‹ Mémoire pour servir à l'histoire du tapirChapitre 4 sur 6 · NOMS DU TAPIR DANS LES PROVINCES AUSTRALES · texte numérisé non relu

NOMS DU TAPIR DANS LES PROVINCES AUSTRALES

Je dois à l’obligeance de M. d’Orbigny de pouvoir joindre aux noms que j’ai déjà donnés , ceux que cet infatigable naturaliste a recueillis dans les provinces de Moxos, Chiquitos et GranChaco. Je les présente ici suivant l’ordre géographique, en allant du nord au sud.

Province de Moxos. — Le Tapir est appelé Aüana par les Pacaguaras (rives de l’Opotari jusqu’à son confluent avec le Madeira); il est appelé Bala par les Caiubabas (vill. d’exaltacion de la Cruz); Orna par les Movimas (bords du Santa-Ana ) ; Uaiacu par les Itonamas (riv. Itonama ou S. -Miguel) ; Niptoxo par les Canichanas (vill. de S. -Pedro , sur leMamore); Sumo par les Muchoxeones (confluent du Rio Baure et du Mamore); Suma par les Baures (sur la même rivière, mais un peu plus haut); Charnu par les Moxos proprement dits (moyen Mamore et ses affluens , villages de S. -Ignacio , S.-Xavier, Trinidad-de-Moxos , Loreto); Umui par les Chapacuras (établis par les jésuites au village de Carmen sur le haut Baure).

Province de Chiqüitos. — Le Tapir est nommé Jmui par les Quitemocas , Potapaque par les Cuciquias , Samo par les Paunacas, et lsamo par les Païconecas (ces quatre nations réunies par les missionnaires habitent la Concepcion de Chiquitos vers les sources du Baure ) ; il est nommé Oqüita paquish par les Chiquitos proprement dits (faîtes de partage des rivières de San-Miguel et San-Ignacio ) ; Cuti par les Sarabecas (mission de Santa-Ana de Chiquitos) ; Yipe par les Guarahocas ; Quipe par lesSamucus; I guipe par les Potureros, et Iatacota par lesMorotocas (ces quatre dernières nations amenées de loin par les jésuites, habitent les montagnes au sud-est de la province, les deux versans de la chaîne de Chochiis ; dans ces cantons les Tapirs sont si nombreux qu’on peut bien, comme le dit le P. Ruiz, en tuer cinq ou six dans l’espace d’une nuit). Les Otuques, qui sont tout-à-fait à l’est de la province et sur les bords du Paraguay, nomment l’animal Cuui.

Gran Chaco. — Les Yuracares (versant oriental de la Cordillère de Coclia- Bamba) nomment le Tapir Penche ; les Tobas, vers le haut du R. Pilcomayo, Cepuehcolo ; enfin les Bejosos, Mataguayos et Matacos, qui s’étendent vers le sud-est entre le Pilcomayo et le Rio Vermejo , le nomment Hiclag.

En ayant égard aux différences de prononciation qui se trouvent dans les dialectes même les plus voisins , et surtout aux changemens qui s’opèrent conformément à des règles déterminées dans l’articulation initiale ou finale d’un

SUR LE TAPIR

grand nombre de mots , suivant la place qu’ils occupent dans la phrase, les vingt-quatre noms qu’on vient de lire peuvent se re'duire à cinq ou six. Ainsi-, nous aurons un groupe forme' des mots Imui, TJmui, Oma, Suma,Sumo , Samo , Charnu et Isamo (i) ; un autre de Quipe, Iguipe et Yipe (2). Aile sera rapproché d’Aiiana ; [ata cota de cuti ; Data de Poto paque, et aussi d ’Oquita paquish , ce dernier mot se prononçant également Opita paquis , comme on le trouve dans un dictionnaire chiquito manuscrit rapporté par M. d’Orbigny (3).

