Mémoire sur Helvétius
Un autre genre d'intérêt va succéder à celui qu’on a pu prendre jusqu'ici aux particularités d’une vie qui ne laisse pas en effet que d’avoir quelque chose d’attachant ; ce sera l'intérêt des idées à la place de celui des détails personnels ; celui de la philosophie au lieu de celui de la biographie ; ce sera de l’analyse et de la discussion, ce sera même, à l’occasion, de la doctrine, après le simple récit, mêlé de réflexions, que l’on a d’abord entendu. Ce nouveau sujet néanmoins est loin d’être indigne d’atten- \ tion; car de très-graves questions y sont, comme on le ; sait, engagées.
(1) Voir la première partie de ce mémoire, L xxut, p. 5.
ALL: putes
Pour commencer par ce qui choque dès l’abord dans l'ouvrage d’Helvétius, par le titre que Voltaire n’approuve pas et dont. on se rappelle qu’il dit : titre louche, titre inexact ef vague, on peut remarquer, avec l’excellent juge que je viens de nommer, que le mot esprit entendu ici dans le sens d’entendement , d'intelligence ,
n’est pas pris selon l’usage le plus général de la langue
philosophique ; il faudrait au moins dire : esprit humain.
De plus, dans l’acception même que lui donne l’auteur, il varie de telle sorte que tantôt c’est l’assemblage des pensées en général, tantôt celui des pensées neuves et utiles au public, tantôt enfin la faculté de former l’un et l’autre qu’il lui fait exprimer.
Et si on regarde à la matière même de l'ouvrage, ce
titre qui ne devrait désigner qu’un traité d’idéologie, en couvre, il est vrai accessoirement, un de morale et de politique, et même d'économie politique. Aussi selon l’observation d’un des critiques d'Helvétius, ce n’est pas Esprit qu’il aurait dû mettre en tête de son livre, mais sensation, morale, politique , société, passions, vertus, et surtout mélanges littéraires tant tout y est mêlé et confondu, et a caractère de littérature plutôt que de philosophie.
On a supposé que ce qui a induit Helvétius à intituler
ainsi son livre, était l'exemple de Montesquieu ; que pour l’imiter à la fois, et le surpasser peut-être (on sait d’ailleurs le jugement qu'il porta sur l’ouvrage manuscrit que Montesquieu lui avait communiqué pour en avoir son sentiment : il croyait que publié il ne pouvait que nuire à la réputation de l’auteur, et il appuyait son avis de celui de Saurin), il avait dit simplement: Esprit, afin de marquer par là quelque chose de plus général et de plus étendu que l'Esprit des lois; en sorte qu’il serait venu pour élargir les voies ouvertes par Montesquieu, pour
IQ ue Ye 1 | æ
A être le philosophe de tout point de la chose dont Montesquieu n'aurait été le philosophe qu'en un point, et que dans l'opinion de l’auteur, ce ne serait pas la préface, comme le dit Diderot, mais le couronnement de l'Esprit des lois, qui serait destiné à être le livre de l'Esprit. Je n'oserais pour mon compte prêter cette fausse ambition à Helvétius; mais s’il l'avait eue il se serait fait une étrange illusion; car des deux, outre leurs autres différences, celui qui généralise véritablement, c’est-à-dire celui qui a la vue ferme et profonde, le sens pénétrant et sûr , le génie du général, ce n'est certes pas l’auteur de l'Esprit; c’est celui de l'Esprit des lois (1).
Le livre de l'Esprit se compose de quatre discours, dont le premier traite de l'Esprit en lui-même; le deuxième de l’Esprit par rapport à la société; le troisième de la manière dont se forme l'Esprit; le quatrième des différents noms de l'Esprit.
{1) On peut encore remarquer, au sujet de ce titre, avec l’abbé de Lignac, que quand Helvétius définit l’Esprit, une collection d'idées neuves, utiles ou agréables, il confond l’œuvre de l’Esprit avec Pesprit lui-même. Un livre n’est pas l'esprit, mais la production de l'esprit d’un auteur. En outre, cette définition confond l’homme d’esprit avec l’homme de génie. C’est moins la nouveauté des idées que la manière de les présenter qui décèle un homme d’esprit. On a donc tort de caractériser Pesprit par la nouveauté des idées, il est plutôt le metteur en œuvre des idées; le génie découvre des vérités nouvelles, l’esprit les orne. Un homme peut
. même avoir beaucoup d’idées neuves, sans être un homme d’esprit,
exemple : un géomètre, Et puis , l'esprit ne s’exerce pas seulement sur les idées ; comme l'orgue , il a des jeux différents , et il s’adresse également à l'imagination et au cœur, et c’est par le cœur et l'imagination qu'il s’y adresse, c’est l’homme tout entier dans ce qu’il y a de plus fin et de plus délicat qui parle à l’homme tout entier. Les femmes, par exemple, est-ce seulement par les idées et un grand fond d’idées qu’elles ont de l’esprit ? Les femmes savantes et méditatives ne sont pas les femmes spirituelles ;
-celles qui brillent par l'esprit abondent en images et en images vraies,
elles ont le sentiment vif et exquis, et s’il est réglé par la décence, il est plus délicat que le nôtre. Telles sont quelques-unes des observations de l’abbe de Lignac sur le point dont il s’agit,
+ Se
Dans le premier discours, l’auteur ne dit ni tout ce qu'il y aurait à dire de l'esprit considéré en lui-même, ni dans la mesure où ik conyiendrait de l’exprimer. Ainsi il disserte bien des causes'qui déterminent les vices de l’esprit, mais il ne s'occupe pas de celles qui font ses qualités; ainsi encore ne parlant que très-épisodiquement du luxe , il ne s’en livre pas moins sur ce sujet à des développements disproportionnés.
