‹ Mémoire sur cette question, 'Déterminer si, dans l'état actuel de nos connaissances, on peut établir une classification régulière des médicamens, fondée sur leurs propriétés médicales.'Chapitre 5 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

. Causa latet : vis est notissima .

( OviD. Metam. I. iv , 187.)

La force qui anime la matière vivante et les lois auxquelles sont soumis les phénomènes physiologiques, furent long-temps l’objet des méditations des philosophes, et de nombreuses hypothèses furent tour-à-tour imaginées à ce sujet. Il est facile, en effet, de concevoir l’intérêt puissant que devait exciter une semblable découverte, et quelle lumière elle eût répandue sur la force active des substances médicinales; mais le peu de succès des efforts de l’esprit hu-

main clans cette recherche fat regardé comme une preuve de leur impuissance absolue, et, lassé de tant de vaines tentatives, on finit par les abandonner comme audacieuses autant que chimériques. Toutefois, devons-nous croire qu’un tel secret soit tout-à-fait inaccessible à notre in-

telligence 1 II y a deux siècles que le mouvement et la gravitation échappaient à tous les calculs : Newton parut, et tous les phénomènes furent expliqués. Fourcroy essaya plus tard de rapporter à des lois générales les phénomènes de f affinité chimique , et si son génie n’atteignit point à la hauteur d’une telle entreprise , rien ne prouve du moins qu’un autre Newton n’y parviendra pas quelque jour... Les lois qui régissent l’économie vivante sont d’un ordre bien plus relevé sans doute , et peut - être un voile

impénétrable les dérobera-t-il toujours a nos re-

gards; mais, malgré leur apparente incertitude et le nombre infini de leurs modifications , qui peut douter que tous les phénomènes de la vie ne soient la conséquence d’un principe unique, invariable, et peut-être aussi simple dans sa formule, que la raison inverse du quarré des distances qui régit la matière inerte ?

Quoi qu’il en soit , semblable au chimiste qui

observe le jeu des affinités, le physiologiste qui étudie les médications se borne à recueillir les résultats d’une action dont la marche échappe à ses yeux , et, quel que soit le mode d’agir des molécules médicamenteuses sur J es fluides ou les solides du corps humain , quels que soient les mouvemens occultes quelles suscitent dans l’organisation intime des tissus, il ne s’attache qu’aux phénomènes apparens qui en résultent , il les apprécie, il les compare , et c’est de leur ensemble qu’il déduit la nature des médications opérées.

Trois choses principales sont à considérer pour l’étude de ces phénomènes : i.° le médicament qu’il ne s’agit plus d’examiner sous le rapport de l’histoire naturelle ou de la chimie, mais uniquement comme agent de médication ; 2,° la surface, ou le point du système animal avec lequel il est mis en contact; 5.° le trouble que cette application suscite, non - seulement dans l’organe qui y est soumis immédiatement , mais encore dans toutes les fonctions de l’économie.

Exposons rapidement le mode de procéder que nous croyons le plus simple , dans l’investigation de ces trois points.

5 I. Le médicament . — L’histoire naturelle et la chimie ayant déterminé la nature, la composition de la substance médicinale, et l’art pharmaceutique ayant mis à découvert la propriété active dont elle est pourvue , les soins du pharmacologiste se réduisent à l’appliquer isolément aux différentes parties de l’organisme, dans ses divers états et dans toutes ses proportions. Ainsi , le médicament peut s’administrer soit en nature, soit dissout dans un excipient. Dans le premier cas, il suffit de l’employer dans un état de division extrême , afin qu’il se trouve en contact plus intime avec le point de l’économie qui en reçoit l’application ; il renferme alors tous les principes dont il est naturellement composé. Dans le second, la nature de l’excipient devient d’une haute importance , car il peut arriver , d’une part, que quelques-uns des principes de la substance médicamenteuse n’y soient point solubles, et de l’autre, que l’excipient lui-même en fournisse de nouveaux. Quoi qu’il en soit, le pharmacologiste doit considérer les diverses modifications d’une même substance médicinale, comme autant de médicamens isolés , et en étudier les propriétés comme il le ferait d’une substance nouvelle, en faisant abstraction de ses

analogies , ou des élémens chimiques dont elle se compose. Ainsi disparaîtra pour lui toute différence entre la pharmacie galénique ou chimique , entre les médicamens simples ou composés, et il sera conduit à reconnaître que l’exactitude dans les procédés pharmaceutiques et l’identité dans les produits sont les premiers points dont il doive s’assurer*

