DEUXIÈME PARTIE
Divisura sic , brève fiet opus.
( Mart. I. 4, ep. 83. )
Là confusion , le défaut de fixité dans les principes, commence en matière médicale à la définition meme de cette science. Les auteurs sont
loin de s’accorder à cet égard , les uns la confondent avec toutes les sciences qui l’avoisinent; d’autres n’en donnent qu’une définition négative, en indiquant les points dont elle s’éloigne, au lieu de tracer avec exactitude le cercle qui la doit renfermer; d’autres, enfin, négligeant d’en rechercher l’acception véritable , proposent d’y substituer une expression nouvelle, et modifient ainsi la science sùivant l’idée qu’ils en ont conçue , plutôt que de conformer leurs idées à l’objet réel de la science. Tâchons , par une juste appréciation des termes, d’en fixer les bornes d’une manière plus précise , et d’embrasser d’un meme coup-d’œil toute l’étendue du champ que nous avons â parcourir.
Nous avons dit que la seconde branche de la Médecine avait pour objet la connaissance des moyens que lui fournissent à la fois la matière médicale et la diététique. Or, la conservation de la santé n’exigeant dans aucun cas l’emploi des médicamens, ceux-ci restent exclusivement dans le domaine de la matière médicale. Cette science a donc pour objet la connaissance des médicamens .
A. O11 appelle substances médicinales ou corps médicamenteux , tous les etres naturels
qui peuvent servir à former les médicamens.
B. On nomme médicamens les corps médidamenteux disposés d’une manière convenable , afin de produire un changement quelconque dans l’organisme altéré par la maladie.
C. On entend par médication le changement immédiat opéré dans les propriétés vitales par l’action du médicament.
L’histoire de ces trois choses forme , selon nous, f ensemble des connaissances auquel on doit donner le nom de matière médicale. Ainsi définie , il nous sera facile d’établir sur quelles sciences elle repose , ce qui la distingue de toutes les autres, le degré de certitude de chacune de ses parties, et ce qui lui reste à recueillir de faits et d’observations pour en former un jour la hase d’un corps complet de doctrine.
i.° L’étude des corps médicamenteux ou F histoire naturelle médicinale , semble au premier coup-d’œil n’avoir d’autres bornes que celles de la nature; mais, comme le caractère essentiel d’un médicament est de pouvoir opérer un changement dans les propriétés vitales du corps humain, la matière médicale ne choisit ses agens que parmi les substances naturelles pourvues de cette faculté. La zoologie , la ho-
tanique, la minéralogie, forment donc les véritables fondemens de cette première partie de la science , mais elles se bornent à décrire les êtres qui possèdent la propriété plus ou moins prononcée d’agir sur l’organisme, Les nombreuses recherches des naturalistes ont tellement accru la masse des faits de ce genre, que nous possédons aujourd’hui une série fort étendue de substances médicinales. Cette série, présentée dans l’ordre des méthodes naturelles , offre un tableau vaste et sagement ordonné des matériaux primitifs que la nature met à la disposition de l’art de guérir. Ainsi, la première branche de la science qui nous occupe possède de nos jours un nombre considérable de sujets, et ly meilleur cadre de classification possible pouf en faciliter l’étude.
2.0 La seconde branche de la matière médicale est la pharmacie proprement dite. Elle enseigne à préparer les médicamens , c’est-àdire à modifier les substances médicinales de manière à développer en elles la faculté d’opérer des médications (a). La pharmacie se fonde sur les données quelle emprunte à 1 histoire naturelle, à la physique, à la chimie et sur les observations nombreuses qui lui sont propres.
Son étude a pour objet les procédés de l’art et les produits qui en sont le résultat. La classification de ces derniers prend pour base l’analogie des formes, de la consistance, de la composition. Enfin, la marche rapide des sciences sur lesquelles elle repose et l’esprit philosophique qui dirige aujourd’hui ses travaux, indiquent assez le degré de perfection quelle peut atteindre , et auquel sans doute elle ne tardera point de s’élever.
5.° L’histoire des médications forme la troisième branche de la matière médicale. Cette science observe les changemens immédiats opérés par l’action des médicamens, sur les diverses parties du corps humain, soit en variant l’état et les doses de chaque substance médicamenteuse , soit en les essayant sur des individus de sexe, d’âge ou de tempérament divers, et en notant avec exactitude toutes les autres circonstances qui peuvent modifier les résultats obtenus. C’est ici une science toute nouvelle qui lie la matière médicale à la thérapeutique , mais qui se distingue de celle - ci par des caractères si remarquables qu’on ne saurait trop s’étonner de ce que ces deux sciences ont été si longtemps confondues. L’une est purement expéri-
mentale , l’autre toute d’application ; l’une demande, outre la connaissance parfaite des deux parties qui la précèdent, le concours de l’anatomie et de la physiologie , l’autre exige de plus celui de la pathologie et de la nosogra- Ph ie ; la première ne cherche des agens que parmi les produits de l’art pharmaceutique , la seconde puise à la fois ses moyens dans la diététique, dans la matière médicale, et fait concourir à ses desseins jusqu’aux êtres qui sont du ressort des sciences morales. Toutes deux, il est vrai, ne sont encore fondées que sur des faits inexacts , des observations peu constatées ; mais l’histoire des médications peut reposer un jour sur des hases positives , tandis que la thérapeutique n’aura jamais en sa faveur que des probabilités et des conjectures.
