‹ Mémoire présenté à Son Altesse Royale Mgr. le duc d'Orléans, régent de France [microforme]Chapitre 8 sur 8 · JO · texte numérisé non relu

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rait pour lors, et que ces sauvages s’en sont servis avec succés. C’est en effet un excellent cordial.

Une personne de caractère et de distinetion, mais réduite presque toutes les années à l’extrémité par un asthme, résolut de s’en servir. Dès les premières prises elle y reconnut un effet si prompt, qu’elle avouait qu’on lui ôtait, ce semble, le mal avec la main. |

Des personnes âgées en ayant fait usage pour des fluxions et des rhumatismes, qui les rendaient comme impotentes, depuis quelques années, en ont été délivrées par une espèce de prodige.

Cette racine est véritablement amie de l’estomac, en remet les levains, dissipe les humeurs froides, pituiteuses et scrophuleuses, subtilise le sang, lui ôte sa grossièreté, et est un spécifique pour y rendre fluide la lymphe. Elle ouvre les conduits des reins et pousse au dehors les sables et les matières glaireuses. Elle excite sensiblement l’appétit, et fortifie véritablement. La chaleur qu’elle excite est douce, proportionnée à la chaleur naturelle, et propre à faire une bonne action et par là à remédier à presque tous les maux qui sont produits par les défauts de digestion.

C’est en particulier un excellent fébrifuge : Je connais du moius trois ou quatre personnes qui ont été guéries de fièvre lentes de deux ans, en très peu de jours. Monsieur Breynius dit que quand on en a pris. la fièvre diminue de moment en moment. La sauyagesse dont: j'ai déjà parlé, m’assara qu’elle avait expérimenté la même chose. Cependant quelques personnes en Canada ont éprouvé un effet contraire, et fait les mêmes plaintes que celle à qui je l’avais envoyé en France. Peut-être que ces différences viennent de la variété des tempéraments, de la disposition où l’on se trouve, ou de la manière de le prendre. Sur quoi les épreuves qu’on en fera dans la suite achèveront de nous instruire. Pour moi j’aide la peine à croire que son usage puisse être nuisible, tant sa chaleur me paraît douce. Ïl me semble pourtant qu’il est meil'eur pour les fièvres chroniques et lentes que pour les fièvres aiguës. Je ne voudrais pas non plus le donner dans l’acces de la fièvre. Les personnes même d’un tempérament trop vif doivent en user avec précaution ; mais on le conseille aux personnes âgées et languissantes. (1) 51

La manière de prendre le gin-seng, selon M. Kæmpfer, est de le réduire en poudre. La dose est d’une dragme et demie, infusée apparemment dans quelque liqueur.

n peut s’en servir de cette manière, selon le Père Jartoux. On

(1) On aimera peut.être à comparer le passage précédent avec ce que dit ailleurs le P. Lafitau.

‘Le gin-seng, dont il est probable que Théophraste a voulu parler, et dont les Tartares, qui sont les véritables Scythes, font un si grand usage, a la vertu de soutenir, de fortifier et de rappeler les forces épuiseés, Ila a aussi un petit gout de réglisse, ainsi que je lai dit dans l’écrit que j'ai composé au sujet de celui que j'ai découvert en Canada, et qu’il est facile de s’en assurer bar l'essai de la plante même. Théophraste ne donne point d’autre num a la plante dont il parle, et a laquelle il attribue une si grande vertu, que celui de Scythica.”

(Mœurs des Sauvages etc. t. 2 p. 141.)

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coupe la racine par tranches. Il en conseille aux personnes malades la cinquième partie d’une once, et la dixième partie à ceux qui n’en prennent que pour se conserver dans leur embonpoint, encore ne croit-il pas qu’on doive en faire un usage journalier. On met cette dose dans un vai:seau de terre bien bouché, sur un demi septier d’eau qu’on laisse bouillir jusqu’à ce qu’il soit réduit à une bonne tasse. On le prend aussi chaud qu’on peut, et on le mêle avec un peu de sucre pour en corriger le goût, qui paraît d’abord un peu désagréable. Ce goût consiste dans un sentiment de jus de réglisse, mais qui a un peu plus d’amertume. Quand on y est accoutumé il fait plaisir, et on sent en même temps une chaleur douce dans la bouche et dans l’estomac qui déclare sa force et sa vertu. On peut remettre pareille quantité d’eau sur la même dose, et il est bon même la seconde fois. C’est ainsi qu’un en use pour le thé. Je croirais qu’il serait meilleur infusé dans le vin blanc. On en pourrait faire même une ean comme l’eau de genièvre, qui aurait pour le moins autant d'efficacité, et qui aurait les mêmes usages.