Quant à la close , c’est-à-dire aux proportions diverses dans lesquelles un médicament doit être soumis à l’expérience, il semblerait d’abord que sa propriété active dût suivre la raison directe de la quantité de cette substance appliquée à l’organisme, c’est-à-dire, que l’intensité du changement qu’elle opère paraîtrait devoir diminuer ou s’accroître avec la dose du médicament employé j mais il n’en est pas toujours ainsi, et l’on observe que les substances douées d’une activité puissante ne suivent ce rapport que jusqu’à un degré déterminé. Au-delà de ce point, le trouble quelles occasionnent change tout - à - fait de nature , il prend un caractère pathologique entièrement différent de l’action primitive, et cette variété dans leur mode d’agir constitue , selon nous , la différence réelle qui existe entre les médicamens -et les poisons .

Mais cherchons à pénétrer la cause de cette diversité d’action dans une même substance médicinale. Si cette digression semble d’abord nous éloigner de notre objet , on verra bientôt quelle s’y rattache par des points nombreux , et quelle peut jeter quelque jour sur la question qui nous occupe.

On ne saurait concevoir le phénomène de la combinaison chimique , sans supposer que la force de cohésion qui lie entre elles les molécules d’un corps simple , cède et s’anéantit devant la force d affinité , qui tend à les unir chimiquement à des molécules d’une nature différente , et avec lesquelles on les met en contact. Or, cet échange n’a pas lieu sans un trouble plus ou moins remarquable : un mouvement s’établit, la température s’élève ou s’abaisse, des substances se précipitent, des fluides se dégagent, et ce corps, pour passer de letat de sujet physique à celui de sujet chimique, abandonne, non sans efforts, les propriétés inhérentes à son premier état, pour en acquérir de nouvelles qui sont l’appanage du second. Cet ordre de phénomènes ne se montre , à la vérité , que parmi les êtres soustraits à l’influence de la vie; mais s’il n’en est pas tout - à - fait ainsi parmi ceux

qui en sont animés , ce raisonnement peut du moins nous aider à concevoir ce qui arrive lorsqu’un corps étranger se trouve en contact avec une partie quelconque d’un être vivant.

Un corps organique à l’état de vie est soumis à l’empire d’une force dont nous ignorons la nature , mais dont l’existence est incontestable. Cette force qui préside à tous les phénomènes physiologiques , s’oppose à l’action des corps extérieurs qui tendraient à troubler leur harmonie , et c’est uniquement dans ce sens que Bichat a pu dire : « que la vie était l en -

» semble des fonctions qui résistent à la » mort. » Or, une substance inerte est celle qui ne suscite pas même l’action de la puissance physiologique. Une substance alimentaire est celle qui , offrant une analogie sensible avec le corps animé , cède , sans effort , à l’action des forces vitales , et passe facilement de l’état de sujet chimique à celui de sujet physiologique. Mais , toute autre qui a le pouvoir de subvertir l’économie des fonctions animales , doit soulever contre elle la force qui les dirige. Cette force accourt de tous les points du système pour repousser son agression. Tandis que le médicament appliqué sur une surface animée

tend à agir chimiquement sur elle , celle-ci cherche à son tour à exercer sur le médicament sa puissance physiologique, et le combat qui s’élève suscite dans l’être vivant un mouvement extraordinaire , qui , borné d’abord au point de contact, se propage bientôt à une distance plus ou moins grande, suivant l’importance de l’action qui l’a déterminé. Alors, de deux choses l’une : si le principe vital résiste avec avantage , le trouble n’est que momentané et prend le caractère d’une médication ; mais si la dose augmentée du médicament rend son activité trop énergique, l’affinité chimique l’emporte , les forces vitales succombent, l’équilibre des fonctions est rompu sans retour , et le médicament est devenu poison .

