Sotice, etc., p
qui Tentourent. Il ne nous reste plus qu'à reprendre la question d'Apis au point où nous l'avions laissée à la fin de notre premier paragraphe.
Ce que je vïens de dire sur la nature du Verbe explique la raison d'être d'Apis. Tant que le Verbe reste, soit une pure lumière émanant de Dieu, soit un agent représentant la grandeur et la puissance de l'Être par excellence, le Verbe peut demeurer, comme les autres émanations de Dieu, parmi les |
abstractions. Mais quand le Verbe devient un médiateur entre le monde et Dieu, quand surtout il se pose comme le protecteur et le bienfaiteur de l'homme, alors il a une tendance à quitter les régions de la métaphysique, à se rendre visible et sensible à l'homme, et même descendant encore plus bas, à venir vivre, habiter et mourir à côté de lui. De là l'incarnation du Verbe, c'est-à-dire le Verbe qui vient animer un corps; delà Apis. Apis, comme je l'avais annoncé, est donc le Verbe égyptien incarné ^. Il est l'âme d'Osiris; c'est Osiris qui lui donne sa propre vie; mais je tiens à ajouter, pour mieux préciser l'état de la question, qu'Apis, tout image d'Osiris qu'il est, n'est pas fils d'Osiris, et que s'il tient sa vie de ce dieu, il tient sa chair de Phtah. Que nous apprennent, en effet, les textes grecs et les légendes hiéroglyphiques que nous avons eu occasion d'ana-
4 . De même Mnévis est à Héliopolis une autre incarnation du Verbe. Le Verbe égyptien, |
sous sa forme de Phré , s'incarne donc dans Mnévis. tiandis que, sous sa forme d'Osiris , il j
opère son incarnation dans le corps d'Apis. Les Pharaons, qui se proclament fils du Soleil, sont aussi des incarnations du Verbe, quoiqu'à un degré moindre qu'Âpis, puisque la paternité chamelle était acceptée. Les mères des rois , comme on en peut voir de fréquents exemples sur les monuments, étaient cependant traitées avec un respect tout excep* tionnel.
lyser an commencement de ce travail? Apis est Timage d'Osiris; il est Osiris lui-même. Mais, d'un autre côté, il est la seconde vie de Phtah, le fils de Phtah, tandis que, selon une tradition conservée par Hérodote, il a été conçu dans le sein de sa mère par Topécation d'un feu céleste. Que résulte -t- il de ces données, en apparence incohérentes et contradictoires? C'est qu'Apis était censé ne pas devoir la naissance à un taureau; c'est que, dans la conception d'Apis, l'œuvre charnelle était écartée de la mère qui, fécondée par un feu descendu du ciel, conservait sa virginité ; c'est que ce feu , bien qu'emprunté peut-être à la lumière qui constitue la partie abstraite du Verbe, est le dieu Phtah lui-même se manifestant sous cette forme. Or Phtah, qui n'est le Vulcain de la Grèce que parce qu'il est le démiurge égyptien, Phtah est le Logos; il est la Raison divine, cette raison qui nous éclaire, nous inspire, et a été quelquefois prise pour l'Esprit lui-même, l'Esprit prophétique, distinct du simple Esprit, souffle de Dieu. Apis sera donc l'incarnation d'Osiris par l'opération de Phtah; c'est à Osiris qu'il devra son âme; mais c'est Phtah qui, prenant la forme d'un feu céleste, aura déposé dans le sein de la vache la semence d'où est sorti le corps du divin fils. En définitive, tel est Apis; tel est ce taureau célèbre dont les autels ont été debout pendant plus de trois mille ans. Ce ne sont donc pas de vaines doctrines qu'on enseignait au fond des sanctuaires dans lesquels Apis passait son existence. Nous avons vu la naissance d'Apis. A peine le dieu s'était- il manifesté que, de toutes parts, on se livrait à la joie comme si Osiris lui-même était descendu sur la terre. Le jeune dieu était amené à Memphis