Dans un petit vocabulaire, imprimé à Lisbonne en 1 795 , intitulé Diccionario portugez et brasiliano ( titre très impropre , puisqu’il n’y a pas de langue brésilienne proprement dite), j’ai trouvé le mot Anta (Tapir) rendu par les mots Tapjira , Caapoara et [cure. Le dernier, qui signifie cochon d’eau (4) , s’applique plus communément au Cabiai , mais il se peut que dans

(1) Dans le guarani proprement dit, et dans ■ plusieurs des dialectes qui s’y rattachent, il n’v a point d’articulation qui corresponde exactement à celle de l’sj probablemen t des Espagnols eussent écrit camo , çumo , etc. (le c ayant dans la Péninsule une prononciation différente de l’s). Cependant le c, qn’on trouve employé dans plusieurs dictionnaires américains, ne rend pas non plus complètement l’articulation indienne, qui est une sorte d’aspirée sifflante ; nos Français ont essayé delà rendre tantôt par une h, surtout quand elle est initiale, et tantôt par nn ch.

(2) Ce nom me paraît formé de deux racines qui se trouvent dans la langue guarani. Yi : dur , difficile à traverser, et Pe, écorce, peau {l’animal a la peau résistante , ce qui est aussi, comme nous l’avons vu, le sens du mot Tapii). L'y dans le mot yi est une demi -consonne, et le mot précédé de la racine I ( eau) , qui dénote les habitudes aquatiques de l’animal , devient iguipe .

(3) Pu, Qü et Mu se mettent très souvent l’un pour l'autre; ainsi en guarani, coup se dit Pua, Qiia et Mua.

Le mot Opita paquis, en chiquito, semble signifier sifflement aigu; il rappellerait le cri du Tapir, crique les Indiens ont bien remarqué, et qu’ils imitent pour attirer l’animal jusqu’il portée de leurs flèches.

(4) D’Azara donne le mot cure comme désignant collectivement les deux espèces de Pécari , dont chacune du reste a son nom propre. Le mot curi étant dans les langues des Antilles et d’une partie de la Terre-Ferme le nom du Cavia cobaia , on pourrait croire que les Indiens faisaient le mémo rapprochement que nous avons fait en désignant le dernier animal sous le nom de cochon d’ Inde ; ils semblent en effet réunir dans leur nomenclature aux pachydermes américains (Pécaris et Tapirs )|es cavia de Linnée, surtout les grands, qui sont de vrais animaux à sabots; ils ont même pour un de ceux-ci un nom dont la composition est presque identique à celle du nom linnéen du Cobaye ; mais dans le cas qui nous occupe, la ressemblance des deux mots tient seulement h ce que les noms curi et cure dérivent l’un et l’autre d’une même racine.

Cette racine eu ou gu, indicative du mouvement, donne le verbe eue, qui signifie mouvoir, se mouvoir, dans le sens le plus général ( \Tesoro de la langua guarani , page io3 ), quara, mouvoir circulaircment {Tes., page i3o), cure, curei et cute , agiter par un mouvement alternatif, soit latéral, soit de haut eu bas. De là, les noms donnés à des animaux dont la progression est tortueuse, sautillante ou claudicantc, i°. aux pécaris cure; 2° à certains rongeurs qui, étant, comme notre lapin, habituellement assis, font un petit saut à chaque pas; ainsi curi pour le cochon d’Inde, Acuti , Acuri ( Biet, page 3gq) pour VAgouti-, 3°. à une sorte de canard qui se dandine en marchant plus que les autres, curia.

Sous la forme cure, la même racine exprime chose tortueuse , chose qui va de travers; on pourrait croire qu’elle entre dans la composition du mot pécari, mais ce mot, qui nous a été donné par les flibustiers (Wafer, Dampier, etc.), est, ainsi que le mot Pockiero conservé par Laët, une corruption du nom indien Pagquira , employé en divers points de la côte, depuis le golfe de Honduras jusqu’à l’embouchure de l’Amazone. Le P. Raymond, breton, écrit bac Kira. Les colons, dans la Guyane espagnole, disent Paquira ( Gumilla, cap. XIX), et Baquira (Caulin , lib. I, cap. YII ); dans la Guyane hollandaise et anglaise Peccary (Stcdman,

MEMOIRE

certains cantons il serve aussi à désigner le Tapir. Le mot caapoara ou caasgoara signifie chose des bois , animal qui est Y objet de la chasse en forêts (5) ; et suivant que dans un canton c’est le Pécari ou le Tapir qui est plus spécialement le but de la chasse des indigènes , il désigne l’un ou l’autre de ces animaux.

cap. XIV), et Bakkire (Martin, Histor. of the british colonies , tome a, page 87); nos Français de Cayenne l’ont plus altère' encore et en ont fait Patira (Barrère, Laborde, etc.).

