusé simultanément. Dans ma maison, il y a un fonds de secours; j'ai pris dans ce fonds, et j'ai envoyé de l'argent aux familles de mes ouvriers en prison. Quatre femmes avaient accepté ce secours, mais le lendemain je reçus une lettre de chacune d'elles qui me renvoyait l'argent, en disant qu'elles ne voulaient pas en recevoir de moi.

M* Berryer, ^ Voilà ce que Je voulais faire constater.

Dtvry, mattre imprimeur, membre de la conférence mixte. — Après la circulaire du 26 juin, mes ouvriers me demandèrent de l'augmentation, et le 14 juillet, refusant de la leur accorder, je me trouvai dans un grand embarras; ils se mirent en grève; par ce fait, le journal le Monde se trouva menacé de ne point paraître. M. Jules Le Glere vint m'offrir ses femmes compositrices, que je refusai tout d'abord, craignant d'empirer par la suite ma situation. J'appris que les compositeurs de H. l'abbé Migne refusaient de venir me seconder ; je me vis forcé de m'atteler avec ces dames et deux ou trois apprentis pendant plusieurs jours. Je retirai ma plainte ; mes compositeurs, libres alors, rentrèrent à l'atelier; j'obtempérai à leur demande sous toutes réserves.

Plcnif imprimeur-libraire, président de la conférence mixte, est est appelé à la barre. Ce témoin est cité à la requête du prévenu Gauthier.

M^ Berryer. — Le témoin pourrait-il nous dire s'il ne s'est pas rendu dans les imprimeries pour connaître les dispositions des imprimeurs?

R. —Moi, non.

M^ Berryer. — Seraii-ce voire frère Hippolyte?

R. — Cela -serait possible; je n*ea sais rien.

M* Berryer. — N'avez-vous pas été appelé à la préfecture de police, et pour quel objet?

R. — Pour savoir s'il y avait chez moi des mises-bas.

FarroU — Monsieur le Président, j'aurais une question à faire adresser à M. Pion. Se souvient-il qu'une demande d'arbitrage avait été faite par nous?

Pion, — Non.

Parrot — 11 s'agissait de MM. Anselme Petetin, Piétri et Mettetal.

Pion. — Ces noms m'auraient frappé. C'est une erreur.

Parrot. — Mon ami Gauthier peut encore mieux que moi préciser les faits.

Gauthier. — Pardon, monsieur Pion. Je vous en ai donné connaissance en présence de MM. Lahure et Serrière. M. Lahure a même objecté : —a A quoi bon des arbitres intermédiaires? Faisons donc nos affaires en famille 1 » Je répondis : <— Je ne demande pas mieux. » Rappelez vos souvenirs, monsieur Pion.

Pton. — Je ne m'en souviens pas.

Gtmthier. — J'arfîrme que ce que j'ai dit est la vérité ! Quant aux noms de MM. Piétri, Petetin et Mettetal, dont parle mon ami Parrot, je dois déclarer au Tribunal qu'ils ne figuraient pas au projet d'arbitrage lorsque je le soumis aux maîtres imprimeurs réunis chez M. Pion, le dimanche 16 mars. J'avais laissé en blanc le nom des arbitres, dans l'espoir qu'ils seraient choisis du consentement des patrons et des ouvriers de la conférence. Ce n'est qu'en allant communiquer mon projet à la préfecture de police que j'ai pris sur moi d'y porter les honorables personnages cités tout à l'heure, toutefois après l'adhésion de la plupart de mes collègues ouvriers.

M^Berryer. — M. Pion pourrait-il nous dire s'il n'a pas été convoqué par M. Chaix?

Pion, — J'ai été convoqué par M. Chaix^ mais en ce moment j'étais à Vichy. Cest mon fils qui s'est rendu chez M. Chaix.

Jtf* Berryer, — Et votre fils vous a-t-il dit ce qui s'était fait chez M. Chaix?

Pion. — Je me rappelle fort peu ce que mon fils a pu me dire à ce sujet. A mon retour de Vichy, j'avais à m'occuper d'autre chose que de cette affaire.

W Berryer. — Cela se comprend ; mais il est certaines choses qui, par leur étrangeté, restent dans la mémoire. Votre fils ne vous a-t-il pas dit qu'on avait parlé chez M. Chaix de modifications à apporter aux livrets des ouvriers ?

PUnim — NoD, monsieur.

Jl^ Berryer. — Et d'une détermination à prendre pour la fuite des ouvriers î P/ofi. — Pas davantage.

Jf, le Présidefit — M* Berryer, avei-TOus d*autres questions à adresser au témoin î

Jf* Berryer. — J*en aurais d'autres, monsieur le Président, mais j'y renonce. M. Pion ne se rappelle rien. Il ne peut y avoir de réponse là ou il n'y a pas de souvenirs.

Lahure^ imprimeur-libraire, membre de la conférence mixte, interpellé par M* Berryer de dire ce qui s'est passé dans la doN nière séance de la susdite conférence, répond qu'il croit se rappeler que les patrons consentaient à payer le nouveau prix pour les ouvrages en cours d'exécution, ce qui n'avait jamais été accordé précédemment.