au milieu des fêtes, et installé en grande pompe dans le temple de Phtah. Là, TÉgypte entière se réunissait pour rendre hommage à ce dieu étrange dont Cicéron disait : « Eh quoi! les « Égyptiens ne révèrent-ils pas comme un dieu leur saint bœuf « Apis? » Mais l'Égyptien qui, d'un pas silencieux et recueilli, venait s'incliner devant le taureau divinisé, oubliait que la majesté de ce dieu n'était que celle du plus ordinaire des quadrupèdes : il saluait au contraire en lui le bienfaisant Osiris, celui qui, gardien des âmes, se montrait sous la forme d'un animal comme une preuve vivante de la protection de Dieu et quittait sa nature immortelle pour venir habiter une enveloppe sujette à la mort. Voilà ce que l'Égyptien voyait et adorait en Apis, et le sacrifice était, selon lui, d'autant plus grand, que la vie de son dieu devait, d'après les lois sacrées, se terminer à un certain âge par cette mort violente que nous ont révélée Pline, Ammien Marcellin et Solin *. L'Egypte cachait donc derrière le culte d'Apis un fond réel de philosophie et de morale. Je sais que les résultats que je viens de poser ne s'établissent pas toujours sans diflBcultés; je sais, par exemple, que, dans la conception d'Apis, la lumière fécondante pourrait aussi bien être la substance abstraite du Verbe, ce qui nous montrerait Osiris s' incarnant lui-même, et Phtah n'intervenant plus que comme démiurge fabricateur d'Apis, comme il l'était du Soleil. On choisira entre ces deux explications. Pour moi, sur de simples analogies que je demande la permission de ne
I Voyez sur celle question tous les passages que j'ai réunis dans les HenseignemcnU sur les //pis trouvés danx les souterrains du Sérapium, § 3, Apis V, VI, VU , VIII, IX. — Bulletin arrhéoL de VAthenmum. cahier d'octobre 1 855.
pas éuumérer, j'ai préféré la première, qui, du reste, ue différant de la seconde que dans une simple question de détail, n'intéresse pas l'ensemble du mythe d'Apis tel que je viens d'essayer de l'établir.
Nous voici arrivés au terme de notre course. La mère d'Apis occupe , comme nous venons de le voir, une trop grande place dans le culte de son fils pour que ce ne soit pas son image qu'on ait gravée en tête des procynèmes du Sérapéum. Je ne voulais pas, en résumé, prouver autre chose. Si, chemin faisant, nous avons recueilli quelques faits trèscurieux, on m'accordera au moins que je m'en suis servi dans la juste mesure des droits de la science. Je n'estime pas, du reste, plus qu'elle ne vaut, cette singulière théologie égyptienne qui, commençant à Dieu, se termine, par le plus déplorable usage qu'un peuple ait jamais fait de doctrines sérieuses, à un vulgaire quadrupède qu'on nourrissait dans un temple magnifique transformé en étable.
Quant à Sérapis, dont le nom se présente naturellement ici, il est Apis mort. J'ai essayé d'établir ce point dans une lecture que j'ai eu l'honneur de faire devant l'Académie des inscriptions, et je crois que la question présente d'autant moins de doute que c'est précisément à ce résultat que, par une voie différente et en s'aidant des seuls textes classiques, M. Guigniaut, il y a déjà près de trente ans, était parvenu *. Sérapis est donc, non plus l'Apis vivant qu'on nourrissait dans le temple de Memphis, mais le taureau mort dont on vénérait la
