‹ Mémoire présenté à Son Altesse Royale Mgr. le duc d'Orléans, régent de France [microforme]Chapitre 7 sur 8 · ROM TL · texte numérisé non relu

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bouquet bien formé qu’elle portait sur un second pédicule commun , qui s’élevait à côté du premier, (1)

Le Père Jartoux dit que c’est alors un signe qu’on en doit trouver d’autres en suivant le rumb de vent que ces fruits indiquent. Je a’ai point remarqué, au pays où j'étais, que cette observation fut juste. Je crois qu’on n’en peut rien conclure si ce n’est que ces plantes ont plus de force, qu’elles sont mieux nourries , et que peutêtre elles sont dans un terrain ou dans une situation plus avantageuse à leur accroissement,

On devrait, ce semble , porter le même jugement des tiges qui ont plus ou moins de branches. T1 serait natuel de croire qu’elles les produisent ou plus hautes où en plus grand nombre, à proportion de leur force , et d’ailleurs que leurs racines devraient étre plus grosses et mieux nourries, à mesure qu’elles vieillissent. Après tout , ce ne sont point là des règles sur quoi lon doive corm1.ter. On voit des tiges très hautes qui n’ont a5 deux briuches, c d’autres qui en out quatre qui sont fort basses et fort petites. Il se trouve des racines fort vierlles qui sont très-maigres , d'autres au contraire qui n’ont que sept ou huit ans , et qui sont singulières par leur grosseur. La méme racine est peut-être plus charnue une année, et plus maigre l’année d’ensuite , du moins est-il certain qu’elles souffrent diverses altérations selon les saisons, Au printemps elles sont tres spongieuses et leur sue n’a point de consixtence. J’en ai vu l’expérience dans celles qui ont été eueillies en ce temps-là Elles ont diminué considérablement, au lieu que celles qu’on cueille en automne sont plus fermes, plus solides, et ne dépérissent pas, comme ayant atteint le point de leur maturité.

Il y a des tiges particulières qui né portent Jamais de bouquet. Alors ce gin-seng ne ressemble pas mal de loin à la salsepareille , qu’on appelle en Canada par corruption chassepareille. Ce n’est point la çarça pariila des Espagnols, qui est une espèce de smilax : mais une autre plante qui jette une tige d’un pied où d’un pied et demi de haut, terminée par trois ou quatre branches, qu d'ordinaire produisent chacune cinq feuilles, c’est là ce qui de loin la fait ressembler au gin-sens. Je dis de loin, car à l’examiner de près on y trouvera une différence essentielle et presque totale. Celle-ci jette une racine grêle ,; également unie , fibrée de distance en distance el tres longue , ce qui lui a fait donner le nom de Z'sioterese ou de longue racine. Elle marque son âge par des anneaux entassés les uns sur les autres , et les tiges qui se renouvellent toutes les années,

(1) Toute cette description est d'une exactitude vraiment admirabie. Un de nos amis nous écrit qu'après l’avoir lue attentivement, il a pu reconnaître la présenee du gin-seng dans le bois de St Joseph du Lac des Deux-Montagnes. Nous même, avec M. le Commandeur Viger, et M. Bellemare, nous en avons cueilli plusieurs pieds des plus beaux, et encore chargés de leur fruits près de ?./bord à Ploufe, et tous ceux à qui nous les avons montrés nous ont témoigné à peu près la même surprise que les sauvages témoignèrent au P. Lafitau en reconnaissant ‘leur plante du Canada "’— C’est 1à le gin-seng : mais il y en a partout! Toutefois nous verrons plus loin qu’il y en a peu dans le district de Québec.

