‹ Mémoire sur Helvétius (volume 2)Chapitre 1 sur 3 · PAR M. DAMIRON · texte numérisé non relu

PAR M. DAMIRON

Biographie.

Si l'on suppose quelque unité dans cette suite demémoires y consacrés à Thistoire de la philosophie au XYiii* siècle r on ne s*étonnera sans doute pas qu'après avoir successivement parlé de Delamettrie , de d*Holbach et de Diderot Je m'occiq>e aussi d'Helvétius, et que je lui donne sa place dans une école dont il est. avec eux un des principaux représentants. On s'y attendra même d*aur tant mieux» que sou livre , plus fait pour le commun des lecteurs, poiu* les esprits faciles et légers, pour les Jeunes gens et les ilemmes, en un mot pour le monde, a été, s'il n'est resté , un ouvrage plus recherché , plus goûté de ceux auxquels il était particulièrement adressé.

Homme du monde en effet avant tout , à demi-financier, à demi-grand seigneur , amateur en philosophie plutôt que philosophe, ambitieux de tous les succès , y compris les moins sérieux , ce n*est pas pour les penseurs éminents de son temps , et avec leur adhésion , qu'Helvétius a écrit ; ce n'est pas par exemple pour Voltaire , Frédéric ; Rousseau , Buffon et Turgot , qui tous s'expriment à cuir

égard en termes plus oo moios sévères; ce n'est pas même pour Diderot qui ne lui est pas an fond plus doux ; G*est pour un autre ordre d'intelligences, c'est pour toute cette société llriYOle, insouciante, enivrée de plaisirs, crédule à qui la flatte et lui dit son secret , sans trop Yen faire rougir, et même en y applaudissant Là est son crédit, qui à ce titre assurément n'est pas des mieux fondés» mais qui n'en demande pas moins à être pris en une certaine considération.

Helvétius a certainement assez peu des grandes parties de l'écrivain. Auteur d'un livre, de deux livres, si l'on veut, mais l'un contient déjà l'autre, qui prétendent à la philosophie ; il y a chez lui plus de rhétorique que de logique , plus de peintures , et qui ne sont pas toutes de choix, loin de là, que de raisons et de démonstrations , plus d'anecdotes sans valeur que de faits certains et probants, plus de paradoxes et de lieux communs , que de vues neuves et originales : ce qui a pu faire dire à un de ses critiques , dont il serait difficile de désapprouver le jugement, qu'il n'a qu'une métaphysique superficielle , une morale d'opéra et une érudition de petit-maltre (1).

Ce n'est donc pas un homme d'une grande famille en philosophie. Il n'est pas de celle de Descartes, cela va sans dire; il n'est pas même bien de celle de Locke , quoiqu'il en développe, ou plutôt quoiqu'il en pousse à l'excès certains points de doctrine ; mais il n'a surtout pas de ce dernier maître l'esprit général , la méthode , la modeste et ferme sagesse. On a voulu en faire un descendant de Montaigne. C'est là une complaisance et une illusion de l'amiUé ! Sans doute chez lui aussi la philosophie

(1) De Lignac, Examen sérieux et comique du Livre de V Esprit , 3« partie , p. 303.

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est plus defuiie que de iuite, eli6 est plus du moralisle el de rhomme du monde que ùt métaphysicien et du logicien; mais elle n^y est pas avec cette naïveté piquante et vive, avec cette fieur d'imagination , ce ton naturel el slpiple , cette riche nature et cette culture originale , si on me permet de le dire , qui caractérisent Vauteup des EsiaU, et le rend inimitable. Helvétius n'est rien de tel.. SU tient au foful de quelqu'un, c'est, qu'on mepasse^ l'expression , de ce personnage un peu commun , qu'on^ a nommé tout le monde , et qui , quoi qu'on en ^it dit , n'a pas plus ti'esprit que Voltaire , ou tout nom du même ordre, car il ne s'élève pas au génie. Ce personnage, Helvétnis en est volontiers le disciple; ill'écoute , il le répète, il ne le dépasse guère, et ne mêle jamais aux pensées qu'il en reçoit, ce quelque chose de supérieur et" de neuf que les hommes éminents ne manquent pas d'y ajouter : il n'en est guère qu'un écho, et un écho qui déclame.

Et cependant il a son art d'intéresser^ de captiver, ou plutôt de capter les flmes ; il n'est pas précisément éloquent, on ne peut guère l'ètire avec la cause qu'il défend ; mais il est insinuant , caressant et pressant ; il ne manque pas d'habileté pour se faire une clientelle qui ne se compose « il est rrai , ni des esprits les plus fermes, ni des cœurs les plus purs. Il a du séducteur, un peu grossier en ses moyens , mais non sans une certaine facilité à se concilier sinon des adorateur^» du moins des scictateursw Il a eu sa Yogue en son temps , et serait-ce bien téméraire que de dire qu*il ne l'a pas tout- à-fait perdue dans le nôtre?

Sous ce rapport, il n'est peut-être pas sans utilité d'en faire , même après bien d'autres , une étude particulière , * en ayant soin surtout de profita avec choix de ce qu'il y » de meilleur dans les différents travaux dont il a été le sujet.

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Avec un homme tel qu*HelYéUos , il ne saurait être sans intérêt 4e le combattre dans sa vie , ayant de le sut^ yre dans ses ouvrages ; c'est le moyen de lui rendre meQleure et plus complète Justice ; c'est aussi Jusqu'à un certain point celui de le mieux comprendre. IL se rencontrera d'ailleurs dans sa biographie plus d'un trait bon à recueillir pour l'histoire littéraire du xvm* siècle.

Helyétins était fils et petit-fils de médecin, et sa faraille, originaire duPalatinat, puis réfugiée en Hollande, s'était enfin établie en France. Son père était médechi de la cour; il avait dû cette faveur à la résolution avec laquelle, appelé en consultation pendant une maladie du Jeune roi Louis XV, il avait soutenu et fait prévaloir son avis , comptant sur un succès, qui en effet ne lui manqua pas. II. était fort Uenveillant, fort charitable » et aussi empressé dans ses soins auprès des pauvres, qu'il aimait^ qu'auprès de l'illustre clientelle qui le recherchait. La mère d'Helvétlus , de son cAté , était pleine de douceur et de bonté, et s'associait de cœur à tous les sentiments de son mari. De tels parents la bienfaisance devait couler comme de source dans l'flme de leur enfant ; aussi ne faillitil pas à cette origine.

Il naquit à Paris, en 1715 , au vrai commencement du XTm* siècle V car les années précédentes appartiennent encore au xvu\ qui n'expire réellement qu'avec le grand roi , dont il a reçu le nom. Helvétius date de la régence ; je n'en fais pas la remarque » afln de ne tirer de ce fait aucune conséquence trop précise ; mais il est du moins à observer que c'est* respritnouveau qui désormais va régner à-peu-près sans partage , et surtout gouverner toutes les intelligences qui , comme celle d'Helvétius, ne sont que trop disposées à le suivre.

L'enfance de notre auteur n'eût rien de bien particur

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lier. Mevé d'abord avec toutes sortes de soins auprès de ses parents , il paraît y avoir été assez mal préparé à cette * autre discipline , . un peu plus virile , un pei^ autrement paternelle » qui tient déjà à la vie publique , et qui est la loi du collège. Aussi , quand des mains de çon père et de sa mère , quand de cdles du bon M. Lambert « son précepteur, il passa dans celles des régents , et qu'à la place de l'autorité toute d'amour et d'affectueuse sollicitude des uns , il eut à suivre la direction nécessairement mcHns douce , moins indulgente et moins attentive des autres , il en souffrit , et mième assez longtemps languit dans une sorte d'apathie physique et morale à-la-fois. Cependant il eut son jour aussi où il se réveilla. Il le dut au P. Porée, professeur consommé, qui, bienveillant et habile , sut par ses encouragements , ses éloges , ses adoucissements bien ménagés à la sévérité de la règle commune, lé tirer de cet état d'engourdissement, et aus^ de sourde révolte , auquel il se laissait tirop aller , et l'excita , l'anima , lui inspira le goût des lettres et le désir d^ succès.

Le P. Porée» successeur dans la chaire de rhétorique du collège de Louis-le-Grand , du P. Petau , du P.. Jouvenci , et du P. Larue , et les continuant en quelque sorte, avec un rare mérite d'enseignement, était un de ces hommes éprouvés dans leur art , auxquels la nature autant que l'expérience , une sorte d'instinct moral autant qu'une longue et sérieuse habitude d'observation , donnent le sens et le secret de la conduite des jeunes gens. Il excellait à les connaître, à les gagner et à les diriger , du moins tant qu'il les avait sous sa tutelle. On sait quels sentiments , tout émancipé qu'il fut bientôt, lui conserva toujours Voltaire. Mais surtout si , parmi ses élèves , il en était qui, jusque-là méconnus,, et, comme on dit, mal

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^ Iffis « et quoique indolents et àbaidonnés . eussent en eux quelque ressort, il excellait à les discerner , à les recwiHir, el à développer en eux les germes heureux qui pouvaient y être cachés. U n'eut pas à le faire avec Yoltidre» qui était tout trouvé, tout déclaré, et dont la nature de feu éclatait par des traits qui appelaient le calme et la prudence plutôt que Tinquiète excitation du mattre. Mais il n*en flit pas de même d'Heivétius , jusque-là assez pauvre écolier. Le P. Porée le rechercha , le soigna comme une de ces ftmes négligées , auxquelles il faut une culture un peu à part » il le vivifia , le transforma , et fut certainement pour beaucoup dans Tambition littéraire qu^il montra par la suite.

Tel fut Helvéttus , ^élève du P. Porée , élève aussi des Jésuites.

Et à ce propos Je demanderai à faire une remarque qui me semble trouver ici convenablement sa place ; c'est que si Helvétius, comme Voltaire, comme Diderot^ et pour descendre à de moindres noms , comme Delamettrjie et Robinet, est sorti des mains des Jésuites, il ne faudrait pas en conclure qu*il a puisé chez eux Fesprit philosophique , dont témoignent ses écrits. On Jugerait mal ainsi des maîtres et du disciple. Les Jésuites assurément n'étaient pas des rigoristes, ils n'étaient pas durs au siècle, ils lui étaient plutôt accommodants et complaisants , . mais dans leur sens toutefois , afin de l'attirer à eux , et non pour se rendre à lui ; et c'était toi^ours pour eux , pour leur foi , pour la religion et non pour la philosophie , pour l'obéissance et non pour l'indépendance , qu'ils formaient la Jeunesse.

D'où vient doniB qu'au xviir siècle la Jeunesse leur restait si peu fidèle , leur échappait si aisément ou même se tour« nait contre eux? C'est qu'avec ces instituteurs elle en

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aTait aussi â*aatres; c*e8t qu'avec àmx de Técole ^e arait oeiix du monde. (Test qu'elle arait la famille , la cour , la Tille , le théâtre , les Mtres , les mœurs » tout un ensem* ble de causes qui concouraient à la diriger dans un autre sens , que les leçons des Jésuites. Après Téducatton du collège, il en Tenait une autre qui la remplaçait et bientôt l'effaçait. L'enfant appartenait à peine à Tune ; le Jeune tionutae et l'homme fait appartenaient pleinement à l'autre. En général, ce n'est guère que dans les temps de croyance et de respect , dans les temps favorables à l'autorité, que les premiers maîtres restent lesdemiers. Dans les temps de liberté et surtout de licence , ce qu'on a été fiHt i un Age , on ne persiste pasà l'être dans un mitre , et on ne vit pas précisément comme on a été éleré. L'école, l'église elle-même , en désaccord arec la société , < la voient contrarier leurs maximes par les siennes et entraîner les jeunes générations dans d'autres Toies que celles qu'elles leur tracent.

U en fut ainsi en particulier au xyui« siède, et il en sera ainsi de tout siècle où l'esprit de liberté , derenu celui de doute, de division et de confusion, ne laissera aux instituteurs de la jeunesse qu'une prise incertaine et peu durable sur les Âmes imparfaitement confiées à leurs soins.

Et pour en rerenir à Helvétius , élève au début des Jésuites , il le Ait ensuite et bien plus de la plupart des hommes éminents de son siècle, de Fontendle, de Vol* taire, de Montesquieu, deBuffon, de Diderot et de plurieurs autres avec lesquels il se trouva en particidières relations , et dont il reçut, outre ces impressions générales qu'il pouvait recueillir de la lei^ure de leurs écrits , des enseignements plus directs , plus personnels et plus intimes , qu'il dut à son commerce d'amitié avec eux. Il le ftti également de ces réunions d*esprits cultivés et pcdis ,

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qae formaient aatoiir dédies en les marquant de leur caractère, Mesdames de Tencin , de Graffigny, Geoffrin» du DeSànd, de TEspinasse, d'Epinay, et de celles à-peuprès du même genre , qui avaient leur rendez-vous régulier dans les maisons de d*Hollrach , de St-Lambert, de • Iforellet, de Suard, et dans la sienne même; il le fat , en un mot, un peu de tout le monde. Comment, dans ces conditions serait-il resté fidèle aux principes de ses premiers maîtres?

Il sortit du coUége avec Tamour des lettres; mais ce * ne fut pas là le premier genre de distoction- auquel il prétendit , s'il est vrai , comme on le rapporte ,. que ce fut : par Tescrime et la danse , cpi'il chercha d*abord à briller , et qu'il en vint môme à le disputer dans leur art frivole aux danseurs de l'opéra, en se mêlant avec eux, dans des ballets , sous le nom de Javillier.

Ce qui n'était guère non plus dans les commencements d'un homme de lettres, ce fut son emploi dans la finance. Ce fermier-général de vingt-trois ans , bien fait de sa personne, de belles manières, aimable, fort recherché, fort répandu , et qui ne perdait rien de ces avantages à les relever par la richesse , ne pouvait avoir une Jeunesse bien sérieuse. Il l'eut assez mondaine ; je n'ai pas à en donner les preuves , je dirai seulement d'après Grimm , qui en rapporte plus d'un trait, que sa liaison entre autres avec une grande dame , ardente et passionnée , mais athée et éloquente dans son incrédulité , dut laisser dans cet esprit peu ferme et facile à entraîner , certaines traces durables. Si les grandes pensées viennent du cœur , les moins bonnes y ont parfois aussi leur germe. Peut-être Helvétius eût-il dans sa phUosopbie de cette fâcheuse inspiration.

Ce qui l'honora cependant toujours parmi ces années '

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âé dissipations, ce Tut Je soin , la délicatesse , avec lesquels par estime pour les iettres , et par soUictUide poar ceux qui les cultivaient dans la pauvreté, il savait être généreux et bienfaisant avec eux. C'est ainsi qu'il assura une pension de deux mille livres à Marivaux, et qu'il y Joignit ce procédé qui serait de bon goût , s'il n'était encore plus d'une belle ftme : Marivaux était un oxcdlent homme , mais d'une humeur assez difficile , et surtout prompt à s'aigrir dans la dispute. Helvétius le supportait parfois assez mal ; mais du moment où 11 l'eut pour obligé, ce fut celui de ses amis qu'il ménagea le plus : a Comme je lui aurais répondu, dit-il un jour, si je ne lui avais pas l'obligation d'avoir accepté mes bienfaits, n Saarin n'avait pour toute ressource qu'une place qui ne convenait ni à son caractère , ni à ses habitudes d'esprit. Il reçut d'Helvétius une pension de mille écus , qui lui assura indépendance et loisir; et lorsqu'il voulut se marier , son ami le força d'accepter le capital de la pension qu'il lui faisait : l'abbé Sabathier se met au nombre de ceux qui furent secourus par la même main et avec la même bonne grflce, et Thomas célébra égalennent sa reconnaissance dans des vers qui l'honorent en même temps que le bienfaiteur auquel ils a'adressent.Tous ces traits de bonté, qui ne sont pas d'ailleurs les seuls , nous en rencontrerons plus d'un par la suite , étaient chez Helvétius pldns de simplicité , de réserve et de respect.

Aussi peut-on bien dire qu'il» prouvent pour l'homme contre l'auteur, et pour les sentiments de run,t;ontre le système de l'autre. Helvétius en effet vaut beaucoup mieux que son livre et un de ses panégyristes a grand tort de vouloir faire honneur de sa conduite à sa doctrine. Le vrai secret de son flme est non pas dans ses maximes, mais dans ses actes et sa vie.

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Et en géoéral il faudrait se garder de penser au soie^ d'HelT^tîus, comme au surplus de plusieurs écrivains du même temps , et de la même école , qu'après tout une philosophie qui faisait de tels hommes, n'était pas ^ mauvaise. Elle ne les faisait pas ; elle ne les pénétrait pas» elle n'avait pas leur foi intime et fiamilière, elle n'était pas leur vriâe règle. Ce qui Tétait à leur insu peut-être , et sans qu'ils s'en rendissent bien compte , c'était une tout autre philosophie, d'autres principes, ou du moins des inspirations, des penchants, des dispositions de ccBur qui ne tenaient point aux idées dont ils ilaisment profession. Il y avait en eux un esprit de bienveiUance , de tolérance , de piété pour Thumanité , un peu profane sans doute, mais cependant généreuse , une libéralité de goûts , une passion des choses de l'âme et en tout une certaine spiritualité cachée qui prévalait sur leurs théories. Leur conscience, si on me passe le mot, laissait faire , ou plutftt laissait dire leur logique , mais n'en conservait pas moins sa libre honnêteté I Sans doute on eût mieux aimé' en eux plus de conséquence et de suite, plus de rapport entre ce, qu'ils enseignaient au dehors et ce qu'ils croyaient et sentaient intérieurement , maisiln*estpas mains vrai que la contradiction admise , des deux éléments opposés entre lesquels ils se partageaient , ce n'était pas le mauvais , mais le bon , ce n'était pas leur fâcheuse philosophie qui les faisait ce qu'ils étaient.

Pour Helvétius en particulier, inclination naturelle, éducation, exemples domestiques , tout le portait à la bonté; pour être bienveillant et bienfaisant, il n'avait en quelque sorte qu'à être le fils de son père.

Cependant parmi toute cette vie de plaisirs et d'affaires, il commençait à donner un peu plus à Tamour sérieux

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— Iodes lettres, et se rapprochait de plus en plus de ceux qui les honoraient par leurs travaux. Il profitait des voyages auxquels l'obligeait sa charge , pour visiter avec empressement Montesquieu dans son château de la Brède, BuiTon dans sa terre de Montbar , Voltaire dans sa retraite fd Girey , et à Paris , il recherchait chaque jour davantage son vieux mattre Fontenelle, d'Alembert, Diderot, Marmontel, St-Lambert, d'Holbach, Morellet, Galiani, Suard, Grimm , et tous ceux que réunissaient habituellement ces sociétés à demi-mondaines à demi-académiques, dont je parlais plus haut.

Bientôt il s'essaya à la poésie , car c'est par ou il com-< mença; il n'en vint que plus tard à la philosophie, et il eut le bon sens de se placer dès son début sous la discipline de Voltaire; conseil et exemple tout lui devait venir excellent d'un si juste et si rare esprit. Voltaire raccueiUait, l'encourageait, le flattait même, mais lui donnait aussi de très-sages avis. Il lui écrivait : a Je vous dirai en faveur des progrès qu'un si bel art peut faire entre vos mains : craignez en atteignant le grand de sauter au gigantesque. N^oifrez que des images vraies; servezvous toujours du mot propre. Voulez-vous une petite règle infaillible? la voici : Quand une pensée est juste et noble, il faut voir si la manière dont vous l'exprimez en vers serait belle en prose.. » (Suivent des détails tout-àfait de métier sur le style , qui marquent tout l'intérêt qu'il prenait aux succès de son disciple).

Ailleurs, à une critique peu mesurée qu'Helvétius lui avaitadresséesurBoileau, il répondait : «Je conviens avec* vous qu'il.n'est pas un poète sublime , mais il a bien fait ce qu'il voulait faire. H a mis la raison en vers harmonieux et pleins d'images. Il est clair, conséquent, facile et heureux dans ses expressions ^our vous

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votre pinceau est fort et hardi. La nature vous a mieux doué que Despréaux (c^est là la flatterie); mais vos talents quelque grands qoMls soient ne seraient rien sans les siens. }e vous prêcherai donc éternellement cet art d'écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné , ce respect pour la langue, cette suite d'idées, ces liaisons, cet art aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit du génie. »

« Continuez, lui écrivait-il encore, de remplir votre âme de toutes les connaissances, de tous les arts, de toutes les vertus... Quoi! pour être fermier-général, on n'aurait pas la liberté de penser I Âtticus était fermiergénéral... Continuez Atticus. »

Tout cela se disait à propos de ses premières épttres et de son poème sur le bonheur. Voilà à quelle école^Hel* vétius était auprès de Voltaire.

La poésie avait été sa première ambition littéraire ; mais elle ne fut pas la seule : la philosophie ne tarda pas à avoir aussi son tour , et même un moment les mathématiques. En voyant en effet l'espèce de cour, formée des dames les plus brillantes , dont Ifaupertuis , à cause de sa renommée de géomètre, et malgré le peu de charme de sa personne 9 était çntouré dans le jardin des Tuileries, Helvétius amoureux, comme il Tétait , avant tout du succès, s'appliqua quelque temps aux mathématiques; puis il y renonça, et se tourna vers la philosophie, qui lui parut plus propre à le conduire, comme il le disait, à la grande célébrité.

Dans ce dessein il lui était assez difficile de rester fermier-général , et il n'hésita pas , il se défit de sa charge. Il sentait qu'il ne pouvait guère concilier les graves occupations de la pensée auxquelles il voulait se livrer, avec celles des affaires et aussi des plaisirs qui dissipaient troo

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sa vie. Etpuis le temps était peut-être venu pour lui où le cœur , si facile et si abandonné qu'il soit, se lasse de tout cet amour à chaquennstant donpé, à chaque instant repris, sans rien avoir jamais de profond et de sérieux» et éprouve le besoin de s'attacher, de se ftxer, de réunir avec choix sur un seul objet cette tendresse 4'affection, qu'il répandait auparavant, sans y trop regarder» sur plusieurs. Helvétius siongea à se marier.

il avait beaucoup vu, chez madame de Çrrafflgny, mademoiselle de Ligniville, dont elle était la tante, et q)ai appartenait à une très-noble famille de JU)iTaine. Mademoiselle de Ligniville, d'ailleurs trés^pauvre (ils étaient 19 enfants) , l'attira par sa beauté, le toucha, le captiva par l'agrément de son esprit, par ^ bonté, sa simplicité, et l'élévation de ses sentiments. Après y avoir beaucoup pensé , il la demanda en mariage , et l'obtint. Ce fut le bonheur de sa vie, il le goûta vivement et on put justement lui prêter ces paroles de Bolingbroke dans une lettre à Swift : a Je n'ai plus que pour ma femme l'amour que j'avais autrefois pour tout son sexe. »

En se démettant de sa charge , ce qui étonna un peu le monde, il avait converti en immeubles la plus grande partie de sa fortune; c'était la diminuer , mais l'assurer, et s'Ater de ce cAté aussi tout sujet de trouble et d'agitation. C'est ainsi qu'il avait acheté sa belle terre da Yoré , en Bourgogne.

Il en fit sa retraite , sans en faire une solitude ; car quoique ce ne fût pas un de ces lieui fréquentés, comme Femey , le Grand-Val , la Chevrette ou Eaubonne , les amis cependant n'y manquaient pas , il les y attirait, les y retenait le plus possible. M'*'' Helvétius surtout , qui avait pu apprendre , chez M""* de Graifigny , l'art , qui en est vraiment un , de cette hospitalité de bon goût et de

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Ixm aoeueil , 9^ é*uiie plus libre intimité et charme de Tamitié, M"^ HelTétius sa?»!: aussi faire de sa maison un de ces rendez-vous philosophiques , alors si recherchés , et elle en était fière. Ainsi un jour, d'après te récit de Iforeliet , comme elle ramenait dans sa yoitiffe un noble étranger qui Tétait venu visiter , le prince en entrant dans le vestibule dit: « Âhl mon Dieu, que de claques. — Prince , répondit-elle , cela vous promet bonne compagnie. ]» Les philosophes , qu'elle reconnaissait à leur modeste équipage, étaient en nombre chez elle, et elle s*«n hondxait.

Helvétius d'ailleurs ne renonçait pas à Paris , où chaque «Mnée il revenait passer quatre mois Thiver»

Mais ce fut au Yoré principalement , au sein de cette retraite studieuse et parmi les visiteurs de choix réunis autour de lui , qu'it s'occupa du livre auquel il dut le bruit que fit son nom« « Dix ans entiers d'un calme si par^ fait, dit un de ses biographes , furent employés à la composition de ce livre, avec lequel il s'était pour ainsi dire identifié. » Il l'avait à-peu-près terminé en 1755, mais il ne le publia qu'en 1758.

Cependant il ne faudrait pas croire qu'au Voré Helvétius ne fut qu'auteur. Avec la chasse aux idées, comme on l'a dit, il aimait aussi passionnément l'autre ; il y portait même une jalousie irritable , dont il n'était pas toujours le maître, et dont, s'il faut en croire Diderot qui n'en parle au reste que sur ouY-dire , les effets étaient parfois assez fâcheux.*

Diderot, dans son voyage à Bourbonne, raconte sur le témoignage de M"« de Noce, voisine d'Helvétius, qu'il était l'homme du monde le plus malheureux à la campagne; quMl était entouré de voisins et de paysans qui le haïssaient ; qu'on cassait les fenêtres de son chftteau ; qu'on

eoi^teit MâàrMes ; qa^ôn dtotUit ses murs ; qti^on arr#tbdit se» armes desf poteaux où ellM étaient attachées ; et eelal à cause dies mesures de rigueur quH {prenait parfois dans rintârétde sa chasse, comme par exempte lorsqu'il faisait arrêter et mettre à ramcnde lesbraconoîers et que pour en éviter le voisinage, tl exigeait que les maltieareux qui peuplaient les lisières de ses bois, quittassent les chaumières qu'ils y habitaient. De tels actes lui faisaient des ennemis d'autant plus insolents , remarque Diderot , qu'ils avalent cru s'apercevoir que le bon philosophe était pusillanime, a Jeneyoudraispas, ajoute-tHl, de la belle terre de Voré, à la condition d> vivre dans des transes perpétuelles..... Â la place d'Helvétius» faurai dit :on me tuera quelques lièvres , quelques lapins ; qu*on tue , mais ces pauvres gens n'ont d'abri que ma forêt, quilsy restent. »

Tel est le témoignage de Diderot ou plutôt de cette dame, voisine d'Helvétius, qui pouvait bien sans précisément dire le contraire de la vérité, ne pas la dire tout entière» et, sans aller jusqu'à la calomnie, se permettre un peu de médisance.

Car il y a d'autres témoignages sur le môme point , ceux de St-Lambert et de Morellet en particulier, desquels il résulte que le Seigneur du Voré n'était pas si dur aux pauvres paysans et même aux braconniers. Ainsi il dédummageait ses fermiers de leurs pertes ; il les encourageait et les aidait à mieux cultiver leurs terres; il essayait de tourner le travail de ceux qui étaient les moins heureux du côté de l'industrie ; 11 avait fixé à ses frais dans ses domaines un habile chirurgien pour leur donner des soins ; sa bienfaisance en un mot Tavait suivi de la ville i la campagne. Un paysan était venu chasser lusque sous les fenêtres du château ; Helvétius irrité de

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tant d'audace ordonna qu'on l'arrêtât, et comme on le lui amenait) son premier mouvement fut de s'emporter ; mais après l'avoir regardé un moment; mon ami , lui ditr- 11, vous avez de grands torts envers moi; si vous aviez besoin de gibier , pourquoi ne m'en avoir pas demandé, je vous en aurais donné. Et il le fit remettre en liberté. Une autre fois un paysan également pris en flagrant délit de chasse, fut conduit en prison, condamné à l'amende et privé de son fusil. Dès qu'Helvétius en eut avis, il alla trouver le paysan , lui paya le prix de son fusiL, lui rendit Famende et surtout lui recommanda le secrets Voici pourquoi : 11 craignait les reproches de M"^ Helvétius, qui par complaisance pour sa passion^ et d'ailleurs quelque peu indignée aussi de l'insolence dey>raconniers, lui avait conseillé d'agir avec rigueur.

Mais ce qu'il y eut de plaisant et presque de comique dans la bonté de l'un et de l'autre , en cette circonstance , c'est que 11^ Helvétius disait de son côté à ses enfants : Je suis la cause que ce pauvre homme est ruiné; c'est moi qui ai excité votre père à faire punir les'braconniers. Et elle se rendait chez le délinquant , lui demandait à quelle somme se montaient Tamende et le prix du fusil, payait le tout, et recommandait aussi le secret.

€e double secret à garder, et la double démarche qu'il devait couvrir n'étaient certes pas la preuve d'une grande dureté de coaur et d'un violent abus de son droit.

Mais un trait qui n'est plus du même genre et qui cependant à l'honneur de Tâme bienveillante diBelvétius mérite encore plus d'être rapporté , est celui qui regarde ce pauvre gentilhomme, M. de Yasconcelles, qu'il traita avec une si délicate générosité. En achetant le Yoré, il avait également acheté certaines créances inhérentes à cette propriété. Parmi ses débiteurs à ce titre se trouvait

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H. de VascoDcelles. PomoiTi par les faomnies d'aCEodres d*HelTéCias, il Tint à loi et lui dédara que l'état de sa fortune ne loi ayait pas permis depuis plusieurs années de payer ce qu'il devait au seigneur de Yoré ; qu*il n'était pas en mesure pour le moment de payer le tout; mais qu'il s'engageaitpour t-afenir à solder exact^nent Tannée courante et les arrérages d'une année. Il ajouta que si on exigeait plus de lui et qu^on continuât à le poursuivre, on le ruinerait sans retour, ce }e sais, lui répondit Heltétins, que vous êtes un galant homme, et que tous n'êtes pas ridie. Vous me paierez à Tayenir, ccnnme vous le pourrez, et voici un papier qui empêchera mes gens d-aflàires de vous inquiéter. » C'était une quittance générale qu'il lui donnait. M. de Yasconcelles se jeta à ses pieds et s'écria : Vous sauvez la vie à ma femme et à mes enfants. Helvétius le releva, lui parla avec l'intérêt le plus noble et le plus touchant et \uh fit accepter une pension de mHle Hvres pour élever sa famille. C'est ce trait, jmnt à quelques autres, qu'un de nos plus spirituels auteurs contemporains , If. Ândrieux, a pris pour sujet de sa pièce intitulée: Helvétiut.

D'autres gentilshommes voisins , ou vassaux d'Helvétins eurent également recours à lui dans leurs besoins. Cétait pendant la guerre une troupe à rétablir, un équipage à foire; c'étaient di^s enfants à élever » un bien à remettre en ordre. Ils ne s'adressaient Jamais en vain à lui et souvent il les prévenait. On cite entre autres, parmi eux , KM. de l'Etang, qui jamais ne voulurent taire les bienfaits qu'ils avaieqt reçus de lui.

Un homme qui avait abusé de sa confiance et était intervenu sans loyauté dans l'affaire du lAvre de l'Esprit, le P. Piex , Jésuite , était confiné dans un village et y souffrait la plus e](tréme pauvreté. Helvétius alla trouver un des

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«mis de ce oudhenreaz et loi donna 50 louis en Ini disant: c Portez-les loi, mais ne lui dites pas qu'ils Tiennent de moi ; il m'a offensé et il serait humilié de reeeTOir mes secours. »

On sait 4'ailWurs ce qu'il fiiisait dans les années de di* sette^ et avec qudle libéralité il répandmt aburs les secours autour de lui. Il ne faudrait pas non plus oublier ce qu'il disait à son valet de chambre témoin et entremetteur de la plupart de ses charités : a Chevalier , Je vous défends de parler de ce que vous voyez , même après ma mort. i> Et comme il lui arrivait quelquefois d'étendre ses bienfaits sur d'assez mauvais stijets et qu'on lui en faisait des reproches , il répondait : a Si j'étais roi , Je les corrigerais; mais Je ne suis que riche et ils sont pauvres , je dois les secourir, t»

U m'a paru Juste d'opposer ce tableau de la vie d'Helvétius au Yoré , à l'image moins flatteuse , et fausse au moins en partie qu'en a tracée, un peu trop sur parole» Tauteur du Voyage à BourbowM.

Yeutron maintenant savoir comment il vivait dans cett^ retraite, visitée de ses amis, parmi les plaisirs des champs, les occupations de la bienfaisance* et, si l'on Teut aussi» les petites misères qu'il s'attirait par son impatience d9 toute atteinte à son droit favori? St-Lambert et Morellet nous l'apprennent : ce II passait toutes ses matinées à mé*diter et à écrire , et il sortait la tète tout en feu de son travail , tant il s'y était péniblement et passionnément appliqué. Il suait, dit en particulier Morellet, pour faire un chapitre de son ouvrage , et il y en a tel iQorceau qu'il a recomposé vingt fois; c'était comme une pièce de fer mise et remise incessamment à la forge. Il n'y a pas eu un homme de lettres auquel l'art de la composition coAtât plus de temps et d^ellorts ». Il n'y avait rien là de la

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vive et pétillante faeilité de Voltaire « de TinspiratioD ardente de Rousseau, de la fougue de Bîderot; il y aurait plutôt eu, toute dUTérence d'ailleurs gardée, quelque ehose de la lente pensée de Montesquieu « faisajût souvent attendre de longues heures une phrase à son secrétaire^ attentif et la plunde à la main.

Voilà pour Texécution ; quant à ce qu'on peut appeler dans le langage de la rhétorique « Tinvention . le procédé ordinaire d'Helvétlus, d'après les mfimes témoignages joints à celui de Marmontel, était de jeter sur le tapis les idées qui roecupaient ou les diflîcuHés qui Tarrôtaient; il engageait ainsi la discussion, mais comme il ne savait ni Tanimer ni la diriger , il laissait dire plus qu'il ne disait, il écoutait plus qu^il ne parlait , et profilait, s^ns trop s'y mêler, de la conversation qu'il avait provoquée ; ou bien U s'isolait , prenait tel ou tel de ses amis dans renilirastjre d'une fetiôtre et tâchait d'en tirer quelque argument en faveur de ses opinions* Il lui arrivait cependant de s'exprimer avec abondance et chaleur ; mais c'était fort rarement, et son attitude la plus habituelle dans les cercles était plutôt celle de rinterrogation et d'un silence attentif et plein de curiosité.

Son livre , comme je l'ai déjà dit , parut en 1758. Il eut an grand succès, puisque Chastellux dans son éloge d'IIelvétius, rapporte qu'il eut plus de cinquante éditions tant en France qu'à Tét ranger.

Cependant, d'après Suard, Voltaire te caractérisait ainsi : a Titre louche, œuvre sans méthode, beaucoup de choses communes ou auperflcielles et le neuf faux ou problématique. » On sait d'ailleurs comment il s'en exprime dans ses lettres, on connaît également le sentiment de Rousseau i Buffon aurait dit de aon côté de Tauteur ; « Il aurait dû faire un livre de moins, et un traité de plus

dans les fermes. » Et je ne parle pas d'autres Jugements que j*ai déjà indiqués , et qui sont dans le même sens , tels que ceux de Frédéric , de Diderot et de Turgot. Cependant il y avait de la part de tons amitié , bienveillance et faveur pour la personne d'Helvétius.*Si donc même dans le parti des philosophes on estimait ainsi le LiVs de VE^ fritt on conçoit sans peine comment il dut être reçu du monde théologique et politique. Les Journaux religieux éclatèrent; les mandements parlèrent; la Sorbonne censura ; Rome condamna; le Parlement décréta. Le dauphin dit à haute voix: «Je vais chez la reine lui montrer les belles choses que fait imprimer son maître d'hôtel d, car Helvétius avait acheté cette charge, en se démettant de son emploi dans les finances. L'archevêque de Paris , Christophe de Beaumont , Taccusa en termes fort vifs de porter atteinte à la spiritualité de Tâme, à la liberté et à la loi morale ; à l'ordre des sociétés et à la paix des états ; à l'existence et aux attributs de Dieu ; aux principes mêmes du christianisme. La Sorbonne dans sa censure s'exprimait ainsi : a Nous avons choisi le Livre de VEsprit comme réunissant toutes les sortes de poisons qui se trouvent répandus dans différents livres modernes. » Elle faisait portw des griefs sur quatre points : !<" la spiritualité de Tftme; 2^ la morale; Z"* la religion; 4<* le gouvernement; et elle produisait, sur chacun de ces chefs , des passages tirés de Spinoza , de Collins , de Hobbes , de Mandiville , de Delàmettrie , de d'Argens, etc , comme étant les sources où Helvétius avait puisé ses erreurs.