Nous n’avons fait qu’esquisser à grands traits les caractères saillans qui distinguent , selon nous, les divers modes d’agir des corps extérieurs sur l’organisme animal. Cette théorie exigerait, sans doute, un développement que nous devons nous interdire ici ; mais ce que nous avons dit nous suffira du moins pour pouvoir établir ce principe : qu’en général, /' intensité d'une médication est en raison directe de

la close du médicament qui la produite , tant que la force physiologique peut en dominer l activité médicatrice ; mais , qiiaiu delà de ce terme , le désordre occasionné par V influence du médicament prend un nouveau caractère qui na rien de commun avec la médication primitive , et dont le résultat est toujours plus ou moins funeste.

Ainsi, le pharmacologiste , en modifiant les doses d’une même substance médicinale » peut en borner l’action à une seule partie du corps, ou l’étendre à des organes plus ou moins éloignés j il fait naître , à son gré , une médication locale , éphémère , profonde ou générale; mais il sait qu’il est une proportion de ce médicament qu’il ne doit point dépasser, sans craindre de provoquer un nouvel ordre de phénomènes, dont il ne pourrait ni mesurer l’étendue, ni prévenir le danger.

5 II. Les surfaces qui en reçoivent V application. Comme la propriété active d’un médicament ne se développe que par son contact aveu une partie vivante , le physiologiste qui étudie les médications doit considérer avec soin les différentes surfaces sur lesquelles on peut appliquer les agens médicinaux. Toutes les par-

ties du corps sont enveloppées par la peau, ou par une membrane muqueuse. La première recouvre tout ce qui est situé au dehors , l’autre tapisse toutes les cavités internes qui communiquent avec l’extérieur. La peau, qui reçoit un grand nombre de filets nerveux, sous laquelle se remarque un réseau très-serré de vaisseaux capillaires et une multitude de suçoirs absorbans , se trouve liée par des rapports sympathiques avec toutes les parties de l’organisme. Douée d’une sensibilité très- vive, mais très-variable , l’impression qu’elle reçoit dans 1 un de ses points se propage avec rapidité sur toute son étendue ; mais L action des médicamens ne se borne point à sa surface, et les organes situés au-dessous d’elles se trouvant en commu-

nication médiate avec leur puissance médicatrice, ne tardent pas à en ressentir les effets.

La membrane muqueuse, dont la conformation offre beaucoup d analogie avec la précédente, est douée, peut-être, d’une sensibliité encore plus variée et plus exquise. Deux de ses parties, la surface gastro-intestinale et celle des gros intestins, sont les plus favorables au développement de la propriété active des médicamens. La première surtout, placée au milieu

du système, ayant des connexions intimes avec les principaux viscères et tous les organes essentiels de la vie, est très - apte à recevoir, comme à transmettre à tous les points de 1 économie, l’influence médicinale ; et c’est, en effet, sur elle que s’exercent les principales tentatives du pharmacologiste. La seconde , quoique pourvue de moins de sensibilité et de rapports sympathiques moins nombreux, est toutefois le siège d’une absorption très-active , et permet aux agens pharmaceutiques d’exercer une grande influence sur l’organisme.

Les trois surfaces dont nous venons de parler sont les seules par lesquelles on puisse opérer des médications générales , c’est-à-dire imprimer à la fois un mouvement identique à toutes les parties du système animé ; les autres, telles que la surface des yeux, la muqueuse génitourinaire, les voies aériennes, l’intérieur de la bouche , du nez et de l’oreille externe , quoique très - capables d’éprouver l’impression des substances médicinales, sont peu propres à en transmettre l’influence, et , pour l’ordinaire , lorsqu’on essaye sur l’une d’elles la propriété d’un médicament, l’ objet de la médication ne s’étend pas au-delà. Or, dans les surfaces qui