On peut le prendre à jeun, ou mieux encore, après avoir mangé, car il aide la digestion, et guérit même l’indigestion. Une personne digne de foi m’a assuré en avoir été guérie subitement.

Les Chinois ne se servent que de la racine du gin-seng. Le fruit n’est bon à rien. Le Père Jartoux assure que les feuilles prises er

uise de thé, sont aussi bonnes ou meilleures que le thé même. Quelques personnes ont fumé de ces feuilles en Canada. Le goût et l’odeur selon leur rapport en sont agréables, et leur funiée abbat les vapeurs.

Personne que je sache n’a encore fait l’aualyse du gin-seng. Le frère apotiquaire des Jésuites de Québec, très bon pharmacien, se

ropose de travailler l’an prochain à découvrir lusage qu’on èn peut faire par la chimie. J’en ai mis au feu, il ma brûle point, ce qui me fait juger qu’il a pen de résine; il ne pétille point aussi, ce qui marque qu’il a peu de sels fixes, On peut présumer que sa vertu consiste dans un alcali mêlé de quelques sels volatiles. M. Breynius rapporte dans la dissertation les expériences qu’on en a fait et

ui ont réussi. Il rapporte aussi les diverses manières dont il a été dois et mêlé avec d’autre remèdes proportionnés aux maladies pour lesquelles on le donnait. Messieurs de l’Académie Royale des sciences, par les expériences qu’ils seront en état de feire quand ils auront une suffisante quantité de ces racines, mieux conditionnées que celles qui viennent de la Chine, poussant plus loin leurs connaissances, nous mettront en état de profiter encore mieux des vertus de cette plante. Il faut avouer que nous ne la connaissons pas encere assez bien, parceque nous ne la connaissons que par des sauvages, des Chinois et des Japonais, qui dans le fonds sont de mauvais médecins, peu instruits des principes de l’anatomie et des règles de l’art. Cependant, il faut avouer aussi qu’elle ne serait pas si constamment et si universellement estimée à la Chine et au Japon, si elle n’avait en soi de grandes propriétés.

Mais quoique des peuples qui composent des royaumes très vastes, éprouvent tous les jours de bons effets de cette racine, il se pourra bien faire que lorsqu’on la voudra mettre en usage en France, dif-

férentes personnes $?y opposeront comme on a fait autrefois au sujet du tartre émétique et du Quinquina. C’est assez le sort des bons remèdes, mais dés qu’ils sont tels, ils s’accréditent bientôt par euxmêmes et piennent le dessus malgré la prévention.

Pour moi qui ne suis pas médecin et qui ne me pique pas d'écrire comme un docteur en médecine, je ne me suis attaché qu’à rapporter ce que j’ai appris de mes sauvages, à transcrire ce que m’en ont dit les personnes à qui j’ai communiqué cette racine pour en faire usage contre leurs infirmités. (C’est le zèle pour le bien publie qui a engagé le Pére Jartoux à nous donner la connaissance de cette plante, et c’est à lui en effet qu’on en a la première obligation,