L'avocat-général Orner Joly de Fleury, parlait dans le même sens , il disait qu'il regardait le Livre de VEsprit comme l'abrégé du dictionnaire encyclopédique; il insistait pour qu'à de pareils excès on apportât les plus grands remèdes ; il demandait que la justice se montrftt dans

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toute sa sévérité , qu'elle prit le glaive en main et fraj^pâl des auteurs sacrilèges et séditieux , que la religion condamnait et que la patrie déaavouaiti Cependant il avait ûm parglesplus iDdulgeotes poarHelvétius : a Si, moins livré , disait-il » à des impressions étrangères , ii n'eût consulté que les sentiments intimes de son propre cœur , il d'auralt pas donné le jour à cette prodocUon Tuneste. » U s'exprimait ainsi parce qu'il avait en main la rétractatîon (celle que Ht en troisième lieu Tauteur , car il en avait proposé deux autres qui n'avaient pas été acceptées), qu'on avait exigée d'Helvétius. L'arrêt du Parlement, rendu sur le réquisitoire de Joly de Fleury, déclarait qu'usant dlndulgeuce envers Tauteurda Livrt de l'Esprit, qui avait donné une nouvelle rétractation précise et exacte , qu'il poursuivrait et punirait suivant toute la rigueur des ordonnances quiconque oserait désormais composer, approuver, imprimer aucuns livres, écrits et brochures contra la religion, l'état et los bonnes mœurs.

Quanta cette retractation , on sera peut-être désireux de la connaître. C'était Vdhhé Chauvelin , membre actif du Parlement , qui la lui avait conseillée et qui l'avait obtenue de lui comme moyen d'adoucir l'arrétp Uelvétius aurait désiré qu^elle ne fût pas rendue publique et qu'elle restât au greffe du Parlement et on le lui avait promis ; mais elle ne tarda pas à paraître dans les feuilles publiques desquelles la tire l'abbé Gaucbat dans ses httres [t n page 6)-

Voici en quels termes elle était conçue : « J ai donné avec confiance le Xttjre ie l'Esprit , parce que je l'ai donné avec simplicité ; je n'en ai point prévu l'effet , parce que je n'ai point prévu les conséquences effrayantes qui en résultent. J'en ai été extrêmement surpris et encore plus affligé. En effet il est bien cruel et bien douloureux pour

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moi d'ayoir alarmé , scandalisé , révolté des persmines pieuses, éclairées, respectables, dont j^ambittonnais les suffrages, et de leur avoir donné lieu de soupçonner ma religion et mon cœur. Mais c'est ma faute, je le reconnais, dans toute son étendue, et je Texpie par le plus amer repentir. Je souhaite trèsHrivement et très^rdemment que tous ceux qui auront le malheur de lire cet ouvrago me fassent la grâce de ne pas me juger d'après la Maie impression qui leur en restera. Je souhaite qu'ils sachent que dès qu'on m'en a fait sentir la Ucence et le danger, je l'ai aussit&t désavoué , proscrit et condamné, et que j'ai été le premier à en demander la suppression. Je soidiaite qu'ils croient en conséquence que je n'ai voulu donner atteinte ni à la nature de l'Ame, ni à son origine, ni à son immortalité, comme je croyais l'avoir fait sentir dans plusieurs endroits de cet ouvrage. Je n'ai voulu at^ taquer aucune des vérités du chri^nisme, que je professe sincèrement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale , et auquel je me fais gloire de soumettre toutes mes pensées, toutes mes opinions , toutes les facultés de *mon être , certain que ce qui n'est pas conforme à son esprit ne peut l'être à la vérité. Voilà mes véritables sentiments. J'ai vécu , Je vivrai , je mourrai avec eux. »

Telle est cette pièce, elle n'est pas héroïque, et une réflexion qui viendra d'abord à la pensée de chacun, c'est que si elle est sincère , le Livre de l'Esprit est une singulière distraction de l'auteur, et le livre de Y Homme une suite plus étrange encore de la même distraction. Hais ce qu'elle accuse plutôt en lui c'est un peu de faiblesse , un peu de celle dont Diderot prétend que le han phi-- Icsophe n'était pas tout-à-fait exempt (1). Helvétius pressé

(1) Collé , dans son Journal historique, parle à-peu-près dans le même sens : « Le lÎTre d'Uelvétios vient de paraître, dk-il, il a fait un bruit de

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par ses amis , par ^a famille , par sa mère surtout, fit ce .qu*0D exigeait de lui, mais sans rerenir au fond sur le passé et sans s'engager pour Tavenin H restait co qull était, ce que Tavait fait sod temps, son éducaliot), ses relatioas. Il n'avait pas grand goût pour le martyr , mais il ne cbang^ait pas de religion ; on était d'aïUeurfi au XVIII* siècle assc2 accommodant sur ces aortes de capsulatjons de conscience et on accordait volontiers en mots ce qu'on était bien décide a re raser en fait. Les plus fermes, les plus fougueui en passaient par là. Seulement il faut convenir qa'Helvétius y mettait un abandon tout particulier. A Teotendre , on pourrait s'y tromper, et croire quMl a vraiment péché sans le savoir, et qu'il n'y reviendra plus. Il y reviendra , et Ton sait comment.

Le Parlement avait épargné Fauteur , qui toutefois fut obligé de se démettre de sa charge à la cour et de se renfermer pendant deux ans au Voré ; mais il avait sévèrement frappé Tœuvre, et Tavait condamnée au feu*

diable , et a causé udc peiac cruelle à ^n auteur. Le Rot, la Eeïnc et $iïT' loul le Dauphin en ont élê fiirlciijc. Sam madame Helvéliusla mère,Helvélius élaîr perdu et obligé de s'eipatricr ; il lui a fallu faire rérradalioD «tir rétraclalioa et amende honorable, en quelque sort^ la tqreke au poîof . Il a fût voir plus de iilidosopliia et de fermelÉ dans son li^re que daus ses actes. Il a paru pusillanime : craigoatit loul, pleurani comme un enfaol i parlant de se poignarder ^ on lui a donoê des conseils de constaDce qu'il n*4 pas su suivre. Les larmes de sa mère et sa propre faiblesse lui ont fait prendre un parti qui a clé Hhmè par touï les gens qui pensenU Plus ua livre eit hardi et parait renne, plus il semble afiecler d'indépendance phi* losophique et d'amour pour ce qu'il croit la vérité, plus une conduite faible et d& femmelette couvre de ridicule* »» Le piéme auteur dit encore que M. de Maleslicrbes donna avis à Helvétius y pendant Timpression de son livre, qu'on y trouvait dei c:lioses liien fortes, llehétius demajida un nouveau censeur ei Ëi faire 27 carton?, — U remarque aussi que Falissot , doDi la comédie avait été dirigée particnlièrcmeiii contre ïleîvétiuî , avait été son 11 Ole, un de >ef commensaux ; qu'il avait vu lui-mÔmc b manière dont il éîait aceueilli, et que des amis d'Hdvéïîus assuraient que Pali^soi lui devait encore deTirgeiil, car il lui en avait prêté avec sa bienTeiHance ordinaire.

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La peine parut trop forte et sembla m£me de la persécution au public et parini les philosophes. Aussi ceux d'entre eux qui avaient d'abord jagé le plus sévèrement le livre d'Helvétias , s'abstinrent et changèrent même de langage. Voltaire retint ses mots et s'adressa même ainsi à son ami :

Tes vers semblent écrits par la main d'Apollon : Vous n'en avez poar fruit que ma reconnaissance. Voire livre est dicté par la saine raison, Partez vite et quittez la France.

Rousseau suspendit un commentaire sévère qu'il avait commencé sur les pages même de l'exemplaire qui lui avait été donné. On ne critiqua plus , on sympathisa avec l'homme de lettres frappé. Helvétius fut un apôtre et un martyr , selon l'expression do Harmontel , et il devint l'objet sinon précisément de l'admiration, au moins de l'intérêt universel parmi ceux qui , soit en France , soit à l'étranger , avaient à cœur la cause de la philosophie et de la liberté de la pensée. De tout c6té on prit parti pour lui. A Rome son livre avait été condamné par l'inquisition ; cela ne l'empêcha pas d'être répandu dans toute l'Italie après y avoir été réimprimé et traduit. Des cardinaux eux-mêmes écrivirent à l'auteur pour le féliciter et blâmer la sévérité de ses juges. A Londres il fbttraduit et eut plusieurs éditions en une année. En Allemagne , il eut deux traductions à-Ia-fois et fut recherché et lu avec avidité dans toutes les cours. Comme on le pense bien , il ne fut pas négligé à Berlin , et, au dire de l'ambassadeur de France en Russie , on en était occupé à St-Pétersbourg comme dans tout le reste de l'Europe. Il faut entendre St-Lambert dans son enthousiasme quelque peu emphatique, relever un tel succès et le regarder comme la con-

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sécration de la complète et vive adhésion qu*il donne laimême à l'ouvrage. Cest tour-à-tour chez lui un panégyrique et une apologie sans réserve.

Cette vogue du Livre de V Esprit se soutint plusieurs années ; ce fût comme de la gloire pour Helvéiios. Aussi le trouvons^nous en 1764, pendant le voyage qu'il fut sollicité de faire en Angleterre, accueilli du roi, des hommes politiques et des savants , avec une distinction et un empressement qui témoignaient de la considération dans laquelle on le tenait. L'année suivante , s'étant rendu à Berlin sur les plus pressantes instances de Frédéric , il fut reçu par lai comme son h6te , et comblé des témoignages de sa haute estime , témoignages qui au reste s'adressaient plutôt à la personne d'Helvétius qu'à ses ouvrages. Car je Tai déjà rappelé , et sa correspondance l'atteste , dans le commerce intime Frédéric traitait assez sévèrement soit le livre de V Esprit , soit surtout celui de VHomme.

Helvétius cependant n'était pas sans avoir senti que le premier de ces ouvrages n'était pas exempt de défauts. Indépendamment des jugements publics dont il avait été l'objet , il en avait paru des critiques étendues et solides , celle de l'abbé de Lignac , la plus remarquable de toutes, celle de Fabbé Gauchat , qui a bien aussi son mérite , celle de Chaumeix, qui n'en est pas dépourvue, et enfin celle des journalistes de Trévoux. Helvétius ne pouvait pas non plus ignorer celle qui devait éclater par un mouvement d'éloquence dans V Emile , celle de Diderot , qui dut lui communiquer ses réflexions , ni même celle de Voltaire et de Frédéric , quoiqu'elle ne fût exprimée que dans des lettres. Il comprit donc la nécessité de reprendre en quelque sorte en sous-œuvre le livre de l'j^^^, de le refaire , de le corriger , de le défendre dans celui de

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VBomme, et Use mit à ce nouveau travail. Hais la compo* sitioD qui en sortit ne fat pas meilleure ; elle était la même pour le fond, sauf que Taoteur , aigri sans doute par les attaques dont il avait été l'objet , y gardait moins de mesure et de ménagement dans Fexpression des phis hasar*^ deuses de ses doctrines ; elle avait quelque chose de plus didactique , de plus sec ; elle manquait de tout agrément. Il ne la destinait pas du reste à être publiée de son vivant; et il est vraisemblable qu'il n'y mit pas la dernière main.

Il touchait en effet au terme de sa carrière. On remar* qua au commencement de Tannée 1771 quelque change^ ment dans son humeur et dans ses goûts. On ne lui tron« vait pas sa sérénité ordinaire; il recherchait moins les conversations qu'il avait le plus aimées-^ l'exercice le fatiguait et il n'allait plus à la chasse. On crut que là cause d'un tel état était plus morale que physique , et que le mal venait chez lui du sentiment de profonde tristesse que lui inspirait l'état du pays, à ses yeux mai gouverné, mal administré , frappé dans sa magistrature , ébranlé dans ses finances et atteint de plus d'une disette calamiteuse. Ce pouvait être là en effet une circonstance aggravante. Mais avant tout il y avait altération de sa santé^ elle-même. Chaque jour il perdait ses forces , et une at« taque de goutte , qui se porta à la tête et à la poitrine , lui Ata la connaissance d'abord et puis la vie. n mourut le 26 décembre 1771, à rflge de 56 ans , laissant sa veuve et ses deux filles , dont il était tendrement aimé» dans la dé^^ solation , et ses amis , dans les plus sincères et les plus profonds regrets.

Tel .fut Helvétius que je n'aurais cependant pas 4K>m^ plètement fait connaître, si je n'ajoutais quelques détails tant sur lui que sur ce qui lui appartint et le toucha de plus près.

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A ee weQDâ litro'oii ne Mvrail refteer qaetqiiei mofci ée seHTeiiir à M"*Helvétiii8. C'était en effet une Ame selon son Ame ; seloB son cœur da moins , si ce n*est selon son esprit. Du vivant de son mari , sans partager, ni surtout sans pratiquer ses maximes de philosophie , elle s'inspira de tous ses bons sentiments. Â sâ mort, retirée à Auteuil, plus modestement mais aussi plus tranquittement peutêtre et plus doucement qu'au Yoré , en mémoire et comme par imitation de celui qu'elle pleurait , elle eontiuua d'aimer ceux qu'il aimait ; de servir ceux qu'il serrait; elle resta fidèle à toutes ses amitiés et à tous ses hienralts. Elie eut cependant ses attachements particuliers, maïs qui furent dignes de ceux que lui léguait son mari. Deux sages, deux excellents esprits et deux nobleg cœurs , Turgot et Franklin , voulurent Tun et Pautre Vé*pouser, Cétaient deux belles alliances , mais elle les refusa, Ba Toi avait été donnée et était gardée a un autre , à celui qu'elle avait perdu. Elle avait près d'elle, comme ses h Ates habituels , Tabbédela Roche, t^mi d'IIelvétius , et le jeune Cabanis , auxquels elle laissa en commun , à sa mort, la jouissance de sa maison d'Auteuil. Elle eut aussi quelque temps , au mCme titre , Tabbé Morellet. Mais des nuages survinrent non du côté de M«^* llelyétius ^ et, sâns se rompre, leur liaison se relAcbap En un mot, autant qu1ï était en elle, elle faisait comme aurait fait Helvétius : elle était pleine de bonté. Sa bienveillance s'étendait même aux animaux dont elle était entourée , témoin les oiuaux de Jltf°** Helvéiius, que célèbre Bouilly dans ses Conâuti à sa fille.

Aussi était-elle heureuse dans sa paisible retraite , et quand le premier consul vint un jour Fy visiter, elle put bien lui dire ; a Vous ne savez pas combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre >k liais elle

ignorait qa*il fallait ud peu plus à' celui qui avait le monde à conquérir. Elle n'avait que des amis à charmer par les grâces de son esprit et de son cœur et de douces créatures à soigner, comme une seconde providence. Ce n'était pas un empire à fonder et les peuples à soumettre. Les (jlestinées n'étaient pas les mêmes ni non plus le bonheur auxquels ils aspiraient Ton et l'autre.

J'ai déjà en passant indiqué par certains traits le caractère d'Helvétius. J'en Joindrai ici quelques-uns encore , que Je tirerai du témoignage de ses amis.

Dans sa Jeunesse il avait beaucoup aimé, mais non d'une véritable passion , et il ne faut qu'entendre Grimm» parlant d'après Helvétius lui-même , pour être convaincu que dans toutes ces liaisons il entrait plus de sens que de vive et pure affection.

En amitié il n'avait point de préférences et il y portait des procédés plutôt que de la tendresse. Ses amis dans leurs peines le trouvaient sensible parce qu'il était bon , mais dans le cours ordinaire des choses , ils lui étaient peu nécessaires. Il avait les plus grands égards pour l'amour-propre des autres et ne les blessait par aucune prétention. Il avait le goût des biebfaits et en désirait avant tout le secret. Il fallait cependant qu'il manquât quelque chose à sa bienfaisance, puisque sur la réflexion qu'il faisait un jour qu'il avait conservé peu d'intimité avec ses anciens amis , d*Holbach lui dit: «Vous en avez obligé plusieurs, et moi qui n'ai rien fait pour aucun des miens, Je vis constamment avec eux depuis 20 ans. » Peut-être n'y mettait-il pas, comme on dit, assez du sien, assez de son âme, de ces soins assidus et délicats du cœur, qui sont comme l'esprit du bienfait et le font longtemps apprécier et trouver doux. Il s'en tenait un peu trop à la lettre; peut-être avait-il aussi à cet égard un peu trop

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de cette disposition à se retirer , à se mettre à Técart, dans rembrasure d'une fenêtre en quelque sorte, pow

rappeler ce qu'on rapporUi de sa manière de converser, et il ne se prétait pas asses à ee commerce, à ces communjcaUona soutenues d'ilme à âme , qui font le charme durable des bons olTîces et vivifient la reconnaissance* C'était , dans ce cas , comme la fleur , la suprême grâce et rachèvemenl, par une haute et pieuse spiritualité, de la ctiarité , qui falsaïent défaut en lui. Pour le reste , il l'avait; il n'avait pas , si on me permet de le dire^ la religion du bienraitf mais il en avait le goût naturel , Thabitude et la facilité.

Il était juste, indulgent, sans fîel, d'une grande égalité dans le commerce de la vie , sa passion pour la chasse exceptée , qui le troublait et parfois remportait. Mais au fond de cette équité il y avait une pensée fdichcuse , c'est qu'il n*était pas plus raisonnable de s'irriter contre un méchant que contre une pierre qu'on rencontre en son chemin. Il y aune autre et meilleure manière d'entendre et de prendre même lo méchant, d'être calme et tolérant avec lui ; c'est de lui témoigner qu'on voit toujours en lui un homme , un frère , une créature raisonnable à adoucir , à corriger , à ramener » s'il est possible. Hclvétius ne voyait dans le méchant qu'une chose ; c'était , Je ne crains pas de le dire, ne pas Testimerce qu'il vaut , ne pas estimer par suite ce que vaut le bon lui-même ; c'était méconnaître, dans Tun comme dans l'autre , la véritable humanité, c'était la mal aimer. L'humanité, même déchue, a encore droit à un certain respect, elle a le droit de n'être pas laissée sans soin et sans sollicitude à son abaissemenl, mais d'être redressée , relevée , réhabilitée. Elle est alors encore à honorer d'un regard de pitié * d'un effort secourablc , de cette patience qui attend , sollicite et es-

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j[)àre d'elle ud retour de bomie Yoloirté. De Mite ipi^taer riiamaiiité c'est toujours plus ou moins TaToif en respect Ainsi ne l'aimait pas Helvétins, qui en était un teux , maie non un religieux ami Ici sa philosophie pouTait biea quelque peu nuire à ses affections.

Quant à son esprit » ce qui parait le distingua , c*est 1» curiosité ou plutôt la prétention à la nouveauté, san» trop tenir compte de la vérité; d'où le paradoxe, qui n'est que la recherche du nouveau, faux» ou probléma^ tique, selon la remarque de Voltaire. Hehétius a toute l'ambition des grandes pensées sans en avoir la puissance et le démon qui le tourmenta , ainsi que le dit Criimm , ne fut pas celui qui fait écrire pour J'immortadité ; ce ne fut que celui qui s'agite pour le succès du Jour el uai bruit passager. D'autres , de j^us grands dans son siècle, ont été inspirés du premier ; Diderot lui-même en M pv-* fois visité. £str-ce trop dire que d'affirmer qu'Helvétiui^ ne le fut guère que du second? Si le génie se compose de la chaleur qui créé , de la lumière qui édaiie , de> Tor^oaiité qui vise à la nouveauté dans la vérité , de la^ justesse qui y atteint, de la grandeur qui la veut pro^ fonde et haute , le génie ne fut pas son partage , il n'en eut pas du moins les attributs les plus essentiels , Torigi-' . nalité, la Justesse, la vigueur, et j'ajouterai le bon sens y qui en est conpie le fond; Voltaire le lui faisait bien^ sentir au sujet du bon sens lorsqu'il lui écrivait : « Je vous avouerai qu'après avmr longtemps erré dans ce larr; byrittthe (il s'agissait de la double question de la liberté' et de Dieu), après avoir cassé mille fois mon fil, j'en sms revenu à dire que le bien de la société est que, l'homme se croie libre ; nous nous conduisons tous selon ce principe et il me pa«att étrange d'admettre dans, la pratique ce que nous rejetons dans la spéeulatiou

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Itoovqad Cette wmenia qui m'a donné un entende ment, qm ne peut se comprendre, ne m'aurait«4i pas donné aussi un peu de liberté? nous aurait-il trompés tous? ¥Oilà -des arguments de bonne femme. Je suia ro-

Tenu au senti menl après iii'étre o^aré dans le raisonne ment. Quant à Dieu , je croîs qae la matière aurait» indépendamment de lui, des rapports nécessaires à ilnfîni ; j'appelle ces rapports aveugles , comme rapports de lieu , de distance, de figure; mais quant à des rapports de dessein I je vous en demande pardon, it me semble qu'un mâle et une femelle, un hrin d'herbe et sa semence , sont des démonstrations d'un être inteUigent qui a présidé à Touvrage^ Or, de ces rapports de dessein il y en aà riufîni. Pour moi , j'en sens mille qui me font aimer votre cœur et votre esprit, et ce ne sont pas des rapports aveugles. ïi

Voilà quelles leçons donnait à T occasion Voltaire à Helvétius.

£n tout Helvélius fui un galant homme ; Grimm écrit quelque part que si le terme n'en eût pas existé dans la langue française, il aurait fallu l'inventer pour lui. Rien de plus juste. Helvétîus , je le répète , fut un galant homme, mais il serait diûiçile de dire qu'il fut plus , et surtout qull fut un grand homme.

II n'était pas de cette lignée là ; il eut seulement t*amhltion de s'y allier.

Tel est le jugement qu'on portera, je crois, de lui, après une étude attentive de ses œuvres, el que confirme au surplus celui des plus autorisés de ses contemporains. Ainsi , Voltaire que j'ai déjà plus d'une fois cité , et qui peut rétre encore avec utilité, lui est très-favorable comme ami, comme maître, comme patron zélé. Il ne comprend pas la persécution que lui attire son livre; il trouve qull y a cent choses plus fortes dans lEtprit de^ toit et les Lei-

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très Ftnéwi; qu'il n'y a p» ifim de Qiatéffi^nBê diez lui que chez Lodce , pour ayoir dît que nota n'aYimi d'ic^es que par nos sens. Il pense enfin que c'est beaucoup de bruit pour une omelette, par allusion à Desbarreaux , qui entendant tonner un samedi qu'il mangeait une omelette au lard , dit en jetant le plat par la fenêtre : yoilà bien du bruit pour une omelette.

Mais en même temps quand il s'agit de l'ourrage en lui-même , tout en louant encore certains points du Lwn de l'Bêpit, il fait cependant la part des reproches beaucoup plus grande; il en attaque le titre comme inexact et yagoe ; il y relève nombre d'erreurs <m de yérités triviales débitées avec emphase , un défaut sensible de méthocte» des contes indignes d'un philosophe , un mélange du style poétique et boursoufflé avec le langage de la philosophie , et en tout c'est à ses yeux un fagot qui donne un peu de feu et beaucoup de fumée.

On le voit , Voltaire n'a pas pour le livre le même goût que pour la personne de l'auteur.

Rousseau , de son côté , qui à l'instant où l'orage édata contre Helvétius , suspendit le commentaire sévère qu'il faisait du livre dt VEsprUy et qui, en vendant sa bibliothèque , dans laquelle était compris l'exemplaire de cet ouvrage , sur les pages daquel il avait écrit ses notes , y mit pour condition expresse , que cet exemplaire ne sortirait pas des mains de l'acheteur, et qu'il n'en serait rien publié avant sa mort ; Rousseau était également dans des sentiments très^fiivorables à Helvétius , mais non à sa ptAlosophie , et c'est ce qu'exprime cette phrase si coilnue de VEmiU : a Tu veux en vain t'avilir ; ton §itûe dépose contre tes prtncipes; ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en défrit de toi. d

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Frédéric est aussi très-bienveillant pour rhomme, mais aUsez pea pour I^uteur. Ainsi , d'Alembert lui annonçant ledi^artd'HelVétius pour Berlin, lui écrit : « J^ose espérer que Votre Majesté, en GOnDaîasaot sa personne , ajoutera eocore à l'Idée qu'elle a de ses talents et de ses vertus, n Le roi répond : <r Nous attendons ici M. Helvétius. Selon son livre, le plus beau jour de notre connaissance sera le premier; mais on dit qu'il vaut infiniment mieux que son ouvrage, p Plus tard, d'Àlembert lui annonce la mort d'Helvétius. Le roi lui répond : «J'ai appris sa mort avec une peine infinie; son caractère m'a paru admirable » et on eût peut-être désiré qu'il eût moins consulté (en écrivant] son esprit que son cœur, n

Après la mort d'HehéUus, on avait publié le livre de V Homme, Le roi Vavait lu et il écrivait à d*Âlembert : a J'ai été fâché pour Tamour de lui , qu'on Tait imprimé, il n'y a point de dialectique dans ce livre; il n'y a que des paralogtsmes el des cercles de raisonnement vicieux; des paradoxes et des folies complètes , à la tète desquelles il faut placer îa république française. C'était un honnête homme, mais il ne devait pas se mêler de ce qu'il n'entendait pas. n D'Alembert cependant tout en abandonnant Touvragc sur certains points, le défendait sur d'autres; mais Frédéric insistait et disait : « Il eût été à souhaiter pour la mémoire d'Helvétius qu'il eût pu consulter quelqu'un de ses amis sur son ouvrage avant de le publier , » et . revenant dans une autre lettre sur le Livré de r Esprit, il écrivait: ccHelvétius s*est trompé dans ce livre; il soutient que leshommes naissent à-peu-près avec les mêmes talents; cela est contredit par l'expérience ; leshommes reçoivent en naissant un caractère indélébile. L'éducation ne change jamais le fond qui reste. Chaque individu porte en lui le princrpe de ses actions. >^

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Je yieiift de nommer d'Alembert, mais sans rapporter de lui aucune parole précise au sujet de rcBOTre d*fi(rifé* titts. D'Alemberl fut unde ceux (jui, au moment où Fauteur du Litre de VEsprit M inquiété, se rangèrent autour de lui , firent cause commune avec lut non sans fermeté, et çependantToici ce qu'il disait : «Helrétius, qui mesure tool par les sens , ne croit à rimmortalité d'un ourrage que quand il est publié in--gmrta. y>

M"* duDeflTand écrivait inpeu-près dans le même sens à Voltaire : ce On dit que tous ayez trouTé des perles dans la petite brochure de 1400pages de H. Helvétius ; comme ma vie ne serait pas assez longue pour une telle lecture , indiquez-moi les pages qui renferment ces belles pierres précieuses. if> Yoilà donc un ouvrage qu'on s^aceorde à trouver un peu long ilire , quoique, comme M»« duDeCfand , on ne soit pas sàfns quelque goût pour ce sécrétée tout le monde qu'il aurait dit.

Diderot, dont j'aurai plus tard l'occasion de citer le» réfkxioM, après avoir relevé dans le livre de rJEiprtr, quatre principaux paradoxes , ajoutait : « Quand ces ptfa* doxes seraient des vérités , le livre de l'Esprit, qui attaque VEsprit des lois , n'en serait encore que la préface. » Toutefois, après ces critiques, Diderot finissait par dire : «Ce livre sera pourtant compté parmi les livres du siècle, iir En effet, il est resté parmi ces livres du xtiu" siècle , mais moins comme un des monuments qui l'honorent et \%^ lustrent, que comme un des souvenirs flicheux desmoitts plausibles de ses doctrines.

Turgot, dont Je citerai également plus tard la lettre à Condorcet , s'exprimait plus sévèrement encore sur le livre d'Helvétius ; et M"^)fecker , dans ses UHanges , dl* sait : a Certains ouvrages comme ceux d'Helvétius et de Duclos, perdront beaucoup de leur prix avec le temps;

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ee ne sera pas seolemeiit l'effet de la durée » car un beair stfle oonsenre les idées daos toute leur fraîcheur, mais la cause de cette vétusté précoce est surtout dans le genre de leurs pensées : celles de Ouclos et d'Heltétius sont de la petite monnaie dont l'empreinte s'efllice bientAt; celles de Montesquieu sont de vrais lingots d*or. » Elle disait aussi : a Helvétius , riche en apparence de nombre d'idées fines et isolées > parait environné d'étinc-elles erran* tes 9 dont la lumière le conduit dans diverses routes contraires et fatigue ceux qui le suivent. »

Maintenant me permettra-t-on de finir par un nom étrange qu'on ne s^attend guère peut-être à voir se produire ici et qui a plutôt sa place ailleurs , dans les pages Justement sévères de Tblstoire politique ; Je veux parler de Marat. Marat , avant d'être un politique hors de sens et tarteux, hideux de fiel, de boue et de sang, avait été un écrivain assez médiocre en médecine , en physique et même en métaphysique ; avant de faire l'ilmî du peuple , il avait fait entre autres son livre de l'Homme, ou desprineipes et des lois' d$ rinfluenee de Vâme sur le corps et du corps sur Vâme, C'est le titre de l'ouvrage d*Helvétius et le sujet de celui de Cabanis.

Dans ce livre de Marat qu'on ne lit pas sans quelque étrange curiosité, à cause du personnage dont il nous vient , on cherche en vain Thomme que plus tard on connatUn; rien ne l'indique ni ne rannonce. 11 ne s'y fait (Krfnt de politique et on y trouve professée une sorte de philosophie spiritualiste, dans le tempérament de celle de Locke, dont il se proclame le disciple et qu'il dit le plus sensé des métaphysiciens. Tout au plus pourrait-on noter comme présage de ce que sera un jour cette âme envieuse et violente, l'opinion systématique , chez lui , que la pitié n'est pas un sentiment naturel mais factice.

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Or, dang ce livre de VEomm , Marat atta^ie pliBieara fois Helyétios , comme au reste Delamettrie , dont . ii M que Touvrage sur VEomm phydque (Vhomme machine^ aurait-il fallu dire pour être exact), qui a taut fait de bruit chez les athées » D*est à tout prendre, qu'un mauvais re* meil d'observatioDs triviales et de fades et faux raisoimements ; d'Helvétius il pense qu'il est un esprit faux et sur perficiel , qui pose d*abord un système absolu , où il rédiûi tout aux causes morales , et qu'il appuie ensuite de traits d'histoire, tissus de sophismes, ornés avec soin d'un vaio; étalage d'érudition.

Comme Je ne compte pas revenir sur Marat , qu'on me laisse ajouter quelques détails au sijjet de son livre , qui en donneront une idée un peu moins tncomplète.

Il n'y parlait pas seulement d'Helvétiua, il y parlait aussi de Voltaire , il disait : oc Le profond Montesquieu,: Tincottséquent Voltaire ; d ily professait aussi une sorte de culte pour Rousseau, qu'il invoquait même comme son dieu , comme son génie inspirateur : a Sublime Rousseau,, prête-moi ta plume , pour célébrer toutes ces merveilles , préte-moi ce talent enchanteur etc. »

Voltaire qu'on ne touchait pas, même en passant^méme d'un mot , impunément , et qui dans cette espèce de poHee littéraire , si on peut le dire, qu'il faisait avec une si vive passion , et quelquefois avec tant de justice , Voltaire qui ne négligeait rien et lisait tout, même le médiocre, lut Marat et lui consacra un petit article dont voici quelques; traits; je les rapporte parce qu'il en est un ou deux qui. sont en faveur d'Helvétius, et puis ils sont de Voltaire à Marat , ce qui ne laisse pas que d'être piquant. Il va sans lire que le ton du critique est celui du persifjQage. Marat .gnore et méprise l'histoire ; Voltaire a sa manière de la lui enseigner et de lui en imprimer le respect. Marat a la

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{HréteBlioo d'avoir découYertle riége de Yàm; Yoltafre, qprès s'être mecpié de sa décoûverie , lui dit : cLaisaer faire À Dieu , eroyez-aioi ; loi seul a pi^éparé son hôtdlerie, et il ne tous a pas fat son matéidhfal^âerïogis. » — tt Vous avez un chapitre îûtitulé : réfutation itim so^humt de M. Ildvétii^; vous auriez, pu parler plus polLmeut d'un homme quî payait bien Bes médecins. Vous Toutragez ; or, il ne fout pas, comme vous le faites, sortir à chaque instant de son sujet , pour s'aller faire des querelles dans ïa me. » — * « 11 est plaisant, dit yoUaire en ânîssant, et non peut-élre sans quelque dépîtau sujet de radmiration passionnée de Marat pour Rousseau, il est plaisant qu'un médecin cite deux romans : la NQuvdk fféloUe et VEmih , au lieu de citer Boërliave et Eippocrate. Mais c'est ainsi qu'on écrit trop souvent de nos jours ; on confond tons les genres et tous les styles ; ou affecte d'être ampoulé dans une dissertation de physique etdeparler de mèdeciue en épigrammcs. Chacun fait ses etTorts pour surprendre ses lecteurs. On voit partout Arlequin qui fait la cabriole pour égayer le public. ^

Je ne sais ce que Maral^ aai jours de sa puissance et de sa dictature do la rue ^ eut conservé de mémoire de cet article de Voltaire , si Voltaire eût encore vécu ; mais il aurait été à craindre qu*il ne lui eût tait payer un peu cher le Irait qu'il en avait reçu.

Il est temps cependant que je mette un terme à tons ces détails qui tiennent plus de la biographie que de la critique philosophique t et que de l'homme , que je crois avoir sufnsamment fait connaître, je passe à l'ouvrage, principal objet de cet étude.

Un mot toutefois encore sur Helvélius , avant de le quitter. Une enfance entourée de soins, de sollicitude et d'amour , une jeunesse favorisée , un âge mûr peu troublé ,

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ne M dHOpoflrai pas «me desttnte M en Idrarieuse , bien épnNtf ée , telle (pie Ait odle de pins d*an de ses illustres eoBtempontes; (fen est ime fIkuM à laqueHe le monde a souri et s'est montré facHe. Même lorsqu'il raionee k sa fie de jeme bomoe^ il n'emporte pas dans sa retraite une Ame fatiguée de la Itttte , irieérée et soufflrante, mais tout an plus dégoûtée de Yalns plaisirs et des frivoles succès dont Jusque-là elle arait été enivrée. Il ne fait en qaeiqne sorte ifoe changer un bonheur contre un autre, les J(des de la dissipation contre celles du recueillement. Or, toutes ces circonstances lui Ibrment^elles une confia tien propre à imprimer à son talent ce caractère de virgueur, d'orfginaUté et d'éclat, ou d*exquise dflioatesse qui n'appartient guère qu'eux esprits éminents , façonnés lila rndetteipUne des situations diffltiles et desitoulou* fOQZ combats? et en général, ne feut41 pas toujours à l'homme, pour qu'il produise et mette en-dehors, pour qu'ildéveioppe avec grandeur ce qu'il a de puissance intime, de géîrie, comme de vertu, une excitation, un stltmulant , et comme un aiguillon pénétrant qui aille aux proflkmdeurs de Tâme , y cheri^er et y proroquer les hautes facultés et les fortes roloirtés? ne lui faut-il pas pour sa supériorité à un titre ou à un autre , répreuve et l'obstade? et Helvétius ent^l pour s'exercer en sa force» ce qu'eurent Rousseau, Diderot , d'AlendMrt et d'autres , la pauvreté , les durs travaux , les pénibles études , les an« goisses du cœur ou de l'imagination , et en loi l'homme heureux ne nuisit-il pas un peu à l'écrivain et au penseur? Je ne sais et surtout je ne voudrais pas abonder avec lui dans une de ses opinions les plus contestables , à savoir que tout n'est en nous , le bien comme le mal , que Teflèt des causes diverses au miHeu desquelles nous sommes placés , ce qui n'est pas moins que nier et les dons de la na-

ture, ou pltttM dela|NroYfdeiiee et les fjniits 4e k liteié, eeovres de rhamaiiité ; mais œ qa'U y e de certitai , «Test qa*HdT6tiiis ne reçat pas des choses da ddbora lieanooiif de ces tives et sévères leçons , qoi Mssent tarace dans fflme et rinstruisent à Men penser; c^estque la fMlon»** pliie ne lui vint pas laborieuse et araère , et qu'il n^eut pas, je crois pouvoir le dire, cette diose, rare entre toutes, qui s*appelie le génie; mais qu'il n*eut pas non plus ce qui l^exdte , le féconde, l'âèye et le fortifie, ce concours d'impressions qui ne sont elBcaces qu'au prtx, souvett bien cher, de singulières souffhinces; Pépreare, enu^ mot lui manqua avec ses douleurs , il est Trai , mids aussi arec ses bienfeits. Ainsi s'explique, au moins en partie, l'absence deqmdités vraiment éminentes dans ses divers écrits. Mais Je ne puis plus tarder d'aborder en lui^^même son livre de VEêpriêt d'autant , Je ne le dissimule pas , que l'examen que j'en ferai sera peut-être un peu long.

Philosophie.

PREBIISR DISGOUBS.