en sont susceptibles, la puissance médicatrice a plusieurs manières de se répandre sur tous les points de l’économie: i .° par /’ absorption, on conçoit que les suçoirs absorbans de la peau ou des membranes muqueuses, servent 'de passage aux molécules médicinales , que celles-ci pénètrent dans l’intérieur, et qu’arrivées dans les canaux circulatoires, elles vont avec le sang exciter tous les organes que traverse ce fluide ; 2.° par le jeu des sympathies ; ce mode de transmission a sans doute pour intermédiaires les filets nerveux , mais son mécanisme est encore complètement inconnu; 3.° par contiguïté d'organes , c’est-à-dire par une sorte d’irradiation qui s’étend en surface et en profondeur aux parties qui sont placées autour du lieu de l'application. Quant à la révulsion, nous la regardons moins comme un mode particulier d’agir, que comme un effet secondaire dont le thérapeutiste sait tirer un parti plus ou moins avantageux. Enfin, l’injection des médicamens dans les veines et leur application sur les surfaces dénudées, paraissent entraîner les inconvéniens les plus graves, sans offrir de nouveaux moyens d’opérer des médications , car des expériences physiologiques ont démontré

que lès médicamens introduits par cette voie, suscitaient des changeknens entièrement analogues à ceux qui résultent de leur contact avec une surface absorbante.

Telles sont les différentes parties du corps humain qui peuvent recevoir l’application des médicamens , et les diverses manières dont leur influence se fait sentir ou se propage dans tous les points de l’économie. Mais, les unes et les autres sont sujettes à de nombreuses modifications. Ainsi, le pbarmacologiste doit observer attentivement dans les surfaces sur lesquelles il exerce une action médicatrice : i .° l’organisation particulière du tissu, 2.0 sa plus ou moins grande aptitude à l’absorption , 5.° sa sensibilité propre , 4*° sa sensibilité relative ou ses rapports sympathiques , 5.° ses connexions d’organes , 6.° son état actuel physiologique ou pathologique , car le médicament développe une activité d’autant plus grande , que la sensibilité propre du lieu de l’application se trouve exaltée par l’état de maladie. Enfin, des modifications non moins essentielles , dépendent de causes secondaires, telles que les circonstances hygiéniques, la durée de l’application du médicament , sa forme pharmaceutique , et surtout

le pouvoir de l’habitude, qai parvient à rendre tout-à-fait impuissante la substance médicinale, douée d’ailleurs de l’activité la plus énergique.

Ces principes une fois établis , le pharmacologiste se livre à l’observation des résultats qu’il a préparés. Les phénomènes qui vont se produire sont le but spécial, le complément de toutes ses recherches, et la base sur laquelle doivent s’élever les travaux importans du thérapeutiste.

5 III. Les médications. Nous avons dit que la propriété médicale d’un médicament ne s’étendait pas au-delà de son action immédiate sur l’organisme , et que cette action ayant lieu d’une manière occulte, c’était uniquement par ses résultats qu’on pouvait apprécier la force active de la substance médicinale ; cherchons donc à établir les principes sur lesquels nous devons nous appuyer dans l’étude de ces résultats, auxquels nous avons donné le nom de médications.

L’action des médicamens sur les fluides et les solides du corps humain, a beaucoup exercé la sagacité des physiologistes. Parmi les fluides, le sang et la lymphe ont été principalement l’objet de leurs nombreuses recherches. Nul

doute que ces liquides, faisant partie du corps animé, ne jouissent d’une vitalité plus ou moins grande , et n’éprouvent par le contact des agens médicinaux , des changemens réels , soit dans la disposition de leurs molécules ,' soit dans les mouvemens qui leur sont propres ; mais, sans cesse renfermés dans les vaisseaux qu’ils parcourent, ils ne se présentent jamais à nos yeux sans être soustraits à 1J influencé de la force vitale, et dès-lors tous nos moyens d’investigation deviennent impuissans à leur égard. Il est plus facile de se rendre compte des modifications que subissent les humeurs excrétées. Ce sont des corps étrangers qui ont cessé d’être soumis à l’empire de la vie, et que les organes repoussent en même temps que les molécules médicamenteuses qu’ils n’ont pu assimiler. Ainsi, les urines et la sueur présentent fréquemment des traces des substances médicinales introduites dans l’économie. Or, les altérations que présentent ces humeurs n’offrent aucun intérêt, quant à l’action qui s’est opérée sur ellesmêmes , mais elles peuvent servir à indiquer la nature des mutations qui ont eu lieu dans les organes qui les secrétent.