If* Berryer, — N'avez-vous pas eu connaissance d'un projet d'arbitrage qui vous aurait été communiqué après la rupture des conférences par le prévenu Gauthier, à vous, à M. Pion et à M. Serrière?

R. — Je ne me souviens pas bien ; cependant je ne nie pas le fait. M. Gauthier a constamment apporté dans le cours de nos relations des intentions et des actes de conciliation. 11 est fort possible qu'il nous ait soumis un projet d'arbitrage ; en effet, mes souvenirs me reviennent... oui, cela est vrai; mais je n'y ai pas attaché une grande importance, parce que j'ai toujours pensé qu'il valait beaucoup mieux faire nos affaires en famille sans y mêler des tiers.

M* Berryer. — Enfin, cette déclaration me suffit. Le projet existe, puisqu'il a été adressé le 27 mars au préfet de police, et plus tard à l'Empereur et au ministre de l'agriculture et du commerce. Nous ferons connaître ces pièces-là plus tard. Les arbitres proposés par les ouvriers étaient MM. Piétri, sénateur, Anselme Petetin, directeur de l'Imprimerie impériale, et Mettetal, chef de division à la préfecture. Le témoin n'a-t-il pas pris l'initiative d'une augmentation dans ses ateliers?

R. — Oui, monsieur.

If. le Président. ^ A quelle époque?

R. — Avant la circulaire du 26 juin. J'ai accordé 5 centimes d'augmentation sur les ouvrages anciens et nouveaux^ sur les corrections et le prix de journée, ainsi que pour les mises en pages.

Jf* Berryer. — Et il n'y a pas eu de grève chez vous?

R. — Non, monsieur.

Jf* Berryer. — Nous voulions constater que les demandes des ou-

Yrieis étaient moins élevées que les augmentations octroyées de son propre élan par M. Lahure; cela est désormais établi.

Bloty imprimeur, rue Saint-Louis, membre de la conférence mixte, cité par la défense.

Coûtant — Monsieur Blot n'a-t-il pas proposé d'élever de 10 centimes le salaire sur les manuscrits et 5 centimes sur la réimpression 7

Blot nie avoir fait cette proposition.

Coûtant. — J'affirme que M. Blot nous l'a dit à Parrot et à moi.

Farrot» — Je siégeais près de M. Blot, et il est vrai que le témoin nous fit part de sa proposition, qui était la nôtre également.

Blot. — On a pu induire d'une conversation que j'avais fait cette proposition; mais je n'ai jamais formulé de proposition formelle en ce sens vis-à-vis de mes confrères.

If. lotné, successeur de Didot, membre de la conférence mixte. — J'ai remarqué chez moi quelque agitation après avoir cependant accordé, dès le mois de juin, une augmentation que je crois supérieure à celle de la circulaire. Irrité de ces allées et venues, je congédiai un ouvrier, que je considérais comme un des meneurs. Le i4 juillet, je fus mis en demeure d'accorder les demandes de la circulaire, et, voyant que mes ouvriers y tenaient plus qu'à mon tarif, quoiqu'il fût plus avantageux, je cédai à la demande générale.

Thunotf imprimeur, interpellé par Gauthier, déclare vraie la proposition du prévenu pour un projet d'entente entre patrons, protes et ouvriers, projet qui devait être soumis au ministre de l'intérieur ; mais, ajoute ce témoin, me trouvant membre du conseil des prud'hommes, je donnai le conseil à M. Gauthier de soumettre ce projet à M. Pion, président de la chambre des imprimeurs.

BourdieTf maître imprimeur, déclare avoir fait partie de la conférence mixte pour \% révision du Tarif; il dit que les demandes des ouvriers lui ont semblé très-raisonnables.

Poitevin^ imprimeur, déclare, sur l'interpellation de M* Berryer, qu'il a reçu une convocation de M. Ghaix après la cessation des travaux dans plusieurs ateliers. 11 s'est rendu à cette convocation.

D. — Quel était le but de cette réunion 7

R. — Ce but était de savoir, d'une part, si on adhérerait aux demandes des ouvriers et, d'autre part, de décider si on les poursuivrait.

If* Benyer. — C'était M. Chaix qui proposait de poursuivre les ouvriers. Quel a été le résultat du vote pour la négative?

R. — Trente-trois contre sept.

ilP Berryer. — Ainsi, la proposition de M. Chaix n*a eu que sept adhérents sur quarante votants.

Poitemn a trouvé justes les propositions contenues dans la circulaire du 26 juin et les a appliquées dans ses ateliers.

Voitelaùif imprimeur, déclare avoir été convoqué quatre fois au cercle de la Librairie par M. Chaix ; deux convocations ont précédé la grève, deux Font suivie. Dans les deux premières, on a examiné la demande des ouvriers; dans les deux autres, il a été question de décider s'il n*y aurait pas de changements à opérer dans les livrets des ouvriers, et s'il n'était pas opportun de poursuivre ceux qui étaient en grève.

RenoUy imprimeur, déclare que ses ouvriers lui ont adressé une demande collective d'augmeijtation de salaire dans le cours du mois de juillet; il a accepté; il n'y a pas eu de grève. Tout s'est passé amîablement chez lui.

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