Un autre genre d'ii^lfeM va succéder à celui qu'en a pu prendre jusqulci aux particularités d'une vie qui m laisse pas en eilèt que d'avoir quelque chose d'attaché ; ee sera l'intérêt des idées k la place de celui des d^ils personnels ; celui de la philosophie au lieu de celui de le biographie ; ce sera de ramdyse et de la discussion , ce sera même, àroccasion, de la doctrine, après le simple récit, mêlé de réflexions, que Top a d'abord entendu. Ce nouveau si^et néanmoins est loin d'être indigne d'atten^ tion; car de très-graves questionsy sent , comme on le sait, engagées.

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Pour oommencer par ce qui ehoqae dès l'abord dans Toanage d'Héliéttus, par le titre que Voltaire n'approare pas et dent on se rappelle qa*il dit : titre louche , Ittre inexact et Yàgue, on peut remarquer, avec l'excellent ]age que. je Tiens de nommer, que le mot esprit mitendu ici daiïs le sens d'entendement , dlntelligence , n'est pas pris selon l'usage le plus général de la langue philosophique ; il faudrait au nooins dire : esprit humain.

De plus, dans l'acception même que lui donne l'auteur, il ?Mrie de telle sorte que tantôt c'est l'assemblage des pensées en général , tantôt celui des pensées neuves et utiles au public , tantôt enfin la faculté de former l'un et ràùtre qu'il lui fait exprimer.

Et si on regarde à la matière même de l'ouYrage , ce titre qui ne devrait désigner qu'un traité d'idéologie , en couvre» il est vrai accessoirement, un de morale et de politique, et même d'économie politique. Aussi selon l'obseb vation d'un des critiques d'Helvétius, ce n'est pas Eiprit qu'il aurait dû mettre en tète de son livre, mais setMation, morale^ folitiqw , ioeiéié , fosnom , vertus , et surtout mê- Umget littéraireê tant tout y est mêlé et confondu , et a caractère de littérature plutôt que de philosophie.

On a supposé que ce qui a induit Helvétius à intituler ainsi son livre, était l'exemple de Montesquieu ; que pour l'imiter à la fois, et le surpasser peut-être (on sait d'ailleurs le jugement qu'il porta sur l'ouvrage manuscrit que Montesquieu lui avait communiqué pour en avoir son sentiment : il croyait que publié il ne pouvait que nuire à la réputation de l'auteur, et il appuyait son avis de celui de Saïuin), Il avait dit amplement: Esprit, afin de marquer par là qudque chose de plus général et de plas étendu que VEsprii des lois; en sorte qu'il serait venu .pour élargir les voies ouvertes par Montesquieu, pour

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être le philosophe de tout point de la chose dont liontesquieu n^aurait été le philosophe qa*en un point, et que dans l'opinion de l'auteur, ce ne serait pas la préface , eomme le dit Diderot, mais le couronnement de YEsprU des lois, qui serait destiné à être le livre de YEifriL Je n'oserais pour mon compte prêter cette fausse ambition à Helvétius ; mais s'il l'avait eue il se serait fsdt une étrange illusion ; car des deux, outre leurs autres difli^ rences , celui qui généralise véritablement , c'est-à-dire celui qui a la vue ferme et profonde, le sens pénétrant et sûr , le génie du général , ce n'est certes pas l'auteur de VEsprU; c'est celui de VEeprit det lois (1).

Le livre de VEeprit se compose de quatre discours, dont le premier traite de l'Esprit en lui-même; le deuxièfme de l'Esprit par rapport à la société; le troisième de la manière dont se forme l'Esprit ; le quatrième des différents noms de l'Esprit.

(1) On peut encore remarquer, au sujet de ce titre, avec l'abbé de Lîgnac, que quand Hekétius définit l'Esprit, une collection d'idées n«nVes, utiles ou agréables, il confond l'œuvre de l'Esprit avec l'esprit lui-même. Un livre n'est pas l'esprit, mais la production de l'esprit d'un auteur. En outre, cette définition confond l'homme d'esprit avec l'homme de génie. C'est moins la nouveauté des idées que la manière de les présen* ter qui décèle un homme d'esprit. On a donc fort de caractériser l'esprit par la nouveauté des idées, il est plutôt le metteur en œuvre des idées; le génie découvre des vérités nouvelles, l'esprit les orne. Un homme peut' même avoir beaucoup d'idées neuves, sans être un homme d'esprit, eiemple : un géomètre. Et puis , l'esprit ne s^xerce pas seulement sur les idées; comme l'orgue, il a des jeux différents , et il s'adresse également à l'imagination et au cœur, et e'est par le cœur et Fimagination qu'il s'y adresse, c'est l'homme tout entier dans oe qu'il y a de pks fin et de plus délicatqui parle à l'homme tout entier. Les femmes, par exemple, est-ce seulement par les idées et un grand fond d'idées qu'elles ont de l'esprit? Les femmes savantes et méditatives ne sont pas les femmes ^rituelles; celles qui brillent par l'esprit abondent en images et en images vraies, elles ont le sentiment vif et exquis, et s'il est réglé par la décence, il est plus délicat que le nôtre. Telles sont quelques-unes des observations de l'abbé de Lignine sur le point dont il s'agit;

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BHii le ptmiÊt ^Uwouts, l'anteor ne dit ni XMi ce qtf il :f miait à dire de resprit considéré en loi-même» ni dans le mesure où il conYiendrait de Tesprimer. Ainsi il disserte liten des causes qai déterminent les yices de Tes^ prit, mais il ne s'occupe pas de celles qui font ses qualités; ainsi encore ne parlant qœ très*épisodiqaement da luxe , il ne s'en livra pas moins sur ce sujet à des dérrtcwemmts dispr<^rttonnés«

Le secdnd discours, dans lequel il s'agit de l'esprit par rapport à ta société , renferme Yingt-six chapitres assccmal liés entre eux et destinés à établir cette proposttion , que c l'intérêt est l'unique mobile de l'estime et du mépite attachés aux idées de l'homme ; s et à ce proçùê , et ^us longuement, par forme de comparaison, l'auteur s-'éflsrce de prouyer que l'intérêt est également la règle d'appréciation de ta probite et de la ?ertu.

Dans le troisième discours, qui roule sur cette question: si l'esprit est un don de la nature ou un effet de l'éducation, yient, à la suite de quelques observations, sur les sms et ta mémoire, toute une analyse des passionset de l'amour en particulier, suivie d'une centeine de pages sur le despotisme, qui ne se rattachent évidemment que d'une manière indirecte au sujet, et cela sans au^cune proportion.

Le quatrième discours, relatifs aux différents noms que reçoit l'esprit , n'est qu'un appendice qui pourrait sans inconvénient être réuni aupremier.

Cette disposilion générale de l'ouvrage n'a donc, comme on le voit, rien de bien rigoureux , et elle est loin de le faire valoir, dta en trahit plutôt les défauts.

Aussi d'atance Je n'hésite pas à le dire , ce n'est pas un bon livre. 11 ne l'est pas littéri^rement , car outre ^que le plan en est vicieux , l'exécution en taisse beaucoup à dé*

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fliver ; le prioetptf s'y perd dafis raccessoife, la^UIo9p|hie dam raneodole^ la théorie dans les préteodas traita d'histoire, et méoie daos des historiettes, qoi étaient peut*" être ee que M. deGraffigny appelâtes Indayures de son

saioD. Il y règne une mauvaise manière de s'ci^primer, quoique non parfois sans certains mérites, tels que l'éclat et la chaleur, mais mêlés trop souvent à la déclamation et à r emphase , ou à un langage sèchement didactique ; eu tout c'est un style qui manque de simplicité* d'unité, de force et surtout d'originalité, et qui n*a pour se racheter de ces graves défauts, qu'un ceriaiu mouvement général , une certaine élégance , des traits de finesse et quelques détails piquants.

Mais quand j'ai dît que le livre de V Esprit n'est pas un bon livre , c'est surtout à un autre point de vue que je l'ai entendu ; c'est au point de vue de la doctrine, et de la doctrine morale principalement.

Quand il aurait à cet égard ^ comme on Ta prétendu , dit le secret de tout le monde en son temps , ce qui est loin d'être exacte ce ne serait pas une raison pour ne pas le juger aussi sévèrement, puisque dans ce cas la société ^ dont il eiprimerait Ses sentiments, ne représenterait Thumanité qu'en un de ses plus tristes et plus honteux côtés. Mais le livre de V Esprit n'est certainement pas plus l'expression du xvup siècle, que VEêprU dis lois et lEmh ; il l'est même beaucoup moins : il n'en rend pas surtout cet amour généreux, cette noble passion de rhumauité « qui ne parle pas seulement , mais agit et pratique , qni a son éloquence et ses œuvres ^ et finit par cette grande chose ^ dont certes on ne peut pas dire qu'elle soit mauvaise en son principe et qu'on nomme la révolution. Le livre ÛbV Esprit peut bien être compté parmi les li vires du siècle, mais non comme une de ses plus fidèles manifestations.

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U y a Bièiiie, sous ce rappivt, à faire une renwqoe que Je crois Juste. Helvétitts a été moins loin sans doute éum sa fausse philosophie, que certains 4e ses contemporains, et il a cependant peut-être fait un livre plas dangereux. Voici comment Je Tentends : Voltaire dit quelque part : c Vous êtes très-confus, Benoit Spinoza; mais ètes-yous aussi dangereux qu'on le dit? je soutiens que non , et ma raison c'est que vous êtes confus, que tous ayez écrit en mauvais latin, et qu'il n'y a pas dix personnes en Europe qui vous lisent d'un bout à l'autre. Quel est l'auteur dangereux? c'est celui qui est lu par les <As\îs de la cour et par les dames. » C'est dans ce sens que j'estime Helvétins plus dangereux que d'autres; lu par les esprits M- Toles et inexpérimentés , par les femmes, par les gens du monde, par les jeunes gens surtout, il peut avoir sur leur âme la plus fâcheuse influence. Je parle ici phis particulièrement pour ces derniers , auxquels ces études , ayant de prendre la forme de mémoires, s'adressent comme leçons et doivent témoigner de la sollicitude du maître pour ceux qui reçoivent son enseignement.

D'autres mauvais livres , comme malheqreusement il en ftit produit plus d'un fameux au xvin* siècle, peuvent leur tomber entre les mains , mais dissertations ou romans» ils sont de si peu d'agrément ou de tant de licence , que le lecteur d'abord averti ne se sent bien séduit ni dans son goût peu charmé, ni dans sa conscience offensée. Mnds ici il n'en est pas précisément de même ; il y a comme* enseigue et profession de sagesse, d'expérience du monde, de connaissance des hommes et au moins relativement une certaine retenue , à laquelle cependant il ne faudrait pas trop accorder. C'est un galant homme , c'iost un honnête homme, qui parle , .qui s*offre à la jeunesse pour la guider , lui enseigner le vrai chemin de la vie. U semble

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iin de ces maîtres comme on en trouve à son entrée dansto monde et qai viennent voas dire : Ce que vous avez ap* pris dans vos livres , dans vos écoles , et même dans votre famille, était bon pour votre enfance; c* et ait la, vérité de cet âge ; mais ce n'est pas celle de Tâge où vous êtes arrivé , celle qui vous doit représenter la société , telle que vous allez désormais la trouver. Cette vérité nouvelle « vous r ignorez , apprenez- la de nous. Fiez-vous-en à nous pour vous en iustruire ; changez votre science contre la nôtre , votre morale contre la nôtre ; vous n'aurez qu'à vous en féliciter.

I! y a certainement dans ces discours de quoi faire illusion à déjeunes esprits, de quoi les séduire et les gagner. Eh bien I c'est un peu là Tattratt d'Helvétius ; il inspire , à qui , il est vrai , ne sait pas assez se garder , une sorte de confiance ; il a Tautorité d'un sage selon le monde et Tari de mêler h des thèses philosophiques des traits et des images, des peintures et des anecdotes « propres à les mieux insinuer et à les faire passer dans les âmes. Ou a dit de lui qu'il était La Mochefoucautd délayé, mais il Test en tableaux qui peuvent plus que de simples maximes toucher rimaginatlon et corrompre le cœur. Voilà en quoi son livre est plus particulièrement dangereux.

Le livre de VE*pr%î n'est donc pas un bon livre. Mais alors , me dira-t-on , pourquoi vous y arrêter avec une sorte de complaisance? — parce qu'il n*est pas un bon livre ^ parce qu'il a eu sa vogue , sa faveur, son crédit même; parce qu'il a été beaucoup lu et qu'il peut l'être encore, et ne Tôtre pas impunément; parce que, si peu philosophique qu'U soit au fond, il a cependant apparence de philosophie , et que sans avoir beaucoup d'admirateurs t il peut ne pas manquer de partisans.

Mais c'est assez de préambules, et, arrivant enfin au

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torps mène de roanage , Je Yals salyre Taoteor ém» FexameD de toutes les principales queslioAs qu'il entre^ prend socoessiYement de U^iter.

Dans sa préface , il nous dit que Tobjel quil se propose est non-seulement intéressant mais neuf; que c'est Tespril considéré d'une manière plus complète qu'il ne Ta été ayant lui ; que quelques-unes de ses idées paraîtront peutêtre tiasardées, mais qu^on doit se rappeler que ce n'est souvent qu'à la hardiesse des tentatives qu'on doit la découverte des plus grandes vérités.

N'est-ce pas beaucoup annoncer, beaucoup promettre que d'avancer de telles prétentions? et quelle grande nouveauté, quelle grande vérité il y a-t-il à soutenir , ce qui est le fond du livre » que toutes nos idées viennent des sens; que toutes nos actions se ramènent à l'intérêt; et que l'esprit est un effet de l'éducation plutôt qu'un don de la nature? Le neuf , si neuf il y a, n'est ici que faux ou problématique , pour rappeler ce mot de Voltaire.

Dans son premier discours , recherchant ce qu'est l'es*^ prit en lui-même , il commence par le définir et lui mar^ quer deux principales acceptions : c'est, selon lui , l'effet de la faculté de penser , c'est-à-dire l'assemblage des pensées d'un homme , ou la faculté même de penser. Pour savoir par conséquent ce qu'est l'esprit dans l'un comme dans l'autre sens , il faut connaître quelles sont les causes productrices de nos idées. Or, ces causes sont deux puissances passives: l'une , celle de recevoir les impressions que I6nt sur nous les choses extérieures, c'est la sensibilité physique ; l'autre , celle de conserver ces impressions , c'est la mémoire, qui n'est qu'une sensibilité continuée , mais affaiblie.

Ces puissances ;De nous fourniraient cependant qu'un petit nombre d'idées, si elles n'étaient jointes en nous à

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une certaine organisation extérieure , qui fait notre siipé* liorité. Si la nature , dit Helvétius dans un passage resté * eél^re, au lieu de mains et de dmgts flexibles , eût ter^ mjaé nos poignets par un pied de cheval , qui doute que les hommes sans art, sans habileté , sans défense contre les animaux } tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture et d'éviter les bôtes féroces , ne fussent encore errants dans les forêts , comme des troupeaux fugitifs^ [p. 1^1]. Sur quoi un excellent juge dit ce mot : Je n'en doute pas en effet, si une partie des hommes étaient des chevaux, les autres monteraient dessus (1), Sur quoi Voltaire dit aussi : (c Ce n'est pas parce que les singes ont les mains différentes des nôtres , qu'ils ont moins de pensées , car ils ont leurs mains comme les nôtres. y>

Il est vrai que si Helvétius rencoatre ici de tels adversaires, il a pour soutien Diderot , qui ne lui est pas au reste, comme nous le verrons , et comme je Ta! déjà montré , aussi favorable sur d'autres points ; et qu'ici même Texpose et le traduit en de tels termes qu'il finit par en faire involontairement la critique. En effet, voici comment il s'exprime ;

ti Allongez à un homme le museau; figurez-lnl le nez p les yeux, les dents, les oreilles comme à un chien ; couvrez-le de poil , mettez-le à quatre pattes, et cet homme , fUt-tl un docteur en Sorbonne, ainsi métamorphosé , fera toutes les fonctions d'un chien : il aboiera au lieu d'argumenter , il rongera des os au lieu de résoudre des sophismes; son activité principale se ramassera vers l'odorat; il aura presque toute son âme dans le nez et il suivra un lapin ou un hèvre à la piste , au lieu d'éventer un athée ou an hérétique. D'un autre côté , prenez un chien , dressez-

fi) M- Villeraaiii*

le sur leà pieds de derrière , arrondissez-lui la Mie , raci»urcissez~lui le museau, ôtez-lui le poil et la queue et vous en ferez un docteur réfléchissant profondément sur les mystères de la prédestination et de la grâce. r> Si Ton considère , poursuit Diderot , qu'un homme ne^diffère d'un autre homme que par l'organisation , et ne diffère de luimême que par 4a yariété qui survient dans ses organes; si on le voit balbutiant dans l'enfance , raisonnant dans l'âge mûr, balbutiant de rechef dans la Yieillesse, tel qu'il est dans l'état de santé, de maladie, de tranquillité et de i>assion , on ne sera pas éloigné de ce système. s>

Il se peut , mais ce ne sera pas du moins la manière dont le présente Diderot qui nous en rapprochera ; car il n'était guère possible d'en mieux faire saillir la fla^^uite témérité.

Dans la suite de ce premier discours, Helvétius s'attache à montrer que la sensibilité physique et la mémoire , ou pour mieux dire, la sensibilité seule, produit toutes nos idées , puisque la mémoire n'est que la sensation et que se souyenir n'est , proprement , que sentir (p. 130); tout comme apercevoir des ressemblances et des différences ou Juger ; ce qu'il essaie de démontrer par différents exemples. £t de cette explication de nos idées et de nos jugements passant à ce qui les rend faux , il en indique trois causes : les passions , l'ignorance et l'abus des mots.

Les passions nous trompent , parce qu'au lieu de nous laisser voir toutes les faces des objets , elles ne nous permettent que d'en considérer une ; c'est ce que marque bieo ce mot d'une femme à son amant, dit Helvétius : « Ahl perfide , tu ne m'aimes plus ; tu crois plus à ce que tu vois qu'à ce que je te dis (p. 138). r> Nous errons par ignorance, quand faute d'étude ou de mémoire , nous ne savons ou ne nous rappelons pas tous les faits dont nous avons à

juger. G^est à quoi nous sommes exposés dans toutes les qaestioDS un peu difficiles, comme par exemple celle du ^ luxe. Et ici se place cette longue dissertation sur le luxe , • qui est sans proportion avec le reste du discours (de la p. 139 à la p. 158). La troisième cause d*erreur est Tabus des mots, dont Fauteur essaie de rendre compte en insistant plus particulièrement sur les mots matière , espace, infini , liberté ^ de manière à en tirer des inductions favorables à Thypothèse sensualiste. Vers la fin du discours il cite Halebranche et lui attribue le traité de la Prémotion fhyHque , erreur que relève Voltaire et qui rentre dans la classe de celles qu*on ne peut rapporter ni aux passions , ' ni à Tabus des mots.

Du reste » dans tout ce début de son ouvrage , Helvétius n*est visiblement qu^un disciple , mais un disciple à outrance» et sans en être plus fort, de Locke, dont il profite peu et dont il abuse beaucoup.

Maintenant dois-je passer en revue toutes les opinions particulières . qu'Helvétius introduit ici incidemment , telles que sa négation de la liberté , son doute, si ce n'est pis , sur la spiritualité de Tâme; son affirmation de Tacti- . vite, et par suite de la sensibilité de la matière , sa manière de ramener l'espace à la matière , qu'il est fort porté à admettre seule , et enfin sa disposition passablement septique à ne reconnaître de vérités que celles que nous livre la sensation? je ne le pen^e pas; ce serait, me laissant gagner aux procédés de mon auteur , courir sur ses pas d'une digression à une autre, traiter de mille choses diverses épisodiquement , et compliquer ainsi sans méthode une étude déjà assez embarrassante en elle-même. Je préfère élaguer , simplifier, négliger l'accessoire pour m'attacher au principal , et m'en tenir à ce qui est proprement et éminemment l'objet même du livre.

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Dans cette vue je n'ai donc pas à m'étendre davantii» sur Tanaly se dn premier diseours ; il me reste à Tapprécier dans ce qu'il renferme d'essentiel.

Et d'abord , que signifie cette étrange dodrine (la même au fond c(ae celie que plus tard il soutiendra au sujet de réducation , et qui consiste à dire que tout homme est capable de tautes choses, au moyen^des circonstances dans lesquelles on le place), que signifie, dis-je, cette doc* trine de Tassimilation possible de l'homme avec labrate) c'est qu'il n'est lui-même rien de précis en nature ,. mais qu'il devient et se fait tout , selon le concours des causes ' qui agissent sur lui ; qu'il n*est de première institution ni ceci ni cela , ni une chose ni une autre , rien de déterminé et de fixe^ mais une simple aptitude , une puissance vague, la table raw en un mot sur laquelle tout peut in^ différemment s'imprimer et se peindre , c'est-à-dire , qu'en lui le dedans est livré tout entier et sans résistance au-^* dehors , prêt à en tout recevoir , à se plier docile et souple à toutes les impressions qui lui en viennent; de sorte que dans chacun de nous il y a de tout également , ou que plutôt il n'y a de rien et qu'on y peut tout mettre , y compris le cheval, et même si Ton veut l'autruche, et pourquoi pas la carpe , et la plante et la pierre, puisque nous n'avons , par hypothèse du moins , nulle constitution fixée , nulle destination marquée : système qui généralisé revient à dire que tout e^t dans tout , tout animal dans chaque animal , toute plante dans chaque plante, tout minéral dans chaque minéral , et bien plus que le minera} à son tour est dans la plante , et la plante dans l'animal , et qu'ainsi tout au fond ne fkit qu'un et ne devient divers que par évolution et développement.

Or, que penser de ce système?

Bonnet , de Genève^ a dit, par allusion au passage d'Hel*

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véttos que j'ai cité plus haut ; <( Le cerveaa du olieval t^ popd h sa botte ;, et quand même on détruirait rorgaQîsatloii du pied du quadrupède , la botte sutoisterait encore dans le sensoféum ou le ceryeau, ce qui empêcherait te <;heYal de devenir homme. » Cette Juste remarque nous met sur la yoie de quelques réflexions qui , je Tespère , laisseront peu de crédit à Topinion d'Helvétius..

n y a une grande loi de zoologie , en yertu de laquelle ce que suppose Helvétius est tout simplement impossible ; cette loi est celle de la corrélation des organes , à laquelle il iïiut Joindre celle de leur subordination dont je dirai aussi un mot. Cette première loi veut que les organes dont les animaux sopt pourvus , soient tellement faits les uns pour les autres , se correspondent et s'entretiennent tellement , qu'ils forment entre eux un tout , un ensemble , une con^^itioo » qui n*a rien d'arbitraire • et ne se prête ni à de certaines additions, ni à de certains retranchements. En sorte que, comme le dit un physiologiste émi^ Dent (1) , les combinaisons organiques ne sont pas libres ; tous les rapports y sont déterminés nécessairement. Certaines parties s'appellent et d'autres s'excluent. Il y a des combinaisons impossibles, et il y en a de nécessaires. Toutes les complications imaginables n'existent pas, puisqu'il y a des combinaisons impossibles ; ni toutes les simplifications y puisqu'il y a des combinaisons nécessaires. Comme exemples de cette loi on peut citer le rapport des organes de la respiration avec ceux du mouvement ; celui de ces mêmes organes avec ceux de la digestion ; celai deç organes de la digestion elle-même avec les appareils extérieurs destinés à la nutrition^ Ainsi , ce n'est pas par hasard qoe dçs dents tranchantes conviennent avec

Flourans.

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an estomac simple , et des dents plates avec un es^ tomac multiple ; un animal carnassier a. nécessairement des dents tranchantes , un estomac simple , des doigts divisés et mobiles pour saisir sa proie , et jusque dans le cerveau une disposition qui le pousse à se nourrir de chair.

Et non-seulement il y a corrélation entre les oi^anes , mais il y a subordination des uns à l'égard des autres. Les organes de la locomotion sont subordonnés à ceux de la digestion , ceux de la circulation à ceux de la respiration , et tous à ceux du système nerveux^ Aussi , la forme du système nerveux détermine celle de tout l'animal , et la raison en est simple , c'est qu'en principe le système neryeux est tout l'animal et que les autres n'y sont joints que pour le servir et l'entretenir. Dans l'homme , par exemple» Tencéphale se compose de trois parties, le cerveau , proprement dit , siège exclusif de l'intelligence; le cervelet , siège de la force qui détermine et règle le mouyement ; la moelle allongée , siège de celle qui produit la respiration. Or, Tencéphale dans sa composition décide du reste de l'organisation et il implique tout un ordre d'appareils à son service , qui fonctionnent sous sa dépendance et répondent à ses besoins.

Telle est dans sa généralité la double loi qui préside h l'économie animale.

Si maintenant cette double loi sous les yeux, on veut juger avec quelque rigueur l'opinion d'Helvétius , il ne sera pas difficile d'en saisir le défaut , et j'^oute, le ridicule. Ainsi on peut lui dire : Vous pensez qu'en donnant au cheval les mains de l'homme, on lui en donnera l'esprit. On ne lui en donnera rien , on le réduira seulement à l'impossibilité de vivre comme cheval. Pour en faire quelniif^ chose coomie l'bommp.. îi fendrait d'abord lui en

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prêter Tàme; puis ayec rflme le cerveau, qui n'est pas dans Thomme ce qu'il est dans le cheval ; et avec le cerveau ce qui en est ujie dépendance, ses divers instruments d'action ; il faudrait défaire le cheval d'un bout à l'autre^ et le faire homme de toute pièce ; alors en effet il pourrait étre^ntelligent comme Fhomme ; car il ne serait plus le cheval , il serait Fhomme , il serait le cheval fait homme» Mais supposer qu^en lui prêtant simplement les mains deThomme, on lui en prêterait la pensée, c'est supposer qu'en lui attribuant aussi par une autre combinaison les griCTes du tigre ou du lion , on en ferait un lion ou un ti'gre; on n'en ferait qu'une impossibilité , impossibilité du même genre que celle qui consisterait à convertir l'oiseatt en poisson en lui donnant des nageoires , ou le poisson en oiseau en lui donnant des ailes. On ne renverse pas ainsi l'ordre de la nature , on ne franchit pas par caprice les lignes sévères qu'elle a tracées entre ses domaines fraiment distincts ; on ne confond pas l'œuvre de Dieu , on^ne la .défait pas et on ne la refait pas à plaish: , et si on la peut modifier dans ce qu'elle a d'accidentel , elle résiste et demeure stable dans ce qu'elle a d'essentiel. Les essences ne changent pas, elles ne se transforment pas les unes dans les autres , celle de l'animal dans celle de la plante , celle de la plante dans celle de la pierre et réciproquement : et non-seulement elles se maintiennent d'un règne à l'autre, mais elles subsistent également dans les différents ordres de chaque règne , il y a pour me servir ici des termes de la science, des embranchements, des circonvallations et comme des sauts , qui empêchent que tout animal puisse devenir un autre animal, toute plante une autre plante, toute pierre une autre pierre et réciproquement. Ni tout ne se tire de tout, ni tout ne se ramène à tout. S'il en était autrement, la création ne serait que confusion , et

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le créafteor ne serait rien moins cpi'drdonnateur. Dans l'in'orée comme dans le créé tout serait en puissance et rien jamais en acte » c*est-à-dire que rien n'y serait défini, établi et durable, et que tout y serait incertain, mobile et passager ; d*où suivrait avec un monde qui ne serait rien de déterminé , un Dieu qui n'aurait pas plus de carac|ère ; un monde où tout pourrait indistinctement se faire , et un Dieu disposé lui-même à tout laisser se foire, un Dieu et un monde ?agues au lieu d*un Dieu et d*un monde précis; un Dieu bien près de n'être rien , tant il serait yide d'attributs , et un monde qui ne serait proprement aucune chosOt tant il porterait peu de marques d'ordre et de stabilité ; un Dieu neutre et indiCTérent qui laisserait aller et comme s'écouler une création toute d'aventure ; et un monde en tout point digne d'une teUe origine ; en un mot , un Dieu qui ne serait pas le bien, et un monde qui ne serait pas une boiuie chose, tels seraient le Dieu et le monde du système que Je combats ; serait-ce encore le yrai Dieu ? serait-ce le yrai monde ? le lecteur en jugera , il jugera , par conséquent si Helyétius qui dans sa théorie ne ya pas jusque-là , mais y tend nécessairement , en est plus fort sur le point auquel il s'est borné.

Du reste, et pour finir par une dernière remarque sur ce discours, je rappellerai que quand l'auteur y enseigne que la sensibilité phy^que est la cause productrice de l'esprit ou des idées, il entend par là que c'est une seule ,et même faculté, la perception externe, qui produit toutes nos idées et que cette faculté appartient aui: organes.

. Or , après tout ce qui a été objecté ayec grande raison à une telle doctrine, je n'ai pas besoin de démontrer, et, il me suffit d'affirmer, que si nous n'ayons en effet qu'une tàcvàté pour tout connattre, cette faculté n'est pas la per-

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eeptîon externe, laquelle n'est dans rame que le pontoir limité de connaître les choses sensibles , mais l'intelligence ouTentendement, pris dans toute sa généralité; et ca* pable par là même de toutes espèces d'idées, quels qu'en soient les objets ; il me suffit en outre d'affirmer que cette racultè n'appartient pas à la matière , parce que la matière ne pense pas , ne connaît pas, n'agit pas, par œ qu'en un mot elle n^est pas Tâmu et n'en a pas les attributs.

It n'f a rien eu à cet égard d'opposé aux divers auteurs , partisans du même système y qui ne puisse Tètre égalelAnt à Helvétîus lui-même; et en particulier il n'y a pas un des arguments dont j'ai fait usage contre Deiamettrie ^ d'Holbach et Diderot qui ne Tut ici à sa place. Je ne les reproduirai donc pas, je me contenterai d*y renvoyer; py joindrai seulement une observation : HeWétius afTecte de ne pas vouloir prononcer sur la question de la spiritualité de la substance qui pense; mais il ne Ten résout pas moins dans le sens matérialiste, d'abord parce que c'est à la sensibilité physique qu^il rapporte toutes les idées : ensuite parce qu'il ne reconnaît en conséquence que des idées sensibles ou relatives aux corps. On peut même dire qu'Helvétius est à un certain point de vue plus matérialiste qu'un autre ; car comme c'est surtout aux organes de la vie de relation, aui mains et aux pieds, par exemple , qu'il attribue le grand rôle dans la production des idées, il est certainement par là plus grossier dans son système, que ceux qui, avant tout, font honneur de cette Tonction supérieure au plus Intime, au plus délicat, au premier de nos organes , à la maîtresse pièce de la machine , en un mot au cerveau ; ceux-là du moins sont plus prêts à mieux entendre et à mieux expliquer le mécanisme et le jeu de Tinstrument de la pensée.

Quoi qu1i en soit je nai plus à discuter le principe

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fHdyétMs, et coikiine il n'est en outre dans ce premier discours aucun point de qaelqne importance que j*ûe encore à examiner , je passe au deuxième» sar lequel je serai, Je ûf^ en avertir, beaucoup plus long; si bien même que j*ai besoin d'une sorte de préface pour indiquer et justifier à-la-fois le trayait étendu dont il sera pour moi le motif et l'occarion.

DSUXIÈIIE DISCOUBS.

Le saiei de ce discours est la doctrine de l'intérêt ; <■, au fond de cette doctrine il y a une théorie de Famour. Il s'agira d'apprécier cette théorie , et pour la mieux apprécier d'en proposer une autre , à l'aide de laquelle on puisse plus exactement la discuter et la omtrôler.

A cette fin certains développements me paraissent indispensables et c'est là précisément ce qui m'embarasse et m'arrête , et par suite exige quelques explications.

Je l'avoue , Je ne puis consentir à ne voir dans Thistoire de la philosophie que cette histoire elle-même ; J'y vois de plus et avant tout la philosophie proprement dite. L'histoire comme moyen , et la philosophie comme but » l'histoire pour commencer et la philosophie pour finir» l'une comme exercice , préparation et forte discipline de l'intelligence, l'autre comme progrès idtérieur, forme plus avancée et œuvre finale de la pensée, voilà quel esta mes yeux leur rapport véritable , l'histoire pour Fhistoire » et sans regard à la philosophie , sans aucun dessein philosophique, aurait encore son intérêt, celui qui s'attache à l'étude de toute doctrine de quelque valeur dans le passé» Mais elle n'aurait plus son mobile le plus élevé et le plus puissant, celui qui natt de la vérité à connaître en ellemême 9 et à rechercher et à saisir par ses propres ré-

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Hexions. Qu'est-ce aa fond , et dan6 son esseotce qte l*tais* toire de la phUôsophie? un long et fécond commerce avec les plus émînents des esprits, qui se sont appliqués à la connaissance de Dieu , de soi-même et du monde. Or » comment ylYre longtemps dans cette forte intimité , sans essayer à son tour de mettre de tels exemples à profit, sans tenter, dans la mesure d'une sag:e Indépendance , de faire aussi pour sa part acte do libre raison et de philosophie? Comment rester toujours à l'état de critique et ne pas aspirer, si modestement qu'on s'y porte, à celui <îe penseur! En tout rtiistoire est une école; en philosophie elle doit être une école de philosophie ; le serait-elle en effet, si on se bornait à y apprendre ce que d'autres ont pensé , sans jamais s'y exciter a penser par soi-même. Un peu de philosophie au terme de Thistoire n^est certainement pas un excès , et la maxime qui dit non Tbistoire pour Fhistoire , mais Thistoire pour la philosophie , n'est certes pas une témérité; il faudrait bien plutôt y voir lexpressîon d'une sagesse qui ne se confie qu'après épreuve en ellemême.

Si ce peu de mots suffisent pour protester contre To^ pi ni on f qui tendrait à faire de 1 histoire de la philosophie une œuvre d'érudition et nullement de philosophie « J'aurai maintenant moins mauvaise grâce à annoncer qu'après avoir exposé et discuté la théorie de î' amour contenue dans le deuxième discours du Livre de V Esprit , J'aurai à en proposer moi-miîme une autre , sous la forme dune solution à cette double question ; Qu*est-cc qu'aimer, et qu'aimons-nous?

Je commencerai par faire remarquer dans ce deuxième discours, un grand défaut de composition, dont on n'a peut-être pas toujours été assez frappé. L'auteur n'y veut en principe établir que cette thèse, savoir :

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« que fei^* ce sont ses lertnes, ne s*esttaie qw par rifltéfèt qa'on 7. trouve ; b ma|s il y en mêle ineidem* ment une autre , qui est que la vertu ne s'estima égale-ment que par Futilité qu'elle procure. Or» contre ce que lui commandaient Tordre nature] de ses pensées , et la fidélité à son premier dessein» il finit par donner à celleel comparativement à celle-là , un tel développement et de telles proportions qu'il la £ait insensiblement passer du second plan sur le premier, et que pour des yeux même assez attentif il peul sembler , en dernière fin , que ce qfA l'occiqM avant tout, c*est la doctrine de rintérèt dans son acception la plus générale et la plus commune , et nonTappiicationy on le peut dire, «ingulière, qu'il en fait à Tappréciation des qualités del'espàt Or, c'est là, évidemment' une confinfon , un défaut de composition , je le répète , qa'il importe de relever.

Que pour s'en convaincre en effet on v€iuiUe bien suivre Tauteur, dans le long parallèle quMl institue, point par point, entre les deux termes qu'il compare, entre req[>rît et la probité, et on n*anra pas de peine à reconnaître qu'il tend constamment à y faire prédominer celui-ci sur celui-là , et à développer sans proportion , ce qui se rapporte à Tun, aux dépens de ce quiloache l'autre.