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sortent du centre de ces anneaux à fleur-de terre, où elles commencent par un gros bouton. Une seule racine de cette plante produit jusqu’à trois collets , d’où s’élèvent autant de tiges. Le fruit ne sott point de la tige qui porte les branches et les feuilles ; maus il s’élève de la racine méme sur un pédicule environ cinq ou six pouces , d’où naissent une , deux, ou même trois ombelles ou bouquets semblables à ceux du lierre. Son fruit est petit, noir, pentagone couronné ,et renferme de petites semences. Les feuilles s’étendent comme celles du gin-seng , elles ne naissent point du même point central, mais d’espace en espace , le long des branches qui n’en ont quelquefois que trois , asse” <ouvent sept, mais plus ordinairement<inq. Les Français en foui une grande estime, et les sauvages la mettent au rang de leurs vulnéraires , mais elle n’est que de la troisième espèce. Quand j’envoyai le gin-seng en France dans l’esprit de vin, une personne qui avait eu ordre de le chercher, y apporta cette salseparelle ; elle ne s’y serait pas méprise si elle avait fait toutes ces observations. I! est d'autant vlus surprenant qu’elle ne les ait pas faites qu’elle avait le livre en main.

Etant en Canada je n’avais garde de m’imaginer qu’en France on put révoquer en doute si la plante que j’avais découverte était le véritable gin-seng. Je ne le connaissais que par la lettre du Père Jartoux , je n’en avais jugé que par la conformité que je trouvais entre cette plante et la planche qui est gravée dans la lettre du Père Jartoux , ct par lexacte description qu’il en fait. Je me persuadais que la comparaison qu’on ferait de cette planche et de cette lettre avec la plante entière que j’envoyais dans l’esprit de vin suffirait pour en convaincre d’un seul coup d’œil. Cette plante se conserve encore dans le cabinet de monsieur de Jussieu, docteur en médecine de la Faculté de Paris, qui remplit aujourd’hui avec beaucoup d’éclat et de réputation le poste de professeur royal des plantes au jardin du roi, dans lequel 1! a succédé à monsieur Fagon et à monsieur de Touranetort, deux des plus habiles hommes que la France ait eu dans la médecine et dans la botanique.

Îl me semble même qu’on devrait en être convaincu par la comparaison seule qu’on ferait des racines venues du Canada avec celles qu’on apporte de la Chine. Je les ai en effet examinées et confrontées depuis que je suis à Paris. Il faut convenir que plusieurs sont si ressemblantes, qu’on ne pourrait les discerner si elles étaient confondues. Cependant celles de la Chine , à parler en général, se distinguent par une couleur un peu plus jaune , que les Chinois aiment , et qu’ils lui donnent par artifice de la manière dont je le dirai ci-après. Elles ont de plus une certaine transparence , qu’elles acquièrent en vieillissant , les pores de la racine étant alors plus droits, et les fibres plus pressées et plus unies; l’eau bouillante dans laquelle on les fait macérer peut encore y contribuer.

Cependant j’ai appris que monsieur Danti d’Isnard , docteur en médecine , ancien professeur royal des plantes au jardin du roi, avait fait naître des doutes à l’Académie Royale des Sciences, et

u’ils avaient paru très-bien fondés à quelques personnes de cet illustre corps. ‘

Toute la difficulté roulait sur l’autorité qu’on devait donner au

Pére Jartoux. On lui opposait celle de M. Kæmpfer , auteur allemand , qui à imprimé en 1712, un livre intitulé: Amænilaltum Exoticarum Politico-Phisico-Medicarum....Fasciculi VF. &c. En parlant du gin-seng il nous donne une figure de cette plante entiérement différente de celle du Père Jartoux. Ainsi, autorité pour autorité, il paraissait qu’il ÿ avait raisonnablement lieu de douter. Le mérite de celui qui proposait le doute en pouvait fonder un plus que suffisant.

Monsieur Kæmpfer n’est pas le seul qu’on puisse opposer au Père Jartoux. Monsieur Jean-Philippe Breynius a fait imprimer à Leyde en 1700 , une dissertation sur cette racine , et a fait graver une figure de la même plante , qui n’a nul rapport avec celle de M. Kæmpfer, et à celle du Père Jartoux. Il est vrai qu’il ne fait, ce semble , que la hasarder , ne sachant quel parti prendre , tant les auteurs varient sur ce point. Îl en cite plusieurs ; et surtout Mentzelius, qui en donne sept ou huit figures d’un genre tout différent. Il rapporte ensuite la raison de cette variété, qu’il attribue aux divers noms qu’on lui donne. Il est probable que ces différents noms sont les noms de diverses plantes qu’on aura, mal à propos ; confondues avec une seule.