Le même zèle m’a engagé de la chercher en Canada sur conjecture du Père Jartoux. Il a été le principal motif qui ma obligé de rendre un fidèle compte aux savants, aux médecins et au peuple, de tout ce qui regardait la découverte de cette plante et les utilités qu’on en doit espérer. Messieurs les médecins, ainsi que j’ai déjà dit, en tireront des conséquences plus justes que je re pourrais faire, et ils jugeront par le récit que leur feront leurs malades du temps et des précautions qu’il faudra grrder lorsqu'on le voudra employer. Le gin-seng ne croît point à la Chine, mais en Tartarie. On l’y trouve entre les 39 et 47 degrés de.latitude, boréale, le 10 et le 20 de longitude, en comptant depuis le méridien de Pékin. Il croît sur le penchant des montagnes, dans d’épaisses forêts, sur le bord des ravines, autour des rochers, au pied des arbres, et au milieu de tontes sortes d’herbes : maïs on ne le trouve point dans les plaines, dans les marécages ni dans des lieux découverts. Si le feu court dans les forêts, il ne reparaît que trois ans après l’incendie, ce qui prouve, dit le Père Jartoux, qu’il est ennemi de ia chaleur. Aussi, ajoute-t-il, il se cache du soleil autanu cuil peut.

Je l’ai fait chercher et je lai cherché moi-même en Canada. Il s’en trouve point à Québec, et moins du côté du nord de la rivière que du côté du sud. On en trouve davantage en avançant vers le midi, comme à Montréal (1), aux Outaouais, et vers le lac Huron. fi en croît en grande quantité, dit-on au pays des cinq nations iroquoises : si cela est, les Flamands de la Nouvelle-Vork en feront bien leur profit. Quelques-uns qui l’ont vu vendre à Montréal par les sauvages; en auront sans doute envoyé dès cette année en Angleterre. :

On n’en recueille pas dans toutes sortes de bois. Je l’ai cherché mutilement dans les forêts touffues et embarrassées de broussailles. Ce n’est proprement que dans les bois de haute futaye, où les arbres droits et hauts sont engagés par le bas et paraissent naturellement allignés comme pour le plaisir de la promenade, qu’on le trouve au milieu d’une variété admirable d’herbes médicinales, qui naissent au pied des arbres, entre les racines et les pierres, d’où il est très difficile de l’arracher.

Un sauvage me dit que le gin-seng ne croissait que dans de

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(1) “ Gin-seng has never been found far north of Montreal” dit Kalro, qui se trouvait en. Canada, dans le temps même où l’on cuelllait le ginseng avec le plus d'empressement.

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mauvaises terres ; mais il se trompe, car quand ces bois francs sont abbattus on peut dire que ce sont les meilleures terres du Canada. La terre en est noire, le grain un pen sabloneux, et le blé y vient à plaisir.

Le gin-seng aime l'ombre, aussi bien que les plantes dont ces bois sont remplis. Quand les terres sont nouvellement défrichées il y en reparait encore quelques racines qu’on n’avait pas arrachées en défrichant, mais il ne s’y en reproduit jamais d’autres. Je ne le crois pas pour cela ennemi de la chaleur, car cette racine est chaude. D’ailleurs en été, il fait une chaleur encore plus forte et plus étouffante dans ces bois qu’en plein air. J’aimerais mieux dire que ces plantes à qui l’ombre est si favorable, étant trop agitées par l’action immédiate du soleil et d’un air trop ouvert, y sont renfermées dans la terre comme dans un sein stérile, tandis que d’autres à qui ce grand air et l’action iramédiate du soleil sont plus propices, se développent et croissent à plaisir ; ce qu’elles ne pourraient faire à Pabri des forêts. J’ai vu moi-même cette expéricnce dans le cours d’une année ; ayant fait abbatre durant lhiver un ou deux arpents de bois, le printemps suivant au lieu de ces herbes amères qui y étaient il n’y vint ci du chiendent, du treffle, du curxe, et d’antres herbes semblables qui ne croissent qu’en plein cha::p.

Je doutais, Monseigneur, si ces racines transplantées en France, réussiraient et conserveraient leur vertu. J’en ai apporté pour qu’on put s’en assurer. Je les ai levées en mottes, et sans qu’elles aient été séparées de leur propre terre et j’ai eu l’honneur de les présenter à V. A. R. Monsieur de Jussieu à qui Elle a fait la grâce de lui en donner une partie, les a visitées. 11 les a trouvées bien fraîches et en. bon état; il ne doute pas qu’elles ne fassent merveilles cette année au jardin royal, où il les a portées par l’ordre de V. A. R. (1)

Je crains que les graines ne réussissent pas si bien. Comme on a eu beau semer la graine, dit le Père Jartoux, sans que jamais on lait va pousser, :! est probable que c’est ce qui a donné lieu à la fable qui a cours parmi les Tartares. Ts disent qu'un oiseau la mange dès qu'elle est tombée à terre, et que ne pouvant la digérer, il la purifie dans son estomac, et qu’elle pousse ensuite où il la laisse tomber avec la fiente.