1. Sérapii et son origine, dissertation jointe par M. Guigniant au Tacite de M. Burnouf, 1828.
dépouille mortelle dans le temple élevé au milieu de la nécropole de cette ville. Or, Apis mort, c'est Apis uni à Osiris; c'est Apis ayant quitté son corps mortel et périssable, pour rentrer dans le sein d'Osiris et se confondre ayec ce dieu; c'est le Verbe en quelque sorte revenu de son pèlerinage sur la terre. Sérapis, ou Apis mort, résume par conséquent en lui Dieu, Osiris et Phtah. Il est, comme on le voit, un Dieu en trois personnes, une véritable Trinité , analogue à celle de Platon , à celle de l'école juive de Philon, à celle de Plotin et des néoplatoniciens, mais distincte de la simple triade de Champollion. Aussi, quand l'empereur Adrien écrivait à Servianus, l'un de ses préfets : « Cette Egypte que tu me louais, je l'ai trouvée légère, incon* c( séquente.... Ceux qui adorent Sérapis sont chrétiens, et les ce évêques chrétiens se disent dévoués à Sérapis... Un patriarche c< est arrivé en Egypte : les uns l'ont dit adorateur de Sérapis,
« les autres du Christ * », quand Adrien écrivait ces mémo*
râbles lignes, c'est que, sous le règne de ce prince, les partisans de Sérapis , confondant une fausse religion avec celle qui se levait comme un soleil pour éclairer le monde , se faisaient arme du moindre de leurs avantages, et, opposant doctrine à doctrine, proclamaient Sérapis un dieu Un, divisible en
4 . ,£gyptum^ quam mihi laudabas^ Serviane carissime, totam didici levem, pendufam, et ad omnia famx momenta volitantem. illi qui Serapim coiunt, Christiani sunt, et dtvoti sunt Serapi gui se Chri.^ti episcopos dicunL Nemo illic archisynagoguê Judœoruniy nemo SamariteSy nemo Christianorvm presbUer^ non mathematicuâ, fton aruspex, no aliptes. Ipse Ulepatriarchay cum jEgyptnm venerit^ ab allis Seraptdem adorarey ab aliis cogitur Christum. Cernes hominum seditiotissimum^ etc. (Flav. Vopiaci Syracusii Saturninus, Historié Jugustx scriptores sex, Lugduni Balav , 4661, p. 958 et suiv.].
trois personnes. Voilà , sans plus d'explications, ce qu'était Sérapis, et ces quelques mots suffisent , ce me semble, pour montrer comment, dans le grand mouvement d'idées qui occupa les premiers siècles de notre ère et se termina, sous l'empereur Théodose, par la destruction du Sérapéum d'Alexandrie, Sérapis eut toujours une des places périlleuses du combat, et, bien que le plus âgé des combattants, resta cependant le dernier debout. Je n'en dirai pas plus. Nous venons de faire quelques pas en avant sur un terrain que, jusqu'ici, l'érudition classique avait seule parcouru. Si cette excursion a porté ses fruits, si maintenant l'histoire critique de tant d'écoles célèbres qui eurent l'Egypte pour foyer ne peut plus être écrite sans qu'on fasse à l'Egypte la part d'influence qui lui est due, si l'Egypte elle-même fait aujourd'hui entendre, au milieu de nous, cette voix puissante qu'écoutaient avec tant d'attention les Moïse, les Platon, les Eudoxe, les Pythagore, les Jamblique et les Porphyre, nous le devons à un homme dont, pour ma part, je ne prononce jamais le nom qu'avec le plus profond respect, au grand et immortel Ghampollion.
Je relis mon travail , et je m'aperçois que la question qui fait l'objet principal des paragraphes précédents n'apparait pour ainsi dire qu'à la dérobée, et derrière un grand nombre de questions de détail qui finissent par ]a cacher tout à fait à nos yeux. D'un autre côté, quelques assertions auraient besoin, je crois, de preuves plus abondantes ou mieux établies, tandis que la rigueur même des conclusions, mise en présence du caractère incertain et élastique de quelques-unes de ces mêmes preuves, semble nous autoriser à suspecter la solidité de l'édifice tout entier. J'ajoute donc ici une dernière section dans laquelle je résume toutes les discussions qui précèdent, en appelant l'attention sur les seuls points qui intéressent l'ensemble du * mythe d'Apis , et qui , en même temps , me paraissent, autant que possible, à l'abri de toute contestation. Ces points sont les suivants :
1® L'Egypte crut à un Dieu unique, représentant lui-même Tensemble de ses puissances, et représenté par chacune de ces mêmes puissances divinisées.
2^ Les deux seules puissances dont nous ayons à nous occuper ici sont Phtah et Osiris.
3® Phtah a pour titre constant, sur les monuments de toutes les époques, celui de Seigneur de la Vérité, ou peut-être de Seigneur de la Sagesse, et il est, en même temps, le démiurge. Phtah s'attribue donc à peu près, dans la cosmologie égyptienne, le rôle du Xé^o^ ôeiSç dans le système de Platon, puisque le Logos de Platon est précisément la Raison divine qui organise le monde avec sagesse et vérité.