Ainsi il veut d'abord montrer que dans les relations les plus particulières, dans ceUes qui constituent la sodété d'homme à homme , <c chacun donne le nom d'esprit è l'habitude des idées qui lui sont utiles, comme instructf* ves ou agréables, d Or , dans cette vue que fait<^il? ilentee dans de longues e^qjdications pour prouver qu'il en est de même de la probité, considérée dans de semblables neiattotts, et qu*elle aussi <c chacun ne l'anielle dans autrui que l'habitude des actions qui lai sont utiles; » et à ce

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âujet, sefitMt bien que cette j^repOBitton ne lauratt aller toute seule, il ajoute : aU y a, il est vrai , quelques hom** mes auxquels un heureux naturel , un désir ?îf de la gloire et de l'estime, inspirent, pour la justice et la vertu, le même amour que la plupart des hommes ont pour la richesse et la grandeur » (p. 180). Mais la classe la plus nombreuse ne donne le nom d'honnêtes qu'aux actions qui lui sont personnellement utiles. Un Juge absout un coupable , un ministre élèYe un sujet indigne ; Fun et l'autre sont justes aux yeux de leurs protégés (p. 182) , U n'y a même point de crimes qui ne soient mis au rang des actes honnêtes par les personnes auxquelles ces crimes sont utiles. « On obéit toujours à son intérêt et l'on Jnge de toutes les aotiona en conséquence. i> Si runiveirs physique est soumis aux lois du mouvement , Funiverl moral l'est h c^le de rintérêt, ou à cette espèce de gravi-^ tation de soi sur soi, comme l'appelle d'Holbach, à laquelle chacun cède. Avant d'aller plus loin , et sans discuter ei»^ core cette théorie d'Helvétlus , il convient néanmoins de noter ici l'espèce d'exception qu'il y faiten passant, et sans qu^elle semble à ses yeux tirer à conséquence, lorsqu'il parle de ces hommes qui ne sont pas conduits par Tintée rèt, et recherchent la justice et la vertu par un autre motif que celui de rutile. H y a donc, peut-on lui deman*der , de la justice et de la vertu indépendamment de l!u* tile? Il y a donc , dans le cœur humain , une autre règle de détermination , un autre princ^ de conduite que l'intérêt personnel? mais alors que devient cette pré*tendue loi du monde moral , cette espèce de gravitatidi d'un autre ordre > qui, comme celle qui pousse les corps, doit être universelle? Est-ce encore une loi? Du reste i quoi tend tout ce raisonnement? A conclure par suite de ramdoigie établie en principe par Tanteur, entre la

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probité et Tesprit, qse l'écrit n'a paretUemeiit de Biesure d'iq>préciatioii qœ l*iDtérèt qu'il présente. D^où » pour prendre de ces exemples, trop familiers à Hel?éttiis et que lui reproche Voltaire , intime qu'on doit faire de Marcel, le maître de danse, de Ninon et de la Lecoovrear, à cause de leurs pensées , qui , traduites en actes , ici en galanteries, là en belles façons, ont droit, aux yeux de l'auteur , à être Jugées avec faveur ; ces personnes ont leur utilité dans le plaisir qu*elles procurent. « De sorte que, comme le dit encore Helvétius, pour estimer les idées d^autrui > il faut être intéressé à les estimer, b

Ce n'est pas qu*il n'y ait, reprend-*il , comme au sujet de la probité , quelques hommes amis du vrai , quelques philosophes , quelques jeunes gens qui estiment ayant tout les idées vraies et lumineuses; mais le plus grand nombre fait autrement et en matière d'idées comme ea matière d'actions , règle son jugement sur son intérêt. « Car, il y a pour nous nécessité de n'estimer que nous dans les autres » (p. 195). Mais s'il y a une telle nécessité, peut-on répondre à son tour, pourquoi certains hommes, au dire même de Tauteur, y échappent-ils? pourquoi ont-ils une autre mesure d'appréciation ? quelle est encore ici cette nouvelle exception , qui tourne évidemment contre la théorie dont il s'agit? Elle ne l'arrête cependant pas, et, reproduisant sa thèse sous un aspect oq plutêt à un degré nouveau, il essaie de prouver qu'il en est de l'esprit par rapporta une société plus étendue, comme k l'égard de celle de particulier à particulier , et dans ce but il revient à son procédé habituel de la comparaison de l'esprit avec la probité, à laquelle il fait toujours, dans ses développements, la part beaucoup plus large.

Qu'estime une société , qui sans être encore publique, n'est plus cependant tout-à-fait privée, dans la conduite el

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les aettons d-antrui? l'intérêt qu'elle y trouve. Seiflement quand elle est animée de vues trop limitées, trop personnelles^ au liem de considérer Tintérèt le plus général , c'est un intérêt plus borné qu'elle consulte et écoute ; en quoi elle se trompe et se fait illusion. <c Aussi le moyen, dit Helyétius, d'échapper aux séductions des sociétés particulières et de conserYer une yertu inébranlable au choc des intérêts particuliers, est de prendre dans toutes ses déterminations, conseil de l'intérêt public r> (p. 210).

Prendre conseil de l'intérêt public I qu'est-ce à dire? D'abord ya-t-il un autre intérêt que l'intérêt privé, et ia prétendue publicité dont il s'agit ici n'est-elle point simplement une affaire déchiffres, qui ne signifie autre tshose, sinon qu'un plus ou moins grand nombre d'individus ont chacun en particulier le même intérêt personnel? Ensuite qu'est-ce dans ce cas que consulter l'intérêt public? n'est-ce pas uniquement regarder si son intérêt propre est celui du grand nombre, et ne faire état de celuici qu'autant qu'il convient avec celui-là, qui seul vaut par lui-même , et doit prévaloir sur tout autre? En d'autres termes, l'utile pour soi avant tout, pour soi seul, s'il y a lieu; pour soi et pour autrui, si on y trouve son avantage, comme aux dépens d'autrui, si on y a profit, n'est-ce pas là en abrégé toute la morale d'Helvétius? morale toute d'intérêt , et de cet intérêt qui se réduit à la satisfaction de la sensibilité physique , doctrine d'égoYsme et de sensualisme, aux préceptes de laquelle il ne mêle de loin en loin des maximes d'un autre caractère, que pour nous donner ou se donner le change , et se soulager par une inconséquence des suites fâcheuses de ses principes, qui doivent parfois lui peser.

Mais ce n'est là qu'une remarque que je jette en pas-* S9M%, et que je laisse à développer, pour revenir à la

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suite de mon analyse. Plus tard je la reprendrai pour 7 insister plus expressément.

SI dans les sociétés particulières on n'estime la probité que par Futile, on n'y fait pas, poursuit rauteur , d'autre appréciation de Tesprit. En Teut-on des exemples, mais J'avertis que Je choisis, je ne pourrais tout dter : Un Fakir, dans une société de sybarites, serait regardé, avec cette pitié méprisante, que des flmes seimibles et douces ont pour un homme qui perd de tels plaisirs en vue de biens imaginaires. Une femme galante trouve peu d'accueil parmi desprudes et réciproquement ; les géomètres ont plus d'estime pour les physiciens que pour les poètes ; d'ordinaire on platt dans le monde , non en approfondissant aucune matière, mais en voltigeant incessamment de sujet en sujet ; et en général dans chaque société Tintérèt personnel est l'unique règle d'ai^réciation des mérites de l'esprit.

Et ce qui est vrai de l'esprit considéré par rapport à des sociétés particulières, c'est également de l'esprit par rapport à cette société générale , qui s'appelle le public. Le public lui aussi juge des idées par leur utilité, comme au reste de la probité.

Cependant Helvétius pense avec Duclos que dans certains cas c'est non-seulement à l'utilité d'un art, mais à sa difficulté, à sa nouveauté, h d'antres circonstances et surtout à ses moyens d'exprimer la beauté qu'on accorde son estime. N'est-ce pas encore là une exception, de laqoeUe il résulte qu'en esttiétique comme en morale, après une première règle de jugement qui est l'utile , on en propose une autre, qui est le Juste ou le beau.

Enfin, l'auteur envisage l'esprit et la probité par rapport aux siècles et aux peuples divers, mais en commençant par la probité et en s'y arrêtant beaucoup plus ,

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comme si c'était le sujet principal dont il eut à traiter; toijjours le même yice de composition.

11 arance donc que « dans tons les fdècles et dans tons les pays la probité ne peut être que ThaUtude des actions utiles à sa nation » (p. 274) ; et pour le prourer il. examine deux opinions dont Tune consiste à considérer la yertu comme relative , et l'autre comme absolue , et il partage la première ; ce qui Ty détermine ce sont des ftits, teb que le vol permis à Sparte, le meurtre des vieillards autorisé parmi les sauvages , différentes coutumes , qui , toutes révoltantes qu'elles paraissent, ont cependant été, en certdns temps et en certains pays , approuvées (p. 280).

Sa conclusioa est que la probité ou la vertu varie selon leÀ idées que l'on se fait du bonheur, dont la vertu n'est 4ue le désir (p. 283). Elle lui parait évidente ; cependant, pour mieux l'appuyer encore, il croit devoir distinguet* entre la vertu de préjugé et la vertu véritable* La pr^ âiière est celle qui ne conduit pas au bonheur public et toutefois chez la plupart des nations eUe est plus honorée que l'autre. —Hais alors, peut-on faire remarquer à l'auteur, ce n'est donc pas par l'intérêt que ces nations l'estiment, et alors aussi que devient cette prétendue règle de jugement des actions que l'on donne comme universelle. — Du reste, est vertu de préjugé , celle par exemple des bramines avec leurs bizarres superstitions , celle des prétresses de rtle de Formose , et celle des peuplades du Congo vendant leur parents ou leurs enfants. — Toujours même objection ; mais si dans tous ces usages on trouve son utilité ou son plaisir, ù'est-on pas justifié par là même. Et quand on nous rapporte avec une complaisance qui n'est ni de bon goût ni de bonne compagnie, qui même semble paribis d'un étrange relâchement, ce

qui se fait au Tonquin , à Siam , dans l'Orient , quand on nous parle dans le même sens de ramour grec, en prouye-t-on mieux ce qu'on appelle les vertus de préjugé; l'utilité , la sensualité , n'est-elle pas toujours là pour tout expliquer et tout légitimer. On a beau dire ensuite qu'on n'a pas prétendu se faire l'apologiste de la débauche , mais seulement donner des notions plus nettes des deux espèces de vertu, et mieux faire connaître le mal pour indiquer le remàde , il n'y a pas moins dans tout cet étalage de faits honteux, beaucoup d'inconvénients et fort peu de démonstrations. Qu^après nous avoir saturés de tels détails , et en être venu Jusqu'à vanter l'utilité des femmes galantes pour l'emploi qu'elles font de leurs richesses, on déclame contre les moralistes qui recamman^ dent la modération dans les désirs, que l'on cherche à les tourner en ridicule, et que Ton dise d'eux: a Rien de .plus dangereux dans un état que ces moralistes hypocrites, qui, concentrés dans une petite sphère d^idées, répètent continuellement ce qu'ils ont entendu dire à leurs

mies et recommandent la modération des désirs Us ne

sentent pas que leurs préceptes, utiles à quelques particuliers, placés dans certaines circonstances, seraient la ruine des nations qui les adopteraient ; » il n'y a pas lieu de s'en étonner. Un moraliste du bel air , et qui n'écrit pas pour effirayer de ses sévérités un monde frivole et voluptueux, doit prendre en quelque pitié ces instituteurs des âmes simples et honnêtes , qui ont la petitesse de leur prêcher la modération dans les désirs, et à la rigueur le renoncement et le sacrifice ; et tout au plus peut-il condescendre Jusqu'à leur conseiller de substituer dans leurs maximes le langage de l'intérêt à celui de leur étroite et quelque peu naïve sagesse; ce qui n'empêche pas notre auteur dans une de ces réflexions qui lui échappent parmi ses fréquen-

tes contradictions de s'écrier : C'est par un oubli absolu de ses intérêts personnels qu'un moraliste peut se rendre utile à sa patrie, (p. 310).

Mais l'esprit à son tour et toujours en parallèle avec la probité, est aussi considéré par Hèlyétius relatiyement aux siècles et aux pays divers. On sait d'avance quel sera lé résultat de ce nouvel examen : ce L'estiihe pour les différents genres d'esprit dans chaque siècle est proportionné à l'intérêt que l'on a de les estimer » (p. 325). a Le goût c'est'l'intérèt b (p. 335]. Comme nous l'avons déjà vu , même principe en esthétique qu'en morale ; Futile en tout et par-dessus tout. Ainsi, comme prédicateurs on préférait Menot et Maillard au xw siècle , et Bourdaloue au xYir , affaire de goût, c'est-à-dire d'intérêt. Affaire de goût et d'intérêt encore, que l'espèce de prédilection que l'on a eue pour Corneille ati xvir, et pour Racine au XYiir. «Une certaine faiblesse de caractère, suite nécessaire du luxe et du changement arrivé dans nos mœurs, nous privant de toute force et de toute élévation dans l'Ame , explique cette différence de penchants , de même que la préférence que l'on donne aux comédies sur les tragédies » (p. 339). Le beau n'est donc pas plus chose en soi que le bien ; il n'est que ce que le fait l'utile, et l'utile, il ne tmt pas l'oublier , n'est dans la rigueur de cette doctrine , que ce qui touche et réjouit les sens, que ce qui satisfait la sensibilité physique. Avec la sensibilité physique pour sujet et pour Juge , et l'utilité pour objet et chose à juger, faites si vous le pouvez de la critique , faites cette haute application des plus délicates de nos facultés à la perception et au goût des plus exquises vérités de Tordre spirituel et moral ; tentez cette impossibilité , et bientôt vous vous convaincrez que, réduits aux termes auxquels Helvévétius vous enchaîne, avec les sens d'un côté, et ce qui

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plaît au sens de raatre , voua ne pourrez prononcer to beau que comme d'une saveur, d'une odeur, d'une cou* leur ou d'un son, et par cela qui seul juge de ces pro^ priétés, par le palais, l'odorat, la vue et Fouie; c'est-à-dire que TOUS n'en prononcerez plus et que tous tous bornerez tout au plus à dire quand il vous wrirera de trouver certaines belles cboses qui sont utiles, qu'elles valent par l'utilité et non par k beauté» Ainsi, pour reprendre l'exemple même d'Hetvétius, dans Corneille vous apprécierez, au sein desbautes régions où il en^MrtQ votre âme , non plus cette poésie supérieure et idéale qui vous ravit dans ce que votre ccdur a de plus grand et votre raison de plus pur , mais cette propriété qu'il pourra par accident, par une de ces rencontres où les cbqses les plus sublimes se joignent aux plus basses, avoir également , de vous rendre le corps |dus dispos et de vous procurer ua certain bien-être, et ce sera avec lui de l'brgiènequo vous ferez, et non de l'estbétique, non, j'oserai le ^e,. de cette religion de la g^randeur dans la beauté , qui donna bien aussi une certaîn& santé , mais à Tftme qu'elle purifie et sanctifie dans ses plus nobles parties , non au corps auquel elle ne s'abaisse pas ou qu'elle ne toucbe que de loin. Ainsi encore dans Racine vous estimerez moins cette divine suavité d'inspiration et d'expression qui n'est pour-^ tant pas sans éclat et sans force , mais qui avant tcmt abonde en chants soutenus d'amour et da tendre harmonie, que cette vertu, si par hasard il Ta, de caresser votre mollesse, de flatter votra sensualité, d'être pour vous un objet de luxe, et un moyen rafltoé de voluptueuses Jouissances. Est-ce là du goût, est-ce là de la cri^ tique? Ce n'est que de l'économie politique appliquée^ à des choses dont elle n'est pas Juge.

Ces observations qui conviennent à ce qui précède.

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eonvièttnenf égaléiaeiit à ce qui suit dans notre aateur. B s'agit en effet de l'esprit enfisagé par rapport aux différents pays. Or ^ c'est toujours chez lui la même règle d'estime proposée» et la même règle d'estime, selon nous , à rejeter. Il pense que ce genre d'esprit, qu'on appelle réloquence, n'est si fort prisé dans les pays répubUeains , que parce qu'il ouvre ta earrière des richesses et des grandeurs. N'est-ce pas encore dire que soit aux yeux de l'orateur, soit à ceux des auditeurs, ce don et cet art tout ensemble , cette puissance toute spirituelle qui s'adresse à l'intelligence par les idées , et au cœur par lès passions, qui dans son excellence et sa force yaut ayant tout par la vérité et ce qu'il y faut de beauté pour éclairer , toucher et persuader les âmes , n'est cependant , .dans ropinion des hommes que chose de négoce , instru-^ ment de bien-être, objet qui se vend et s'achète ni plus ni moins qu'une étoffe, qu'on bijou, qu'un meuble de luxe, que fabrique pour le gain untourrier intelligent , et que paie pour son plaisir un consommateur intéressé et souvent une dupe. Voilà tout le secret de cette espèce de productl<m qu'on nomme l'éloquence; métier et marchandise , rien de plus , rien de mieux. Ainsi Jugée et tarifée l'industrie de la pan^, est-dle assez méconnue, est-elle assez dégradée , est-elle assez exclusivement vue par ses tristes et bas côtés? Et cependant même lorsqu'il arrive que celui qui s'y livre la détourne de son noble et légitime but, et l'applique à des desseins qu'il ne saurait avouer, ne faut-il pas , s'il veut encore trouver ou conserver en lui quelque vertu de persuasion, qu'il ait, ne fûtrce qu'en passant , quelque généreuse conviction, quelque entraînante passion? Ne faut-il paa.de même que ceux, auxquels il parle*, recherchent {luprès de lui autre chose qu'un amusement de Toreille, qu'un plaisir des yeux,

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qu'an mensoDge et qu'un jeu qui les flatte dans leur i gibilité physique? que si l'orateur est .yraiment l'orateur, c'est-à-dire l'homme d'une grande pensée , et d'une yive émotion, à rendre par un discours plein de clarté d^ordre de mouvement et de tie , et si ceux qui l'écoutent, sont aussi des esprits inquiets d'une sainte cause , animés de généreux sentiments , c'est un commerce sans doute aussi» qui s'établit entre eux et lui, c^est un échange assurément» mais où rien ne se fait que d'âme à ftme, et qui ne soit d^un c6té raison , lumières supérieures et haute impulsion d'amour , et de l'autre , après plus ou moins de résistance et de lutte, foi, adhésion d'esprit et soumission de cœur. Où y a-t-il là place pour ce trafic honteux et ce métier sans pudeur qu'Helvétius se platt à nous montrer dans les nobles travaux de l'éloquence?

Laissonfr-le donc dire ; laissons-le expliquer au même point de vue d'autres dons de l'esprit, la clarté, l'agrément, la grftce et la légèreté dans les productions litté* raires; qu'en toutes il voit pour fin, le bien-être du lecteur, sa peine épargnée et sa paresse favorisée; qu'il réduise ainsi toute la critique à une sorte d'application de l'économie politique, nous n'avons plus, après ce qu| vient d'être dit, à discuter mais à constater cette conséquence nécessaire de la doctrine qu'il professe. Toutefois il serait difficile de se taire sur Tétrange réforme qu'il est, par la suite de ses idées, conduit à proposer pour l'éducation des femmes. Comme c'est à elles qu'il attribue, le goût fort répandu de son temps, pour les compositions frivoles, pour les ropians et les historiettes, comme par suite de l'influence qu'elles exercent, la grande affaire de leur vie est la galanterie , il croit qu'il y aurait un moyen entre autres de corriger cet abus : « Ce serait , je nîai pas besoin d'avertir que je cite et même que je ne cite pas

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tout, de les débarrasser d'un reste de pudear , dont le sacrifice les met en droit d'exiger le cuRe et FadoratioD perpétuelle de leurs amants. » Les hommes en seraient plus indépendants , plus raiso&oiMes et plus sages (p. 359).

Tout cela peut être conséquent, mais il faut ayouer quMl est malheureux d*ètre amené par la logique à de telles propositions , et qu^en venir à demander pour la sagesse et Tindépendance , entendez la plus libre jouissance de rhomme, rayilissement de la femme, c'est se laisser pousser par le raisonnement à de bien étranges excès. Ainsi » ce n'était pas assez d'avoir été entraîné à flétrir dans notre esprit la poésie , l'éloquence et les lettres, il fallait encore en venir à retirer tout respect à celles qui y ont tant de droit , et en ont tant de besoin.

Hélvétins n'a compris , au moins par son système , ni ce qu'elles valent , ni ce qu'elles exigent , et si j'avais à cet égard à lui donner une leçon , je la lui donuerais simple et courte, et je l'emprunterais à un auteur qui a bien aussi ses excès de doctrine, mais qui les tempère ou y échappe par cette intelligence venue du cœur , à laquelle se révèlent les bonnes et saintes choses ; H. De Maistre , écrivant a sa fille , lui dit dans l'effusion de ses conseils et de sa tendresse de père : Le grand honneur est de faire des hommes et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Et ailleurs encore : a Les femmes ne font aucun chef-d'œuvre (11 s'agit de ceux de l'esprit) en aucun genre mais

elles font quelque chose de plus grand que tout cela ; c'est sur leurs genoux que se forment ce qu'il y a de plus excellent dans le monde, un honnête homme et une honnête femme ; c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde, d Or» je le demande , est-ce de la femme avilie , et débarras^, comme le dit Helvétios , d'un rette depudetir, que viendra

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à renfànoe ponir la sootenir, TéleTer, la coaduire de Tétat d'fnnocetice à celai d'honnêteté, cette vigilance, cette j^nreté, cette religion dans l^amour qui fait la digne et yertuease mère? En perdant le respect qci*elle se doit à elle-même , elle aura perdu égalemeht celui qu'elle doit à son enfant , et ce ne sera plus en lui une Ame , une créature raisonnable, que dans son peu de retenue , son peu d'estime pour elle*raême, et par suite son mépris de la nature humaine , elle se croira appelée à former; ce sera un animal de son sang qu'elle aura conçu et mis au monde sans pieuse sollicitude et même sans tendresse. Car il faut la pudeur au cœur de la femme pour y déye-^ lopper et y conserver toutes les autres rertus; c'en est le parfum et à4a-fois le principe vivifiant ; de la part de celle qui n'a pas ce sens inquiet, timide, exquis et grftcieux tout ensemble de l'honnête , n'attendez pas les délicatesses de conscience et la pureté de sentiment de la fille , de réponse et de la mère , et craignez bien des oublis et bien des abaissements. Ce n^est pas sur ce modèle et à cette fin que Dieu a fiiit la compagne de l'homme.

Mats il est temps d'en finir avec l'analyse de ce discours, et de constater en dernier lieu , que l'auteur en eonsidérant l'esprit comme la< probité par rapport k l'univers , ne voit pas, pour en joger sous ce nouvel aspect, d'autre me* sure que celle qu'ils constamment appliquée, c*est-à^re, rintérêt. Ainsi , il pense que s'il existait une probité qui s'étendrait à l'univers » elle ne serait que l'haMtude des actions utiles à toutes les nations ; mais il n'y croit pas, et il admet tout au plus à cet égard des intentions et des VŒUX. Il n'en est pas de même de l'esprit, qui peut en se composant d'idées utiles à tous les hommes > avoir ce caractère de généralité. C'est ainsi que dans Homère , Virgile , Le Tasse et Hilton , on trouve des pensées qui plai*

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s0ai daDs toud les iempê , danâ Um le& liera et à tous Ms bottines. Si dono dans ee eas, comme dans tous les autita, il y a un dispeasateur de resUntô des hommes » nul doute que ce nesoit Tintérét So sorteqoe de tout point en ma» tîère dldées» comme en matière de mœurs, ce<[ii*oni estime, ce qu*on doit. estimer ,. c>at uniqueBwnt FutSe* Telle est la conclnsion générale de Tauteur , suite et ré* sumé de tontes les condorions partionUères auxquelles il est suoeessivement parvenu.

Cette conclusion » Je la combattrai » mais je me hâte de le dire , ce sera plutôt en la partie <pii regarde la probité » qu'en celle qui touche proprement à Tesprit » car q]a^iivie dans Tordre de composition tel qa&se le propose Hel?étins , ce soit évidemment celle-ci qw aH le pas sur cellelà , dans l'ordre d'importance c'est au contraire la seconde qui l'^niporte sur la première; la preuve en serait s'il la fallait, dans le soin avec lequel la plupart des aut^irs, que j'aurai par la suite l'occasion de citer , se sont bornés dans leurs chtiques à ce point de docitrine. Je ne ferai pas autremeiiÉ qu'eux ; je m'attacherai avant tout à discuter et à apprécier le princ^e de l'intérêt , tel que le professe Helvétius , lorsqu'il l'applique aux actes et aux habitudes de la vie morale , et je m'en tiendrai pour le reste aux re« marques particulières que j'ai pu mêler çà et là au cours de mon analyser Je vais donc examiner , pour la juger dans ce qu'elle a de plus général , cette théorie définie comme elle vient de Têtre ; mais avant je laisserai parler des écrivains dont l'intervention dans cette question ne sera certainement pas inutile.

Dans la pratique parce que nous sommes faibles , parce que nous sommes tentés , parce que souvent en nous le mal prévaut sur le bien > l'intérêt sur la raison et la chair sur l'esprit , nous ne sommes que trop disposés à une fiBi->

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eik indulgence à l'égard de certaines maximes. I^ns \dt spéculattOD du moins , et quand nous n*avons à prononcer qne du vrai et du faux , soyons plus fermes et plus sévères, ne fléchissons pas sur les principes, en morale surtout. On perd la foi aux choses , de plus d'une façon et à plus d'un degré. On peut ne pas croire à Dieu,. ou du moins à certains de ses attributs ; on peut ne pas croire à l'flme et à certaines de ses facultés , et ce sont déjà de terribles doutes que ceux*>là; mais on peut en outre ne pas croire à la loi morale et à ses applications , et c'est le pire de tous , car il implique les autres, et atteint pour la corrompre au: plus profond de la conscience. Or , ayec Helyétius on devient au moins indifférent et sur Dieu et sur T&me et on ne tient pas bien vivement • car on la nie à chaque instant, à la loi morale elle-même. On arrive ainsi à un triste et ttcheux détachement de toutes les grandes vérités, nécessaires cependant à notre esprit et à notre coeur. Il y a donc lieu de se féliciter de trouver à côté d'Helvétius et en opposition avec lui sur ce qu'il y a de plus fâcheux dans sa doctrine, des auteurs, ses contemporains, quelquesuns même ses amis, et sur d'autres points ses partisans , et de les entendre protester avec éclat contre ses maximes. C'est avec d'autant plus de confiance que nous en viendrons ensuite nous-mêmes à discuter et à juger celte fausse philosophie.

Ecoutons d*aborâ Voltaire.

Sur une pensée de d'Holbach, mais qui pourrait tout aussi bien être d'Helvétius, et qui est que dès que « le vice rend l'homme heureux , il doit aimer le vice , » il s'était écrié : Cette maxime est encore plus détestable en morale que les antres ne sont fausses en métaphysique; et il le prouvait par quelques réflexions pleines de sens et de cœur. Il est dans les mêmes sentiments, chaque fois que

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Toccasion s'en présente , et il y est si attaclié qu'il n'hésite pas en plus d*un endroit à se séparer de Locke luimême , qu'il est en général si disposé à suiyre, mais qui lui parait sur ce point s'écarter de la vérité et nier au moins indirectement les idées da juste et de l'injuste. C'est ainsi qu'il dit : a Locke, le plus sage des métaphysiciens que je connaisse » semble , en combattant avec raison les Idées innées, penser qu'il n'y a aucun principe de morale

universelle

Hais n'est-il pas évident que Dieu a voulu que

nous vivions en société y comme il a donné aux abeilles un instinct et des instruments propres à faire le miel. Or, la société ne peut subsister sans les idées du juste et de l'injuste ; il nous a donc donné de quoi les acquérir

Voilà donc le bien de la société > établi pour tous les hommes, depuis Pékin jusqu'en Islande , comme la règle immuable de la vertu. » Et ailleurs encore : a Locke , ditil, qui m'instruit et m'apprend à me défier de moi-même , ne se trompe-t-il pas parfois comme moi-même? D veut prouver la fausseté des idées innées. Mais n'ajoute-t-il pas une bien mauvaise raison à de fort bonnes. U avoue qu'il n'est pas juste de faire bouillir son prochain dans une chaudière et de le manger ; il dit cependant qu'il y a des nations anthropophages et que ces êtres pensants n'auraient pas mangé des hommes , s'ils avaient eu des idées du juste et de l'injuste que l'on suppose nécessaires à l'esprit humain. Sans entrer ici dans la question, s'il y a en effet des

nations anthropophages. • Des vainqueurs ont

mangé leurs esclaves pris à la guerre , ils ont cru faire un acte très-juste , ils ont cru avoir sur eux droit de vie et de

mort ils avaient une très-fausse idée dujaste,

mais en fait, ils croyaient agir justement. » Cette réponse de Voltaire n'est peut-être pas tout-à-fait sulBsante , et

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RoiMMia la éoDiplétera. Hais d'avanoe od peut y jouter cette remarclne, que les sauvages» comme les peuples drilisés , avec leurs idées d'ailleurs fort confuses de la Justice , ont leurs passions, leurs colères , leurs intempérances de yengeance , qui les emportent et leur font violer la 1<^ qu'ils ont en eux » qui les rendent par conséquent eoi4>ables et cruels , comme nous le devenons nous-mêmes , tout policés que nous sommes , quand dans nos Jours de fureur et d'aveugle égarement , nous commettons de ces actes sanglants , dont nous fait rougir l'histoire.

Voltaire poursuivant sa pensée l'exprime avec plus de précision encore, lorsqu'il nous montre que comme a la loi de gravitation , qui agit sur un astre , agit sur tous les astres , sur toute la matière ; ainsi la loi fondamentale de la morale agit sur toutes les nations connues ; t^ et quMl y Joint ces explications : « Qu'appellez-vous la nature?-- L'instinct qui nous fait sentir la Justice. — Qu'appellezvous Juste et injuste ? — Ce qui parait tel à l'univers. -— Et toutes ces lois diverses , contradictoires? — Lois de con- Tention , usages arbitraires, modes qui passent ; l'essentiel demeure tOHfours. Montrez-moi un pays où il soit honnête de me ravir le fruit de mon trayait , de violer sa promesse , de mentir pour nuire , de calomnier , d'assassiner , d'être ingrat» de battre son père et sa mère quand ils vous IHrésentent à manger. Oui, encore une fois il y a une loi naturelle, et elle ne consiste ni à faire le mal d'autrui ni à •'en réjouir. B a L'idée de Justice est tellement une vérité de l'ordre , à laquelle tout l'univers donne son assentiment, que les plus grands crimes qui affligent la société , la guerre par exemple , sont commis sous un

faux prétexte de Justice. Les petits voleurs

eux-mêmes , quand ils sont associés , se gardent bien de dire : allons voler , allons arracher à la veuve et à l'or-

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irtieUn leur Bourritare. Us disent: soyons Justes, allons reprendre notre bien des mains des riches » qni s'en sont emparés. Le motd'ipjustice ne se prononce jamais dans un conseil d'état où l'cm propose le meurtre le plus iqjuste» Les conspirateurs , même les plus sanguinaires, n'ont Jamais dit : commettons un crime ; ils ont dit : vengeons la patrie des crimes du tyran, punissons ce qui nous parait une injustice, b

Enfin dans son poème de la loi naturelle j Voltaire rend la même pensée dans ces vers :

Je ne puis ignorer ce qa^ordonna mon maître ; Il m'a dooné sa loi , puisqu'il m'a donné l'ôtre.

La morale uniforme, en tout temps ^ en tout lieu, A des siècles sans fin parla au nom de Dieu.

Le bon sens la reçoit , et les remords vengeurs , Nés de la conscience^ en senties défenseurs;

D'un bout du monde à l'autre elle parle, elle crie : « Adore un Dieu , sois juste, et chéris ta patrie. »

De la raison naissante elle est le premier fruit; Dès qu'on la peut entendre, aussitôt elle instrmt: Contre-poids toujours prompt ï rendre l'équilibre Au cœur plein de désirs, asservi , mais né libre; Arme que la nature a mise en notre main.

Qui combat l'intérêt par l'amour du prochain.

Nous venons d'entendre Voltaire; écoutons maintenant Rousseau. Les arguments sont en partie les mêmes ; mais outre qu'ils ne sont pas présentés du même ton et sous la même forme , nous ne devons pas en craindre le retour et la répétition. On ne saurait trop insister sur les raisons à

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opposer S une doctrine que rauteur ne se lasse pas de re-produire et de célébrer ; on ne saurait trop de fois chasser au loin cette fausse colombe , pour me servir d'une image empruntée à un des critiques d'Helvétius, qui, trompeuse messagère de paix , n*a pas besoin , pour prendre pied , de chercher des terres inconnues, et qui trouve toujours parmi nous quelque lieu où se poser.

Rousseau n'est pas un de ceux qui la repoussent avec le moins de force. A la suite de l'apostrophe à Helvétius que j'ai citée plus haut, examinant le fondement de la morale il dit : a n est au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu , sur lequel nous jugeons nos actions et celle des autres , comme bonnes et mauvaises y et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience. Mais à ce mot j'entends s'élever de toute part la clameur des prétendus sages : Erreur de l'enfance, préjugé de l'éducation, s'écrient-ils tous de concert ; il n'y a rien dans l'esprit humain que ce qui s'y introduit par l'expérience, et nous ne jugeons d'aucune chose que par des idées acquises. Ds font plus: cet accord de toutes les nations ils l'osent rejeter , et contre l'éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque peuple obscur et connu d'eux seuls; comme si tous les penchants de la nature étaient anéantis par la dépravation d'un seul peuple , et que sitôt qu'il est des monstres, l'espèce humaine ne ftit plus rien Chacun, dira-t-on ,

concourt au bien public par son intérêt. Mais d'où vient donc que le juste y concourt à son préjudice? Qu'est-ce qu'aller à la mort pour son intérêt? sans doute nul n'agit que pour son bien ; mais s'il n'est pas un bien moral dont il faut tenir compte , on n'expliquera jamais par l'intérêt propre que les actions des méchants. Or ce serait une trop abominable philosophie que celle où l'on serait embar-

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rassfdes actions verlaeuses. » Et. après les développements qui suivent et qui ont beaucoup de rapports avec ceux de Voltaire , Rousseau finit par ces paroles si con nues mais qu'on aime à se rappeler: a Conscience, conscience ! instinct divin , immortelle et céleste voix , guide assuré d'un être ignorant et borné , mais intelligent et libre, juge infaillible du bien et du mal, qui rend Fhomme semblable à Dieu , c'est toi qui fait Texcellenoe de sa nature et la moralité de ses actions. »

Diderot, qui comme on le sait, n'est certainement pas toujours un très-sévère moraliste, mais à qui il arrive aussi , surtout quand il critique , d'avoir ses rencontres heureuses et ses veines de sagesse , attaque dans deux morceaux, l'un relatif au livre de V Esprit , l'autre à celui de VHomme, mais dans le second plus fortement que dans le premier , la morale de Fintérét. Voici ce qu'il dit en dernier lieu, en prenant pour exemple les savants, ceux du moins qui sont véritablement dévoués à leurs travaux * « Comment se persuader que chez eux l'amour des talents est fondé sur Famour des plsSsirs physiques.

Croyez que quand Leibnitz s'enferme à l'flge de vingt ans, et en passe trente dans sa robe de chambre, enfoncé dans les profondeurs de la géométrie , ou perdu dans les ténèbres de la métaphysique, il ne pense pas plus à obtenir un poste (Diderot qui ne ménage rien , indique ici crûment un autre mobile) , et à remplir d^or un vieux

bahut, que sUl touchait à son dernier moment C'est

un ètrç qyi se platt à méditer , qui est un sage ou un fou , qui fait un cas infini de Téloge de ses semblables , qui aime le son de l'éloge , comme Tavare le son d'an écu.... et tente de faire une grande découverte pour se faire un

grand nom Voilà le bonheur quMl envie et il en jouît.

Proposez-lui tous les plaisirs des seas à la conditiontiu'il renonce à la solution d'un problème et il ne le voudra pas. Ollirez-lui la place de premier içinistre , sMl consent de jeter au feu son traité de Tharmonie préétablie, il n-en fera rien. Il est arare , forcez sa porte , entrez dans son cabinet le pistolet à la main et dites-lui : ou ta bourse ou ta découverte du Calcul des fluxions, et il tous livrera la clef de son coffre-fort en souriant. » Et après divers développements dans le même sens , il ajoute : « Que direz-vous de tant de philosophes nos contemporains et nos amis, qui gourmandeùt si fièrement les prêtres et les rois? Us ne peuvent se nommer ; ils ne peuvent avoir en vue » ni la

gloire, ni rintérêt, ni la volupté Comment résou-

drez-vous, en dernière analyse, sans un pitoyable abus de mots, en des plaisirs sensuels , ce généreux enthousiasme qui les expose à la perte de leur liberté , de leur fortune , de leur honneur même et de leur vie? Je vous entends , ils se flattent qu'un jour on les nommera et que leur mémoire sera éternelFement honorée parmi les hommes ; je le veux. Mais qu'a de commun cette vanité héroïque avec la sensibilité physique et la sorte de récompenses abjectes que vous en déduisez. .....*..•. Mon ami ,

votre vaisseau fait eau de toute part , et je pourrais le couler à fond par l'exemple de quelques hommes qui ont encouru Tignominie et Tout supporté dans le silence, pendant une longue suite d'années , soutenus du seul espoir

de confondre un jour leurs injustes concitoyens » Puis

passant d'un ordre d'idées à un autre, d'une classe d'hommes à une autre, à laquelle il est cependant moins favorable, il n'en dit pas moins : « Quel rapport y a-t-il entra l'héroïsme insensé de quelques hommes religieux et les biens de ce monde ? Ce n'est pas (ici encore Diderot a des mots à lui et que je dois passer) de s'enivrer de vios

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délicats, de se plonger dans un torreDt de roluptés sensuelles ; ils ê'en privent ici-bas et n'en espèrent pag lu haut Us donnent ce qu'ils ont et ils sont persuadés qu^il est plus difficile à rhomme riche de se sauver , qu'à un chameau de passer parle trou d'une aiguille. Ils n'ambitionnent point de postes éminents; le premier principe de leur morale est le dédain des honneurs corrupteurs et; passagers. Voilà ce qu'il faut expliquer; quand on établit une loi générale , il faut qu'elle embrasse tous les phénomènes et les actions de la sagesse et les écarts do la folie, a Ainsi s'exprime Diderot, et c'est à-peu- près le même langage qu'il tient dans sa correspondance avec Falconnet Pourquoi n^a-t*il pas toujours parlé de même ? Pourquoi dans ses saillies d'imagination et ses entraînements de système a-t-il été trop souvent aussi loin et plus loin dans It^ même sens qu'Helvétins ? Cest qu'alors livré à lui-même, et dans tout Fahandon ûù sa fougneuse nature, il n'a rien qui le retienne et Tempêcho d'abonder sans mesure en ses folles pensées. Mais ici il est juge , il est magistrat et maître, il est dans le rAle d'un homme tenu d^avoir raison et il n'y manque pas; il coule a fond, comme il le dit» la frêle barque d'Helvétius.