Ce qu’il ya de certain c’est que cette plante vient avec peine. J’en ai trouvé qui avaient près de cent ans. Ces racines p' uisent une tige qui tombe et se renouvelle toutes les années. Les plus belles tiges portent jusqu’à 34 fruits, dont la plupart sont doubles, si lon supputait tous les germes suivant les années de la racine, le nombre des nouvelles plantes qui doivent se former à côté, et le nombre des germes et des années de celles-ci, le tout irait à l’infini.

Cependant il né s’y trouve jamais plus de sept ou huit racines dans les divers cantons où elles naissent les unes auprès des autres,

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(1) On nous assure. qu'au séminaire de Nicolet on avait transplanté, avec beaucoup de soin, un pied de gin-seng (le seul qu’on eùt pu trouver dans les bois environnants) ; il avait poussé. des feuilles et des fleurs et paraissait vigoureux, quand il commença à se faner, et bientôt il fut complètement desséché, | |

ainsi la plante sera bientôt détruite auprès des habitations françaises, et il faudra l’aller chercher au loin dans les bois, ce qui la rendra rare et d’un très-grand prix.

Le temps de la cueillir est celui de la maturité, c’est-à-dire depuis le mois de septembre jusqu’aux neiges. Ceux qui veulent en taire sècher la feuille doivent la prendre sur la fin d’août, avant qu’elle jaunisse. La racine devient à rien quand on la cueille avant ve temps-là, ainsi que je l’ai déjà dit., Quand on l’a arrachée de terre il faut la laver soigneusement, couper la racine par rouelles en long pour qu’elle sèche plus aisément. Il vaut mieux la faire sècher à l'ombre qu’au soleil et au feu, et la conserver en lieu sec.

La racine vaut mieux étant sèche, que lorsqu'on la tire de la terre, alors elle est imprégnée d’une humeur qui lui ôte de sa bonté, et qui s’évapore à mesure qu’elle se dessèche. On y trouve en eflet une différence considérable au goût, qui est bien plus fort quand elle est sèche que quand elle est nouvelle. D'ailleurs elle ne fait point vomir étant nouvelle, ainsi que l’écrit M. Breynins sur le rapport qui lui en a été fait.

Cette plante est très délicate et se gâte aisément. Elle moisit d’abord dans un lieu humide, et les vers s’y mettent quand elle vieillit. Celles qu’on apporte de la Chine en passant deux lois la ligne doivent fermenter considérablement, et par conséquent perdre beeucoup de leurs sels volatils, en quoi consiste leur vertu. De là vient qu’ordinairement elles sont toutes vermoulnes. Celles qui viendront du Canada seront incomparablement meilleures. puisqu’elles seront plus fraîches et mieux conditionnées.

Le Père Jartoux dit que ceux qui cueillent le gin-seng n’en conservent que la racine, qu’ils enterrent dans un même endroit, ce qu’ils peuvent en amasser durant dix ou quinze jours, qu’ils ont soin de la bien laver et de la nettoyer avec des brosses pour en ôter toute la matière étrangère ; qu’ils la trempent ensuite un instant dans de lean presque bouillante, et qu’ils la font sècher à la famée d’un millet jaune, qui lui communique un peu de sa couleur. Le millet renférmé dans un vase avec un peu d’eau se cuit à un petit feu. Les racines couchées sur de petites traverses de bois au-dessus dn vase, se sèchent peu à peu sous un linge, ou sous un autre vase qui les couvre.