Il est facile à des gens qui se trouvent dans un pays étranger de tomber dans cette forte erreur par rapport à plusieurs choses, mais surtout par rapport à une plante qui est étrangère elle-même au pays où ils se trouvent. On raisonue avec des peuples dont on n’entend point la langue et dont on n’est point entendu. On comprend une partie des choses qui se disent par gestes et par signes, on croit comprendre le reste , et de là naît ordinairement une confusion qui divertit ceux qui sont au fait. J’ai souvent eu ce plaisir en voyant les Français jargoner avec nos sauvages, et je suis tombé souvent moi-même dans le cas avant que je susse leur langue.

Il parait donc vraisemblable que tous les auteurs qui nous ont donné des figures différentes de cette plante , ue nous les ont données que sur des mémoires infidèles , trompés eux-mêmes par d’autres qui J’avaient été avant eux. Il paraît naturel au contraire de croire que le Père Jartoux qui a vu la plante en Tartarie , endroit : où tout le monde convient qu’on ja recueille , et qui s’y est trouvé avec cette armée de Tartares que l’Empereur de ja Chine employait à la ramasser , nous en a donné une figure et une idée plus juste que M. Kæmpfer et les autres auteurs qui n’y ont Jamais êté.

La figure que le Père Jartoux a dessinée lui-même doit paraître autant moins suspecte , qu’elle se trouve très-parfaitement con- {orme à l4 plante découverte en Canada. On peut dire même que celle-ci ne l’a été qu’à la faveur de cette figure et sur les conjectures de ce Père. 11 a raisonné juste en jugeant sur l’idée qu’on lui avait donnée du Canada, que cette plante y devait croître plutôt qu’ailleurs , à cause de la ressemblance de climat et de terroir qu’a cette partie de l'Amérique septentrionale avec les forêts de la grande Tartarie. |

C’est sur ces raisons que M. de Jussieu et M. Vaillant m'ont fait ‘honneur de me dire qu’ils ne doutaient point que la plaute du Père Jartoux et celle qui vient du Canada ne fussent le véritable

gin-seng. L’un des deux m’a ajouté qu’il ne croyait pas que désormais on en pût douter.

Ce qu’on pourrait dire pour justifier M. Kæmpfer, qu’on ne croit pas avoir voulu imposer au public de gaieté de cœur, c’est qu’il se peut faire qu’il croisse au Japon une plante dont la rucine a quelque rapport au gin-seng, mais dont la tige et les propriétés sont bien différentes. Il semble l’avoir voulu insinuer lorsqu'il dit qu’il est défendu au Japon, par une loi expresse, de la vendre pour de véritable gin-seng ou Nisi. Cet auteur s’est trompé en croyant que c’est le vrai gin-seng transplanté au Japon, où il a, dit-il, dégénéré de sa vertu. Les Japonais n’ont du véritable gin-seng que les racines qu’ils achètent des Chinois avec qui ils font commerce.

Ma conjecture sur cela est fondée sur celle de M. Breynius. Cet auteur ayant observé une différence assez cousidérable entre les racines venues de la Chine et d’autres qui avaient été envoyées du Japon, établit deux espèces de gin-seng ou de Nisi. Il appelle l’un Nisi de Corée ou de la Chine, et l’autre Nisi du Japon : il prononce ensuite sur celui du Japon en ces termes. Je soupçonne que la plante de la racine Nisi qui croît au Japon, est de tout un autre genre que celui de la Chine, quoique je ne puisse dire quel il est. Cet auteur ajoute que celui du Japon a bien moins de vertu que celui qui vient de la Chine.

Ce qui aura encore pu contribuer à l’erreur de M. Kæmpfer et quelques autres auteurs, c’est qu’on donne probablement au Japon le nom de Wisi à des plantes de différent genre, mais dont les raci- 1es ont ge Le rapport avec la signification du mot. Je suppose ici que le mot Misi qui est le nom japonais, a la même sisnification que les mots gin-seng: et garent-oguen, qui veulent dire la ressemblance de l’homme.

