ET LE GIN-SENCG
L'ancien gouvernement du Canada ne fut, on commence à en convenir aujourd’hui, ni si indifférent au développement des ressources du pays, ni si ignorant de ses richesses géologiques et botaniques, qu’on avait paru le croire. Il est au contraire bien constaté que, tandis que l’exploration géographique de toute 1’ Amérique du Nord était alors beaucoup plus complète qu’elle ne l’a été jusqu’à ces dernières années, tout ce qu’il y avait d’important au point de vue géologique avait été indiqué et presque toutes les exploitations duterritoire et de ses produits commencées avec succès. Le gouvernement avait même créé ou favorisé diverses branches d’industrie qui ont été, depuis, complètement abandonnées, comme on pourra s’en convaincre en parcourant l’Histoire du Canada de M. Garneau, et le Tableau des Progrès Intellectuels et Matériels du Canada, par M. Bibaud, jeune.
L’histoire naturelle du pays avait été étudiée par des hommes spéciaux ; et la Flore canadienne avait été décrite non seulement dans l’excellent ouvrage de Charlevoix, dont les gravures ne le cèdent en rien à ce qui peut être fait de mieux de nos jours; mais encore dans plusieurs mémoires publiés dans les recueils des académies ou dans des lettres et relations que l’on se disputait avec avidité. Autant le Canada est aujourd’hui profondément ignoré de la France, autant alors il excitait d’intérêt.
Les Jésuites, qui ont joué un si grand rôle dans la colonisation de Amérique, ont aussi pris une place distinguée parmi les historiens et les naturalistes du nouveau monde. Leurs curieuses relations, qui se réimpriment actuellement à Québec, abondent en renseiunements et en descriptions de tout genre, et sont d’autant plus précieuses que, non seulement chaque père jésuite a profité de ses propres observations, mais a de plus réuni et et fait valoir celles de ses confrères. Dans une communauté, dans un ordre religieux, rien west perdu ; l’observateur attentif, mais qui serait peut-être inca-
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pable de faire part de ses découvertes à la postérité, trouve à côté de lui l'écrivain habile, qui se hâte de recueillir et de transmettre ses récits.
Après Charlevofx, le Père Lafitau est un des jésuites qui se sont ie: plus distingués comme historiens et comme naturalistes. Le Journal de l’Anstruction Publique, dont les rédacteurs s’eflorcent de réunir dans leur collection tout ce qui peut intéresser les amis siucères de la gloire de notre pays, commence aujourd’hui la reproduction du Mémoire que ce savant missionnaire présenta au Duc d’Orléans, régent de France, 4 sur Ja précieuse plante du gin-seng,”’ qu’il venait de découvrir dans les forêts du Canada, mémoire fort rare maintenant et qui, accompagné comme il l’est, d’un fac-simil: de la planche qui se trouve dans le volume publié à Paris , et d’un portrait avec autographe de l’auteur, sera pour les amateurs de souvenirs historiques du pays une véritable bonne fortune. Nous eussions aimé à joindre à ce mémoire une notice biographique queique peu étendue ; mais, malheureusement pour nous, le Père Lafitar était du nombre de ces apôtres zélés, dont la vie se résume dans leurs travaux et dans leurs écrits, où l’homme a toujours le soin de s’effacer derrière les grandes closes qu’il accomplit.
C’est avec beaucoup de peine et grâce à l’obligeance du R. P. Martin et de M. le Commandeur Viger, que nous avons pu réunir quelques détails que nos lecteurs jugeront, sans-doute, bien insiilisants.