M. Kæmfer Sn la chose un peu différemment. Quand les racines sont fraîchement arrachées, dit-il ; ou les fait macérer trois jours dans de l’eau douce, ou ce qui est mieux encore, dans la seconde eat où l’on a fait cuire une espèce de ris ou de millet, et on les y met tremper quand cette eau est froide. Ainsi macérées dans un vaisseau (d’airain et couvert, on les suspend à la vapeur de cette eau sur le feu. Alors étant desséchées depuis le bas jusques vers le milieu, c:s racines acquièrent une couleur rousse, résineuse et presque trar.sparente. C’est la marque de leur bonté. Commeje ne crois point nue cette couleur et cette transparence ajoutent rien à leur vertu, je crois cette préparation peu nécessaire. Si on souhaitait néanmoins qu’elle le fut pour la conservation du gin-seng, et qu’on voulnt le porter à la Chine pour le trafiquer, on pourrait y

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faire la mème préparation en Canada avec les maïs vu blé-d’indé dont usent nos sauvages.

Quand j’eus découvert le gin-seng, il me vint en pensée que ce pouvait être une espèce de mandragore. J’eus le plaisir de voir que ja m'étais rencontré sur cela avec le Père Maitini, qui, dans Pendroit que j’ui cité, et qui est rapporté par le Père Kirker, parle en ces termes ; Je ne saurais mieux représenter cette racine, qu’en disant qu’elle est presque semolable à notre mandragore, hormis que celle-là est un peu plus petite, quoiqu’elle soit de quelqu’une de ses espèces. Pour moi, ajoute-t-il, je ne doute point du tout qu’elle n’ait les mêmes qualités et une paraille vertu puisqu'elle lui ressemble si fort, et qu’elles ont toutes deux la même figure.

Si le Père Martini 4 eu raison de l’appeler une espece de mandragore à cause de sa figure, il a eu tort de appeler ainsi à cause de ses propriétés. Nos especes de mandragore sont narcotiques, rafraîchissantes et stupéfiantes. Ces qualités ne conviennent point du tout au gin-seng. Cependant l’idée du Père Martini, que j’ai vue justifiée ailleurs, m°a donné envie de pousser plus loin ma recherche. En effet, ayant trouvé que notre mandragore d’aujourd’hui, d’un éommun sentiment, n’était pas la maudragore des auciens, Jai cru qu’en cherchant un peu, et qu’en comparant le gin-seng avec ce que les anciens ont dit de leur mandragore, on pourrait soutenir que c’est l’anthropomorphos (1) de Pythagore, et la mandragore de Théophraste. Ce que j’en dis pourtant est moins pour donner mes conjectures pour des certitudes, que pour les soumettre aux savants et leur donner lieu de pousser plus loin leurs recherches.

Voici donc comme je raisonne. Théophraste est le premier des auteurs anciens qui aient écrit des plantes. Théophraste nous fait la description d’une mandragore, qui ne nous est point connue ; il est évident aussi qu’il ne connaissait point celles que nous connaissons aujourd’hui, du moins sous ce nom-là, ce là on pourrait couelure que celle de Théophraste s’est perdue et qu’on lui en a substitué une autre.

Il est facile d’expliquer comment la mandragore des anciens a pu s’être perdue. Premièrement. Elle aura été sans doute d’une grande recherche dans les premiers temps, à cause de ses effets singuliers, dont où peut voir des exemples dans l’antiquité. Secondement. La difficulté que cette plante avait à se multiplier l’aura rendue rare, et il est probable qu’elle ne se trouvait que dans les forêts. Le pays s’étant dans la suite découvert et les racines en ayant été arrachées avant la maturité de leurs fruits, la plante aura été en peu de temps éprisée. On peut conjecturer avant l’évènement, qu’il en sera ainsi du gin-seng, (Cette racine étant fort précieuse, produisant peu, et ne croissant qu’à l’ombre des forêts.

La mandragore des anciens étant ainsi perdue, on lui en aura substitué une autre à raison de quelque rapport commun à l’une et à Pautre. Nos mandragores ont des racines qui ont quelque ressem bance avec le corps de l'homme depuis la ceinture en bas, leurs semences sont blanches et ont la figure d’un petit rein, c’est sans

(1) De forme humaine,

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doute ce qu’elles ont de coinmun avec la mandragore et cela se trouve parfaitement dans le gin-seng ; le fruit du gin-seng a de surplus la même figure que les semences ; il reste mäintenant à voir ce que la mandagore de Théophraste a de particulier, et à examiner s’il convient au gin-seng, pour cela recueillons tout cé qu’en dit Théophraste.