Quant à l’action des médicamens sur les so -

U des, on ne peut se la représenter que Comme un changement opéré dans la disposition physique des fibres qui les composent. Ces fibres rapprochées donnent lieu à des tissus; ces tissus réunis forment des organes, des appareils, qui exécutent des mouvemens , ou remplissent des fonctions déterminées. Or, le nouvel arrangement de ces lames fibreuses , occasionné par l’influence du médicament, entraîne une modification quelconque dans le jeu de ces organes,

et devient aussitôt sensible au dehors par le

trouble qui se manifeste dans les fonctions dont ils sont chargés.

Ainsi donc , puisqu’il est impossible de pénétrer le secret des changemens qui ont lieu dans l’organisation élémentaire des Jluides et des solides du corps humain , on ne parviendra à reconnaître et à mesurer la force active d’un médicament appliqué à l’organisme, qu’en parcourant dans l’ordre qui les lie entre elles les différentes fonctions de la vie , et en recueillant avec soin tous les phénomènes insolites qui seront la conséquence de cette application.

Soit donné, pour exemple, une substance simple ou bien un composé pharmaceutique

dont on voudra déterminer la propriété médicinale. Après avoir reconnu sa nature intime et arrêté les procédés de Fart au moyen desquels on pourra toujours y retrouver un médicament identique , le pharmacologiste essayera d’en faire l’application à l’organisme. Son premier soin sera de pressentir, par l’impression de cette substance sur les organes du goût et de l’odorat, la nature de celle qu elle peut opérer sur les autres parties du corps humain. Toutefois, il n’attachera qu’une médiocre importance à cette première indication, que de nombreux exemples ont appris à regarder comme peu concluante. 11 tentera ensuite de la mettre en contact , à une dose modérée , avec l’une des trois grandes surfaces : la muqueuse gastrointestinale, celle des gros intestins, ou la peau, sur un sujet sain, adulte, et d’un tempérament moyen. Alors, il examinera successivement , et dans l’ordre qui les rattache les unes aux autres , les différentes fonctions de la vie , dans l’individu soumis à l’expérience, en ayant égard aux modifications qui peuvent se rapporter, soit au médicament , soit à la surface , et même au point de cette surface qui est le siège de l’application. Ces essais seront répétés plusieurs

fois, en augmentant progressivement la dose de la substance médicinale dans des circonstances hygiéniques semblables. On les renouvellera sur des individus de sexe, d’âge et de tempérament divers, d’abord dans l’état de santé , ensuite dans l’état de maladie, et même dans les différentes périodes de chaque affection pathologique. Enfin, il faudra essayer de la même manière , l’action de cette substance sur les surfaces dont les connexions et les sympathies sont moins nombreuses; et quoique, dans ce cas, l’influence du médicament paraisse bornée à l’étendue de l’organe médicamenté, le pharmacologiste ne laissera pas d’observer en même temps le jeu des fonctions les plus éloignées du point qui en éprouve le contact.

Cette méthode est assurément la seule par laquelle on parviendra à déterminer avec certitude la propriété médicale des médicamens. Or , nous osons le demander , dans le nombre des substances médicinales dont les fastes de l’art ont consacré les vertus , combien en est-il dont l’action immédiate sur l’organisme ait été appréciée de cette manière \ Est-ce ainsi qu’on est parvenu à découvrir la force active de ces milliers de substances dont se composent nos

catalogues d’agens médicinaux ? A la vérité, le siècle est sur la voie , des travaux important ont été dirigés dans le sens que nous venons d’indiquer; mais la carrière est encore immense > et des difficultés sans nombre semblent chaque jour letendre davantage.

Si les principes que nous venons de développer sont assez généralement admis de nos jours par les hommes qui ont fait de la matière médicale l’objet de leurs méditations , les pharmacologistes sont loin d’être également d’accord sur l’ordre dans lequel les médicamens ou plutôt les médications doivent être classés. Cette dissidence ne peut se rapporter à d’autre cause que le petit nombre ou l’incertitude des faits que nous possédons sur cet objet , car il est évident que la classification s’établira d’ellemême, lorsque l’on connaîtra parfaitement la nature des changemens physiologiques que chaque substance médicinale peut susciter dans les fonctions du corps humain , lorsqu elle sera appliquée dans des circonstances données . Cette connaissance une fois acquise , il sera facile de rapprocher les médicamens dont les propriétés offriront de l’analogie , de les distribuer en groupes, d’en former des classes, des

ordres , et de disposer des cadres méthodiques où viendront se ranger d eux - mêmes tous les faits déjà recueillis , et ceux que l’expérience y ajoutera chaque jour.