£d passant de Diderot à Turgot^ nous ne passons précisément pas du même au même ; nous allons de l'un des esprits les plus irréguliers à Tun des mieuï réglés du wnr siècle. Turgot est un sage « qui , quoique pénétré de Tesprit général de son temps, n^en partage pas cependant tous les principes de philosophie ; c'est une grande intelligence et un noble coeur, auquel il a été rendu ce témoignage par un roi qui le comprit sans pouvoir le seconder et lo soutenir dans ses plans de réforme : a II n'y a que vous et moi qui voulions le bien de mes peuples, b 11 ne doit donc ni approuver ni goûter le livre d'IIelvétius. Il en

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écrit en effet fort sévèrement à Condorcet : <c Comme je ne crois pas, monsieur , tlit-il, que vous fassiez jamais un livre de philosophie sans logique, de littérature sans goût , et de morale sans honnêteté , je ne crois pas que la

sévérité de mon jugement puisse vous effrayer On

prétend qu^Helvétius a dit le secret de bien des gens , je suis fâché qu'on ait prêté ce mot à M""" de Boufilers ; j'avais toujours pensé qu'il était de M""' Dudeffand à laquelle il appartient de droit. Je sais qu'il y a beaucoup de passablement honnêtes gens, qui le sont à la manière et d'après les principes du Livre de VEeprit, c'est-à-dire d'après un calcul d'intérêt. J'ai sur cela plusieurs choses à remarquer : pour que ce fût un mérite dans ce livre, il faudrait que Tauteur se fût attaché à prouver que les hommes ont un intérêt véritable à être honnêtes gens, ce qui est facile ; mais il semble continuellement occupé à prouver le contraire. Il répand à grands flots le mépris et le ridicule sur tous les sentiments honnêtes et sur toutes les vertus privées. Par la plus lourde et la plus absurde des erreurs il veut faire regarder ces vertus comme nulles, pour ne vanter que de prétendues vertus politiques , beaucoup plus funestes aux hommes, qu'elles ne peuvent leur être

utiles Il établit qu'il n'y a pas lieu à la probité

entre les nations, d'où il suivrait que le monde doit être éternellement un coupe-gorge ; nulle part il ne s'appuie sur une connaissance approfondie du cœur humain ;

nulle part il n'analyse les vrais besoins de Thomme ;

il ne se doute nulle part que Thomme ait le besoin d'aimer, autrement il n'aurait pas dit que l'intérêt est l'unique principe qui le fait agir. Il eut compris que dans le sens où cette proposition est vraie , elle est une puérilité et une abstraction métaphysique, d'où il n'y a aucun résultat pratique à tirer, puisque alors elle équivaut à dire que

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['homme ne désire que ce qu'il désire. S'il park de Tintérôt réfléchi, calculé, par lequel Thommc se compare aux autres et se préfère, il est Taux que les hommes, même les plus corrompus , se conduisent toujours parce principe, il est fauK que les seatiments moraux n'jnfluent pas sur leurs jugements , leurs actions et leurs affections, La preuve en est qu'ils ou t besoin do vaincre leurs sentiments lorsqu'il est en opposition avec leur intérêt; la preuve en est qu'ils ont des remords ; la preuve en est qu'ils sont touchés des romans et des tragédies , et qu'un roman dont le héros agirait conformément aux principes d'Helvétius

leur déplairait beaucoup Il y a des hommes très-peu

sensibles et qui sont en mêmotf^mps honnêtes; mais

tous ont pour base de leur honnêteté la justice et même un certain degré de bonté. »

î Parmi ceux dont j Vvais annoncé que je rapporterais le sentiment sur la morale d'Heivétius , je n'avais pas d'abord eu l^intention de donner une pîace à La Harpe. C'est qu'en effet sa critique, d'ailleurs fort passionnée, n'offre pas de caractère qui la distingue particulièrement, j*en tirerai cependant ce trait qu'il cite et qui est une bonne manière de marquer les suites fâcheuses en politique d'une telle morale; a Quand Fabricius entendit Cynéas, à la table de Pyrrhus, débiter ïa doctrine d'Epicure sur le plaisir et la douleur, dieux immortels, s'écria-t-il, puisse cette doctrine être toujours celle des ennemis de Rome ! » Le mot est sans doute plus politique que philosophique , et si Tordre des temps me permettait de faire ce rapprochement Je dirais plus stoïcien que chrétien, mais il n^en est pas moins une forte réprobation des maximes épicuriennes. Et nous aussi, ajouterai-je, souhaitons pour notre pays, souhaitons pour tous les pays, souhaitons pour rhumanité que ce ne soit pas là la règle de

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la vie soit publique soit privée, ear ce serait la ruine de la société. Qu'est-ce en effet que l'égoïsme? la désassociation, si on mé passe Texpression, la réduction du moi au moi , la faiblesse même de Thomme , auquel il n^est pas bon » si toutefois il n'est pas impossible d'être seul, surtout de cette solitude du cœur, qui fait qu'il n'aime que lui et en lui Ce qu'il y a de moins noble. Où l'homme ta^aime plus son prochain comme lùi-mfîme, ne le traite plus comme lui-même r Teffaoe en quelque sorte devant lui , il n'est plus deux, il n'est qu'un, il est seul , et seul il est dans toute son infirmité, toute sa misère naturelle, de sorte que cette morale qm semble tant faire pour le moi , au fond de lui est désastreuse » puisqu'elle lui ôte cette chose nécessaire entre toutes , et qui double sa vie,, appelée par le christianisme du doux nom de prochain.

Je voudrais aussi citer parmr les juges de cette partie de la philosophie d'Helvétius, des écrivains sans doute moins illustres que ceux dont j'ai d'abord produit les noms, mais qui ont cependant leurs tiiérites , et qui ont surtout celui d'avoir fait au xtiip siècle, sans grand éclat peut-être , et sans grand résultat , mais non sans solidité et sans force une ferme opposition au sensualisme régnant l'abbé de Lignac et Tàbbé Gauchat par exemple (1).

L'abbé de Lignac, esprit fin et judicieux , penseur pénétrant, bon écrivain et analyste savant, n'a peut-être eu que le tort, dans son examen du Livre de r Esprit, de n'avoir pias toujours donné à cette discussion , au moins dans la

(1) On pourrait Dommer aussi le P. Richard , l'abbé Êaruel et autres.

Si Ton Toùlàit être édifié dans le détaâ des nombreuses inconséquences dans lesquelles *tombe Hehétius , on n'aurait qu'à consulter un long chapitre de Tabbé Gauchat qui eu fait , on peut le dire , un recueil complet et vraimeni curieux.

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farine^ un tour assez sérieux, car il est dinicUti de réruier avec plus de vigueur et de modération tout ensemble la doctrine d'HelTétius^ et quoiqu'il s'attache particulièrement à en combattre la métaphysique, il n'en néglige pas la morale, et voici comment entre autres endroits il en présente la critique (p. 104 de son examm comiqm) : a Pourquoi êtes-vous au monde? — Pour m'y procurer le plus de plaisir possible. — Êtea-vous libre de choisir entre plaisir et plaisir? — Non , je suis entraîné par une fatalité invincible dans toutes mes volontés et toutes mes actions, — Vous n'êtes donc pas au monde pour être honnête et vertueux? — J'y suis pour y être ce que j'y suis , puisque je ne puis y être autrement, — Qu'est-ce que la vertu? — C'est mon intérêt personnel , lié à celui de ma nation. — Êtes-vous obligé d'aimer Tintérôt de votre nalion?— Autant que j'y trouve mon compte. — Seriezvous méchant si vous troubliez Tordre de la société? — ©ul, dans l'esprit de mes concitoyens; mats en moi-même je serais bon comme un loup le serait dans son espèce, — Qu'est-ce que la perfection morale? — Ce quMl platt aux hommes d'appeler ainsi, — D'où viennent les grandes vertus? — Des passions poussées jusqu à leur dernière période , et qui font aussi les grands crimes. — Faut-il réprimer les passions? Ce serait peine inutile dans des êtres qui sont mus par la fatalité et pernicieuse , si elle réussissait- »

Quant è Tabbé Gauchat , dont je voudrais aussi donner quelque chose , pour lui faire honneur de sa part dans la lutte contre Hetvétius, théologien peut-être plus que philosophe , il ne manque cependant pas de bonnes raisons dans sa réfutation, mais il laisse parfois à désirer plus de sobriété , plus d'élévation , un meilleur ordre de composition ; il y a trop du journaliste dans ses îeUreê, Voici

quelqnes^UDes de ses observations sur la morale d'Helvé- Uus (t. II» p. 140 et 260) : ail y a ea nous ramour de soi et dans l'amour de soi un double désir, celui du bonheur et celui des moyens du bonheur. Le premier est nécessaire et universel, le second libre et variable. Helvétius ne reconnaît que le premier et dit en conséquence : Suivez ce. but sans regarder aux moyens ; votre bonheur à tout prix et sans condition. Mais les moralistes chrétiens plus éclairés, et tenant compte de Tun et de l'autre désir ^ ne disent pas : n'ayez pas d'intérêt , ne cherchez pas votre bonheur, ils disent : cherchez votre bonheur, votre bonheur véritable; mais ayez égard aux moyens, ne prenez que ceux que permet la loi divine. Point de bonheur par conséquent, contre cette loi qui est un commandement de justice et d'amour. Nous aimons , voilà le fond de notre être , mais ce qui n'est pas moins dans notre être , c'est d'avoir une loi , un ordre à suivre , et par suite l'obligation de nous conformer dans notre amour à cette loi , 9 cet ordre. On sait bien que tout ce que l'homme peut désirer, sentir, rechercher, c'est parce qu'il l'aime, qu'ii le désire, le sent et le recherche. Mais il serait aussi absurde qu'impie de soutenir que tout ce qu'il fait, parce qu'il s'aime, est juste ; à Tamour de soi est essentiellement joint un autre principe qui le dirige et le rectifie. »

Tels sont les jugements que des auteurs, d'ailleurs d'ordre, de génie, d'humeur, de sentiments, et même on peut le dire de partis différents , s'accordent à porter sur la morale d'Helvétius. Ils sont, ce semble, accablants pour la dpctrine qu'ils condamnent, et il n'y aurait rien à y ajouter, si par quelques réflexions, qui n'en sont au reste que la suite , on ne pouvait espérer en les rapprochant, en les coordonnant, en les ramenant par l'abstraction à une commune expression , en former une seule et

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même critique , et leur prûter ainsi , au molnâ logiquement, une nouvelle force de réfutation. C'est ce que je vais essayer , et m qui me servira eu mâme temps de préparation et comme de transition à cette théorie de Vain ou r que j^ai annoncée précédemment et que je me propose de présenter , en opposition avec celle du tivre de (•Esprit.

Que suit4t donc, en les généralisant dans ce qu'elles ont d'essentiel; des diverses objections que nous venous de voir diriger contre la morale d'Helvétius? que des deux termes eu rapport dans la question qu'il traite , du sujet et de Tobjet, de Tbomme et de son but , de ce qui le porte Intimement -âu bien et du bien en lui-même , il n'entend pas mieux Tun que l'autre, quilles méconnaît également, en réduisant Tun à la sensibilité pbs^sique et l'autre par conséquent à l'utile , et qu^ainsi de tout point sa solution est défectueuse. £n premier lieu, n'y a-t-îl en nous que Tamour de l'utile et tous nos autres amours n'en Bont*ils dans leur diversité que des formes variées, Tamour du beau comme celui du juste , l'amour du vrai comme celui du saint ; et par suite tous nos mérites , toutes nos vertus et tous nos talents , qui à Taide de la liberté se rattachent à Vamour, n'ont-ils pour objet et pour fin que le bien-être et Futile ? La justice et la charité ne sont-eLleîi que des intérêts, la piété qu'une industrie, le génie qu'un calcul , la poésie, Féloquence et la science que des espèces de sensualités? Helvétius a raison; il n'y a en nous de mouvement au bien que par et pour les sens, et nous n'avons de bonté que la sensibilité qui leur est propre , c'est le triomphe en morale de la sensibilité physique comme il Tappelle.

Mais si aimer n'est pas toujours et en tout aimer Tutile; si avec Tutile qui n'est proprement que de la matière à

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consoininer, nous tàsaoùs notre procbafn qtii est une flnie à respecter, si nous aimons notre créateur qui est une âme à adorer , si nous aimons le beau et le yrai dont l'un est dans les choses leur perfection à admirer , et Tautre leur essence et leur loi à déterminer; si par eonséijuenl tout ce qui sort de bon de ces diverses manières d'aimer ,. si la justice et la charité ne sont plus du commerce et la religion dePéconomie; si le génie sous tous sesaspecU est autre chose qu'une afifàire, si à un certain âegré d'ex-» cellence et dans de certaines conditions toutes ces pra-^ tiques du bien deviennent chacune à leur manière de grands détachements de grands renoncements; si le Juste a du héros, et le saint du martyr, si le poète aussi et Torateur et le savant portent du dévouement dans leur (Buvre, si par tant de traits éclatent des amours tout autres que celui de l'utile, Helvétius n*a plus raison ; il a tort, et tort grave. Il se trompe de la plus triste, comme de la plus grossière des erreurs, il ne comprend de nos inclinations, de nos dispositions au bien que la moins relevée ; encore ne la comprend-il pas avec exactitude , car ce n'est pas bien apprécier Fintérèt en lui-même, et tel que Dieu a pris soin de le mettre en nos cdurs , que de ne pas l'y voir uni et subordonné à quelque chose de supérieur et dé plus pur , qui le légitime et rexpHque. Helvétius n'entend rien au sage , au héros et au martyr; il n'entend rien au poète, au savant et à l'orateur, gue lui parlez-vous de RegulUs ou de d'Âssas? Que lui parlez-vous d'Homère, de Dante ou de Milton? et de Socrate et de Platon , et de Descartes et de Leibnitz?

Vous lui demandez si ce ne sont pas là de nobles et grandes âmes, de nobles et beaux génies, tout occupés d'autres soins que de celui de l'utile? il vous répondra que ce sont des façons d'industriels qui exploitent , ceux-ci

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le vrai et le beao, ceux-là le Juste et le sèHiit, comme le laboureur son champ ouïe fabricant sa houille, son fer ou son coton. Qu'attendez -vous qu1l tous dise de ces pauvretés sublimes , de ces sacrifices presque surhumains de ces morts presque divines > que vous honorez de vo& plus profondes sympathies, de vos plus pieux respects , de vos plus religieux hommages? Que ce ne sont dans F humanité de si admirables mérites , que parce qu'ils y sont dégagés de tout calcul Intéressé? non ^ mais que ce sont au contraire des ratlinements, il est vrai en dernière fin bien trompeurs, d'un sensualisme particulier; ou plutôt, parce que après tout Futilité leur échappe , que ce sont dos folies ; folie en effet que le génie , si grave labeur et qui rapporte si peu ; folie que la vertu qui travaille aussi , et souvent si douloureusement , pour ne pas plusproduîre ; (élîe que toutes ces œuvres qui se détachent de la terre pour se donuer au ciel» et n'arrivent à rien , à rien du moins de m qui compte; folio comme cette autre folie, dont elles participent toutes plus ou moins et qui a été appelée la folie de la croix; car toutes ont cela de commun de tendre à une autre fin que la jouissance malérrélle. Voilà ce qui surpasse Helvétius , ce qu'il ne conçoit ni n'explique , c'est-à-dire qu'il n'explique pas Thomme dans ce qu'il a d'excellente rexpliquc-t-il même dans ce qu'il a de moins bon? Il semble que familier comme it Test avec l'épicurien et le voluptueux , il devrait les avoir mieux pénétrés et compris. Il n'en est rieD;ils lui restent, au moins en partie, obscurs et cachés. Car it n'y démêle pas ce qui sous ces habitudes de vie , sous ces engagements aux senSf sous ces entraînements aux plaisirs « y réside , néanmoins, pour y percer et s'y développer » à l'occasion, de secrètes ardeurs, de latente énergie, de bons germes ensevelis mais non pas étoulfés . de vertus mêmes qui at-

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tendent et pea?ent avoir leur jour. Il ne sait pas que dao» l'homme de plaisir , par un don persistant et une grâce de nature, il peut y avoir, quoique en apparence effacé, quoique souillé et corrompu , du meilleur de Thomme. Vienne en effet répreuve , vienne Taiguillon pénétrant et le mieux jaillira , et le juste et le sage sortiront du volupteux et peut-être le héros , et peut-être le martyr ; et dans Tépicurien il ne sera pas impossible que se trouve et paraisse le stoïcien ou le chrétien. Il s*est vu plus d'une de ces singulières et admirables conversions. Helvétius n'y croit pas, mais c^est qu'il ignore en son fond la richesse du cœur humain. Il n'y voit qu'un amour, et le moindre de tous» tandis qu'il y en a tant d'autres, plus excellents, plus profonds. Je prends pour exemple le xyiii'' siècle luimême ; aux moins bons de ses jours et dans les moins bons de ses mouvements» ce siècle qu'il ne faudrait pas cependant trop décrier de peur de le calomnier, n'eu fut pas un précisément d'ascétisme et de rigorisme , quoiqu'il eût aussi son enthousiasme et ses hautes aspirations, quoique parmi tout son sensualisme , il ne restât pas indifférent aux plus saintes choses de l'âme , aux idées, à la liberté, à l'amour de l'humanité. Mais enfin, tenons-le pour un temps où mœurs et doctrines, tout semblait incliner du côté de l'utile: Helvétius qui y reconnaît, et même à l'excès, cette infirmité et cette faiblesse , n'y reconnaît pas autre chose ; il n'y soupçonne , il n'y pressent pas d'autres principes et d'autres mobiles. Il ne devinerait pa& que le moment venu de prendre un autre caractère et de tenir une autre conduite, cette génération» en apparence si engagée à l'épicuréisme , trouvera en elle pour l'exil , la pauvreté , le champ de bataille et Téchafaud , une dignité , une constance , un courage , une résignation , des dévouements et des détachements , qui s'élèveront jusqu'à

■^pifiÇT^n

rhéroîsme ^ jusqu'à la sainleté du martyre. Cétaît un socrct qu*Hetvétios ne savait pas , que son ccriir , qui était nablc et bon , aurait pu certainement découvrir, mais que son esprit, trompé par une fausse doctrine , lui dérobait malheureusement.

Il no savait pas mieux, et par les mêmes raisons , ce qu'est le bien en lui-même , et ignorant comme il Tétait des dispositions qui nous y portent , il Tétait également des éléments qui le constituent.

En effet , si pour but à toutes les déterminations de notre âme, il n'y avait comme bien , que Tutile et ses fruits ; s'il n'y avait avec Tutile , qui n'est , comme je Tai déjà dit » que de la matière à consommer, ni le juste qu'on pourrait déûnir Tâme humaine à respecter, ni le saint qu'on pourrait dire Tâme divine à adorer, ni le beau qui est en toute chose une exquise perfection à admirer ^ ni le vrai qui en est Tordre el Tessence à rechercher, ou si le juste et le saint , et le beau et le vrai, n'étaient au fond que Tutile , de rechef, il faudrait Tavouer, Helvétius aurait raison cl sa morale serait la bonne, tl n'y aurait pas dans la vie d'autre objet de soin, de poursuite, d'amour, d'autre bien que le bicn-Jïtre.

Mais si ce n' est-là qu'une hypothèse aussi fausse que fâcheuse , si avec Tutile , qu'il ne faut pas méconnaître , mais qu'il ne faut pas admettre seul , ni hors de sa place et de son rapport, il y a le juste et le saint , et le beau et le vrai ; tous ont leur caractère et leur existence propres.

Helvétius qui a commencé par une grave erreur sur Tamour , îinit par une erreur non moins grave sur Tobjet même de Tamour; il se trompe grossièrement sur toutes les espèces de biens , Tutile excepté ; et encore sur Tutile , n'est-il pas exact. Car qu'est-ce que Tutile sans le juste et te sainte sans le beau et le vrai? Qu'est-ce que Tutile

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st^mceqpiUù éffùm sa r^, sa raison, el an fend sm rrai prix? Qa'esl-ce que TnlUe par-dessos Umt et à Tex-. ehision de toot ? Qu'est-ce que rotQe ou tout rendre , IHeo et rhoBine comme la nature ? Sous la loi duquel , par conséquent. Dieu n'est plus proprement une ftme pour notre âme , un principe excellent de sagesse et d*amonr , une providence en un mot, mais plutAt un pourvoyeur, et plutôt encore» pour rappeler une expression de d*Holbach , une Tabrique , un atelier ; cet atelier universel qu'on nomme la nature? Qu'est-ce que l'utile, auquel tout Fhomme se ra{q[>orte, à ce point que la famille n'est pas plus que le champ qui nous nourrit , et la patrie que le sol qui nous porte et nous protège en commun? Qu'est-ce que rutile érigé en souverain but de la vie ?

A cet état d'excès, l'utile est-il encore l'utile? conservet-il sa valeur propre ; reste-t-il ce que par son essence il est appelé à être , un moyen légitime quand il est (ordonné » de concourir matériellement au développement de notre destinée ? Non , il n^est qu'un objet de recherches sans retenue et de poursuites sans mesure , qu'un appât corrupteur , qu'un bien qui n'en est plus un, parce qu'il n'a plus de règle.

Qui voudrait de l'utile à ce prix? et quelle conscience ne se révolterait à l'idée de l'intérêt ainsi proposé ? Le cri de sainte indignation qui échappe, en cette occasion, à réloquence de Rousseau, n'est q^e l'écho des sentiments communs du genre humain.

Où en est donc Hel vétius par toute sa théorie ? Il établit ime loi générale qui consiste à ramener tout amour à la sensibilité physique, et tout oUet d'amour à l'utile. Mais quand on établit une loi générale , comme le lui fait ob^ server Diderot, il faujt qu'elle embrasse tous les phénomènes ausqueb ell^ doit s'étendre ; or , ici rien do tel ; ni

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tout ramour d'une part, ni tout Tobjel de Vamour dn Tautrê , QC reotront dans rexpUcation qu'il Lui plaît dVti donner; sa prétendue loi n'en est pas une, et son faux systâme est ce vaisseau qui fait eau de toute part, et qu'avec quelques exemples, comme dit encore Diderot, on peut aisément couler à fond*

Cependant , d'après ce que j'ai annoncé , tout n'est pas dit sur ce point. G* est une théorie de l'amour qullelvétius dous a donnée^ pour achever de lui répondre, n'est-ce pas aussi une théorie de l'amour qu'il faut lui opposer , et qui soît, s'il est possible , plus complète , plus Rxacte et plus vraie que la sienne. Il n'a bien compris ni ce que c'est qu'aimer , ni ce que c'est que Ton aime. Or si , sur l'une et l'autre question , on croit avoir une sotutioo meilleure et plus satisfaisante , ne G0HYient4l pas de la présenter, et quoique sans doute ce soit toujours chose assez; délicate que de toucher à ces matières , après Helvétius cependant !a tâche est un peu moins difïlcile, et quant à moi , quoique je sente le besoin de réclamer de nouveau une bienveillante indulgence et une patiente attention , pour un travail qui , sans être précisément un hors-d'œuvre , r^semble du moins beaucoup à udc digression, j'aborderai avec quelque confîance la double question que je me suis proposée de traiter , et à mon tour, je me demandera! qu'est-ce qu'aimer et qu' aimons-nous î

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Théorie de ramour.

El d*abord qu*est-ce qu'aimer? qu*est-ce qui fait que Ton aime? à quoi tient en nous Tamour? Je n'énoncerai , je pense , que la réponse commune en disant que c^est ayant tout à la bonté elle-même. Ce n'est en effet que parce que nous sommes bons que nous sommes disposés à aimer , et c^est ce qu'il y a de bon en nous , et non ce qu^il y a de mauvais qui nous porte à Tamour. « L'amour est une grande chose , dit Fauteur de V Imitation, c'est un grand bien,.... ni dans le ciel ni sur la terre, il n'y a rien de plus doux , de plus fort, de plus parfait et de meilleur né de Dieu, il n'a de repos qu'en lui ». Comment donc n'y aurait-il pas de la bonté dans Tamour? Aimer c'est Jouir ou du moins aspirer à jouir. De quoi ? Du bien. Gomment alors ne serait-ce pas un mouvement du bien au bien? Par la fin d'une action on en peut juger le motif. Or ici la fin est le bien ; quel en est par conséquent le motif? Le bien. Si donc nous aimons ce n'est et ce ne peut-être que par l'impulsion de ce qu'il y a de bon en nous. Non-seulement nous aimons , mais nous aimons à aimer, remarque Justement un auteur. L'amour est donc aimable et il l'est comme une bonne chose , comme un doux fruit du bien. Aimer est d'une bonne âme; aussi le méchant n'aime-t-il pas, ou n'airoe-t-il que du peu de bien qui lui reste dans le cœur ; comme méchant il n'a de passion que pour haïr et détester. Mais l'homme de bien abonde d'amour; nous n'aimons jamais plus et mieux que quand nous sommes excellents. Ste Thérèse dit quelque part {Chemin de la perfection, p. 285): « Ceux qui aiment Dieu véritablement , aiment tout ce qui est bon , veulent tout ce qui est bon , favorisent tout

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ce qui est bon , louent tout ce qui est bon , se Joignent

toujours avec les bons, » Comment ceux qui aiment ainsi ne seraient-ils pas bons eux-mêmes? et en général comment aimer sans être bon?

Mais, si comme on vient de le voir « it y a du bien dans Tamour , il «'y trouve aussi autre chose et d'autres princi* pes s'y découvrent , qui pour être moins manirestes , n'en sont pas moins essentiels. On a dit [saint Thomas d après saint AugQStin) que Tamour est une force unitwe, qu'il est unitif de sa nature. On trouve , dans saint François de Sales , la réponse d'un religieux, qui dit la même chose, mais d'une manière plus énergique encore, quoique peutêtre un peu bizarre* Comme on lui demandait ce qu'on pouvait faire pour être agréable à Dieu: Vun à Vun^ répondit-U, rttn à Tun ; ce qui signifiait, ajoute saint François : a Donnez tout votre amour qui est un à Dieu qui est un. » (Saint François de SaleS) trait, de l'amour de D., p, 198.) Or, que conclure de ces paroles , si ce n'est que pour aimer il faut avoir en soi l'unité , puisqull n y a que l'unité qui rende un être unitif, qui lui permette d'être ïun k Vun. Il n'y a que Vun qui aime ; le multiple en Sôi, et livré à lui-même , le multiple en Tabsence de toute unité, qui le compose et l'ordonne , ne tend pas h Tunioti mais à la division , h Tamitié mais à la discorde. Il n'y a que Vun, encore une fois, qui puisse devenir unitif. Point d'amour , par conséquent , qui ne parte d'un être un. Aussi n'y a-t-il queTâme, esseotiellement une de sa nature , qui soit capable d'aimer. Le corps n'aime pas , il ne fait que céder et servir à l'amour, et s'il a quelque aptitude à rexprimer , à le manifester , à le répandre au dehors , c'est parce que l'âme la lui communique, en lui imprimant, autant que le peut Tesprit à la matière, quelque chose de son intime et active simplicité. L'unité,

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toute seale , ne suffit sans doute paf pour aimer ; mais oà elle manque, manque aussi une des conditfoBS de IV mour.

S'il en est ainsi de Funité , il en doit être de même de ridentité, qui n'^èst que Tunité continuée ou la permanence dans Tunité. En effet qu'est-ce qu'aimer si ce n^est durer? qu'est-ce que s'unir, si ce n^est s^attacher,et qu'est-ce que s'attacher si ce n'est persévérer en amour? Au sens peu rigoureux où l'entend vulgairement le monde , on peut bien dire qu'il y a de l'amour sans coustance. Mais dans la langue plas précise et plus rigoureuse de la science , il n'y en a pas sans cette permanence dans l'être , sans cette persistance de la personne, sans cette espèce de constance en soi , qui s'appelle l'identité » et qui seule permet à ce sentiment de se développer. Aimer n'est pas Tatraire d'un moment , c'est plutôt celle de toute la vie , et d'une vie sans lacune , continuant indéfectible de ce monde-ci à l'autre; car il n'y a pas trop de Timmortalité , s'ajoutant comme achèvement à notre destinée présente, pour donner tout son cours à cette efltision d*amour dont nous avons en nous la source intarissable. Comment aimer de tant de façons , qui se succèdent et s^enchatnent, «t qui ne sont pas des épuisements, mais de féconds renouvellements de nos affections les plus tendres , comment aimer comme fils, comme époux, comme père, comme ami , comme citoyen, comme créature de Dieu, sans rester soi et le même, sans garder intacte et vive, parmi toute cette variété de situations et de relations, sa primitive personnalité? Il n'y aurait de l'amour qu'un soupir, qu'un soufUeà peine formé, qu^une flamme aussitôt éteinte, s'U n'y avait pas identité, s'H n'y avait par conséquent ni mémoire ni prévoyance, mais'seulement perception d'un présent , sans lien ni avec le passé ni avec Tavenir. Se-

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rrft-ce encore aimer qœ d*aimer avec cette perpétndle

lùstahîlité d'affeclioD , que d'eo être à chaque instant à recommencer son amour, que de ne pouvoir le coutinoer et le conserver à rien, faute de temps pour durer? Ce qui aime en nous, c'est quelque chose de bon , c'est quelque chose de un, c'est quelque chose aussi d'identique.

Ce n'est cependant pas encore là l'être aimant tout entier.

Ainsi, comme on Vu bien dit, Tamour est une force , une force unitive, l'amour est la vie même, c'est le feu de la vie , comme la pensée en est la lumière et la liberté la conduite. Il en est Félan impétueux et ardent, et quand il atout son essor, cest en transports, c'est en ravissements , c'est en irrésistibles entraînements qu'il se montre et éclate ; s^adressant à Dieu dans toute la ferveur et toute la pureté de son zèle , c'est à la fois la plus sublime et la plus énergique des actions de Fâme humaine. On peut en croire ces pieux génies , ces docteurs du cœur , pour ainsi dire , si habiles et si exercés en ces profondes expériences de l'amour religieux ; tous s'accordent à témoigner qu'il n'a de terme et de repos qu'en son divin objet , si même alors il y a repos , si ce n'est pas une nouvelle et plus pleine activité qu'il y trouve et y puise, si dans sa céleste sérénité il n'est pas plutôt encore excité et fortifié.

Je n'ajouterai rien qui n'aille de soi, en disant que Têtre qui aime est aussi en soi nécessairement intelligent. L'intelligence en effet est un des éléments de l'amour^ non que connaître soit aimer, ou suffise pour aimer j mais on n aime pas sans connaître ; il n'y a pas désir de Tinconnu, tgmti nulla cu^ido. On a supposé l'amour aveugle ^ il n'en est rien. Il est sans doute très-sujet à lillusion et à l'erreur ; mais cela même prouve qu'il n'est pas sans cer-

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tàioes lumières; il est parfois très-vigOant, tiès-claif^ ToyaDt , et il lui arriye d'avoir des illuninations sapé* rieures , de hautes inspirations et des traits pénétrants et profonds ; c'est son génie. Plus d^un auteur Ta observé , on n'aime que ce qu'on connaît, et notre amour suit notre connaissance ; mais saint François de Sales est un de ceux qui l'ont le mieux montré, sous les formes toutefois et dans le langage qui lui sont propres. Ainsi il veut d^abord prouver que ce n'est pas toute pensée mais seulement une certaine espèce de pensée qui est propre à Tamour, et il dit: a Toute méditation est une pensée, mais toute pensée n'est pas une méditation.... quand nous pensons aux choses divines , non pour apprendre, mais pour nous affectionner à elles , cela s'appelle méditer.... et la méditation est un exercice par lequel notre esprit, comme une sacrée avette, va çà et là sur les fleurs des saints mystères , pour en extraire le miel du divin amour. r> Et plus loin reprenant cette image à laquelle il se plaît et qui revient fréquemment sous sa plume, il dit encore : a L^avette , qui va au printemps volant sur les fleurs, non à l'aventure, mais à dessein, non pour se recréer seulement à voir la diaprure du paysage, mais pour chercher le miel, est l'image de l'âme dévote en la méditation. Elle va alors de mystères en mystères , non à la volée , et pour se consoler seulement à voir l'admirable beauté de ces divins objets , mais pour y trouver des motifs d*amour et de célestes affections, d Voi^à comment <( conférer et exercer son esprit avec Dieu c'est prier : » « nous méditons pour recueillir l'amour de Dieu , et puis quand nous l'avons recueilli, nous méditas de nouveau, nous contemplons Dieu, nous sommes atljpntifs à sa bonté par la suavité que Tamour nous y fait trouver. De là un redoublement d'amour, conséquence de ce nouvel exer-

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€Îce de Ja pensée felîgreùse ; en sorte que par ce nÎBtuel mouvemeiit ûe ramour à la vue et de la vue à Famour » comme l'amour rend plus belle la beauté de la chose aimée, de même la vue de cetle^ci rend Tamour plus amoureux et plus délectable t. « Ainsi la connaissance est requise à ïa production de Tamour, et à mesure que la connaissance attentive du bien s'augmente, Tamour aussi prend davantage de croissance. »

Concluons donc qu 'une certaine perception de l'objet à aimer, est nécessaire à Tamour.

Il n'jr a pas d'amour sans intelligence ; mais n'y en a-t-îl pas sans liberté ? Assurément, quoique alors il ne soit pas l'amour vraiment humain , Tamour tel qu'il convient à l'homme, mais plutôt tel qu'il appartient à Tinslinct de la brute , laquelle en effet n'aime jamais librement. Mais st même en notre âme , Tamour commence par la fatalité, pour peu que nous fassions usage de notre raison , c'està-dire de notre liberté régulièrement exercée, il ne finit pas de même , et à mesure que nous nous appliquons davantage à le posséder, il se laisse en effet mieux gouverner, mieui diriger ; il se laisse offrir , engager » donner , rendre ou retirer , au moins dans une certaine limite ; il âe prête en un mot à Faction de la volonté. Nous dispo* sons donc jusqu'à un certain point des mouvements de notre cœur, nous y pouvons quelque chose: et c'est même ce qui en fait le prix , ce qui en fait le mérite et la dignité. L'amour n'a toute sa valeur, tout son droit à regtîme, il ne participe à la vertu que, quand soumis à la liberté , il prend caractère de moralité. Autrement il n^est qu'an Instinct plus ou moins heureusement développé.

Il ne faut donc pas dire que Tamour n'est pas libre , il faut au contraire proclamer qu'il l'est, et mémo qui! peur

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retre à un très-haut degré et que c'est alors seulement qu'il a toute sa pureté et toute son excellence.

Maintenant sayons-nous quel est Tëtre qui aime ? Je lé crois; il me semble en effet en avoir assez exactement reconnu et déterminé tous les attributs essentiels, et puisqu'il est yrai que pour aimer il faut avant tout avoir un certain fond de bonté , et y joindre Funité , Fidentité de substance , l'activité spirituelle, l'intelligence et la liberté , il suit que c^est le bien à l'état d'âme , ou l'âme par ce qu'elle a de bon, qui est capable d'amour.