En premier lieu, Théophraste reconnaît une tige à la inandragore, et établit une ressemblance par la tige entre elle et la férule. Voici ce qu’il dit au chapitre second du livre six : ‘ Entre les autres ‘ (plantes) il y en a quelques-unes qui approchent plus de celle-ci ‘ (la férule) par leur lige, telles sont la mandragore, la cigüe lPel- « Jebore, etc.??

Cette ressemblance doit être prise de celle qu’il établit lui-même ailleurs, entre les plantes qu’il range en diverses classes, selon la diversité de leurs tiges, c’est au chapitre 8 du livre 7 qu’il parle ainsi: “ Entre toutes les plantes, il y a une différence établie et re- ‘ connue de tout le monde, elle se prend de la variété des tiges, “ car il y a des tiges droites, des tiges nerveuses, des tiges qui tombent et ne durent qu’une année, des tiges qui l’accrochent, des ‘6 tiges qui rampent à terre, il y en a qui n’ont qu’une seule tige, ‘“ quelques-unes en ont beaucoup, et quelques autres peu.” Ce que je mets ici en précis, est étendu plus au long dans tout ce chapitre 8 du livre septième.

Cette différence générique étaut ainsi établie, cherchons en quoi consiste la ressemblance particulière entre la férule et la mundragore. C’est ce qu’on peut voir daus la description de la férule, au même chapitre du livre six, il lui donne ces deux qualités: “ Elle ne pro- ‘ duit qu’une seule tign, et cette tige tombe et renaît toutes les “ années 3°” or, ce que ‘! éophrasté dit de la mandragore et de la férule, se trouve vrai du gin-seng, qui ne pousse qu’une seule tige, que la même année voit se former et se détruire, et ne peut absolument convenir aux deux espèces de solunuin furiosum où lethale qui produisent dix ou douze tiges sur un seul pied, ainsi l’opinion de presque tous les botanistes, qui croyent que ces espèces de solanum et en particulier celui à qui les Italiens ont donné le nom de Belladona, sont la mandragore de Théophraste, se trouve ici renversée par Théophraste même.

[1 paraît manifestement que cette ressemblance de la férule et de la mandragore est fondée sur ces deux qualités de leurs tiges, puisqu’immédiatement après avoir fait cette comparaison il établit une nouvelle ressemblance par les tiges entre d’autres plantes, et comme une nouvelle classe. Molusscuttée ont dit-il, des tiges nerveuses. « Tels sont le fenouil, etc.” |

En second lieu, Théophraste s'exprime ainsi au même chapitre second du sixième livre. “Le fruit de la mandraszore a cela de “ particulier, qu’il est noir, qu’il naît en grappe, ete., qu'il à un goût “ vineux.”? Examiuons ces trois qualités.

A la vérité le fruit du gin-seng est d’un très beau rouge dans sa ruaturité, mais en séchant sur pied il devient si noir qu’à peine apperçoit-on en quelques-uns qu'il ait été rouge. Il en est de même de quelques autres plantes et en particulier de l’Apalachine, qui

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nous est venue récemment de la Louisiane, on peut dire que son fruit est noir quoiqu’on assure qu’il y à un temps où il est rouge. Communément le fruit de ces sortes de plantes à successivement différentes couleurs. Ceux qui ont commenté Théophraste et qui ont prétendu avoir trouvé sa mandragore ont expliqué différemment le mot grec ragodès. Quelques-uns l’expliquent d’une grappe et d’autres d’uu grain, de quelque mauière qu’on l’entende, si l’on cousidère le fruit du gin-seng ou l’ombelle qui porte les fruits, cela lui convient parfaitement et aussi bien qu’aux fruits des deux espèces de solanum, dont l’un, tel que la morelle, produit une ombelle ou grappe semblable à celle du lierre, et l’autre ne produit qu’un grain qu'on a, pelle faba inversa.