Monsieur Kæmpfer, dit lui-même, qu’on donne aus le Japon le même nom de Nindsin aux panais des jardins et aux panais sauvages, comme on le donne à la plante qu’il croit être le vrai gim-seng transplanté au Japon.

Guillaume Pison dit la même chose, c’est peut-être pour cela

qu’il donne sur la foi d’autrui, une figure du zin-seng qui approche de celle des panais. Mais il dit en même temps qu’aucun des Hollandais n’a vu la plante, qui ne :e trouve que dans le Katay et dans la Péninsule de Corée, dans la profondeur des terres, et à plus de deux cent lieues de la mer.

‘*{Un auteur de bonne fui pourrait tomber dans le même inconvénient en Canada par rapport à cette plante-là même, si quelqu’un qui ne connut pas le gin-seng, allait le demander à un froquois sous :e nom de garent-oguen, que nos sauvages lui donnent, on pourrait lai présenter une autre plante qui a le même nom de garent-oguen, et dont la racine ressemble encore plus parfaitement au corps de homme. J’y ai distingué communément les bras et les cuisses, ce qui n’est pas si ordinaire aux racines du gin-seng. Cet homme, dis-je, ainsi trompé, se croirait bien autorisé à nous donner cette plante pour le vrai gin-seng, cependant il y a une diflérence entière. Celle-la n’a qu’une seule feuille dentelée, épaisse, longue d’environ sept ou huit pouces, large par sa base à proportion, et terminée en

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pointe ; elle n’a point de tige. Les sauvages disent qu’elle ne pousse ni fleur ni fruit; et c’est peut-être la raison pour quoi ils ajoutent au nom de garent-oguen celui de Tsiohontati qui signifie qui n’a qu’ure feuille. Les sauvages mangent la racine de cette plante au printemps, aussi bien que d’autres racines et des pommes de terre, ils s’en servent aussi comme d’un remède topique, pour les genoux et les autres parties du corps, lorsqu’elles sont enflées.

J’ai appris à Paris que M. de Sarrazin, conseiller an conseil supérieur de Québec, médecin et botaniste du roi, correspondant de l’Académie Royale des Sciences, qui certainement est trés-habile dans son art, dont il parle avec beaucoup de grâce, et qui l’exerce avec beaucoup de capacité et de succès, avait autrefois envoyé du Canada entre plusieurs plantesde ce pays-là , celle que j’ai découvert pour être le vrai gin-seng, et qu’il l’avait envoyé sous le nom d’Aralia. Il ne pouvait pas alors la connaître pour ce qu’elle est, la lettre du Père Jartoux n’ayant pas encore paru dans ce temps-là. Il en avait aussi envoyé une antre espèce beaucoup plus petite sous le même nom d’Aralia, je l’ai vue dans l’herbier du célèbre M. Vaillant.

Tous les auteurs qui padent du gin-seng, s’aecordent à lui donner de très grandes vertus.

Les Chinois et les Japonais, dit M. Kirmpfer, rapportent diverses propriétés de ces racines. Les principales sont, qu’elles fortifient, qu’elles engraissent, qu’elles sont utiles pour les maux de reins. 1! est presque point de médecines et il n’est point de cordiaux où ils ne les fassent entrer après les avoir réduites en poudre.

Elle augmente les esprits vitaux, dit le Père Martini, quoi qu’on n’en prenne que la douzieme partie d’une once. Quand on augmente la dose elle sert à rétablir les forces perdues, et à fortifier les faibles et les débiles. Elle échaufle agréablement et doucement le corps, lorsqu'on la fait bouillir au bain-marie. Quand elle est cuite elle exhale une odeur aromatique ; ceux qui sont d’un tempérament fort et robuste, et qui ont une grande chaleur naturelle, courent risque de perdre la vie s’ils en mangent, parce qu’elle augmente trop leurs esprits et leur chaleur. Il n’en est pas ainsi des malades ou des personnes affaiblies par une longue maladie, elle fait sur eux des espèces de miracles. Les mourants même trouvent quelquelois du soulagement a er user, par là leurs forces s’augmentent, et ils se trouvent en état de prendre les remèdes qui leur sont nécessaires pour le recouvrement de leur santé. Les Chinois racontent mille autres merveilles de cette racine, aussi la vend-on très cher, et l’on en donne trois fois autant d'argent qu’elle pèse.