C'est donc Tâme qui aime et nullement le corps. Je n'en ferais pas de nouveau la remarque , tant par tout ce qui précède cela me paraît démontré , si ce ne m'était une occasion de donner quelques explications qui ne sont peut-être pas inutiles. Ce n'est pas le corps qui aime quoiqu'il aide à aimer , quoiqu'il témoigne que Ton aime, et qu'il participe do plus d'une façon à l'action dé Famour ; mais s'il y participe , il ne la produit pas , s'il la seconde , il ne l'engendre pas ; il n'en est pas le principe » il n'en est que Finstrument, le moyen, l'expression, et tout au plus Fexcitatiott. Il n'a rien de ce qu'il faut pour aimer 9 il a seulement ce qui convient pour se prêter à l'amour. Ainsi ni le regard qui s'attendrit, ni la bouche qui sourit, ni la main qui caresse, ni le cœur qui bat, ni les entrailles qui s'émeuvent, ni aucun des phénomènes de la vie , qui se rapportent à Famour , tels que la chaleur du sang, la vive énergie des nerfs, le sexe, l'âge et' le tempérament , ne sont les causes premières , les vraies causes de ce sentiment, ils n'en sont que les signes , que les agents , ou les conditions organiques. Encore une fols ce n'est pas le corps, ce n'est rien du corps qui aime, il en est incapable, Jusque dans les appétits mêmes > qui semble lui appartenir de plus près, comme la faim^ la

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soif, rjnstinct de la conscrvatiOD et celui delà reproduclion. C'est sans doute plus particulièrement pour le corps et à propos du corps que nous éprouvons ces désirs j mais ce n'est que dans Tâme et par Tâme que nous les sentoni réellement* Le corps a des fonctions qui s'y rupporteut et y répondent, il n'a pas les émotions qui proprement les constituent, il n'a rien de ce qui suppose la conscience , qu'il n'a pas , et l'amour qu'il ne possède pas. Nous ne le confondrons donc pas avec Tétre qui aime , et quand , comme nous allons le faire, passant de cet être lui-même, à son caractère distinctif, dous rechercherons ce que c'est qu*aimer , ce ne sera pas le corps mais l'âme que nous aurons en vuei le corps du moins dans cette étude ne nous occupera Jamais que pour la part limitée que nous venons de lui assigner.

En se demandant ce que c'est qu'aimer , ce que c'est que Tamour , 11 n'y a pas à se dissimuler que c'est porter ses recherches sur un sujet délicat, et qu'il est de la prudence de n'y pénétrer qu'à la suite et sous la conduite d'autorités, qui nous gardent de tout excès et de tout péril. Aussi j'interroge Bossuet , juge si sobre et si ferme en de telles matières et je recueille de lui cette double réponse : a l^* L'amour est une puissance souveraine , une force impérieuse , qui est en nous pour nous tirer hors de nous , un je ne sais quoi, qui dompte et captive nos cœurs, qui nous fait dépendre d'autrui et aimer notre dépendance. On peut dire encore que îe propre de l'amour est de tendre à l'union la plus étroite qui puisse être , et qu'il ne se contente pas d'une jouissance superficielle, mais qu'il aspire à la possession parfaite; S'* mais ce n^est là encore l'amour expliqué que d'une manière très-générale, et abstraction faite en quelque sorte de Tordre de ses objets et de ses conditions de légitimité, k Aussi Bossuet

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se se borbe pas à ees termes , et il dit en outre : « Aimer Dieu plus que soi-même , le prochain non pour soi-même^ nais comme soi-même , pour Tamour de Dieu , voilà la droiture , la rectitude de l'amour , voilà Tordre et la justice. » Je consulte à son tour Fénélon, quoique avec plus de réserve , et en choisissant à cet égard cequ^il offre de plus plausible en ses pensées; et voici entre autres choses ce que j'y trouve : a U importe beaucoup, dit-il, d'ob^ server la différence entre aimer un objet et le désirer pour soi. Les idées de ceux qui rejettent l'amour désintéressé sont fausses là-dessos; ils n'ont point d^autre idée de l'amour, que celle d'un désir; la raison précise d'aimer un objet c'est le degré de bien qui est en lui. » — Si j'osais intervenir ici par un mot, j'ajouterais : le degré de bien qui est en lui » mais en rapport avec notre bien propre, et fait pour y contribuer. ---Mais je laisse poursuivre Fénélon : a Certainement on ne peut le désirer pour soi à m^ns qu'on ne s'aime soi-même. Si je n^avais aucun amour pour moi, je pourrais concevoir la béatitude sans qu'elle put eiLciter mes désirs. L'amour de soi est donc le fondement essentiel de tout désir de soi; la bonté seule de l'objet et sa convenance ne peut nous le faire désirer pour nous , qu'autant que nous nous aimons. Les Ames parfaites ne peuvent donc désirer le souverain bien, qu'en la manière dentelles s'aiment, et elles ne s'aiment que par pure conformité avec la volonté de Dieu. » Tel est ici le sentiment de Fénélon , plus exact que celui qu'il professe ailleurs au sujet de ce cinquième amour , de cet amour pur, dont il bannit jusqu'à l'espérance et dans lequel il n*admet pas même le désir, pas même l'attente du souverain bien en tant que nôtre, parce que ^ « dit-il, aimer le bonum miAt, est mon motif, ma raison précise de vouloir, ce que je veux, quand j'agis parle

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motif propre de Tespéranee. 9 -— Comme si aimer n^était pas en nous une disposition Qaite pour nous; comme si aimer n'était pas se rapporter à meilleur qae soi , pour . se rendre meilïeur soi-même , comme si ce n'était pas iç mouvement du bien en soi au bien hors de soi pour accrottre Ton par Tautre ; comme si de ces deux biens , négliger Tun pour Tautre, n'était pas tenter une œurre imparfaite et au fond impossible. — Mais ce n'est pas encore le moment d'entrer dans cette question , et m'en tenant è la doctrine la plus admissible de Fénélon , si rap> prochce, dans le passage qui vient d'être cité, de cdle de Bossuet , j'use de Tun et de Tautre , et cherchant sur leurs traces, à saisir par l'analyse le secret de Tamour , je me demande de nouveau qu'est-ce qu'aimer? Aimer c'est s'émouvoir, et s'émouvoir, agir; mais de quelle façoD agîrî quelle est cette action de Tâme que Ton nomme l'amour? ce n'est pas celle qui va de ce qu'il y a en nous de vrai ou de fait pour le vrai , au vrai lui-môme et en soi ; ce n'est pas la pensée * mais c'est celle qui va de ce qu'il y a en nous de bien ou de fait pour le bien , au bien lui-même et hors de nous , et se traduit en afl^ections et en passions de toutes sortes. v « -^t

Toute action a deuK termes ; celui duquel elle part el celui auquel elle tend. Ici , comme Je viens de le dire ^ l'un de ces termes est le bien» tel du moina qull est en nous, et l'autre le bien, tel qu'il se trouve hors de nous. L'amour que l'on a déûni un mouvement et comme un écoulement du cœnir au bien , n'est pas en effet autre chose , et s'émouvoir est comme se mouvoir au sentiment de ces deux biens , afin de rapporter lun a l'autre , d'unir l'un à Tautre , et d'accroître dans celle union le premier par le second. » :

Toute action a le caractère de la force dont elle pro-

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cède; or ici la force est perspnneUé , l'action Test par là même, et, s'émouyoir, aimer est toujours de quelquç &çon mettre enjeu sa personne; aimer est toujours s'aimer, quoique ce ne soit pas seulement s'aimer, que ce soit aimer aussi autre chose que soi, un autre bien que le sien. Mais cet autre bien on ne l'aime» on n'a de raison de Taimer, que parce que on s'aime soi-même. N'y rien voir pour soi, n'y rien trouver pour soi, ne l'estimer comme bon à rien par rapport à soi , n'est-ce pas au fond s'dter tout motif de l'aimer? L'amour est en nous, pour nous tirer hors de nous, mais non pas. sans regard et sans retour sur nous-mêmes; car autrement ce njd serait que l'oubli et l'abandon de notre âme y compris son salut , comme on Ta soutenu. Dans l'espèce d'union qu'il aspire k former, l'amour ne tend pas à la confusion , à l'annihilatioQ de notre bien dans un autre, mais au dégagement et an développement de notre bien par un autre. II n'est pasai^elé pour perdre mais pour sauver, et dans l'être qu*il anime il n'est pas un principe de privation , de diminution Jusqu'au néant de sa propre personne, mais il en est un au contraire d'augmentation, de perfection , et en dernière fin de sanctification. Yoità pourquoi s'il n'y a pas réellement d'amour qui ne le soit que du moi^ il n'y en a pas non plus qui ne le soit pas du moi; car alors à quoi bon et qu'aurait affaire l'homme d'un sentiment qui ne lui en serait de rien , et n'entrerait pour rien dans la 4Mmduite de sa destinée?

Pourquoi aimer , si ce n'est pas ^ur nous mettre en union personnelle avec le bien, lui ouvrir notre cœur et le lui livrer à améliorer? Pourquoi tout ce mouvement sans but, tout cet empressement en pure perte? Pourquoi cet amour abstrait, qui serait en nous comme s'il n'y était pas, tant il y demeurerait étranger à tout ce qui nous

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toticborait? Ce ne serait cetiaincmeDt pas cette charité vivifiante et féconde, dont un auteur a dit « que dès qu'elle a régné quelque temps dans une âme , on y trouve ses passées , sa piste et ses allures ; » ce ne serait qu'un amour de raffinement et de subtile spiritualité , qui n'aurait d'autre vertu , selon Fexpressiop énergique de Bossuet, que de nous vider denous-mâmes, et de nous laisser indiiïérents.

On a quelquefois parlé de Tamour , de Tamour de Dieu en particulier, comme d^une grande solitude et d'une profonde séparation. Si Ton a voulu dire par là qu'il est un singulier détachement du monde et de ses liens , od a eu raison. L^amour de Dieu en effet dégage. Isole Tâme, la fait comme seule sur la terre , mais pour mieux l'élever au ciel, pour la faire mieux vivre de sa vraie vie, en Tassoeiant plus étroitement au principe même du bien. L'amour ne Test jamais d'un* seule chose , mais de deux; il ne Test pas du sujet à FexclusioD de Tobjet, ni de Tob- Jet d^autre part à Texclusion du sujet, il l'est de Tun et de Tautre à la fois, et dans leur juste rapport. N'aimer que soi, n'est pas certes vraiment aimer, mais ne rien aimer de soi ne Test pas davantage. Peut-être même à la rigueur ni Tun ni Tautre d' est-il possible, et Tégoïsme n' est-il qu'une manière de se préférer injustement h au^ Irai, sans cependant l'exclure absolument de son cosur, comme le désintéressement un grand et saint attachement au plus pur de soi-même , avec union et dévotion à Dieu et au prochain.

Quoi qu'il en soit et pour m'expliquer ici au syjet de l'intérêt, j'oserai dire qu'il en entre toujours quelque chose dans Tamour ; mais je me bâte de distinguer et d'en reconnaître deux sortes , Tun selon le monde et au sens

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YOlgaire du mott qui consiste à n'aimer en soi que Ir moins bon de soi-même, le moi des sens et de la chair , tw lieu de celui de Tesprit , et ce n'est là au fond , sous apparence d'attachement pour soi qu'un fflcheuiL abandon , et une dé[rforable négligence de sa personne véritable; l'autre , celui qui a pour but le plus grand bien, la perfection , le salut même de TAme , et demeure assez indiffé* rent à des avantages d'un autre ordre. Eh bien 1 des deux celui qui gAle, qui corrompt et qui flétrit Tamour, c'est le premier; le second au contraire le laisse intact et pur, l'anime et le vivifie. Les plus délicats, les plus doux , les plus ravis peut-être , mais non toujours les plus sages et les plus sûrs d'entre les docteurs , les mystiques en général n'ont pas toujours assex pris garde à cette distinction essentielle, et, confondant ensemble l'un et l'autre int^êt, ils ont traité de mercenaire, de servUe, de propriétaire, tout amour dk)ù ne s'effaçait pas complètement la personne, liais d'autres maîtres en ces matières , plus solides et plus discrets, ont mieux vu qu'aimer est toujours s'aimer, et ^elacharité,leplus pur des amours, appelle et n'exdnt pas le soin attentif de son ftme. Saint François de Sales, qui n'est pas des plus rigoureux à cet ^rd , que Bossuetmême parfois surprend en inexactitude sinon d'intention, du moins de définition, s'exprime cependant en plus d'un endroit , et non sans bonheur , dans le sens que je viens d'indiquer : <c Par la complaisance (qui est selon lui l'essence même de l'amour), Dieu, dit-il , est nôtre et nous sommes à lui ; de telle sorte que notre cœur peut dire : la bonté de Dieu est toute mienne , puisque je jouis de ses excellences, et moi je suis tout sien, puisque ses contentements me possèdent, x» Et ailleurs : a C'est là le noble larcin d'amour , qui sans décolorer le bien , se revêt

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de ses couleurs, s*enrlchit de ses dons sans ràptMmTrta*, ^mme rair prend la lumière sans amoindrir la splendeur originelle du soleil- b

DoQC réellement point d'amour oàll n'y ait du moi, mais aussi , et c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de Yue, et ce sur quoi jlosisle alin d'être mieux compris j point d'amour où il n'y ait autre chose que soi , un autre bien que le sien. Ainsi le veut notre nature » qui ne peut pas plus se passer d'un bien qui n'est pas en eUe , mais qui est Tait pour elle , que rester étrangère et indifférente au bien qui est en elle et à elle. N'aimer que soi , si c'était possible, serait n'aimer que son infirmité, que sa misère, que le plus chétlf des biens quand il est seul , ce serait comme n'aimer rien. £t même aimer avec soi autre chose que soi, mais s'aimer par-dessus tout et de préférence à tout est une étrange faiblesse et sous forme d*orgueil un bien petit amour- Mais aimer hors de soi et pour soi , toute espèce de biens et au-dessus de tous, celui qui en est le principe et la perfection, les aimer dans toute la simplicité et toute la droiture de son cœur , avec Tardeur et la persévérance, le juste attachement, dont chacun à leur rang, ils sont dignes par eux-mêmes, voilà le véritable amour p qu^il soit l'amour de Dieu ou celui du prochain.

Ainsi d'abord l'amour de Dieu , serait^-il à ce point exclusif de tout intérêt, même de celui du salut « qu'il fallut pour l'éprouver ne tenir aucun compte de Tétat de son ftme, et rester indiffèrent à ses disposilions et par suite à ses œuvres bonnes ou mauvaises, comme l'ont prétendu les partisans à l'excès d'une opinion déjà assez excessive en elle-même? ou sans aller si loin ce même amour , de peur de conserver rien de mercenaire et de serviie, devrait-il être poussé à ce point de renoncement ou plu-

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tdt d'oiiMi. et «fabftiidon de 8oi*iiiêine , qu^OD ne demanderait rien à Dieu, pas même son secours, et qu'on $^ livrerait devant lui à cette absolue quiétude , qui ne serait que la plus passive et la moins libre des piétés? Après les fortes raisons qui ont été données contre cette manière encore bien périlleuse d^entendre et de reconunander l'état de Famour pur, il est difficile de l'admettre et d*y adliérer sans réserve. Car comment supposer que l'homme» qui est créé et comme institué personne par Dieu luimême , puisse et doive se dépouiller de toute personnalité, mettre son moi au néant , et ne plus rester qu'une vague et vaine substance, sans caractère comme sans but, sans besoin comme sans effort.

Ne serait-ce pas du même coup méconnaître Dieu et Thomme, diminuer l'un et l'autre, faire de celui-ci un bien qui ne s'élèverait pas Jusqu'au soin de lui-même » jusqu'au désir et à la prière en vue de sa propre perfection, et.de celui-là un bien qui ne serait pas loin de n'être bon à rien , tant il exciterait peu de désir et d^espérance? Yain et chimérique amour de Dieu, si pur en apparence , en réalité si vide, et qui pourrait bien ne se terminer qxCk une adoration sans raison et à un calte sans pratique. Le véritable amour de Dieu est plus ample et plus large , il a plus de fond et de vertu; il est deux amours en un , au lieu d'en être un seul» il est l'amour de deux biens dans leur juste convenance, il est en un mot la religion , avec tous ses pieux empressements comme aussi avec tous ses fruits les plus précieux et les plas doux.

Sans doute ce serait aussi une autre fausse manière d'aimer Dieu , que de se porter à lui avec un tel excès d'orgueil et de superbe personnalité , que ce ne serait plus soi-même qu'on abaisserait devant lui , mais lui qu'on abaisserait , et qu'on effacerait , en quelque sorte ,

— ut —

devant éôî ; sorte d'égoïsme d'un genre à pûrl> qui consis* terait à ne voir dans le créateur , qa'un instrument de ses désirs, qu'un serYtteur de ses passions, industrie sous le nom de religion , qui n'aurait pour but que de marchander et de faire payera celui auquel on les rendrait, les hommages mercenaires qu'on lui adresserait par calcul. Ce ne serait pas certes un tel autour qu'il faudrait proposer pour remplacer celui qui ne pèche du moins que par sa prétention chimérique à un impossible détachement de soi-même. Mais il y a entre Tun et l'autre, un sentiment plus juste , plus exact de piété , qui coacîUe convenablement avec la plus entière dévotion et la plus bumble soumission à Dieu» un certain retour sur soi en vue de sa propre perfection , qui n*a rien que de légitime et peut produire les plus heureuK eiïets.

N'aimer que soi, ou s'aimer par-dessus tout, chimère , grossière chimère, puisque en cette disposition rame oe voit qu'elle, ne croit qu'en elle , et s'endort dans la contemplation de sa prétendue excellence. Mais d'autre part n^aimerrien de soi, pas môme son salut, et n^aimer Dieu que par abstraction , au point de ne pas même regarder à sa justice et à sa bonté, et de ne les pas implorer, chimère aussi et qui pour être plus raflinée, n'en a pas moins sa vanité. Soyons donc à cet égard aussi sévères qu'on le voudra, disons s'il le faut avec un auteur, qu'on doit a prendre garde de ne pas se plaire à aimer Dieu, de manière à s'occuper plus de se plaire en lui qu'à lui plaire ; car alors au lieu d'être amoureux de Dieu , on Test de Tamour qu'on lui porte. » Ecoutons et prenons dans ce sens ces paroles de sainte Thérèse : « Quand Tâme jouit de ce plaisir, elle se sent tout enivrée , toute cou- » verte, toute enveloppée d'une ombre et comme d'une nuée de la divinitér d'où tombe sur elle une rosée si délicieuse»

et accompagnée d'iDfluences si bYorabtes, (pk'û n'y a pas sujet de s'étonner qu'elle oublie toutes ses peines , tous les dégoûts que les choses du monde lui causent, d Soyons en défiance contre toute affection même pieuse , où serait trop engagé le soin de notre personnalité et où notre complaisance serait plus pour nous que pour Dieu ; mais n'allons pas non plus Jusqu'à dire , par opposition , que pour bien aimer Dieu , il ne faut pas s'aimer soi-même , que notre amour pour lui n'est pur qu'autant que nous restons tranquilles et indifférents sur l'état de notre âme. Disons plutôt ayec Bossuet : « En aimant Dieu , c'est nous-mêmes que nous aimons, comme aussi» si nous l'entendons bien , en nous aimant nous-mêmes , c'est Dieu que nous devons aimer ; t> et nous serons dans le vrai , en y joignant surtout ces autres paroles du même auteur que J'ai déjà citées : ce Aimer Dieu plus que soi ; soimême pour Dieu ; le prochain comme soi-même , mais pour Dieu , Toilà .la droiture et rectitude dans l'amour ; voilà l'ordre et la Justice, )»

Maintenant quelques mots aussi» dans le même sens» sur l'amour du prochain. Gomme l'amour de Dieu, il est l'amour d'un autre être que soi » mais il l'est aussi de soi» il Test de deux termes en rapport, de deux biens à unir , à perfectionner l'un par l'autre.

Pascal à dit : <( L'homme n'aime pas à demeurer aveo soi , et cependant il aime ; est-ce donc qu'il cherche ailleurs de quoi aimer 1 x» Assurément, mais il faut d'abord qu'il en ait en soi sijjet » motif et raison déterminante* C'est là seulement ce qui le porte à sortir de lui-même. Il n'est pas bon que l'homme soit seul ; a il est quelque chose d'imparfait; il faut qu'il trouve un second pour être heu^ reux, dit encore Pascal ; o mais il n'est pas bon non plus que dans son union avec son semblable » il ne se compte

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pour riflD, ne s'estime que comme Hea ; ne mette aucun prix à sa personne- Point de Téritable amour do prochain, sans respect de soi-même , sans regard sur 5oî*m6me « sans attention à m propre perfection. Eh quoil fat^ll question de ce qu'on aurait en soi de plus cher et de plus sacré, de son innocence, de son honneur, de son salut, il faudrait, de peur de retour intéressé sur soi-même, et de considération persoDuelle, porter dans cet amour une telle abnégation, ou plutôt une telle indifférence sur sa propre destinée, qu'on la livrerait sans respect à la merci d*aatrui, qu'on la lui donnerait même, s'il lui plaisait, à Uétrir et à perdre I Ce ne serait plus là aimer, mais se prostituer, ce ne serait plus dévotion, mais coupable abandon de soi- On aime son prochain , c'est-à-dire son père , sa mère ^ sa femme , ses enfants , ses frères , ses amis , ses concitoyens, ses semblables en général , est-ce donc sans qu'on n'attende d'eux rien de bon , rien de salutaire, rien de secourable pour soi, aucune jusiice, aucune charité applicables à soi-même ? Est-ce qu'en eux on n'aune ni ses tuteurs, ni ses guides, ni ses compagnons dans la vie? n'est-ce pas au contraire parce qu'à tous ;ces titres , ils sont bons , non pas sans doute à ce moi égoïste et charnel , qui ne demande que le bien-être , mais à cet autre moi, l'iintme des intimes comme l'appelle Bossuet , qui a souci de tous autres biens, et aspire par autrui à sa perfection morale? Evidemment ce qu'on aime en eux, ce n'est pas une bonté abstraite et sans rapport , mais une bonté qui se communique, qui se répand et se donne, qui est comme une effusion du meilleur de leur âme dans la nêtre. Les aimer autrement , si toutefois c'était possible , ce serait les aimer vainement, et d'un amour chimérigue ; amour sans amour s'écrierait Bossuet; déserteur de nos âmes, s'écrirait-il encore; quiétude d'un autre genre, qui

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— lune serait pas plus la charité envers rhuitnanité , que le prétendu amour pur n'est Fexacte piété envers la divinité.

La charité en effet consiste à aimer son prochain pour le bien, qu'il a en lui, mais qu'il peut nous communiquer : elle est l'union par le cœur d'une Ame avec une autre, au profit moral de toutes deux ; elle est un deuble amour et qui porte double fruit.

Il ne faudrait donc pas croire qu'on ne peut aimer son prochain sans se mettre en quelque sorte à ses pieds , sans s'abaisser 9 et tomber dans une sorte d'abjection* L'abnégation ne doit pas aller jusqu'à la démission , jusqu'à la dégradation de son Ame. En aimant son semblable, il faut toujours faire en sorte que ce soit une personne qui en recherche une autre, et non pas un esclave^ qui se donne à uû mattre. Point d^amour du prochain ,' Je le ré* pète, sans respect de soi-même, sans soin de sa dignité. Halebranche dit quelque part que : « l'amour de Dieu , même le plus pur, est intéressé en ce sens qu'il est excité par l'empressement que nous avons pour la perfection et là fidélité de notre être. » N'en peut-on pas dire autant de l'amour du prochain? Bossuet dit aussi : a Quand IHea est aimé comme bon, il est aimé, en même temps, comme désirable et communicatif de lui-même ; de sorte que la raison de l'aimer est sa bonté, en tant qu'elle se rapporte et se communique à nous. x> N'est-ce pas aussi de même que nous devons aimer notre prochain? Un Dieu nonseulement bon mais bienfaisant pour nous, et un prochain qui lui ressemble , voilà les véritables objets de là piété et de la charité.

Je dois donc le redire, en y insistant de nouveau, n'aimer dans son prochain qu'un instrument servile , ne l'aimer que comme son cheval ou son chien, que comme une chose et non comme son semblable , triste amour et qui

mérite justement le nom flétrissant d'égolsme ; mais d'au* tre part aussi ne porter dans cet amour qu'une âme servi le et basse, se donner à autrui sans réserve ni respect, ne plus rien garder de soi, de sa [lersonne , d€ son âme , sa livrer tout entier pour tout usage et à toute fin , ne plus s*appartenir, même pour le juste et Thonnête, autre perversion de Famour du prochain, autre dégradation de ce sentiment. Le mal est d'un côté , dans une exaltation du moi sans mesure et sans frein ; et de Vautre, dans son atjaissemcnt sans réserve et sans pudeur. Des deux parts faux amour , absence de charité vraie» Car s'il n'y a pas de charité sans modeste humilité, il n'y en a pas non plus sans juste dignités Qu'est-ce donc au fond que Tamour du prochain? Famour de soi et de son semblable , de deux biens du m^me ordre, à unir sous la loi de Dieu pour leur mutuelle perfection .

J'ai assurément, dans ce qui précède, louché aux points les plus délicats de la question de Tamour. Mais il en est cependant plusieurs autres encore , qui pour être moins graves méritent aussi attention. Tels sont en particulier ceux qui regardent la pureté , Tintensité et la durée dans Taraour.

Parlons d'abord de la pureté. Aimer suppose toujours deux termes , soi et autre chose que soi , son bîen et le bien d'autrui. Or, pour ce qui est de soi, n'en aimer jamais que le plus pur et le meilleur, et pour le rendre meilleur encore , s'aimer ainsi sans excès , sans orgueil ^ sans fol enivrement , avec une juste et constante modéralion, avec une convenable humilité , voilà une première condition de la pureté, dans Tamour, N'aimer également hors de soi que ce qui est vraiment bon, n'aimer en Dieu que Dieu même, et dans Thomme que Thomme mSme^ ne les aimer par conséquent que dans leur vérité et leur

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excellence ; ne pas aimer le créateur de même que la création, et réciproquement, ne pas rendre à rhoûime ce qui n'est dû qu'à Dieu, et à Dieu ce qui n'est fait que pour l'homme ; adorer où il faut adorer , et aimer simplement où il n'y a qu'à aimer , Toilà l'autre élément de la pureté dans l'amour. Mais il faut ajouter que cette qualité n'est dans notre cœur rien d'immuable ni d'absolu et qu'elle r est au contraire très-yariable ettrès-relatiye. Ainsi de* puis le plus pur jusqu'au moins pur des amours de Diea« depuis la piété toute chrétienne jusqu'au' culte grossier des plus superstitieut des idolâtres , que de degrés , que de nuances , et quand on rapproche les eitrémes quels contrastes, quelles oppositions ; ici c'est l'adoration sans lumière et sans règle, d'un fantôme de Dieu, d'un Dieu de pierre et de bois , là l'hommage sublime de la foi là plus sainte au Dieu d'esprit et de Térité. Il y a loin de même de la charité tout éyangélique , tout angélique envers le prochain à ces profanes et honteux amours qu'on voit se prodiguer sans choix et se prostituer sans pu* deur à ce qu'il y a de moins bon dans la personne d'autrui. C'est la pureté même à l'un de ces termes, à Pautre c'est l'impureté , et du premier au second que d^abaisse« ments successifs , que de chutes et de dégradations.

Après la pureté , yient Fintensité dans l'amour , qui peut aussi donner lieu à plus d'une remarque» Prenons pour exemple l'amour de Dieu :

A sa naissance , encore faible et languissant , il n'est qu'une sorte de complaisance sans désir précis, sans délectation marquée; c'est le jour qui commence à poindre , c'est Tauliie, la prime-aube, comme l'appelle saint François, douce et suaye lumière, mais encore sans grande chaleur ni bien Tifs rayons.

Cependant à la complaisance succède Tamour propre**

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meot dit. Par la complaisance , ajoute Tauteur que je viens de citer , pieu saisit et lie Tâme ; mais par l'amour , il TatUre , la conduit , Tamène à lui. Par la complaisance , il h fait sortir ; par Tamour , il lui fait faire son chemin ; de sorte que la complaisance n'est qu'un premier mouyement , un premier avancement , et l'amour ( au sens particulier où il est pris ici) est un plus plein écoulement et con^me l'effusion de Time vers Dieu.

Plus d'un écrivain a essayé de marquer et de décrire les progrès successifs de cette aspiration pieuse à Dieu. Jfais sainte Thérèse ^ peut-être plus qu'aucun autre , s'y •est appliquée, en consultant sa propre expérience , et en répandant sur toute dette étude un intérêt presque bio-« graphique. Sous le nom d^oratson , elle distingue quatre divers degrés de vivacité dans l'amour de Dieu. Qu'est-ce, selon elle , que l'oraison ? C'est l'amour en action, c'est l'amour qui prie ; toute oraison est une expression pieuse, une sainte manifestation de Pamour. L'oraison mentale , celle qui commence, ce premier n^ouvement d'un cœur qui naît à la religion , est comme une onde pure et vivifiante» mais encore à peine jaillissante , qui n'arrose , ne féconde l'âme que d'une manière imparfaite, et la laisse exposée à bien des sécheresses et des aridités. L'oraison ié quiétude , qui vient ensuite , n'est pas , malgré son nom, . précisément exempte de trouble et de traverses; mais elle tend de plus en plus , dans son paisible cours , à un doqx et saint repos. Toutefois , ce n'est que l'oraison ffunité qui, plus calme sans être moins vive, est comme un flot montant qui nous porte, qui nous transporte , pour ainsi dire , jusqu'à Dieu. Enfin vient après toutes les autres l'oraison ieramssement, qui, comme une pluie du ciel, se répand en quelque sorte sur Tâme, l'inonde , la pénètre et la remplit de Di^u.

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Tels sont à pea pids les termes par lesquels sainte. Thérèse s'attache à marquer les degrés successifs de rénergie dans Famour de Dieu; elle y joint une description des phénomènes moraux et même organiques qui se raiq[>ortent à chacun d'eux , dans laquelle je ne la suiTrai pas; je me contenterai de dire, en les résumant, que ce sont des séparations , des solitudes et comme des enlèyements , dans lesquels il semble que non-seulement r&me , mais le corps sont comme emportés au ciel. De sorte que si déjà , dans Toraison de quiétude et d'unité » il y a une haute aspiration à Dieu , dans ceUe de ravissement il y a transport et sublime entraînement. L'âme est alors sidégagée des choses de la terre a qif elle ne saurait plus , dit sainte Thérèse, y trouver une seule créature qui lui tint compagnie , et quand elle le voudrait elle ne le pourrait pas , et souhaiterait plutôt de mourir dans cette heureuse solitude. C'est comme un évanouissement, contiQue-t-elle , intérieur et extérieur tout ensemble» durant lequel le corps n'aspire qu'à demeurer sans se

remuer L'flme ressemble alors au voyageur, qui

étant presqu'arrivé à son terme , se repose , et cherche dans le rqK)s un redoublement de force. Sa joie de se voir si proche de cette source sainte est si grande, qu'avant même d'y boire, elle est rassasiée» et il lui semble qu'elle n'a plus rien à désirer. Sainte Thérèse va même , dans ce sens , jusqu'à dire : a L'flme , dans cet état , doit entièrement s'abandonner à Dieu. S'il veut l'enlever au ciel , qu'elle y aille ; s'il veut la mener en enfer, qu'elle s'y résolve, sans s'en mettre en peine, puisqu'elle ne fait que le suivre et qu'il est tout son bonheur (t. I, p. 160). »

Saint François de Sales , de son côté , qui s'est d'abord appliqué à peindre l'amour de Dieu à son premier degré ,

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h I li • !■•«

e^est^à-dire la complaisance , ne manque pas d'en indiquer aussi le dernier, or C'est Teitase ou cette sertie hors de soi , dit-il , durant laquelle les hoftimes angéliques qui sont raris en Dieu , et aux choses divines , perdent toutà-fait Fusage de leurs sena (p. 39). d <k C'est réyanouissèment de l'&me en Dieu , pendant lequel elle ne meurt pas, mais elle vit sans vivre en elle-même et comme écoulée en Dieu , de sorte que c'est plutôt Dieu qui vit en elle qu'elle ne vit en elle-mAme (p. 248 ). b < C'est le ravissement qui fait qu'atteint de l'amour céleste, elle s'âtenoe et se porte en %^u, et quitte tbute3 les inclinations terrestres. Fou naît Tindifférence, qui consiste i n^aimer rien , si ce n'est de l'amour de Dieu , et qui va Jusque-là , que si par imagination de choses impossibles , Ton savait que sa damnation fftt plus agréable à Dieu que aon salut , on quitterdt son salut, et on consentirait à sa dunnation ( p. 344). )) On voit que le pieux. docteur, de même que sainte Thérèse , va un peu loin dans le désir de donner une idée plus relevée de l'amour de Dieu à son plus haut degré. U ajoute a qu'il ne faut pas prétendre à un .amour aussi extrêmement parfait dans cette vie; car. nous n'avons pas, pour nous y élever et surtout nous y tenir , le conur , l'esprit et l'Ame des bienheureux (p. 379)^ b

On ne sera pas étonné que Fénejon tienne, sur ce degré suprême de Tamour de Dieu , un langage analogue à celui que nous venons d'entendre , et cpi'il dise : « L'Ame paisible et également souple (en cet état) à toutes les impulsions les plus délicates de la grAce , est comme un globe sur un plan , qui n'a plus de situation propre et

naturelle, et va également en tous sens eUe n'a plus

alors qu'un seul amour; elle ne sait plus qu'aimer,

l'amour est sa vie et comme sa substance.. elle ne se

donne plus aucun mouvement empressé , elle ne fait plus

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— 12fr —

«D eoBlre-teiivi Mosla mais de JMeo qui lapouMe; dli ne suit qu'un seul mouTement» celui qui lui est ira* primé. 1»

Mais BoMuet Iui*méme , dans son exactftode , et sans donner dans ces sublimes irrégularités, comme il les appelle, quif selon lui , introduisent rindiflérence à être heureur ou malheureux, -et amènent une entière Indé* pendanee des Jugements de Dieu , qui ne peut plus faire fti bien ni mal à ceux que ni le bonheur ni le malheur, ni rétre ni le non-^Atre n'intéressent en aueune sorte , BosBuet parle aussi de l'amoun^e Dieu porté à ce point d'exaltation , et il dit : «c B est la perfiaetion de la Tîe > parce qu*il fait la pleine union de rame arec le souverain bien ; il emporte ayec lui un d^uillemenl , une solitude ai effhirante , que *tous lea sens eu sont accd^lés, toute

multiplicité foudroyée n « Yenei, 6 centre du cœur,

8*écrie-t-il , A source d'unité , 6 unité même ; maia venee «yec votre simplicité pliu sou?eraine et plus déUruisante que tous les foudres et tous lea tonnerres dont yotre puis*sanoe s'arme; venez et ravagez tout, en rappelant tout à TOUS, en anéantissant tout en vous , afin que vous seul

soyez vivant , viviez et régniez dans nos cœurs unis s

Il va môme , dans son entraînement , Jnsqutà reeonrir à des tours d'expressions affectés et bizarres , qui ne sont guère dans ses habitudes, et qui évidemment n'appar-^ tiennent pas à sa large et grande manière.

Après avoir ainsi essayé d'indiquer, surtout d'après les auteurs, les divers degrés d'intenrité de l'amour de Dieu, Je serai très--court. Je ne dirai qu'un mot sur l'amour du prochain considéré sous le même rapport ; 1» plupart des remarques faites sur Tun s'appliquent également à l'autre.

Ainsi l'amour du prochain , à son origine , est aussi une^

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siiople eompIMBffiioe , une limple di^io^ttoD i b^ bien^ YeUlance eoTers autrui ; ce n'est pas encore » à proprement parler, l'amour « la charité, la yive et ardente l)onté; pois /à divers degrés successifs, vient cette ten*^ dj^^ue« cette chaleur , cet empressement d'affection, qui bit que le cœur ne se laisse pas seulement aller , mais se donne, se livre , s'engage, ravi et transporté, parfois jusqu'à l'adoration , jusqu'à l'extase. C'est ce qui arrive particidièrement quand , dans la personne aimée , le bien 8'élève au beau , et se revêt d'une grftce , d'une noblesse ou d'une subtimité qui lui donnent quelque cbose de divin.

Même d>servation à peu pr^ sur Tarnour de la natare, avec cette différence toutefois qu*il n'est Jamais aussi vif, toutes choses égales d'ailleurs , que l'amour de rfauma- Dite.

Du reste , en tout amour , les divers degrés dMntencAté ^pendent sans doute avant tout de Fobjet qui est aimé ; mais ils ont aussi leur raison dans les dispositions du sujet ^ui aime. En effet, d'une part on n'est pas touché d'un bien médiocre et vulgaire comme d'un bien excellent, et on aime néeessaîrementavec moins.de vicacité le prem er qne le second. Saint François de Sales a encore à cet égard une pensée que 9 comme il lui arrive souvent, il exprime pur de pures et agréables images. Il veut expliquer eomment Tamour tient toujours plus ou moins de la ebose qui est aimée , et il le compare à ces cerfs qui , longtemps pourchassés et malmenés , s'abouchent à une elaire et fraîche fontaine , et tirent à eux la fratcheur de ces belles eaux ; lui aussi il tire à lui la pureté des perfeetims du. bien auquel il s'attache , et fait de ces doux birdns d^amour qui lui peripettent de dire , quimd c'est a VIgix qu'il s'adresse : il est tout mien et je suis tout sieu ;

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de loi à moi paMe et se comiDimique In bonté dmit il est

. Mais d'an autre côté, en même temps qae l'objet, le soijet entre aussi , pour sa part , dans les degrés deramour. Pascal a dit : a Au lieu dereceroir les idées des choses , nous les teignons de nos qualités. » U en est «nsi de nos affections, nous les teignons aussi de nos qualités. Le même auteur a dit encore : a Nous naissons avec un caracttee d'amour dans nos cœurs , qui se déyeloppe à mesure que notre esprit se perfectionne, d C'est ce caraot^ que nous portons dans les impressions du debors, -et qui lesmo* difie parfois si profondément et si diversement. De sorte que fréquemment nous ainums moins^en raison de la na** ture des choses , qu'au gré de notre humeur , de notre imagination, de nos hal»tqdes, de tous les motiiis qiri nous sont intimes et personnels. Nous sommes toujours pour plus ou moins dans notre manière d'aimer. Dans tout ce qui se Hait en nous, il y a toujours plus ou moins du nôtre; l'amour n'échappe pas à cette loi.