La troisième qualité, qui est d’avoir un goût vineux, est propre à plusieurs plantes qui portent des bayes ; le gin-seng en est une, Peau qui se répand dans Ja bouche, quand on presse le fruit du ginseng, tient du goût de ses racines et de ses feuilles.

En troisième lieu, Théophraste au chapitre neuvième du neuvième livre, décrit les superstitions des anciens en cueillant la mandragore : les sauvages qui ne sont pas encore chrétiens, haranguent aussi leurs herbes médicinales et pratiquent autant de vaines cérémonies que faisaient autrefois les payens. Comme je n'ai lu Théophraste que depuis mon arrivée à Paris, je ne puis savoir si les sauvages employent les mêmes superstitions que Théophraste rapporte, il serait assez singulier que ce fussent absolument les mêmes, mais quand bien même elles seraient différentes, ce ne serait pas un préjugé contre le gin-seng, depuis un si long intervalle de temps, il s’est pu faire bien des changements qui ne tirent point à conséquence.

En quatrième lieu, Théophraste décrit les propriétés de sa mandragore, au chapitre dixième du même livre neuvième —‘ La feuille * de la mandragore, dit-il, pétrie avec de la farine est bonne à ce * qu'on assure pour les ulcères, sa racine raclée et macérée dans le +“ vinaigre sert pour l’érésipele, pour toutes les fluxions de goute, ‘ pour concilier le sommeil, etc. On la donne dans le vinaigre ou ‘ dans le vin.”

Théophraste dit ensuite que la manière de la conserver est de la couper par tranches, qu’on enfile et qu'on suspend à la fumée. Ces effets de la mandragore de Théophraste se rapportent mieux à ceux qe attribue au gin-seng qu’à ceux des deux espèces de so/anum, dont j’ai déjà parlé, qui sont de véritables poisons qui feraient mourir si on ne les dosait avec beaucoup de précaution.

Quand Théophraste dit que la mandragore est bonne pour faire dormir, il ne dit rien qui ne soit conforme aux expériences qu’on a fait du gin-seng, mais le gin-seng ne produit pas cet effet par une qualité narcotique, frride et stupéfiante, qui serait dangerense, mais par accident, en ôtant les causes de l’insomnie. .

Je n’ai point lu dans Théophraste que la mandragore fit mourir, si on en prenait avec excês. J’ai cependant cherché avec exactitude tout ce qu’en dit cet ancien auteur, et je lai rapporté fidèlement. I] est vrai que le Père Martini dit du gim-seng, que si les personnes robustes et vigoureuses en mangent, elles courent risque de perdre

De tes son ma nipetin me

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la vie, parce qu’elle augmente trop leurs esprits vitaux et leur chaleur naturelle. Je crois pour moi qu’il en faudrait pour cela nn long et indiscret usage, tel qu’on eu pourrait faire des meilleures choses, qui ue conviennent pas également à tous les tempéraments.

La seconde espèce de garent-oguen tsiohontati dont j’ai déja parlé, et qui selon le rapport des sauvages ne produit qu’une seule feuille saus tige, sans fleur et sans fruit, est une autre espèce de mandragore, je ne sache pas que personne en ait encore parlé: elle peut faire une troisième espèce avec les deux mandragores de Dioscoride qu’il nomme akaulos.

Les sauvages se servent d’une autre plante pour rétablir les forces perdues, ils lanomment T'sioterese-gôa, ou La grande longue racine, pour la distinguer de la salsepareille, qu’ils nomment simplement Tioterese ou la longue racine. Les Français la connaissent sous le uom d’anis sauvage. Les sauvages sont les plus grands mangeurs du monde, mais ils savent aussi parfaitement supporter la faim ; quand leurs provisions leur manquent ils se ceignent fortement le ventre, 5 fatiguent doublement à courir pour chercher de quoi vivre et à souffrir leur disette, alors quand leurs genoux chancellent et que leurs yeux commencent à doubler les objets, ils prennent une poignée de la poudre de cette racine qu’ils délayent dans de l’eau qu’ils boivent, et leurs forces sont sur le champ rétablies.

