LL NE
tendent et peuvent avoir leur jour. Il ne sait pas que dans
l’homme de plaisir , par un don persistant et une grâce de
nature, il peut y avoir, quoique en apparence effacé, quoique souillé et corrompu , du meilleur de l’homme. Vienne en effet l'épreuve, vienne l’aiguillon pénétrant et le mieux jaillira, et le juste et le sage sortiront du volupteux et peut-être le héros , et peut-être le martyr ; et dans l’épicurien il ne sera pas impossible que se trouve et paraisse le stoïcien ou le chrétien. Il s’est vu plus d’une de ces sin— gulières et admirables conversions. Helvétius n’y croit pas, mais C'est qu’il ignore en son fond la richesse du cœur humain. Il n’y voit qu’un amour, et le moindre de tous, tandis qu’il y en a tant d’autres, plus excellents, plus profonds. Je prends pour exemple le xvixi° siècle luimême ; aux moins bons de ses jours et dans les moins bons de ses mouvements, ce siècle qu’il ne faudrait pas cependant trop décrier de peur de le calomnier, n’en fut pas un précisément d’ascétisme et de rigorisme, quoiqu’il eût aussi son enthousiasme et ses hautes aspirations, quoique parmi tout son sensualisme , il ne restât pas indifférent aux plus saintes choses de l'âme, aux idées, à la liberté, à l’amour de l'humanité. Mais enfin, tenons-le pour un temps où mœurs et doctrines, tout semblait incliner du côté de l’utile: Helvétius qui y reconnaît, et même à l'excès, cette infirmité et cette faiblesse, n’y reconnait pas autre chose; il n’y soupçonne, il n'y pressent pas d’autres principes et d’autres mobiles. Il ne devinerait pas que le moment venu de prendre un autre caractère et de tenir une autre conduite, cette génération, en apparence si engagée à l’épicuréisme , trouvera en elle pour l'exil, la pauyreté, le champ de bataille et l’échafaud, une dignité, une constance , un courage , une résignation, des dévouements et des détachements, qui s’élèyeront jusqu’à
Me (Pa l'héroïsme , jusqu'à la sainteté du martyre. C'était un secret qu'Helvétius ne savait pas, que son cœur, qui était noble et bon , aurait pu certainement découvrir, mais que . son esprit, trompé par une fausse doctrine, lui dérobait malheureusement.
Il ne savait pas mieux, et par les mêmes raisons , ce qu’est le bien en lui-même, et ignorant comme il l'était des dispositions qui nous y portent, il l’était également des éléments qui le constituent,
En effet , si pour but à toutes les déterminations de notre. âme, il n’y avait comme bien, que l’utile et ses fruits ; s’il n’y avait avec l’utile, qui n’est, comme je l’ai déjà dit, que de la matière à consommer, ni le juste qu’on pourrait définir l'âme humaine à respecter, ni le saint qu’on pourrait dire l’âme divine à adorer, ni le beau qui est en toute chose une exquise perfection à admirer , ni le vrai qui en est l’ordre et l’essence à rechercher, ou si le juste et le saint , et le beau et le vrai, n’étaient au fond que l’utile, de rechef, il faudrait l'avouer, Helvétius aurait raison et sa morale serait la bonne, Il n’y aurait pas dans la vie d'autre objet de soin, de poursuite, d'amour, d'autre bien que le bien-être.
Mais si ce n'est-là qu’une hypothèse aussi fausse que fâcheuse , si avec l’utile, qu'il ne faut pas méconnaître , mais qu'il ne faut pas admettre seul, ni hors de sa place et de son rapport, il y a le juste et le saint, et le beau et le vrai; tous ont leur caractère et leur existence propres.
Helvétius qui a éommencé par une grave erreur sur l’amour, finit par une erreur non moins grave sur l’objet même de l'amour; il se trompe grossièrement sur toutes les espèces de biens, l’utile excepté ; et encore sur l’utile, n'est-il pas exact. Car qu'est-ce que l’utile sans le juste et le saint, sans le beau et le vrai? Qu'est-ce que l’utile
Le 6 2
sans, ce qui lui donne sa règle, sa raison, et au fond son vrai prix? Qu'est-ce que l’utile par-dessus tout et à l'ex clusion de tout ? Qu'est-ce que l’utile où tout rentre, Dieu et l’homme comme la nature ? Sous la loi duquel, par conséquent, Dieu n’est plus proprement une âme pour notre âme, un principe excellent de sagesse et d'amour, une providence en un mot, mais plutôt un pourvoyeur, et plutôt encore, pour rappeler une expression de d’'Holbach, une fabrique , un atelier; cet atelier universel qu’on nomme la nature? Qu'est-ce que l’utile, auquel tout l’homme se rapporte, à ce point que la famille n’est pas plus que le champ qui nous nourrit, et la patrie que le
sol qui nous porte et nous protége en commun? Qu'est-ce
que l’utile érigé en souverain but de la vie ?
A cet état d’excès, l’utile est-il encore l’utile ? conservet-il sa valeur propre; reste-t-il ce que par son essence il est appelé à être, un moyen légitime quand il est ordonné, de concourir matériellement au développement de notre destinée ? Non, il n’est qu’un objet de recherches sans retenue et de poursuites sans mesure, qu’un appât corrupteur , qu’un bien qui n'en est plus un, parce qu’il n’a plus de règle. |
Qui voudrait de l’utile à ce prix? et quelle conscience ne se révolterait à l’idée de l'intérêt ainsi proposé ? Le cri de sainte indignation qui échappe, en cette occasion, à l'éloquence de Rousseau, n’est que l’écho des sentiments communs du genre humain.
Où en est donc Helvétius par toute sa théorie ? Il établit une loi générale qui consiste à ramener tout amour à la sensibilité physique, et tout objet d'amour à l’utile. Mais quand on établit une loi générale, comme le lui fait observer Diderot, il faut qu’elle embrasse tous les phénomènes auxquels elle doit s'étendre ; or, ici rien de tel; ni
CA
DEAN tout l'amour d’une part, ni tout l'objet de l'amour de l'autre, ne rentrent dans l'explication qu’il lui plaît d’en donner; sa prétendue loi n'en est pas une, et son faux système est ce vaisseau qui fait eau de toute part, êt qu'avec quelques exemples, comme dit encore Diderot, on peut aisément couler à fond.
Cependant , d’après ce que j’ai annoncé , tout n’est pas dit sur ce point. C’est une théorie de l’amour qu'Helvétius nous a donnée; pour achever de lui répondre, n'est-ce pas aussi une théorie de l’amour qu’il faut lui opposer , et qui soit, s’ilest possible, plus complète, plus exacte et plus vraie que la sienne. Il n’a bien compris ni ce que c'est qu’aimer , ni ce que c’est que l’on aime. Or si, sur l’une et l’autre question, on croit avoir une solution meilleure et plus satisfaisante , ne convient-il pas de la présenter , et quoique sans doute ce soit toujours chose assez délicate que de toucher à ces matières, après Helvétius cependant la tâche est un peu moins difficile, et quant à moi, quoique je sente le besoin de réclamer de nouveau une bienveillante indulgence et une patiente attention, pour un travail qui, sans être précisément un hors-d'œuvre, ressemble du moins beaucoup à une digression, j’aborderai avec quelque confiance la double question que je me suis proposée de traiter, et à mon tour, je me demanderai qu'est-ce qu’aimer et qu’aimons-nous ?