L'amour peut être considéré sons le rapport de l'inten* site et de la pureté , il peut l'être aussi sous celui de la durée. Et yoici , sous ce nouveau point de vue, ce qui peut, Je crois, très-plausiblement se soutenir: 1"^ nous aimons toujours; 2"^ mais nous n'aimons pas toujours les mêmes objets; &> et ceux que nous aimons , ce n'est pal toujours du même amour que nous les aimons.

Ainsi d'abord nous aimons toi^Jours; aimer en elBèt est de toute la vie , c'est la vie même, a On ne vit qu'en aimant, dit Bossuet, tout est amour en nous.» «L'âme n'est qu'amour , dit à son tour Fénélon , elle ne fait qu'aimer : i'amour est sa vie ; il est comme son être et sa substance. » «L'amour n'a point d'ftge , dit également Pascal , il est toujours naissant. t> — «L'homme est né pour penser, dit-

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il encore, elil n^est' pas ua instant sans le faire. 11 est également né pour aimer , et il n*y manque pas un moment. M On peatteéme ajouter , avec lui , que c*est parce qu'il est né pour penser, qu'il l'est aussi pour aimer ; car comme la pensée pure le fatigue et l'abat , il lui faut un certain remuement, une certaine action propre à le soutenir et à le relever qu'il ne trouve que dans l'amour. — L'homme aime doue toujours et il en a deux raisons, lui d'abord, et ensuite quelque chose qui n'est pas lui, un Inen qui est en lui , qui est sien , et un autre qui ne l'est pas ; l'un le poussant et l'autre l'attirant » et tous deux se combinant pour ne Jamais laisser dans une véritable inac^ tion sa vive faculté d'aimer. D aime donc constamment parce cpi'il a constamment en lui un motif d'aimer, et hors de lui un olijet ou une cause d'amour.

Mais, et c'esMàma seconde proposition, il n'aimé pas donstammeht lés mêmes choses , ou du moins dans les choses aimées , les mêmes qualités, les mêmes attributs , le même personnage en quelque sorte. Dans Dieu, pair exemple, ce sera tantôt l'auteur des biens physiques, la force génératrice des fruits et des moissons , la providence de la nature , ce sera , comme on pourrait le dire dans le langage de Pascal , le roi de la concupiscence; tantôt ce sera le pdre des dons et des biens spirituels , la providence des âmes , le roi de la charité, comme l'appelle le même auteur. Ne pentH)n pas dire aussi, au moins jusqu'à un certain point , que ce sera le Dieu de son enfance et celui de sa maturité^ le Dieu de son temps de foi naïve, de sentiment et d'imagination , et celui 4e son âge de ferme et virile conviction; le Dieu de ses bons et de ses mauvais jours ; le Dieu de toutes les phases et de toutes les vicissitudes de sa destinée , et que pour toutes ces manières d'en-

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tendre «t de ee&ee?oir IHea, II a mitaiit d'amoait dltfr* reDto , autant de noanees de |riélé.

Il ea est de même de nos semblable^ A quelque titre que noua les aimions , parents ou amis , n^importe; oe m sont pas toi]|iours le mdme caractère , le même rôle , la même conduite quenous aimons en eux. N'ayons-nous pas aussi le père de notre eniiince et celui de notre Age mûr* la mère de nos Jeunes années , et celle de.nos jours plni sérieux? Enfants, ne les aimon»-nous pas d'un autre cœur, d^une autre espèce d'aflèetion , qu'adultes et Iiodit mes faits ; enfiinlB ce qui nous,plalt, ce que nous chérissons surtout en eux, ce sont ces tendres serins, cette soHicitudn attentiTe, ces caresses empressées, quis'adressent à notre faiblesse pour la soutenir , l'^écliirer , la guider e^ aussi régayer et la charmer; hommes faits ce sont, les graves conseils , les bons exemples , l'intérêt sérietix qu'ils nous portent, le profond attachement qu'ils nous gardent , tout ce passé de btenlsits recueilli religieusement dans notre âme et qui y marque , plus particulièrement, de respect et de gratitude notre l<mg et constant amour« en est de même encore de nos amis ; eux également , sans jamais cesser de les aimer, nous ne les aimons cependant pas tou^ Jours de la même faç<m , et rattachement que nous stobs pour eux , tout en se soutenant fld^ement , se ?arie et se dlrersifle, selon la diversité même de nos rapports ayeo eux; c'est l'expérience de la vie. Et en général autant nous trouvons dans les personnes qui nous sont chères, de ffi^ férentes manières de nous toucher par leur bonté , autant nous avons à leur égard de différentes manières de les aimer.

J'ai à peine besoin d'ijouter que notre amour dé la na^ iure n*estpas plus exempt que celui de nos sembUMesel

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de Diaii, de ces modiBeattons sueoettiTes. Ce que nous aimons en eUe , en effet , x*est tantM la belle , k riante ; rénivraote natare, Tenehanteresse qui nous rayit par ses poétiques merveilles; tantôt e^est l'industrieuse, c'est la Jéconde nature , c'est notre mère nourricière , notre servante , TutUe auxiliaire des trayaux de nos mains. Notas Paimons aus^ à tous ses Ages, si on me permet de le dlre^ et comme il convient à chacun. Nous Taimons avec compldsance , dans la fraîcheur naissante et les riantes pro* messes de ^ vif printemps ; nous l'aimons avec plus d^ardeur et un empressement plus marqué dans le luxuriant éclat de son brillant été, ou dans Tabondante ri* Chesse de son fécond automne ; nous Taimons même sous les traits, non sans charme , quoique plus sévères, de sa moins doUce saison.

Ainsi va notre amour, ainsi il change et se modifie, sans jamais s'épuiser. Et ce n'est point au hasard qu'il se mo-^ difie 4e la sorte. Une loi constante préside à toute cette mobilité. En effet on peutgénéralement (dmrver qu'aimant une même qualité dans un même objet, l'Ame n'en est pas d'abord ^rise comme plus tard elle pourra l'être, mais qu'elle en est simplement touchée, pids un peu plus émuoi, et avec le temps, de phn en plus affectée; jusqu'au moment où sa pàssien, portée au plus haut degré , commence à se t^npérer, se calme, se refroidit , finit même par languir , et quelquefois par s'éteindre ; à moins cependant qu'exci* tée de nouveau» et comme ravivée, ^e ne se réveille, ne reprenne ardeur, ne reeonmencê, comme on dit , car selon l'expression de IP^de Sérigné, l'amour est un grûmi veeommmeeur , et que parmi toutes ses variations, eHe n'ait le secret et la vertu de demeurer au fond un long et duraUe amour, un éternel attachement. Le ccBur humain est plein de ces retours» qui témoignent hautement de son

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faîépiiiaMe foeolté et & sa vi?e pofMaiice d'aimé. Pascal a dit de Tamaar et de Tambition : a L'âge n'en détermine point le commencement ni la fin ; elles naissent dans les premières années, et elles subsistent bien cuvent Jus. qa^au tombeaa. Néanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu , les Jeunes gens j sont plus propres, e^ il semble qu'elles se ralentissent arec les années; cda est pourtant fort rare, b On peut en dire autant dé toutes nos grandes passions , malgré leurs vicissitudes elles durent, eues Yiyent et reyivent ; elles se perp^ent et remplissent la meilleure partie de nos jours. Et cela s^explique parla double considération du sujet et de Tol^t , de la personne.qui aime et de Tobjet aimé; de ce que Tune a de Tertu pour varier son amour , et l'autre de pouvoir pour varier ses attraits.

Mais J'ai hâte d'arriver à un point qui a aussi son importance et demande quelques éclaircissements.

Il s'agit du rapport sur lequel se fonde Famour ,- et d'après lequel se recherchent et s'jinissent les personnes qui s'aiment. Est-ce un rapport de ressemblance , ou de différence et même de contraste ? Est-ce une convenance de qualités analogues ou opposées ?

A cette question la réponse est sans doute déjà dans les développements qui précèdent, mais elle n'y*est«qu'implicitement; et il est bon de l'en dégager. Et d'abord ce qui parait vrai , c'est que , comme dans l'amour , c'est le bien qui se jporte au bien, et que rien ne se ressemble plus, ne convient mieux en nature, que le bien et le bien, le lien qui unit ici les deux termes en rapport, en est un de similitude et non de diversité. « La similitude , observe un auteur, étant la vraie marque de Tunité, quand deux choses semblables s'unissent par correspondance à même fin, il semble que ce soit plutôt unité

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qaHuiion (1). » La ptas étroite unioii tiendraU 4oiic à la resffemblaDce , et le proyeii^e qui dit : Qoi se ressemble s'assemble, s'appliquerait particulièrement en matière d'amour. Cependant d'autre part , peut-on dire que ce soit le semblable qui aime son semblable, quand, entre les personnes qui s'aiment , ne se voient que des dlllérences et même des oppositions , telles que celles de l'âge , du tenipéramment, du sexe, de f humeur, du caractère, de la condition et de la profession? a Les yieillards aiment les eâfants, dit saint François de Sales, non point par sympa* thie , mais d'autant que l'extrême simplicité , faiblesse et tendresse des seconds rehaussent et font mieux paraître la prudence et l'assurance des premiers , et cette dissemblance est agréable. Au contraire , les petks enfants aiment les yieillards, parce qu^ils les voient amusés et embesoignés d'eux, et que par un sentiment secret, ils reconnaissent qu'ils ont besoin de leur conduite. » Ainsi , conclut41 : « L'amour ne se fonde pas toujours sur la ressemblance ; mais aussi sur la correspondance de la nécessité de l'un avec la suffisance de l'autre, d Gela est vrai, selon lui, delliomme à l'homme, et ne l'est pas moins de l'homme à Dieu, a L'un a grand besoin et grande capacité de recevoir le bien, poursuit-U , et l'autre grande abondance et grande inclination pour le donner. Rien n'est si à propos pour l'Indigence qu'une libérale afflnence; rien de si agf'éable à une libérale affluence qu'une nécessité indigente ; et plus le bien a d'affluence , plus l'inclination de se répandre et de se communiquer est forte; plus l'indigent est nécessiteux, plus il est avide de recevoir, comme un vide de se remplir. C'est un {$ie) doux et désirable rencontre que celui de l'influence et de

(1). Saint-Françob de Sales,

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rindlganee, et ne Moralt-eii i^mqne dire ^li a le ptos de oontentement 9 on le bien abondaBt à se répandre et commaniqaer , ou le Inen déiUUant et indigent » à reoe-* Toir et tirer , si Notre Seigneur n*aY«it dit que c^est chose plus beoreose de donner que de recetoir. (8t Frangoii de Sales» p. 51).

« Ainsi notre défaillance a besoin de Vabondance di-> Tine, par disette et nécessité; et l'aflËoence divine a besoin de notre indigrace par perfectioii et bonté , bonté qui néannKrins ne devient pas meiHenre en se conmranl-* quant, car elle n'acquiert riçB en se répandant hors de uA ; au contraire elle donne. (Ibid. p. 52). Dieu ne peut reccToir, il est frai, aucune perfection de Thomme; mais parce que rhomme ne peut tHare perfectionné que par la dîTine bonté, aussi la divine bonté ne peut bien exercer sa perfection hors de soi qu'à Tendroit de notre hunuH nité.s (Ibid. p. 51). s. . '

Voilà l'exception opposée à la proposition générale qae j'ai d'abord énoncée. Ne peut-on pas les concilier , et montrer que, quelles que soient les dilKrenees sq^^arentes, c'est toujours au fond un rapport de ressemblance qui unit entre elles les ftmes liées d'amour? En effet c'est tanifit le bien abondant; pour reprendre lesexpreesions de saint Françw, qui aime le bien indigent , et dans ce cas n'estce pas comme bien qu'il Taimé ? pour ce qu'il y trouve de bon , de semblable à sa propre ess^ice , et non pouf ce qu'il y peut sentir de mal, de défaut» de contraire à sa nature? Est-ce pour le laisser indigent, et maintenir ^n conséquence la différence qui les sépare , ou pour le faire passer de l'état d'indigence à celui d'abondance et l'ame* ner ainsi à une plus grande ressemblance avec son propre caractère. Mais c'est tantôt aussi le bien indigent et défaillant qui aime le bien abondant. Pourquoi? Est^ pour

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ce qu'ils ont d'opposé et pour plus d'opposition encore? Nullement , mais c'est pour ce quils ont d'analogue et pour plus d'analogie. Âdemi bien, au début , le bien Indigent aspire à devenir moins incomplet, moins défaillant, plus volsiu de Tâbondaiice en s' unissant au bien abondant, en se développant avec son aide et à son image. C'est une demi -ressemblance qui travaille à se faire une plus pleine, etf s'il se peut , une entière ressemblance. Le rapport est donc encore Ici du semblable au semblable. Le bien manquant qui aime le bien abondant, et le bien abondant qui aime le bien manquant, sont en quelque sorte entre eux, d'une part comme une copie ébaacbée ou à demi eiïacée qui aurait la vertu , en se rapprochant de son modèle, d'acquérir ou de réparer ce qui lui manquerait de conformité et de similitude avec lui ; de l'autre comme un modèle qui se tournerait vers sa copie imparfaite et dé^ fectueuse pour lui prêter ou lui rendre la part de ressemblance , dont elle serait privée. Des deui côtés le mobile et le but du rapprochement est la convenaoce par ressemblance.

Prenons quelques exemples. Le malade aime te médecin, est-ce par une convenance de ressemblance? C'est le contraire au premier abord. Mais k y rej^arder de plus près on reconnaît ici un bien indigent et soufTrant , la santé altérée, qui en recherche un autre, Tart de la santé rétablie, précisément pour ce qu'il y trouve d'affînité , de similitude, de sympathie secourable avec lui.

Il en est de même du disciple à l'égard du maître , de l'ignorant à légard du savant. Chez Tun c'est la science en germe et en puissance , la science indigente , si Ton me passe cette expression , qui s'adresse dans l'autre à la science en acte, en afûuence et en abondance, avec le désir et Tespérance de se faire semblable à elle, c'est-à-

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^ dte, fldenee autant qa*èHe. Semaine encore Tenintper rapport au vieillard* Il y a toi^ours là un bien qui en aime un autre ^ son contraire en apparence, son semblable en réalité ; puisque en réalité c*est la sagesse , la préToyance^ la modération , la tempérance , toutes ces bonnes choses , mais à Tétat de simples dispositions , et de vertus à peine naissantes et encore bien infirmes , dans une Ame sans expérience » qui demandent à se développer, à croître et à s*affermir , à l'exemple et avec Tappui paternel et tuté* laire de ces mêmes vertus » éprouvées et consommées dana une Ame mûrie par Tflge*

Ainsi , pour le dire en passant , se forment ces rares et exquises enfances , qui sans rira perdre de leur charme propre, de leur naïveté , de leur douceur, de leur pureté première, empruntent à la vieillesse les plus délicates de ses perfectioQB morales , en y répandant une grAce parti-* eniîère de fraîcheur et d'innocenee.

Ainsi, si j'ose le dire, nous apparaît la divine enfance du Christ, souriante et sérieuse, illuminée et sereine» suave de sagesse , de simplicité et d^amour , et s*épanouis« sant avec une indicible candeur dans la contemplation supérieure des plus hautes vérités de Tordre moral et reli* gieux.

La même explication peut s'étendre aux rapports du juste et du pêcheur, du consolateur et de Taffligé. Ce que le juste aime du péchevff qu'il veut racheter, c'est la. justice abaissée et dégradée dans cette Ame, à relever, s^ rétablir et à reparer par ses soins; ce que le pécheur de son côté aime dans le juste lui-même, c'est la justice observée, restée intacte et pure, à honorer et à imiter. Le consolateur voit dans rafQigé, un cœur à faire fort et calme comme le sien ; et Tailligé dans le consolateur » un cQsur bienveillant et ferme à prendre en m&ne tempa

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pour modèle et pour appui ; dans toutes ces relations aimer n^st donc jamais qu'une union par Taffection du semblable fivec le semblable , pour leur plus grande ressem^ blance. '

Mais même de Thomme à DleuTamour a cette tendance* Qu*est-ce qu'aimer Dieu en effet , si ce n'est aspirer à viTre , le plus possible, en conrormité avec lui.

C'est dans le profond sentiment de ce rapport de notre âme avec Dieu, qu'une pénitente célèbre dans ics réfleœiûnxsur la miiéricorâe divine s'écrie :t<0 Dieu enrichis^ scz la pauvrelé de mon amour par les magoiHcences du vôtre. ^ Et c'est aussi dans ce sentimeot que saint François, par allusion aux brebis de Jacob qui attiraient dans leurs entrailles la variété des couleurs qu^'elles voyaient, dit dans son langage : « L'âme épriâe de Famoureuse complaisance qu'elle prend à considérer Dieu, en attire au cœur les couleurs ; c'est-à-dire la multitude des mer^ veilles et des perfections qu'elle contemple; » et qu'il ajoute : « C'est là ce larcin d'amour, qtri'Bans décolorer le bien-aimé se colore de ses couleurs » se revêt de sa robe sans le dépouiller , et sans l'appauvrir s'enrichit de se§ biens, n En tout l'assimilation, telle qu'elle vient d'être expliquée , paraît être la loi , le rapport constant suc ' lequel se règle l'amour.

Mais j'ajouterai quelques mots aux observations qur précèdent, pour achever de les éclaircin

Nous aimons, parce que nous sommes bouâ et pour devenir meilleurs. Or, ne devenons-nous meilleurs, que quand pauvres et défaillants nous nous adressons dans notre indigence à un bien abondant et arOuent? ne !â* devenoDS-DOus pas aussi quand riches nous-mêmes [toujours au sens particulier où il Tant l'entendre dans toutd

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cette discussion] noos donnons au lieuse recdyoir, et tirons de nous-mêmes, pour le communiquer à autrui, ce que nous ayons en nous de meilleur et de plus parfait? Examinons la question.

Chacun de nous quand il aime, est un bien qui en aime un autre. Or, ce bien que nous sommes, qu'il soit à Fétat d'indigence ou à celui d'abondance est dans Fun et l'autre cas également propre à gagner en perfection. Je ne le prouverai pas du premier, parce que c'est trop éyident; mais je donnerai quelques explications nécessaires sur le second.

Abondant , le bien ne perd rien à se communiquer , il s'accrottau contraire; de bien qu'il était simplement en soi , il le derient pour autrui ; il a deux f ertus au lieu d'une, il n'était d'abord que bon , il est maintenant bienfaisant ; ce n'est j^as là décroître , c'est au contraire augmenter, n n'en est pas sons ce rapport de la bonté , chose toute morale » comme d'une valeur matérielle dont on ne peut rien donner f%ans par là même l'amoindrir. Lb bonté ne fait qoe grandir à se communiquer , elle ne fait que plus abonder , comme ces sources qui n*ont toute leur pureté, toute leur fécondité , toute la vertu de leurs eaux que cpiand elles ont trouvé où se répandre et couler. Encore une fois dans ce cas , donner n'^est pas retrancher do sien» »e diminuer et s'appauvrir , c^estbien plutôt s'enrichir. De deux flmes unies par un mutuel amour , la pins parfaite relativement, la plus pleine de bien, n*est pas celle qui reçoit, mais celle qui tire d'elle-même et qui donne. Cela est vrai même de Dieu , pourvu qu'on ne l'entende qu'avec la réserve qu'apporte saint François dans ses paroles, lorsqu'il dit : « Si notre défaillance a besoin de l'àbondanco divine par disette et nécessité , l'afnuence divine a

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besoin de noire indigence par bont6 et perteetiôn» sans que pour cela cette bonté et cette perfection deviennent meilleures» puisqu'elles «ont absolues, x»

Qu'on me permette d'insister encore un peusur ce point. Je voudrais , s'il était possible > par une précision nouvelle, bien marquer la différence qu'il y a entre donner et donner selon que le sujet du don est matériel ou moral. Donner matériellement c'est se priver d'une chose en feveur d^autrui , c'est retrancher du sien , c'est déplacer la richesse , et de plus grande qu'elle était' ici , la faire plus petite là. Il n'y a addition d'un eàié que par soustraction de l'autre. Ainri le veut la nature des choses. On ne peut donc pas» à ces conditions, ne pas perdre en donnant, ne pas diminfuer, par exemple, le morceau de pain qu'on partage et ne pas se priver du vêtement dont on se dé** pouille pour le pauvre; mai» il n'en est pasde même de ce qu'on peut appeler le don moral.

Qu'est-ce en effet qu'un tel don? une âme a plus d'in« telHgence, d'amour et de liberté , elle a plus de sagesse et de bonté , elle a plus de vertus et plus de talents qu'une autre. Dans le sentiment qu'elle en a , et le désir qu'elle ^ouve de les communiquer , elle- s'adresse à qui elle 'aime, à qui sous ce rapport a besoin , et par attrait, par charme , par douces et pressantes impressions , elle le sollldte, elle l'invite, l'entraine à se faire semblable à elle, à se développer comme elle, à s*exercer, à son exemple, au Juste , au beau et au vrai , à se mettre en un mot en par*tage de tous ces trésors de l'esprit, dont elle est elle-mtoie en possesrion. Voilà son don : est-ce pour elle une priva^ tion? Nullement, c'est au contraire une augmentation, un progrès en perfection » une manière de mieux valoir par abondance de bonté.

*J'ai dit, au sii^et de la beauté , dans mon Mémoire sur

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dttdefot .: le propre de laiieBafté ert jde r.âtfie «d sol et ko» de soi., pour.sei et pour antre chose Que isd ; c'est d'être bene et d'embélUr. QqbsèA elle o'^mbelfit pas, iClest qa*ette n'est pas asseï belle , c'est ipi-ellefi*«0tpas 40airà*Aiit belle. On pourrait en lUre acttant de la bonté , i^ai est aussi d'autant mieux'dans son essence et jelon sa My cpi!elle se répand et so donne darantage. Donner .est alors si loin de se priver , que c'est, comme je l'ai d^ dit , s'accriAre » s^augmentor. ReceVoir , en effet, ^ -dans son insuffisam» defenir nseiUeurion moins impar*ifsit, par Tasalstanoe >d'a«tnii ; tendis gne idosmer est devenir meiHenr en suffisaot lontensemldeàjoi-méme jBtà autrui. 11 y aprofit des deux pasts, mais ayctc siipé^ diorité évidente de celui qui domie sur celui >qni reçoit ; donner est être bon pour «on prochain « après i'aviair élé pour soi ; reeeToir est être bon par son prochain , faute de ne l'être pas assezpar soinm^me. L'amour trouve jAôbb son compte à donner nus^ bien qu'à recevoir, avec cette jAifférence , qu'il a quelque éhose de plus complet , qn'H lémoigne de plus d'abondance de bien dans un eas que 4ans l'autre.

Le plus parfiiit des ràioivs est ^ui qm n'aspire qu'à donner. <G'«at là proprement la charité , laquelle e« ayant tmt m saiftt 4on de:Siin,AiQe.HeuEettiLparœo8équenl peu^ qui reçoivent, plus heure w ceux qui donnent» «sr ito sont animés d'un plus parfait wmosF-

II me QBste un 4emier point à toucher 4 ejlaîoncpiesl gteérale que Je traiter mais ildemande peu de déselop-^ pâment » aussi Je serai très-Ksourt. Ce sent des jndicaifioni plutôt qae^ des ex«Uc^«tio«s que Je donoemâ TapidemenA. Saint Français de Sales a dtt :

<( L'amour est la première complaisance que nons aiVKm au bien; U précède le désir «lia délectaliQn;

— tss ~

«mr comoeiit dé^er une chose qa'on n'aime pas , «om^ meBt 4e mène en Jouir? Il précède égaleinent laliatoe, car Bons ne ktflssons le niai qoe par Tamour que nous a?0M pour le bien, et ainsi de toutes les autres passions et affections qui pporiennent toutes de Tamour comne de leur source commune. »

Bosaoet, de son c6tè , a dit aussi : « Otez l'amour , «I fl n'y a plus de passions ; posez l'amour , et tous les faites toutes naître, d Dans cette doidSe' pensée est en germe la raison de la génération des passions , que Je Tais présenter id en abrégé* .

En effet, si on lexA sarotr , d*ane msfafèra générale , comment naissent , s'enchatnent et se succèdent les passions , on n'a qu'à remarquer comment , présent A toutes , l'amour , en se modifiant : 1* selon les étate dans lesquels n se trouve; 2» et selon les causes qui déterminent ces états , engendre , en Toe des uns , toutes les Joies et toutes les tristesses dont notre flme est émue , et par rapport aux autres , toutes les inclinations et toutes les arersions auxquelles elle est lirrée ; comment , par suite , il produit toutes nos espérances et toutes nos craintes , toutes nos réiiouissances, tous ms regrets, toutes nos affections de tout ordre , de tout caractère et de tout degré. Il suffit , pour le comprendre 9 de bien se rendre compte de la douMe situation dans laquelle Famour se trouve et des causes diverses qui viennent l'y placer. Favorisé ou contrarié dans son mouvement au bien , et il Jouit de l'une de ces positions et souff^ de Tautre ; mis en présence des causes qui lui Umi Tune ou l'autre, i! incline aux premières et répugne aux secondes , et cela en raison de leur nature , de leur action , de leur degré de durée et d'intensité , etc. Tout dépend ^done, connue on le voit, de l'amour et des circonstances au milieu desquelles il se

développe » de tm états et de ses objets, et on p^t Mto dire, à ce point de yne, en reprenant les ten&es de Bossuet : a Otez ramoi;^ , et il n'y a plus de pas^toas; posez ramoor, et tous les faites toutes nattre. » L'amoac est en effet de tout dans la génération des passions.

Si maintenant , sans avoir tout dit , loin de li , de Va-^ mour , J*en ai néanmoins sufiBsamment déterminé le msi^U le motif, l'essence et les modes divers , il semble que de la question : Qu'estrce qu'aimer? que J'ai dû d'abord me poser; je puis, sans {dus de retard, passera celle-ci» qui en est la suite et le complément : Qu^dmons-nous ?La solution de Fuae est la préparation de la solitfion de Pautre.

Qu'aimons-nous? le bien ; rien de plus simple à ré* pondre. Hais qu'est-ce que le bien? En quoi consiste-t-iU Quels en sont les éléments, les caractères et les.conditions^ Voilà qui l'est un peu moins.

Qu'est-ce que le bien? et afin de le rechercher paf ordre et de le reconnattre successivement dans les difié^ rents êtres qu'il qualifie , et en commen^nt par eélvà d'entre eux, qui nous est le premi^ et le mieux connu*

Qu'est-ce que le bien dans l'homme? Nous verrons ensuite ce qu'il est dans Dieu et dans la nature*

Le bien dans l'homme, on peut le dire, est, avant tout , l'être même ; car par cela même qu'il e$i , l'homme est déjà une bonne chose , et c'est certainement en lui une perfection y ou du moins la condition de toute perfection, que d'avoir été créé, e'est-à-dire, que d'avoir reçu de son auteur le temps pour durer » l'espace pour se mouvoir, la substance pour être en soi, la cause pour agir par soi , une existence ordonnée en vue d'une fin déterminée.

Mais comme en outre il possède des facultés qui lui

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flontpit^pces : nnidUgenceponrcoanattre, la ttntlIiiHfi pour aimer , la U||>erié pour yoaloir , riche de ces no^ veaux .attributs, c'est pour lui du bien dans le bien« un aecroissemeot de bien « une manière d'être éleré dans réchelle des Atres. Ce n^est pas tout : quand , au lieu d* rester , avec tous ces modes d*action, solitaire et sans rapports , il entre en société avec Dieu , Thooime et la nature, il n'en est que plus complet et plus parbit daof son genre ; on en peut juger par ce qpi lui manquerait^ si, pflff bypotbèse, il était une âme sans d'autres flmfs, une force sans d'autres forces , un eqprit sans un Sjeu , sans l'humanité et le monde*

Cependant tout ce bien est en quelque sorte en lui sai^ iBf. Gtf cen^eftpastvdqois^fait, ausdndutempset de l'espace, comme substance et comme caase , capaUedci jpenser. d'aimeret de vouloir, et de se rattacher par tous ses attributs à l'ordre social , matériel et religieux. G'ost d'un antre y c'est de Dieu lui-même que lui viennent toutes ces conditions de-perfecfon. IMs avec ce qu'il y a deUen en lui , sanshii» il y a aussi cequ'il en acquiert., «a moins en partie, par lui-même, et qu'il ne doit, après Dieu t qu'à sa pv<H^e volonté. Grèce » en eflfot , à la Providence, qfA la prévient et la soutient» l'exdte et l'encourage , et , de toute façon , la r^le , la forme et la forlilte, sans jamais la contraindre, sa volonté, ce qn'il y a déplus humain en lui, de plus semblable à IMeu , se Jdgnant , pour les gouverner, à toutes ses disposiijops naturelles » les ^v^ de l'état de dons à cehii de méritef » et par la moralité qu'elle leur imprime les érige en vertus* G*est ainsi que, s'emparant de Pintelligenoe et la conduisant, elle l'amène , par i d'habîles et heureux ménagements , à ce degré de raison , où elle a de la gravité pour mieux voir , delà sérénité pour mieux juger, cette caloie

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et fioare percepUOD de oe qtdl y a de meHIeor dans le yrai , qoi s'appelle la sagesse. Cest ainsi pareillement que gagnant Tamoar hii-niAme et le dirigeant eonvena^ Mènent , elle en fait quelque ehose de mieux qu'un sim-^ pie mouvement du cœur , qu'un instinet de la passion ; qu'elle le confertit en ee zèle éclairé et réglé, en cette ardeur tempérée , en cette vive et pure inclination , ee goAt exqids pour le Juste et Thonnéte, qui n'est autre que la boirté ; et de la sagesse et de la bonté, que ne tire»t-efle pas, qne n'obtient-elle pas» selon les circonstances et les occasions: tempérance, pradenoe, charité , piété , et sans tout vouloir compter, les plus excel* lentes habitudes do cœur et de l'esprit» tels sont ses salutaires et MenMsants eOèts. Grand bien , par con- Ééquent que la bonne volonté 1 le plus grand des biens de IHioflmie, pidsqu'éUe est toujours quelipi^un des autres , augmenté de tout le prix qui s'attache au mérite.

Qtt^est donc, en résumé, le bien qui se voH dans riiomme? C'est ce qu'il est par sa constitution , et ce qu'il devient par sa volotaté en conformité avec sa loi; c*esl son essence développée et sa destinée accomplie; e^est son âme moralement et MMrement perfectionnée ; d'un mot > c'est l'ftmeoiènM.

Mais le bien , dans la nidwre , sera-t-il sans analogie avec le bien dans Thumanité» et aux différences près qui les distinguent l^ne de l'autre, n'aura-l-a pas dans la première an moins quelques-uns des traits qui le caraeté* rttent dans la secondis? N'y sera-l^il pas aussi quelque i^se comme l'flme , la vive foroe , la puissance de vie dans son essence et sa Matinée régulièrement développées ? Sien de plus vraiseniMâble % penser.

Ainsi d'abord, fom la nature, n^est-^çe pas aussi une bonne chose que d'Mre an Vm de n'Atre pas, que de par**

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lioiierè 0a mamèce, dii'temps et éB T^ipaoe, de.Ut'SDb* «Éaneeet^e la cause, que d'8volr«BiinniDt sa i^laiie dans la création , «t de Vj aToir afecunbut mafqaé et une action jn^ée? Nleatce pas eosuileen elieun autre et plus grand Men, qne d'a?oir, aTec Titre ^ ses pnapnétAi et ses ?ef^ tns , ses qualités di^nctlves « ses facultés néme , ou4n iinoins ses puissances aetiTes, ielles qn'eUesse Tine&t éans les mkiéiiaux, les yésétanx et les animaux? Et'ce qui fait ien tout son l^n., n'est-ce pas que dans la biérarcbîe-de ses règnes dîTerSi depuis le plus humble grain de sable» jusqu'au plus SmUaut des «étauK ; depuis le pluacMtlf des teins d'herbe^ Jusqu'au lys en «a magnffieenoe ; de* puto le dernier des^ insectes » jusqu'à f espèce la plus voi* aine de rhoaune , eHe préseite «n grand nomin'e dea cssencesdéTCloppées , et des destinées «ooomplfps? fit si sans être eaoeUente, et valoir autant que rhonxme , «110 a cependant son prix , ne peat-on pas dire avec Pascal t a La nature a^tesp^fectlons, pour montrer qu'èUe est une «nage de Sien; a en «liaulant, du reste avvc lui , a qu^eile a aussi des débuts pour montrer qu*eHe n'en «at^qu'une image? i>

laC bien dans l'homme c'est rftme fidèle èson essence^ à sa loi ; le bien dans la nature, c'est encore un peu l'êiie ou do moins fanalogae de l'Ame, la vifve lorce» la vie égatamént fidèla aux principes de son Aère.

Or s'il en est aînrï du bien 4aBs tonte la«réation , ^pia doit-il en être à een 4mir dans le créateur lui^mAme? Saint Augustin a dit : s O mon Dieu, vous n'avez rien Ml

qucidebcpi car encore que voua n'ayes pas «véélcB

choses dans nu égal4egi^ de bonté, elle sont néanmoh» toutes bonnes, ehacuua enparticutter^et.toutes ensemUe , pmsqu'ii est dit de vos ouvrages, qu'après les avoir considérés, vous les avez trouvés trèflbbons. d fitencoie:

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€ Toutes «esdioMssojit des dons reçus de moaDieoMse n'est point moi qui me les suis données moi-mêflie ; par conséquent, celui qui les a 0*6668, est souverainement

bon, ilestluii-mémetoutmon bien, car il n'y a pas

de mal en lui » non-seidement au regard de lui-même , mais aussi au regard de cet univers qu'il a fait. 1» C'est dans ce sens que je raisonnerai et que Je dirai aussi : Dieu est bon de tout le bien qu'il a mis dans l'homme et dans la nature; mais il l'est outre de tout celui qu'à est, comme Tètre absolu : ainsi il n'est pas seulemrat une bonne chose, mtis la bonne chose entre toutes et par-dessus toutes y sans comparaison. Et il est tel , par cela même qu*il est, par l'être qu'il possède sans l'avoir reçu , et qu'il a parce qu'il l'a, sans commencement ni fin. C'est cette pensée qu'exprime FénMon , dans des termes qui marquent bien ce point de la perfection divine, quoique peutêtre d'ailleurs , ils ne soient pas sans quelque excès ; tout ce qu'il veut qu'on dise de Dieu, Jù'est qu'il eH; car moins on dit de paroles de lui, plus on dit de choses. « Il en, gardez-vous bien d'y rien ajouter,.... s'écrie-t-il» par cela qu'il est , tout est dit Celui qui demande quelque chose de plus, n*a rien compris dans l'unique chose qu'il faut concevoir, p Et encore : a Qaand je dis de l'être , qu'il est l'être par excellence, j'ai tout dit ; lé mot d*infini que j'ai ajouté est un terme presque superflu.... ici qui ajouté au mot d'être ajoute inutilement; plus on ajoute, plps on diminue ;..... c'est pour ainsi dire dégrader l'être par excellence , que de croire avoir besoin d'sjouter quel* que chose, quand on a dit qu'il est (1). d Mais pour plus d'exactitude, et pour êter au sentiment de Fenélon ce que dans sa pieuse aspiration il peut avoir d'excessif 4^ pom*

(1) Trmié de texiiteHce de Dieu.

mieux entrer dans la Téritable nôUon de Dieu, et TesUmer excellent , non seulement par son être même , mais aussi par ses attributs, il convient de rapprocher Bosâuet de Fenélon et de tempérer par le grand sens et la ferme sagesse deTun, Tenthousiasme quelquefois un peuexclutàt de l'autre. Bossuet dît donc : a Tandis que le concours de plusieurs idées successites est nécessaire pour exprimer Dieu à notre manière , ils ne veulent considérer que Tu-* nique idée de l'être. Il leur faut une notion générale de Keù, sans attributs ni absolus ni relatife ; mais que ces fài&hés sont grossiers I Ils ne songent plus que Dieu n'est pas saint, ni sage, ni puissant comme le sont les créatures par des dons particuliers ; mais qu'étant tout par luimême et sa propre substance , tout Vinfini de ce premier être se voit dans chacune de ses perfections. On ne sort jamais des attributs de Dieu , qu'on n'y rentre d'un autre côté et peut-être plus profondément. Aussi n'est-ce pas une étrange ignorance que de dire que les attributs de Dieu empêchent l'accès auprès de lui et le repoussent eu son essence? » C'est pourquoi il ne faut pas diviser en Dieu les perfections, et surtout les retrancher toutes , pour n^en plus conserver qu'une et celle-là même que nous concevons le moins sans les autres, et qui nous tou^ che le moins sans elles, c'est-à-dire l'être pur. « Il ne faut pas, comme dit encore Bossuet , les considérer par vues distinctes, mais les réunir et seulement aider, en les partageant dans le discours, la faiblesse humaine, qui ne peut tout porter à la fois, t» Le Dieu bon, puis-je maintenant bien reprendre , est donc certainement celui qui est^ mais il n'est pas seulement celui qui est, il est aussi celui qui fait, qui est le créateur, comme il est Fincréé, qui à Ton de ces titres a sa perfection, comme à l'autre. Le Dieu. bon est celui qui a eu soi , pour créer, l'éternité ou la peifec*

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— wa —

ti€i^dtt temfs, rinmieiisité oa la p6rfectioii de Feqme^ te f6ttto fiageneoB k perfection de riDtelHgence, là tonte bondé ou ht perfèelioa de Famour » et b pleine' liberté el la pletee puissance; qpi est tout entier et atec tooi ses attributs dans la prodoetion , laf conduite et la GOMBommatioB de son oeuvre , le Dieu bon est en un mot me tmey nau une âme d*Un genre à part, et qui absolue en elte-mème, a dès te principe son epsence et son action, pouf une fin, ce qneje n'oserais appeler sa destinée, maili ce que je nommerai, bien sa prof idence, lies a, dis-je, ae** O0Biplie& et parfaites; à la différence des créatures, même les meflieures,. qui ne sont jamais bonnes querelatire^ ment, successirement» par progrès laborieux, et toi^ours pkift ou iBoins limités. Pour Diett, point de progrès, point dTavBMeaient, point de commencement suiti d'un plus on moins* lèag achèrement ; jamais en puissance, toujouss en acte, il est un bien tout Tenu , si on me permet de le dire, et jamais à yenir, sans début et sans termes comme aussi sans défaut, dans la simplicité et la continuité de son infinie excellence.