[ls font le même remède avec succès et avec la même Le ms tion pour se guérir du coup de soleil, cette racine est d’ailleurs un des plus excellents vulnéraires qu’on puisse trouver ; jen ai apporté un peu, et il n’est personne qui ne juge de sa vertu. par son goût aromatique. Je l’ai vu dans l’herbier de M. de Jussieu et dans celui de M. Vaillant.

Il ne me reste plus qu’à souhaiter que les expériences qu’on fera en France du gin-seng, venu du Canada, puissent répondre à celles qu’on a déjà faites en ce pays là et se trouvent telles qu’on paraît les promettre. M. de Jussieu m'a fait l’honneur de me dire qu’il s’en était déjà servi avec succès, et qu’il avait arrêté un vomissement qui n’avait pu céder au remèdes ordinaires. Mais le comble de mes souhaits serait que l'usage de cette plante servit, Monseiyneur, à prolonger jusqu’à une extrême vieillesse, des jours aussi nécessaires et aussi précieux que ceux de V. A. R.

Ces vœux ardents que je forme pour la conservation de V. A. R. par reconnaissance pour les obligations qui me sont particulières, et par la gratitude qui m’est commune avec la compagnie dont j’ai l’honneur d’être, regardent e.core le public qui est intéresse à lu vie: d’un prince, dont les proje:: tendent tous à la félicité des peuples, d’un prince dont les premie:< soins ont été d’envoyer des ordres Jusques ax extrémités de lu ivrre, pour attirer de par tout dans le cœur de ia France, tout ce qui peut contribuer à la rendre florissante, d’un prince qui n’a approuvé les soins que je me suis donné pour découvrir cette plante, et n’a paru content de ma découverte qu’autant qu’il a été flatté que puisqu’elle est d’une très grande utilité pour la guérison de plusieurs maladies chez des nations très reculées, elle peut aussi devenir utile à un peuple qui l’aime, et dont par reconnaissance, il doit être les délices.

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Ce n’est pas assez, Monseigneur, que le public fasse des vœux pour la conservation de V. A. R., tous les arts qu’elle honore si particulièrement de sa protection, doivent travailler à immortaliser son nom et sa gloire. Ce n’est pas seulement l’histoire ou la poésie, le pinceau ou le burin qui transmettent les souvenirs des grands hommes à la postérité, de tons temps, les botanistes ont prétendu avoir ce droit et ont célébré la mémoire des princes qui ont favorisé cette science en leur consacrant de nouvelles planfs. Ces plantes portent encore leurs noms, ils ont passé jusqu’à nous et nous les conservons avec respect. En conséquence de cette possession où sont les botanistes, puisque V. A. R. à eu la bonté de me permettre de lui présenter ce mémoire et de lui offrir cette plante, je me flatte qu'Elle ne désaprouvera pas que je prenne encore la liberté de lui dennes le nom de Votre Altesse Royale, et de la nommer Aureliana Canadensis, Sinensibus-Gin-seng, Irogæis Garent-oguen(1). On la verra fleurir cette année pour la première fois en France, et il n’est personne qui ne la voye cioître volontiers et qui ne se fasse un plaisir de la connaître sous un nom si auguste.

Quoique j’aie découvert cette plante en Canada, et que par cette raison je puisse la regarder comme un bien qui m’appartient, ce suuait cependant aux maîtres de l’art qu’il conviendrait de donner ce nom avec autorité plutôt qu’à moi, mais ce que V. A. R. a fait depuis peu avec une magnificence royale en faveur de la botanique, envoyant des persounes intelligentes dans les Indes, dans l’Amérique et dans les royaumes voisins, pour y faire de nouvelles découvertes, les intéresse à approuver ma hardiesse, et à conserver un nom qui est pour eux nne marque de la protection dont V. A. R. les honore, et qui en est une pour moi dn profond respect avec lequel je suis,

Monseigneur,

De Votre Altesse Royale, Le très humble, très obéiseant, Et très soumis serviteur, JOSFEPH-FRANÇOIS LAFITAU, De la Compagme de Jésus, Missionnaire des Iroquois du Sault St. Louis dans la Nlle. France.

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