4^ Osiris est Vétre bon par excellence; des milliers de monuments le nomment le bienfaisant, et ce dernier nom est ^
presque toujours écrit dans un cartouche en souvenir du temps que ce dieu avait passé sur la terre; c'est lui qui, pendant ce temps, après avoir comblé l'homme de ses bienfaits, avait péri victime des embûches de Typhon, ou du mal; c'est lui qui, descendu aux enfers, puis ressuscité au ciel, était devenu le guide de l'homme à la vie éternelle; c'est lui enfin qui, pour me servir d'une expression que j'ai déjà empruntée à M. de Rougé, était le type et le sauveur de l'homme. Si maintenant le Verbe, en théorie, est un révélateur de Dieu, s'il est im médiateur entre Dieu et l'homme, s'il est spécialement chargé de faire connaître la bonté de Dieu à l'homme et de préserver celui-ci des atteintes du mal, Osiris sera le Verbe du Dieu suprême, comme Phtah est sa raison active et organisatrice.
5® Apis est un taureau qui, vivant, avait à Memphis un
temple voisin de celui de Phtah, et mort, était enseveli dans im autre temple nommé par les Grecs Sérapéum.
6® Apis vivant était l'image d'Osiris, ou plutôt il était Osiris lui-même. C'est l'âme d'Osiris qui l'animait. Sa naissance était célébrée comme la théophanie d'Osiris ; à sa mort on le pleurait comme si Osiris lui-même avait disparu de la terre. Apis est, par conséquent y Osiris sur la terre, c'est-à-dire qu'il est l'incarnation d'Osiris, ou du Verbe.
7® Mais, en même temps. Apis prend, par rapport à Phtah, un titre que paraît résumer, quoiqu'en l'exagérant, celui de fils de Phtah, tandis qu'Hérodote nous apprend que la conception d'Apis avait lieu par le moyen d'un feu céleste, probablement ce feu dont Phtah fut le créateur. Apis sera donc l'incarnation d'Osiris, mais il sera une émanation de Phtah; en d'autres termes, Apis, aura été conçu dans le sein de sa mère par l'opération du Logos.
8® La mère d'Apis, qui ne peut en porter d'autre, selon Hérodote, ayant été soi-disant fécondée sans le contact du mâle, était réputée vierge. ♦
9^ Quant à Apis mort, il était le Verbe revenu de son pèlerinage sur la terre, pèlerinage qu'il accomplissait sous la forme d'un taureau, c'est-à-dire du plus vulgaire des quadrupèdes; il était Osiris- Apis, Osorapis, et ce même Dieu que les Grecs ont révélé au monde sous le nom de Sérapis.
Tel est, réduit à son expression la plus simple, l'ensemble du mythe d'Apis. Résumé dans les propositions qui précèdent, cet ensemble me paraît établi sur. des preuves suffisantes qu'on peut, je crois, accepter, en attendant que, dans un ouvrage
spécial et de plus de portée, je puisse eu mieux faire ressoi-fir les difFéreotes parties. Maintenant, le mythe d'Apis ne se compose -t-il qne de ces propositions? Que devient, au milieu des déreloppements dans lesquels nous venons d'être si longuement entraînés, le fameux cycle astronomique dont l'érudition moderne, avec une ardeur louable, mais peu réfléchie, avait cherché le symbole dans l'étable d'Apis? A quelle époque le culte du taureau divinisé fut-il introduit à Memphis? Quand et comment ce culte cessa-t-il d'être debout? Quelles modifications l'importation de Sérapis à Alexandrie apporta -t- elle au vieux sanctuaire de l'Apis de Memphis? En vertu de quelle force Sérapis devint- il le Dieu cosmopolite que chacun connaît? Ce sont là, comme on le voit, de graves questions, mais qui ne peuvent être débattues ici. Si je puis un jour publier le résultat de mes fouilles en Egypte, et faire connaître, dans une monographie complète et raisonnée de Sérapis, le point de vue sous lequel la science doit désormais envisager cette divinité célèbre, j'aborderai tous ces problèmes et j'essaierai d'en découvrir la solution. Jusque-là je dois me borner au simple programme "qui précède, et à l'humble brochure que je mets sous la protection de ceux qui applaudissent à un travail, même entaché de quelques erreurs, quand ils savent que ce travail a été rédigé avec conscience et sous l'inspiration de l'amour de la vérité.
Paris, 14 juin i856.