Nous pouvons dire avec assurance, ajoute le Père Kirker, que cette herbe est merveilleuse, qu’elle a le pouvoir de rétablir la chaleur naturelle et les forces perdues, c’est ce que l’expérience nous en a appris.

Les plus habiles médecins de la Chine, écrit le Père Jastoux, ont fait des volume: entiers sur les propriétés du gin-seng. Tls le fon: entrer dens presque tous les remedes qu’ils vendent aux grands sei-

neurs, car 1l est d’un trop graud p:ix pour le peuple. Ils prétendent que c’est un remède souverain porr ies épuisements cansés

par des travaux excessifs du corps ou de esprit, qu'il dissout les phlegmes, qu’il guérit la faiblesse du poumon et la pleurési+, qu’il arrête les vomissements, qu’il fortifie l’estomac et ouvre l’appétit, qu’il dissipe les vapeurs, qu’il remédie à la respiration faible et précipitée en fortifiant la poitrine, qu’il augmente les esprits vitaux et produit de la lymphe dans le sang ; entin qu’il est bon pour les vertiges et les éblouissements, et qu’il prolonge la vie aux vieillards.

En lisant dans la lettre du Père Jartoux tous ces admirables effets, je doutais presque si ce n’était point là un de ces panacécs universels, et de ces remèdes à tous maux, que l’on vante au delà de leur mérite. Quoiqu'il assure en avoir fait expérience dans une occasion où il était si fatigué et epuisé, qu’il ne pouvait se tenir à che. val, je n’étais pas tout à fait bien convaincu.

J’ai trouvé cependant le Père Jartoux bien modéré, quand j’ai lu dans M. Breynius le détail des proprietés du gin-seng, tel qu’il avait été envoyé du Japon. Ce détail est magnifique. Il paraît outré à la vérité, et M. Bréynius en convient; mais il en rapporte luimême de belles expériences, qui ont rapport à presque toutes les maladies dont il est fait mention dans les relations du Japon, Il assure que ces épreuves ont été faites à Leyde, et qu’elles ont été recueillies par M. Frédéric Dekkers, recteur et professeur du collége de médecine de cette ville, Sur ces expérierices on peut juger qu’on ne saurait trop vanter une racine aussi précieuse et aussi souveraine que l’est celle-ci.

Ce qu’on pourrait peut-être objecter de plus plausible, en avouant que la plante du Canada est la même que celle de Tartarie, c’est qu’il se pourrait faire qu’elles n’eussent pas les mêmes propriétés ; mais si cette difficulté avait lieu, ce serait infirmer la vertu de toutes les plantes ; aussi voyons-nous que les médecins n’y ont pas beaucoup d’égard, puisqu’ils employent communément les herbes qui se cueillent dans le pays où ils se trouvent, quelque autre part du monde qu’on ait reconnu en premier lieu leur efficacité. Les plantes sont à peu près partout les mêmes. Celle-ci vient naturellement en Canada comme en Tartarie ;’c’est à peu près le même terrain et le l’autre pays, il est donc naturel même climat dans l’un et dans de conclure que le gin-seng qui croit en Canada est aussi semblable par sa vertu à celui qui croît en Tartarie, qu’il lui est semblable par la figure ; mais les expériences qu’on en a faites, et celles qu’on en fera dans la suite, décideront plus efficacement cette difficuité.