Joseph Frauçois Lafitau, naquit à Bordeaux, vers la fin du 17e siècle. Le Père Martin lui-même r°a pu nous donner l’année de s4 naissance. De quelques notes qu’il vient de recueillir en Europe et qu’il a bien voulu nous communiquer, nous pouvons conclure que Lafitau étudiait Ja théologie à Paris, en 1710, et qu’il avait demandé au Père-Général la faveur d’être destiné aux missions du Canada. Un passage de son grand ouvrage, Mœurs des Sauvages, nous avait fait penser qu’il n’était venu dans ce pays que vers 1712 e: non en 1700, comme on l’a écrit, et nous voyons aujourd’hui, qu’er: effet, il arriva en Canada eu 1712 et qu’il fut iminédiatemer envoyé à l’ancienne mission du Sault St. Louis. Cette mission, a cette époque, offrait encorc beaucoup de fatigues et certains dangers. exposée comme elle l’était, aux premiers coups de l’ennemi ; mais aussi elle avait des charmes qui semblent n’avoir pas échappé au missionnaire lui-même. La vie sauvage avec sa rude poésie, les cris de guerre, l'alarme continuelle, le cliquetis des armes presque toujours retentissañt ; et puis le grand fleuve tourbillonnant et allant se briser sur les écueils, les blanches maisons, les rares clocher: qui commençaient à briller dans le lointain, au milieu de la forét éclaircie et au-dessus de l’écume des flots ; tout ce paysage, si nouveau et si saisissant pour eux, devait frapper vivement l’imagination des étrangers. Disons-le à notre grande honte, le Sault Kit. Louis est un de ces endroits trop inconnus, ou plutôt, trop méconnu» de nos jours, où, à des beautés naturelles du premier ordre se rattachent des souvenirs historiques du plus vif intérêt. Tandis que les touristes européens, comme M. Marmier et M. Ampère, viennent!
serrer la main au pauvre prêtre de Caughnawaga (D), heureux d’apprendre quelque chose de sa bouche, nous n’allons, nous, dans ce ieu célèbre, que pour y prendre le chemin de fer et nous éloigner, à toute vapeur, de l’ancien théâtre de la foi et du courage. Cependant, si nous entrions à la mission, on nous y montrerait peut-être encore le fauteuil qui a servi à Lafitau et la modeste chambre où Charlevoix vint plus tard prier, méditer et travailler.
Ce fut dans l’ancienne mission du Sanlt, que le premier s’occupa surtout à préparer les matériaux de sou grand ouvrage, intitulé : 4 Les Moœurs des Sauvages Américains comparés aux Mœurs des premiers temps ;*” comme il nous l’apprend lui-même : 4 Pendant cinq ans, (2) dit-il, que j'ai passés dans une mission des sauvages du Canada, j'ai voulu m’instruire à fond du génie et des usages de ces peuples, et j’y ai surtout profité des lumières et des connaissances d’un ancien missionnaire jésuite, le Père Julien Garnier,etc. Je ne me suis pa contenté de connaître le caractère des sauvages et de m’informer de ‘eurs coutumes et de leurs pratiques ; j’ai cherché dans ces pratiques ut ce scoutumes comme des vestiges de l'antiquité la plus reculée.?”
Au milieu de ce travail et au moment peut-être où il y pensait ‘e moins, 1l eut le bonheur, qu’il avait longtemps ambitionné, de trouver, à quelques pas de sa demeure, cette célèbre plante du gin-seng dont on commençait à parler alors en Europe (3). Tous les détails de cette découverte sont rapportés avec une simplicité charmante dans le mémoire auquel nous renvoyons les lecteurs: ils y verront, en même temps, la description de Ja plante, ses vertus et ‘es opinions qui partageaient les savants à son sujet. Il suffira de dire ici que le gin-seng, panax, est un genre de la famille des
araliacées. Les Chinois, les Japonais et les Tartares, le précoaisaient comme un remède universel, ce qui justifie le nom (panacée) que les savants lui ont donné (4). En Chine, il se vendait au poids de l’argent ; trois onces de ce métal pour une once de ginseng. Aussi, la découverte qu’on en fit dans nos forêts produisit presque autant d’émotion, excita posait Autarte la cupidité que le
tait aujourd’hui la découverte des plus riches mines de la Californie, de l’Australie où de la Nouvelle Calédonie, Nous citerons, à ce
(1) On écrit Caughnawagu et Cahnawaga ; mais la meilleure orthographe poûr la prononciation française est Kahnuwaké. D’après feu M. Marcoux et le M. de Lorimier, descendant des Iroquois par sa mère, ce aom signifie rapides.
(2) Comme le l'ère Lafitau dit qu’il resta cinq ans missionnaire, et comme il est prouvé qu’il repassa en France en 1717, il est constant qu’il vint en Canada en 1712. Du reste, nous l'avons dit en commençant, cette remarque s’accorde avec les notes du Père Martin.
(3) Bouillet place cette découverte vers 1712: la Société Historique de
Québec en 1720 ; mais Lafitau nous dit qu’il trouva le gin-seng en 1716, lorsque le fruit était dans sa maturité, c’est-à-dire, dans l’automne.
(4) Du grec pan tout et anekomaï guérir.
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