Le second discours, dans lequel il s’agit de l'esprit par rapport à la société , renferme vingt-six chapitres assez mal liés entre eux et destinés à établir cette proposition, que « l'intérêt est l’unique mobile de l’estime et du mépris attachés aux idées de l’homme ; » et à ce propos, et plus longuement, par forme de comparaison, l’auteur s'efforce de prouver que l'intérêt est également la règle d'appréciation de la probité et de la vertu.
Dans le troisième discours, qui roule sur cette question : si l'esprit est un don de la nature ou un effet de l'éducation, vient, à la suite de quelques observations. sur les sens et la mémoire, toute une analyse des passions et de l’amour en particulier, suivie d'une centaine de pages sur le despotisme, qui ne se rattachent évidemment que d’une manière indirecte au sujet, et cela sans aucune proportion.
Le quatrième discours, relatifs aux différents noms que reçoit l'esprit, n'est qu’un appendice qui pourrait sans inconvénient être réuni au premier.
Cette disposition générale de l'ouvrage na donc, comme on le voit, rien de bien rigoureux, et elle est loin de le faire valoir, elle en trahit plutôt les défauts.
Aussi d'avance je n'hésite pas à le dire, ce n’est pas un:
bon livre. Il ne l’est pas littérairement , car outre que le plan en est vicieux, l'exécution en laisse beaucoup à dé-
St
Le
Re 00 sirer ; le principal s'y perd dans l’accessoire, la philosophie dans l’anecdote, la théorie dans les prétendus traits d'histoire, et même dans des historiettes, qui étaient peutêtre ce que M. de Graffigny appelait les balayures de son salon. Il y règne une mauvaise manière de s'exprimer , quoique non parfois sans certains mérites, tels que l'éclat et la chaleur, mais mêlés trop souvent à la déclamation et à l’emphase , ou à un langage sèchement didactique; en tout c’est un style qui manque de simplicité, d'unité, de force et surtout d'originalité, et qui n’a pour se racheter de ces graves défauts, qu’un certain mouvement général, une certaine élégance , des traits de finesse et quelques détails piquants.
Mais quand j'ai dit que le livre de l'Esprit n’est pas un bon livre, c’est surtout à un autre point de vue que je l'ai entendu ; c’est au point de vue de la doctrine, et de la doctrine morale principalement.
Quand il aurait à cet égard, comme on l’a prétendu, dit le secret de tout le monde en son temps, ce qui est loin d’être exact, ce ne serait pas une raison pour ne pas le juger aussi sévèrement, puisque dans ce cas la société, dont ilexprimerait les sentiments, ne représenterait l'humanité qu’en un de ses plustristes et plus honteux côtés. Mais le livre de l'Esprit n’est certainement pas plus l’expression du xvire siècle, que l'Esprit des lois et l'Emile ; il l’est même beaucoup moins : il n’en rend pas surtout cet amour généreux, cette noble passion de l'humanité, qui ne parle pas seulement, mais agit et pratique, qui a son éloquence et ses œuvres, et finit par cette grande chose, dont certes on ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise en son principe et qu’on nomme la révolution. Lelivre del’Esprit peut bien être compté parmi les livres du siècle, mais non comme. une de ses plus fidèles manifestations.
Lu to
Il y a même, sous ce rapport, à faire une remarque que je crois juste. Helvétius, a été moins loin sans doute dans sa fausse philosophie, que certains de ses contemporains, etila cependant peut-être fait un livre plus dangereux. Voici comment je l’entends : Voltaire dit quelque part : a Vous êtes très-confus, Benoît Spinoza; mais êtes-vous aussi dangereux qu'on le dit? je soutiens que non, et ma raison c’est que vous êtes confus, que vous avez écrit en mauvais latin, et qu’il n’y a pas dix personnes en Europe qui vous lisent d’un bout à l’autre. Quel est l’auteur dangereux ? c’est celui qui est lu par les oisifs de la cour et par les dames. » C’est dans ce sens que j'estime Helvétius plus dangereux que d’autres; lu par les esprits frivoles et inexpérimentés , par les femmes, par les gens du monde, par les jeunes gens surtout, il peut avoir sur leur âme la plus fâcheuse influence. Je parle ici plus particulièrement pour ces derniers , auxquels ces études , avant de prendre la forme de mémoires, s’adressent comme leçons et doivent témoigner de la sollicitude du maître pour ceux qui reçoivent son enseignement.
D'autres mauvais livres, comme malheureusement il en fut produit plus d'un fameux au xvi° siècle, peuvent leur tomber entre les mains, mais dissertations ou romans; ils sont de si peu d'agrément ouù de tant de licence, que le lecteur d’abord averti ne se sent bien séduit ni dans son goût peu charmé, ni dans sa conscience offensée. Mais ici il n’en est pas précisément de même; il y a comme enseigne et profession de sagesse, d'expérience du monde, de connaissance des hommes et au moins relativement une certaine retenue, à laquelle cependant il ne faudrait pas trop accorder. C’est un galant homme , c’est un honnête homme, qui parle, qui s'offre à la jeunesse pour la guider , lui enseigner le vrai chemin de la vie. Il semble