Je demandai d’abord à nos sauvages quel usage ils en faisaient. On en use, me répondirent-ils, pour purger les enfants au berceau. Ils disent qu’elle n’est pas assez Dons pour purger des personnes plus âgées ; c’est là sans doute ce qui la fait appeler par quelques-uns Ja médecine des enfants. Les sauvages s’en servent aussi pour réveiller l’appétit, quoique le dégoût soit une maladie peu ordinaire parmi eux. Un Huron et un Abenaqui, tous deux habiles à leur manière, me dirent qu’ils l’employaient pour la dissenterie, mais qu’ils le mélaient avec d’autres plantes. Ces réponses et l’expérience de la sauvagesse dont j’ai déjà parlé, qui s’était guérie trois fois de la fièvre, était tout ce que j’en savais quand j’envoyai le gin-

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seng lu Canada à Paris, et que le Père le Blanc (1) eut l’honneur de le présenter, Monseigneur, à V. A. R. J’en avais fait l’épreuve sur moi-même, et je m'étais persuadé que par son usage je m'étais guéri d’un reste de rhumatisme dont j'étais très fatigué, et dont je nai plus rien ressenti. Je m’en suis servi depuis pour un flux de sang commencé que So ie d’une seule prise.

Je n’envoyai que peu de gin-seng à Paris, et je n’en envoyai que pour le faire voir. Je ne laissai pas d’en adresser une petite boîte en province, à une personne incommodée pour laquelle je m’intéressais, elle était malade depuis dix-neuf mois, Le principe de son mal était un dérangement d’estomac qui avait si fort empiré qu’il s’y était joint une fièvre intermittente, avec une insomnie perpétuelle, et un très grand dégoût. Le quinquina dont elle usait ne lui ôtait la fièvre que pour peu de jours, il lui causait même une grande ardeur dans le gosier et l'échauffait considérablement. Ceux qui m’écAvaient à son sujet m’en parlaient comme d’une personne de qui il n’y avait plus rien à espérer.

Dés qu’elle eut reçu ces racines, elle en usa duran, sept jours de suite. Dès les premiers jours elle recouvra l’appétitet le sommeil : mais la fièvre lui augmenta si considérablement sur la fin, qu’elle en serait morte, dit-elle, si elle eut ex 1 troisième accès semblable aux deux premiers qu’elle avait eu. Elle crnt devoir interrompre l’usage du gin-seng. Son médecin lui fit entendre que cette augmentation de fièvre pourait plutôt venir de ce qu’elle avait nsé de quel-

ues-unes de ces racines moisies, que de la nature même du remède. Elle en reprit et guérit. Il y a un mois, écrit-elle, que je n’ai plus de fièvre, et de tout mon mal, il ne me reste plus que de la maigreur.

Je n’ai point fait mystère en Canada de ma découverte. A présent tout le monde y connaît le gin-seng, surtout à Montréal, où tout cet été les sauvages le sont venu vendre au marché, et l’ont même vendu assez chèrement. L’abondance qu’on en a eue a donné lieu à plusieurs expériences.

Monsieur de Louvigny (2), lieutenant du roi de Québec, et l’un des plus sages et des plus braves officiers qu’ait Sa Majesté, en connaît l’usage et la bonté. Après avoir terminé heureusement et glorieusement, en 1716, la guerre que nous avions contre une nation de sauvages qu’on nomme les Outagamis ou les Renards, il est remonté à Müissilimakinak, en 1717, pour les obliger à tenir les conditions

w’il les avait forcé d’accepter en leur donnant la paix. 11 ma fait l'honneur de m’écrire de ce pays-là, qu’il y avait trouvé le gin-seng, qu’il l’avait conseillé aux sauvages, chez qui la petite vérole eou-

(1) Le Père le Blanc (Augustin) arriva dans ce pays en 1697; en 1698 il fut envoyé à St. François de Sales, avec le P. Bigot; en 1699 il était Père Spirituel au Collége de Québec ; enfin il repassa en France en 1700 (MS. du R. P. Martin). La Liste de M. Noiseux fait venir ce Père en 1690, et marque son départ en 1715.

(2) M. de la Porte Louvigny fut une des nombreuses victimes qui périrent dans le naufrage du Chameau, le 25 août 1725. Il venait d'être nommé Gouverneur des Trois-Rivières.

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