Tel est le bien en Dieu. J'ai ailleurs traité cette question : ce que prouye en Dieu le bien qui se Toit dans l'homme, et inqdicitement aussi celui qui se voit dans la nature. Je n'y reviendrai pas ici, je me borne à renvoyer, au lieu même ou je m'en suis occupé, (Traiié de la PraviêeiMe,] mais je rappellerai, en la r^rodnisant, la conclusion de toute cette discussion , parce qu'elle rentre dans mon sujet et^je durai que par tout ce qu'ils ont de bon , l'bomme et la nature prouvent un Dieu plein de bonté ; et que par ce qu'ils renferment de mal, Ils ne prouvent pas autre chose, attendu que mal comme bien, tout se concilie dans la etéatio» avec la perfection iiÉhiie et absolue du créa^ teut. A qnoi j'ajouterai ces deux passages de 9 Augustin,

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«al ne n^e sorant certes p»i d*oa méffiotta af pni : < 8i toutes les cbosea de la terre, fit-il, se taisaient q>rès noua a? oir parlé, et noa& avoir rendus attentifs à écouter cekû de qui elles tiennent rètre, et que lui seal nous parlât » non plos par elles, mais par lui-même, en sorte que nous entendissions sa parole non par un langage mortel , ni par la Yoix d'un ange, ni par celle da tonnerre, ni par rénigme d*une parabole, mais que luir-mAme, que noua

aimons en elles, nous parlât sans elles si cette su^

blime contemplation continuait, et que toutes^ les autres vues de Teqwit, ayant cessé, celle-là seule absorbât l'âme et la comblât d*une Joie tout intérieure et toute divine..^ ne serait-ce pas Taccomplissement de cette parole de TE-* enture :. « Entrons dans la Joie du seigneur (1)* » Ëi aU-^ leurs: a Qu'est-ce que J'aime quand Je tous aime? ce n'est ni tout ce que les lieux renferment de beaii,ni tout ce que les temps nous offrent d'agréable, ce n'est ni cet éclat de la lumière qui donne tant de plai^r à nos yeux ^ ni la douce harmonie des sona , ni l'odeur des fleurs , ni la manne , ni le miel , ni tout ce qui peut plaire dans lea Toluptés de la chair. Ce n'est rien de tout cela que J'aime, quand J'aime mon Dieu; et cependant c'est une lumière une harmonie , un parfum, et une volopté que J'aine eu lui^ mais une volupté, un parfum, une harmonie et

une lumière qui ne se trouvent que dans mon cœur

Voilà ce que J'aime dans mon Dieu. Et qu'estrce que cela? Je l'ai demandé à ta terre et elle m'a réponde : a Ce n'est pas moi ; }» et tout ce qu'elle contient m.'a fait la même réponse. Je l'ai demandé à la mer et aux abîmes , et ils m'ont répondu : ce Nous ne sommes paa votre Dieu; cherchez^le au-dessus de nous. » Je l'ai de-

(1) ConfesHons,

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mandé à l'air que nous respirons, et au oiseaux qui le penplent et ils m*ont réponda également : « Nous ne som* mes pas Dieu. » te l'ai demandé an ciel, au soleil, à la lune et aux étoiles, et ils m*ont toujours répondu : <c Nous ue sommes pas non plus la di^rinité que tous cherchez. » Je me suis adressé à tous les objets qui m'environnent et leur ai dit : « Puisque vous n'êtes pas mon Dieu , apprenez-moi au moins , je vous prie, quelque chose de lui, et ils se sont écriés tout d'une voix : a C'est celui qui nous

a créés. • Mais , ô mon &me, c'est à toi que je

parle avant tout parce que tu es au corps, comme la vie , qui le soutient et ranime et que Dieu est la vie même de la vie (1). D Ainsi s'exprime saint Augustin. C'est sous la foroie d'élévatùm une véritable démonstration , qui revient à dire que ce que nous aimons en Dieu est un bien qui a des traces sans doute et des traces éclatantes dans la nature et dans Thumanité , mais qui n'est cependant eehû ni de l'un ni de l'autre , qui les surpasse souverainement, n'en diffère sans doute pas en essence, mais s'en distingue en degrés, comme l'infini du fini.

Tel est le bien dans l'homme, dansia nature et dans Dieu. Ce qu'il y offre de commun et par conséquent de général, c'est d'y être en son fond l'âme ou l'analogue de l'&me , la vive force , dans son essence et son action développée ; c'est d'y être l'âme dans sa perfection relative ou absolue.

Si donc ce que nous aimons est le bien, il nous est maintenant facile de donner une solution plus nette et plus précise à cette question : Qu'aimons nous? En toute chose, ce que nous aimons, c'est l'âme ou Tanalogue de l'âme; c'est le principe d^action , qui est à la racine de

(1) Contenions»

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tout ètce, s'y développe dans son essence et y accomplit sa destinée. Sainte Thérèse a dit : a L*amour qui a Dieu pour objet , est comme une flèche que Tâme tire à son Dieu. » L'amour en tout est ainsi fait ; c'est un acte , c'est un trait incessamment tourné vers le but qui l'attire et qui n'est autre que l'âme ; il n'en est diverti que par des illusions 9 des déceptions, de trompeuses apparences. Par son inclination naturelle c'est à l'âme qu'il se porte, qu'il s'attache et se fixe. Tous ses mouvements sont vers l'âme , et quand parmi ses égarements il vient à s'apercevoir que ce n'est pas l'âme, son vrai bien qu'il poursuit et recherche , fnais l'ombre , le fantôme , l'enveloppe grossière de ce bien, il se retire triste et honteux ; triste et honteux aussi, quand c'est l'ânie en effet, mais l'âme dégradée , corrompue et déchue.

C'est l'âme que nous aimons avant tout et par-dessus tout, l'âme en elle-même et pour elle-même; mais c'est aussi avec elle et pour elle , ce qui en participe et la sert, ce qui en reçoit par communication comme un souffle de spiritualité. Seulement, comme je viens de le dire, il arrive fréquemment que Tamour se méprend, et qu'où il croit saisir l'âme , il ne trouve que le corps, et se perd à l'aimer ; non , sans doute qu'il doive ne faire aucun état du corps et le regarder comme chose indifférente ou mauvaise; son erreur est de l'aimer comme Fâme, à la place do l'âme, ou de préférence à l'âme.

C'est ainsi qu'il nous arrive d'aimer dans l'homme au lieu de ce qui est vraiment lui , de sa vraie personne , de son âme , ce qui n'en est que l'expression et l'instrument, sa fausse personne, son corps; et quant à Dieu lui-même de l'adorer dans son œuvre et non dans son essence, dans ce qu'il a fait et non dans ce qu'il est; double espèce d'idolâtrie, double amour trompeur, qui prend l'ombre

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poor la réalité Y la forme pour le fond, une vaiM àp|i»« renée de Dieu et de Thomme pour Dieu et Thomme eux* méiDes*

Mais quels que soient ces aveuglements et ees égarements de Famour, il n'en est pas moins Yrai, qne l'objet constant auquel il tend par sa nature est rame ou l'analogue de rame à Tétat de perfection.

C'est rame que nous aimons ; mais c'est aussi TAme qui aime. L'amoor n'est donc au fond qu^n mouvement d'Ame à Ame» qu'un doux commerce des Ames, unies heureusement entre elles pour leur mutuelle perfection. C'est pourquoi à s'aimer, les Ames ne peuvent que gagner; comme à ne pas s'aimer, elles ne peuvent que s'altérer. Ne pas s'aimer ^ur elles , c'est rester seules en elles-mêmes, et la solitude, c'est la faiblesse, la privation , le mal. Aimer est donc un acte de la plus haute spiritualité, et qui fait qu'en se liant, les Ames se complètent et n'en deviennent que plus fidèles à leur essence 9t à leur loi. La société des Ames par l'amour, voilà leur vraie vie; comme la division, la s^ration, la discorde et la solitude > voilà leur infirmité , leur péril et leur perte.

Ce que nous aimons, c'est le bien; ce n*est cependant pas le bien sans un certain caractère , sans un certain rap* port avec nous, qui nous le rende , comme le dit Bossuet, communicatif de lui-même et par conséquent bienfaisanl. Autrement, du moins nous ne l'aimons que d'un amour vague et sans chaleur ; nous sommes disposés à l'aimer plutôt que nous ne l'aimons. Nous ne l'aimons, véritadble-* ment, nous ne l'aimons en acte, que quand derespèce d'abstraction où »le conçoit notre raison , il nous devient par le sentiment plus prochain , plus intime, plus présent en quelque sorte , qu'il npus va plus au cœur , et de géné«

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rai qu'il était» se faisant particulier et nôtre, il nous tient» nous intéresse, et nous touche de plus près. Plus il a de ces liens, de ces rapports sensibles avec nous, plus aussi nous Taimons. C'est pourquoi toutes choses égales d'ailleurs, nous l'aimons plus précisément dans les personnes de la famille que dans celles de la cité , et dans celles-ci que dans les étrangers ; c'est pourquoi aussi nous Taimons mieux dans une nature qui nous entoure, nous enveloppe et nous presse de ses bienfaits, qui est comme notre mère et notre nourrice , que dans une nature dont nous ne re« cevons que de loin le concours indirect. C'est pourquoi encore nous aimons mieux le Dieu de nos pères et de notre foyer domestique, le Dieu qui habite en nous, qui vit et agit en nous , qui nous est comme une société au plus profond de notre flme , que le Dieu qui nous apparaît sans attributs marqués ^ sans caractère défini, sans rien de familier et d'intime avec nous, que le Dieu solitaire etqui nouslaisse seuls. Ce que nous aimons réellement, c'est dan$ chacun de ces genres, le bien qui vient à nous, se fait à nous, se lie et se relie à nous pour nous mieux appartenir; qui devient, si on peut le dire, père et mère pour nous, personne delà famille, concitoyen et ami ; qui devient également pour nous le sol natal , le champ de nos pères, notre pays, notre lieu propre, le théâtre de toute notre destinée; qui devient enfin le Dieu de nos pénates, de notre patrie , et mieux encore le Dieu de notre flme, de ses besoins, de ses faiblesses et de ses fautes, la soulageant dans les unes et la corrigeant dans les autres , et , en tout , usant envers nous de son infinie pro-' vidence avec une bienveillance particulière.

Voilà le bien que nous aimons d'un amour certain et' défini. Ainsi le bien toujours en soi aimable , n'est cependant véritablement aimé , que quand il est avec nous dans

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de telles relations qu'elles nous le rendent personnellement attrayant et bienfaisant. ^^ Aimer est un mouvement qui. par première Impulsion ne tend qu'àTunion', et qui n*aurait jamais d'autre détermination, si dans les objets* qui Texcitent , il n'y avait que du bien ; car à Tégard du bien il ne peut pas y avoir deux dispoMtions , il n*y en a* qu'une, Tinclination. Et cependant, comme nous Tavons vu, aimer est aussi, au moins par accident, répugner et repousser. Pourquoi? Parce qu'il n'y a pas que du bien; et si l'on souffre, si l'on hait, si l'on regrette > si l'on craint) s'il y a tant d'affections et de passionsf malveillantes, c'est qu'avec le bien il y en a la privation , c'est qu'avec le positif il y a le négatif de l'être , selon l'expression de Fenélon, c'est qu'il y a en un mot le mal, lequel n'est en effet qu'une limitation extrême et une profonde diminution do bien. L'amour en paix, en satisfaction, en plein cours d'union, accuse pour objet un bien qui, au moins en somme et relativement, pent passer pour parfait: Mais l'amour en contrariété , en peine et en aversion , témoigne d'un bien qui ne le contente pas , qui ne lui suffit pas , qui lui manque, qui le prive , qui en un mot est un mal. L'homme et la nature sont des biens, mais ces biens sont finis , mais ils sont variables ; ils ont des bornes nécessaires, et dans ces bornes mêmes ils peuvent être bornés; ils peuvent l'être jusqu'à devenir ce qu'il y a de moins bon dans leur genre; ils peuvent de limitations en limitations, de privations en privations, de défauts en défauts, en être réduits à n'être presque plus des biens, à n'être que:des biens négatifs, c'est-à-dire des maux. Telles sont eu effet les mauvaises flmes, tels sont aussi les mauvais corps, telles sont toutes ces choses , qui par essence sont bonnes, mais qui par accident et corruption deviennent tristes et fâcheuses. De là leur impression sur l'amour , la peine ou

la Dégàtion 4e la joie » la haine ou la Dégation de rinçliiiation^ et toutes ces, affections négatives ou répulsifes qu'elles déterminent dans notre flme. Si donc notre amour a parfois qi]^lque chose d*hostiie et de malveillant à l'égard de rhomme et de la nature, c^est que dans Fhomme et dans la nature, il trouve du mal , une cause de souffrance , un objet qui le blesse.

Quant à Dieu, il est en lui-même un bien infini et im*muable, absolument parfait; mais ce qu'il est en luimême , il ne Test pas également dans ses manifestions, dans ses relations avec nous , dans ses maîtres de Se faire connaître , et surtout il ne Test pas dans les vues de notre e^rit, souvent si mensongères. Il peut selon ses desseins f et pour les mieux conduire , se révéler , se décla-^ rer plus ou moins à notre âme, se rendre selon lés temps, les lieux et les personnes, plus ou moins visiblement présent, facile et bienfaisant ; il peut nous laisser à désirer , à espérer et à craindre, se retirer de nous , se refusera nous, nous frapper et nous affliger pour nous éprouver ou nous corriger. De là dans notre cœur ces tristesses mystérieuses , qui , si nous ne savons les comprendre el les bien prendre , les adoucir par la prière , la résignation et Thumilité , se tournent malheureusement en ces haines impies et en ces révoltes sacrilèges , dont il arrive que le souverain bien lui-même devient parfois, pour nos esprits éperdus^ superbes et irrités, Tobjet détesté. De là, je n'ose pas dire, toute cette religion de l'orgueil et de la colère ; car il n'y a pas de religion sans pieuse douceur, mais tous ces mouvements hostiles d'une passion misérable et rebelle à* regard de celui auquel nous ne devrions qu'amour.

Maintenant si je ne l'avais fait plus haut en traitant de Tamour , ce serait ici le lieu de présenter quelques remarques sur le bien abondant , sur le bien défaillant

ot.le rapport qtfito ont rmi et l'antre avec la faeidlâ d'aimer; mais j'eD ai asaeziparlé; pour n*ayoirpas besoin d'y revenir. Je me h&te donc de conclure anr toute cette question et je dis , ou plutôt Je répète , pour mieux mar «* . fuer la solution à laquelle Je suis parvenu, que le bien est en chaque chose son essence développée, sa destinée accomplie , la perfection propre de son être, et pour plus de précision , que c'est Fàme ou l'analogue de Tâme , tout principe d'action fidèle à sa nature ; que c'est rftme en Dieu, mais TAme absolue dans tons ses attributs; TAme en Thomme, mais avec son excellence relative el bornée; encore un peu l'Ame, mais surtout la simple force, également en action selon les lois qui lui sont propres, dans les aniogiaux, les végétaux , les minéraux, çn un mot« la natmre.

Cette comdusion. Jointe à celle que J'ai d'abord proposée au sujet de l'amour , me ramène à Helvétius^ en vue duquel Je les ai Tune et l'autre établies , et me permet one nouvelle appréciiAion de la doctrine de son deuxième disfoufs.

11 a avancé bien des paradoxes. La pli4Nirt , sans crédit» méritent à peine l'examen. Hais s'il en est un qui ait eu d'abord, et qui ait conservé par la suite une certaine fayeur , parce que malheureusement il touche à un des côtés lies plus fâcheux de la nature humaine, le flatte et le caresse 5 c'est sa théorie de Tintérêt , c'est sa philosophie de l'amour. Voilà pourquoi après l'avoir repoussée par les raisons^ qu'on lui objecte d'ordinaire et qui ont certes leur solidité , j'ai cru devoir essayer en outre d'une autre msK nière de la combaitre, et opposer dogmatiquement un système k un autre. Si donc en s'a^myant sur les principeaque je viens de développer, on veut faire un retour sur ceux que soutient Helvétius , on se rappellera qu'à la

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drahie qQ^stsoD: Qa'est^ce cp^mer et qtt'afaao nw ip i if 11 répond par cette double solotiOD : aimer c'est seidir, être affecté dans ses sens , éprouYer nn mouvement de 'sensilHlité physique; être aimé, c'est avoir les qualités qui convietaent à cette sensibilité , c'est être phyrique-*' ment bon , plus simplement c'est être utile.

L'irtile, voilà selon lui, Tunique objet de Tamour; rflme réduite à Torganisation , ou mieux encore les or« ganes , en voilà le sujet ; par conséquent , Tamour luimême n^st qu*un rapport d'union d'un corps à un autre corps , du corps qid demande l'utile , à celui qui le four^ nit. Or, si comme je crois l'avoir assez clairement démon* tré , c'est en nous le bien qui aime , mais le bien tout en^ tier, et non pas seulement du bien, ce qui n'en est qu*un élément , et le moindre assurément , c'est-à-^Bre le bien irihysique ; rt si c'est également le bien en général , toute espèce de bimi et non pas seulement Tuttle , le dernier 4e tous, qui est l'objet de l'amour; ou ce qui revient an même , si c'est d'un cAté l'âme , dans le plus pur de son essence, et de l'autre l'âme encore dans sa perfection, ^1 aime et^qui est aimée, il y a une première et capitale objection à adresser à Helvétius , c'est qu'il n'a entendu de l'amour nli'un ni l'autre terme, ni celui qui l'éprouve, ni celui qui l'excite > ni le bien qui est en nous , ni le bien hors de nous ; il a pris dans tous deux la partie pour le tout , et cette partie là même il l'a mal comprise , précis sèment parce qu'il l'a admise à l'exclusion de toute autre « puisque est vrai que soit en nous, soit hors de nous; le bien phyrique ou TutUe n'a sa valeur et son prix » qu'à la coQdition d'autres biens auxquels il se suboardonoe, tels que le juste , l'honnête , le beau et le divin; et^ qftà est encore la même ol^tion , mais sous une autre forme , qui ne la rend que plus pressante , ce n'est pas le corps

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qoiaime, ce n'est pas le corps qui est aimé; le corps B'aime pas, il ne fait que céder à ramoor ; le corps n'est pas aimé » au moins en lai-mème et pour lui-même, il ne Test que comme expression, instrument et moyen d'un principe supérieur qui seul a en soi et par soi la vertu de Tattrait. Il n*y a que Tàme qui aime , que Tftme ou l'analogue de rame qui , à son tour , soit aimée. L'ftme au double point de vae du sujet et de Tobjet, voilà le fond de Tamour. Ce fond a échappé à Helvétius , qui n*en a pu donner qu'une lausse et lAcheuse explication ; car nonseulement il Ta méconnu, mais avili et ravalé. One des grandeurs de Thomme est Tamour , mais Famour dans sa vérité et sa pureté tout ensemble ; par sa tbéorie , Helvétius en a fait un des abaissements. Qu'est-ce qu'ahner en effet , quand ce n'est plus en nous la sagesse > la bonté , la charité , la justice , la piété , TAme même en son bien , qui aime et qui en aimant aspire à. devenir meilleure; mais quand il n'y a que le corps qui gravite vers le corps, quand il n'y a que l'animal qui recherche l'animal , quand tout daos ce sentiment , motif, moyen et but , se réduit à quelque chose d'organique et de matériel?

Ce n'est plus vraiment aimer , ce n'est plus moralement s'émouvoir , aspirer et se porter de cceur au bien; ce n'est plus que se livrer à l'instinct de la chair , ce n'^pkis s'élever, mais s'abaisser. Aimer ainsi n'est plus une des grandeurs de l'homme , ce n'est réellement qu*une de ses plus humbles nécessités.

Hais il est une objection encore à faire à Helvétius , toujours en vertu de la même théorie.

Sans doute , aimer est toujours pour une part s'aimer, au sens plausible et vrai où j'ai essayé de le montrer , ^ l'amour ne nous a certainement pas été donné pour nous vider de nous-mêmes , selon l'expression de Bosiuet , et

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nous reodre indifférents à notre propre destinée. Etre soi etn'ayoir pas Tamour de soi serait une contradiction et une inutilité,^ être soi et ne pas s*ainier, autant vaudrait n'être pas soi.

Il est donc conséquent et légitime à la fois, qu'il y ait du moi dans Tamour; mais il ne Test pas moins , qu'il j efttre aussi autre chose. S'aimer et aimer en même temps un autre bien que le sien , autant et plus queie sien, selon les règles de la justice; ne pas s'aimer par suite comme Tunique et le sourerain bien, mais comme un bien qui a grand besoin d'appui , de concours , de pitié , d'indulgence; ne pas compter dans son.cœur lés autres pour rien et soi pour tout , mais se compter soi-même pour peu et les autres pour beaucoup et Dieu surtout pour l'infini, voilà encore selon le langage de Bossuet, l'ordre et la rectitude dans Famour.

Mais n'aimer au fond que soi , comme le veut Helvétins; avec soi n'aimer riiDieu, qu'on n^admetpas, ni Fbomme qu'on n'admet guère; et en soi n'aimer que le moindre de soi-même, le bien sensible » le corps , voilà ce qui n'est plus l'ordre , ce qui li'est plus le droit ni le juste. D'autres ont pu prêcher l'amour à l'exclusion du moi; c'était une chimère , mais qui avait du moins sa délicate spîritoalité ; pour lui , il a prêché Tamour à l'exclusion ou du moins avec le mépris de toute autre chose que soi; chimère aussi , mais celle-là grossière, sans grandeur , et en un point sacrilège. Helvétius , je n'ai pas . besoin de je dire» est tout le contraire d*un mystique, il ne raffine pas sur l'amour ; mais il n'en est pas mieux dans le vrai , et erreur pour erreur , j'avoue que je préfère celle qui a un moment égaré la belle flme de Fenélon , à celle où s'est perdue l'Ame un peu plus mondaine , de l'auteur du Livre de V Esprit, L'une a pu inspirer les maœimes des sainte,

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VêxOn êiO» ù»min$mmùim$f d'oD eacacttee an peu âiflérent, éeriles par un eourtîMn chagrin, et deçà dans B6S Tues. Ce amt deux excès, mais vers l'un desqueb il me me paraît pas qu'Helrétius, sur les pas et à la suite de La Rochefoucauld» mais plus faible et moins piquant, doive nous faire pencher et nous entraîner.

. Ainsi, en résumé^elTétius nHi donné delà question de Tamour, par la sensibilité physique d*une part et Tutile de raotre , qu'une 8<dution très*4mparfaite; il n'a bien vu ni ce que c'est qu'aimer , ni ce que c'est que Ton aime ; il n'a pas dit àcet égard le secret de tout le monde, mda tovtau plus et à peine celui de quelques-*uns , si même au ibnd jamais, c'est celui de personne; et pour toute doctrine U est arrivé à une sorte d'4goisme sensnalisie « dont je vais laisser à un autre le soin de faire sentir à sa manière les dangereuses conséquences. Un jour Voltdne déjà viôux, et auquel une plus longue expérience de la vie, une certaine impatience des choses fausses et une sorte de révolte de conscience contre les choses mauvais ses, arrachaient parfois de ces mots qui étainat toute une protestation contre les maximes quelque peu téméraires des plus aventureux de ses amis , était à table, à souper, et écoutait en silence ses commensaux , dans leurs propos , lorsque tout d'un coup , et comme pour Irar donner une leçon indirecte , mais cependant assez parlante , il lit sor-« tir aes domestiques et dit : « Maintenant , messieurs^ con ^ tinuez ; mais comme je ne veux pas être égorgé cette nuit par mes domestiques» il est bon qu'ib ne vous écoutent pas {!)• D

(1) Mémoires de Mallet du Pan , qui donne au reste une auire version que voici : « Pardon , messieurs , mais je veux que mes laquais croient à U conacioMie et à I>ieu. »

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Ce ii'6lpd|t49iie9«slàle Vfiii teeret des cœufs» ee wbM de tout le nionde et bon à toat le monde; c'en était u fiuix et fAoheuX) que Voltafare a?ait raison de vouloir tenir caahé ; n'aimer que soi, et en soi ce qu'il y a de moins bon , n'est ceiiinnemeot pjss la véeité en matiàre de sentiment; et Helvétius s^est grossièrement et gravemeiU trompé , quand il Ta supposé. L'homme est autre et vaut mienx , et doit ôtre autrenient entendo et ertimé. . Âiisà , Je TaYone , ce n'est pas sans une certaine satis^ raction et sans^e sorte deeons<4ation , que je crois aToir poor ma faiiie part , mis à nu et combattu cette oplniou d'Helyétins.

Je m'en sens maintenant d'autant mieux- diqiosé à pasr* s§r à Texamen de ses deux derniers ékeoun.

Les deux derniers discours du livre de Tespait. — Le livre de Thommb.

On se le rappelle, dans son troisième discours « Hel¥é« tins se propose de rechercber si l'esprit, toi^ours au sen^ particulier dans lequel il l'entend > est un don delà nature ou un effet de V^ncation, et par conséquent si les inégalités y qui se TOient à cet égard parmi les bommes» tiennent à l'une ou à l'autre de ces causes*

Sa réponse à cette question est d'abord très-simple , mais elle se complique ensuite , en se développant, d'une foule d'explications et même de digressions qui finissent par se multiplier ou s'étendre démesurément.

Ainsi» en thèse générale, il n'hésite pas à affirmer que si la nature par les sens , par la scDSibilité qu'il lui suppose »

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DOQS donne à tous de Fesprit » c'ert-à-dire des idées , eHe ne Doas le répartit cependant pas avec ces diflérences de tout ordre , qui se remarquent entre nous ; qn^elle ne nous forme pas, par exemple, les uns stupides, les autres spirituels, les uns poètes, les autres géomètres» qu*elle nous fait plutAt tous a peu près également capables des mêmes pensées , également aptes aux mêmes talents; mais que c'est rédnoatton , ou Tensemble des circonstances au milieu desquelles nous sonraies élevés, qui produit ces inégalités ; car rien de plus div|rs que ces circonstances, tandis que la nature, chez tout à peu près uniforme, n'offre des uns aux autres, que d-inappréciables^ différences.

TeUe est l'opinion d'Helvétius; mais si parMte con« fiance qu'il ait dans cette opinion, il n'est pas cependant sans prévoir les difficultés qu'elle doit soulever, et c'est pour les résoudre qu'il prodigue sans mesure ces raisonnements et ces développements qui, pour abonder sous sa • plume, n'en répandent pas dans son discours plus de démonstoation et de lumière.

En effet il soutient, sans même être arrêté par l'espèce de contradiction dans laquelle il tombe dès l'abord , que la sensibilité physique, qui cependant selon lui est le principe producteur , la faculté génératrice des idées , n'entre ponr rien, par ses qudités propres, dans les différents genres de mérites ou de distinctions de l'esprit, et que le plus ou moins de finesse , de délicatesse et de vivacité qu'elle possède, reste étranger au plus ou moins de Justesse , de force , d'étendue ou de pénétration de l'intelHgence. Et ce qu'il dit de la sensibilité, il ledit également de la mémoire, qui n'est au surplus à ses yeux que la sensibilité continuée ; ce qui lui fait avancer que chez tous les hommes primitivement elle est à peu près la

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même , et que » si ultérieuremeat 49lto ofllre des uns^iix autres de plos ou moins grandes diiërences , cela tient w plus ou moins de soin et d'art avec lequel elle a été cultivée chez chacun d'eux ; de sorte que par exemple , à ses yeux, « toutes les grandes mémoires sont artifidelles. j». Il raisonne encore de l'attention comme de la sensibilité: et de la mémoire. Il pense qu'à l'orfgine eUe diffère trèspeu d'un indivklu à un autre , et que si par la suite die laisse voir, de très-grandes inégalités , ce n'est pas à soa essence même , mais aux passions qui l'exdtent qu'il fàul les attribuer. Les passions en effet sont, sdon lui, le grand mobile du monde moral ; « elles sont, dit-il, dans le monde moral , ce que dans le monde physique est le mouvement ; il crte , anéan^ , conserve et anime tout ; ce sont elles aussi qui vivifient le monde moral, d I^es. passions fortes surtout, continue-t-il , font la supérionté d'esprit des hommes qu'elles enflamment sur les gens sensés ; si bien même qu'ils deviennent stupides quand ils cessent d'en être animés.

Serait-ce donc, par hasard, que les passions ^qui , en principe inégales dans chaque individu , seraient ainsi la cause, et la cause naturelle de l'inégalité des esprits?. lA^llement, répond encore Helvétius, « car , dil-il , il est bon d'observer qu'en fait de passions , les hommes ne diffèrent peut-être pas entre eux autant qu'on le suppose. x> Ce qui veut dire au fond et pour entrer rigoureusement dans la pensée de l'auteur, que les hommes ne diffèrent pas plus entre eux naturellement par les passions, que par l'attention, la mémoire et la sensilôlité physique à laquelle d'jailleurs tout revient.

^ donc les passions contribuent pqur une large part à l'inégalité des intelligences, cela ne lient pas au caractère qu'elles ont originellement, mais à celui qu'elles pren-

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fleni vfêo lé temps , et sdus raetion des drco&stàiices , au* ■lilfeo desquelles elles sedéreloppent, et afin de mieux pitmver que ce ne sont pas les passions è leor état primitif» mais les passions à leur état actuel et artificiel , qnf déterminent dans les esprits les différences qu'ion y obserre. Heltétios les analyse de maidère à montrer qu'dles nesdnttontesaa début qne de la sensibilité physique, que^ de la peine ou du plfl^ir physique, et que par conséquent alors elles se ressemblent à peu près toutes. Et à cette oceasioli il s'efforce, en prenant une i une les princlpaletr des panions qu'il appelle artifleielles, telles que rafarfce, rand>ifion et Tmaitié, de les expliquer et de les aj^récier de manière à les résoudre toutes dans une affection purement sensible. Ainsi l'ambitim ne naît selon lui, que du^ désir de Jouir, ou de la peur de souflHr , non pas dans* son honneur , dans sa considération , dans sa gloire , dans un grand dessein à tenter, dans sa patrie à défendre, oïl sa foi à Tenger , Ains quelque chose en un mot de spirituel et de moral ; non , mais dans ses appétits , dans ses besoitts et dans ses plus vulgaires nécessités physiques. L'amUtieux n'aspire aux grandeurs que pour les ridiesses, et aux richesses que pour les plaisfa^, pour celui des femmes particulièrement : attendu , dit Helvé* ttas, « que si le grand ressort de l'ambition chez les sauvages est la faim , chez les peuples policés , c'est l'amour des femmes. » Sous forme de l'ambition , l'orgueil n'est Itti^méme, quoiqu'il prétende, qu'une aspiration au bienêtre matériel. Curtius est un orgueilleux, qui se précipite à la mort parce qu'il est las de la vie , et qu'il désire s'en délivrer par une action d*édat, dont la perspective lui platt et flatte sa sensibilité. G^est un cas de spleen, sous apparence de fanatisme politique , avec un fond de sensualisme pour principe et pour mobile. La disposition au

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mftrtfre ti^est égalcaneat qu'un certain goût de TetgueU pour les Jouissances des sens, qu'on espère se proenitr^ en prenant place parmi les dieox ; singulier goût , il est vrai, et qui prend pour se satisfoire un bien étrange moyen, puisque ce n'est pas moins que le corps, que lei sens, que Tinstrument même de ces Jouissances, qu'où sacrifie pour les acquérir dans un ayenir inconnu, si ce n'est même impossible, du moins au point de ?ue de ce système.

£t l'amitié est comme l'ambition ; elle n'est pas pins généreuse ; elle n'est aussi en principe qne de la sensibilité {Physique. Selon HelTétius en effet, on a des amis de plus d'une sorte; on en a d'aigent, de crédit , de Jeu , de tra^* rail et d'étude etc. ; mais c'est toujours en vue de sa propre utUité. a On en a de curiosité, ce sontses termes, car en amitié comme en amour on liait souYent son ro« man; on en cbercbe partout le héros; on s'accroche au premier venu ; on l'aime tant qu'on ne le connaît pas^ et qu'on est curieux de le connaître ; la curiosité une fois satisfaite , on s'en dégoûte; » pure affaire de plaisir, manière comme une autre d'affecter agréablement sa sensi^ bilité physique; et en général, « en considérant l'amitié, c'est toujours Helvétius qui parle, comme un besoin ré* ciproque, on ne peut se cacher que dans un long espace de temps, il est très-difficile que le même besoin, par conséquent la même amitié subsiste ; » aossi , a dit un homme d'esprit, des paroles duquel il s'appuie ici avec une sorte de complaisance et de satisfaction : et Ceux qui veulent être vivement aimés , doivent en amitié comme en amour avoir beaucoup de passades et point de passions v^ (p. 126). Toute amitié née d'un besoin se règle; donc sur «e besoin ; le besoin est la mesure de ce sentiment (p. 127 et 155). Mais, dira^t*on, le besoin n'ei^ pas physique;

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qa'est-ce qu'on ami? un parent de notre choix ; on désire un ami , pour vivre pour ainsi dire en lui, pour épancher notre.ftme dans la sienne, etc. Cette passion n'est donc pas fondée sur la crainte de la douleur on Tamour du plaisir physique? Non, en apparence, répond Hel retins; mais en réalité, il s'agit toujours de se procurer un plaisir ou de s'épargner une peine de ce genre ; il n'y en a d'ailleurs pas d'autres, et Tamitié n'est elle-même qu'on effet de la sensibilité physiqoe (p. 137 et 136, dat. 2).

Hais J'ai assez suivi l'auteur dans cette espèce de digression et je reviens à son point, qui est que les passions, au moins dans la ttature, et avant qu'elles deviennent factices» ne mettent point entre les hommes de véritables diffé^' rences. Ce n'est pas en effet, selon lui, la nature , mais la société et les gouvernements, qui modiûent les passions et par les passions toutes les autres facultés de l'homme. Et à ce sujet il disserte, à n'en pas finir, sur les gouvernements despotiques et les gouvernements libres, traite de la politique à sa manière et en fait à sa thèse les plus étranges applications. Il va sans dire que je ne m'engagerai pas sur ses traces dans toutes les discussions auxquelles il se livre, véritables hors-d'œuvre, qui n'enrichissent ni ne fortifient son ouvrage > qui le surchargent au contraire. Ce -sont bien des longueurs de trop, et pas une démonstration de plos. Helvétius n'est pas plus heureux dans ce genre de preuves que dans les autres; pas plus quand il raisonne de politique , que quand il parle de morale , de métaphysique ou de physiologie, il ne, se distingue par une grande exactitude de logique. En voici deux exemples, entre autres. U suppose qu'on lui demande pourquoi, si l'éducation a la vertu qu'il lui attribue, on voit en France sur 15 ou 18,000,000

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