Et pourquoi nous obstiner à créer d’avance cette classification ? Pourquoi intervertir l’ordre naturel des choses et la marche progressive de nos connaissances ? Créer la classification avant les faits , n’est-ce pas , suivant l’expression d’un écrivain célèbre, vouloir arranger une chambre vide l N’est-ce pas une des faiblesses de l’humaine nature, que cette ardeur de s’élever aux généralités avant d’avoir recueilli les détails ? Les hrillans efforts du génie ont-ils autant servi les sciences que les travaux soutenus d’un petit nombre d’hommes, nés pour l’observation, éclairés, studieux, modestes? — Cessons donc d’attacher à ces cadres plus ou moins arbitraires une importance que réclament bien plus hautement l’investigation des faits et la recherche de la vérité. La nature se joue de nos classifications et de nos méthodes, et tandis que nous nous efforçons vainement de soumettre ses phénomènes à un ordre purement arbitraire, elle se plaît à créer des anomalies sans nombre , qui renversent tous nos systèmes, confondent

toutes nos théories , et semblent nous avertir qu’il ne nous appartient point de chercher à soulever le voile dont elle couvre le secret de ses sublimes opérations.

Toutefois, nous sommes loin de contester ici l’utilité des classifications dans les sciences expérimentales; nous nous plaisons, au contraire, à reconnaître en elles des moyens ingénieux de faciliter l’étude, de soulager la mémoire, de favoriser l’ application des principes généraux. Or, si la matière médicale a senti le besoin d’une classification des médicamens, fondée sur leurs propriétés; si l’état de nos connaissances actuelles ne nous permet pas d’établir cette classification, et si le peu de faits bien constans que nous possédons sur leur action immédiate forme l’unique obstacle qui s’y oppose , c’est donc sur ce point important que doivent se réunir aujourd’hui tous nos efforts. Mais les travaux de quelques hommes ne suffiraient point à une telle entreprise. Nous pensons que pour parvenir à ce but avec plus de rapidité , les Sociétés de Médecine et les Gouvernemens eux-mêmes devraient faire un appel aux chimistes et aux physiologistes de tous les pays, en décernant des prix aux meilleures analyses

des suLstances médicamenteuses et aux recherches les plus satisfaisantes sur leur application à l’économie animale. Les pharmaciens y concourraient d’une manière puissante, en imaginant les moyens de présenter les produits de l’analyse chimique sous une forme simple , commode, la plus appropriée à l’usage médical , et la moins sujette aux altérations. Des expériences seraient tentées, dans les écoles de clinique, sur l’emploi isolé de chaque médicament, à toutes les doses, sous toutes les formes, dans toutes les circonstances pathologiques. Ainsi , s’accroîtrait peu à peu la masse des connaissances positives sur lesquelles doit s’appuyer la matière médicale ; ainsi, se réuniraient enfin les élémens d’une classification régulière des médicamens : vaste et précieux répertoire, où le thérapeutiste viendrait chercher avec confiance les instrumens nécessaires à 1 exercice de son art divin.

En terminant la tâche que nous nous étions imposée , qu’il nous soit permis de rendre un juste hommage aux hommes célèbres dont les écrits nous ont éclairé dans nos recherches, et dirigé dans le cours de ce travail. Si quelques

vues saines, quelques idées judicieuses s’y sont fait remarquer , nous les devons sans doute à la lecture attentive , à la méditation de leurs savans ouvrages. Guidée par de tels maîtres , fondée sur l’expérience et la méthode analytique , la Médecine, enfin rendue à sa haute destination, ne saurait manquer d’atteindre le noble but de tant d’efforts. Loin donc d’accuser la lenteur apparente des progrès de cet art , félicitons-nous de ce que des principes sûrs dirigent aujourd’hui ses pas dans la carrière, et laissons le temps asseoir , d’une manière immuable , les fondemens de ce vaste édifice , qui doit servir un jour d’asile à nos misères et de monument à la gloire de l’esprit humain.

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