Le nom P agquira est forme’ de deux mots guaranis ; de Pag ou Pak qui désigné le Cavia Paca de Linne'e ( Celogenys de M. F. Cuvier), et de Quira quij signifie gros, gras .

Voilà donc encore un cas dans lequel la nomenclature des indigènes rapproche les Cavia des pachydermes. Ces animaux, dans nos classifications, sont aujourd’hui fort éloignés, mais peut-être ne le seraient-ils pas autant dans une méthode vraiment naturelle. L’ordre dis rongeurs, il faut le reconnaître, est fondé sur un caractère unique et non pas sur l’ensemble des rapports ; il est donc, au moins par son origine, tout artificiel. La considération des dents est fort importante sans doute, mais c’est surtout parce qu’habituellement elle fournit une indication sur le genre de vie de l’animal; or, dans l’ordre des rongeurs, quoique la disposition des dents antérieures soit la même, le régime d’une famille à l’autre est souvent aussi différent que possible.

Les colons paraissent avoir souvent confondu les porcs américains avec le Paca, qui, suivant Sonini , porte en quelques parties de la Guyane le nom de Pakiri. Ce que dit Laborde de son p/ityra , et Caulin d’un très petit pécari qu’il nomme Potochis , me paraît se rapporter au Cclogenys; c’est bien lui qui , caché pendant le jour, va la nuit ronger les cannes à sucre et le maïs; c’est lui encore qui, lorsque sa tannière n’a qu’une issue, comme dans le cas où elle est creusée dans une berge, y entre à reculons , et reste tourné de manière à en défendre l’entrée. Ainsi placé dans son trou, il saisit aux jugulaires le chien qui y met imprudemment la tête, et le tue quelquefois du premier coup de dents, ainsi que l’ont vu plusieurs chasseurs de qui je tiens le fait.

J’ai dit que les Indiens avaient une dénomination analogue à celle de mus porcellus, employée par Linnée, c’est celle de cabia capybara. Cavia, comme le remarque Marcgraff, est le nom générique des rongeurs; capiiba est le nom d’une espèce de pécari ( Tesor ., page 90), et la particule ra signifie semblable, c’est donc le mus porcinus.

(5) Les mots caa et monte, l’un espagnol et l’autre guarani, ont la même valeur, c’està-dire qu’ils signifient à la fois forêt et montagne; leurs dérivés caapora , caapoara , caapiguara , d’une part, et monteria de l’autre, se prennent aussi dans le même sens pour chose des bois , chasse aux bois et bêtes fauves qui sont l’objet de cette chasse. Dana la traduction française des Quadrupèdes du Paraguay , la racine caa ^t prise dans le sens de montagne, et l'auteur blâme Margraff d’avoir désigné le Pécari par un nom qui, dit-il, signifie semblable à une montagne. Dans le texte espagnol que j’ai pu me procurer depuis peu , le mot est pris dans son vrai sens. Il n’y a pas à accuser pour cela le traducteur- d’inexactitude, car, dans cet endroit, comme dans plusieurs autres, le texte espagnol a été évidemment changé, et peut-être d'apres les critiques auxquelles avait donné lieu la publication de l’ouvrage en français.

J’ai trouvé dans le texte espagnol la preuve que l’erreur de Moreau Saint-Merry, relativement à la livrée du jeune Tapir, venait, comme je l’avais soupçonné, d’une fausse interprétation donnée au mot cachorro ; quant à celle que le traducteur a donnée pour le mot barrera, je ne puis rien dire , ce mot ne se trouvant nulle part dans l’édition de Madrid. Cette édition renferme plusieurs chapitres qu’on ne trouve point dans celle de Paris, entre autres, un article sur les chiens, dont je regrette de n’avoir pu faire usage pour mon Mémoire sur les animaux do. jnestiques ; les ouvrages d'Azara fournissent en effet toujours quelques bons renseignemens; car si la partie critique y est des plus faibles, la partie d’observation est en général excellente.

L’histoire des quadrupèdes du Paraguay était, de tous les ouvrages que je cite dans ce Mémoire, le seul que je n’eusse pu consulter jusqu’ici dans l’original. Ce soin m’a paru indispensable, ayant reconnu que pour tout ce qui est telatif à l’histoire naturelle, on trouve même, dam Ie® meilleures traductions, les plus étranges erreurs.

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