Des trois branches de la matière médicale , la science des médications est, sans contredit, celle qui offre aujourd’hui le moins de certitude, et il nous sera facile bientôt d’en déterminer les véritables causes ; mais, pour nous renfermer exclusivement dans le cercle de la question proposée , examinons avant tout ce qu’on doit entendre par propriété médicale des médicamens.
Quoique les changemens suscités dans l’organisme par l’action des médicamens, aient le plus souvent pour but de rétablir le jeu des fonctions vitales altéré par la maladie , nous avons montré que ces phénomènes devaient être étudiés isolément, c’est-à-dire d’une manière indépendante de l’objet que se propose l’art de guérir. Or , il est évident que la propriété des médicamens ne s’étend pas au-delà de leur action immédiate, et que les effets thérapeutiques ou secondaires n’en sont pas une conséquence obligée ; car, lors même que la médication est prévue , calculée , invariable , le résultat curatif est encore d’un succès très-incertain. Cette vérité , d’abord indiquée par Bichat, développée par Schwilgué , son digne élève , et par M. Barbier, est aujourd’hui tellement reconnue, quelle forme la base de nos meilleurs traités de matière médicale. Personne de nos jours n'attribuera sans doute aux médicamens des propriétés essentiellement curât ires , et puisque l’état de la science nous autorise à partir de ce principe, nous admettrons que leur propriété médicale ne consiste point dans la faculté de guérir telle ou telle maladie , mais seulement d’opérer telle ou telle médication ,
Une classification des médicamens , fondée sur leurs propriétés médicales, devra donc présenter le tableau de ces substances disposé dans l’ordre de l’influence quelles exercent sur les différentes parties de l’organisme ; mais il faudra se garder d’avoir également en vue leurs effets plus ou moins favorables dans les affections pathologiques , car l’incertitude des résultats qui font l’objet de la thérapeutique, nuirait à la fixité des principes que la science des médications pourrait établir. Telle est cependant le premier écueil de toutes les classifications proposées jusqu’à ce jour, écueil que n’ont pas évité complètement , s’il faut le dire des méthodes ingénieuses récemment publiées, et dont à juste titre s’honore aujourd’hui notre école.
Mais une difficulté bien plus grave nous semble s’opposer , de nos jours , à l’établissement de cette classification : c’est le manque de faits, le défaut d’observations positives sur lesquelles on puisse l’appuyer. La distinction entre les effets primitifs et secondaires des médicamens, la véritable doctrine des médications est encore si récente, qu’à peine a-t-on pu recueillir quelques données certaines sur l’action immédiate d’un petit nombre de substances médici-
nales. Constamment dirigé vers le Lut final de la Médecine, cest presque toujours dans l’intention de combattre une maladie donnée qu’on a tenté l’application des agens pharmaceutiques. De-là, cette inconstance dans les résultats obtenus, cette incertitude dans les propriétés qu’on leur a si gratuitement reconnues, et cette oscillation continuelle , cette variété d’opinions relativement à leur mode d’agir sur l’organisme. Ainsi , par exemple , le camphre est tantôt, employé comme sédatif, tantôt comme stimulant; l’opium est rangé parmi les excitans du système circulatoire, ou les caïmans du système nerveux; pour les uns, le quinquina n’est qu’un amer, pour d’autres , un tonique, pour d’autres enfin, c’est un antipériodique, un antiseptique , ou un fébrifuge. Des Médecins observent que les vésicatoires accélèrent le mouvement des artères, d’autres affirment au contraire qu’ils ralentissent la vitesse du pouls et diminuent la
chaleur animale . Quelle confiance ajouter à
des assertions aussi contradictoires ? Comment, sur de telles garanties , oser assigner à un médicament sa véritable place dans nos cadres de classification l Tout est à faire dans ce grand ouvrage, les sujets et les expériences, les faits
et la doctrine ; il faudra renverser pour reconstruire, mettre partout le doute à la place de la certitude, et se tenir d’autant plus en garde contre l’erreur , qu’il semble que la célébrité se soit attachée de préférence à ce qui devait le moins la justifier, aux moyens les plus bizarres , aux substances les plus inertes , aux compositions les plus ridicules !...
A la vérité, l’école moderne a déjà fait de grands efforts pour accomplir cette noble tache et secondé de tout son pouvoir l’essor de la science des médications. Déjà, les doctrines erronnées ont disparu de renseignement; déjà, des chimistes savans et d’habiles physiologistes ont recueilli des observations du plus haut intérêt. Les Schwilgué et les Barruel , les Chevreul et les Or fila , les Pelletier et les Magendie ont ouvert une vaste lice que de nombreux émules parcourent aujourd’hui avec rapidité ; mais que de siècles faut - il encore avant que toutes les substances médicamenteuses, modifiées à l’infini, aient été affrontées à l’organisme sous tous ses aspects divers , et que de ces recherches innombrables puisse naître un système complet de pharmacologie ! C’est alors seulement que la matière médicale cessera
de faire partie des sciences spéculatives, que l’art de guérir connaîtra toute l etendue des ressources que lui offrent les médicamens , et qu’appuyée sur de telles bases, la thérapeutique pourra espérer d’atteindre à quelque degré de certitude. Mais de quel point partir et quelle marche suivra l’observateur dans l’immense carrière qui s’ouvre devant lui ?.. . Tel est , Messieurs, le problème important qui nous reste à résoudre, et sur lequel nous allons appeler toute votre attention.