INTRODUCTION
liQpossibilité de se borner au Khorassan pour établir le caractère ethnographique des populations qui l'habiient. — Nécessité d'étudier la question ethnographique de la Perse dans toute l'étendue de la région occupée par la race iranienne. — Nouveauté du sujet. — Insuffisance des résultats obtenus par les auteurs qui ont traité cette question. — Causes principales de cette insuffisance : a.) Manière erronée d'envisager les relations de voyages; ^.) difficultés réelles du sujet; c.) rapports qui existent entre les voyageurs et la science ethnographique. — Critique des appareils employés dans les recherches ethnographiques. — Difficultés de représenter exactement par un dessin fait à la main, le type d'une nationalité autre que celle du dessinateur. — Nécessité de remplacer ces dessins par des moulages ou par des photographies. — Immense avantage de la méthode héliographique sur le moulage direct. — Conclusion générale.
Je terminais mon mémoire sur la partie méridionale de l'Asie centrale (l) par la promesse de traiter, dans un second travail, la question de l'ethnographie du Khorassan j mais en coordonnant les matériaux que j'ai recueillis a ce sujet pendant mon voyage, j'ai bientôt reconnu l'impossibilité de me renfermer strictement dans l'espace de cette seule province de l'empire persan. !,<! tableau de sa population clair-semée ne présenterait, pour l'étude des races du continent asiatique, rien de complet ni d'intéressant.
(1) Voyez Recueil de voyages et de mémoires, publié parla Société de Géographio, t. VII, p. 237 et suiv.
U I.'ETH.NOGRAPHIi. DK LA PERSE.
Les diftéi'fMites tribus qiii parcourenl ses vastes plaines et ses montagnes arides, les habitants do ses villes et de ses villages antiques, ne forment qu'une fraction minime d'une grande population, maîtresse, depuis des temps immémoriaux, du sol où nous la trouvons actuellement, et où son passé, tantôt glorieux, tantôt triste, a laissé des traces ineÛ'açables. Ainsi, ce n'est qu'en considérant la nation iranienne dans son vaste ensemble, que nous pouvons espérer de reconnaître quelques faits généraux qui nous permettront dt.' classe r exactement chacun de ses membres dans la grande famille humaine.
Malgré le nombre considérable d'ouvrages où des chapitres entiers sont consacrés a la description delà population de la Perse, je crois pouvoir dire, sans exagération, que i ethnographie de la race iranienne est un sujet complètement neuf (l), La raison en est facile à reconnaître. L'empire persan, déchu de son antique splendeur, a gardé un vaste territoire peu accessible aux voyageurs européens, tant a cause de son étendue qu'en raison de l'aridité des déserts qui le traversent. Aussi jamais aucun étranger ne la-t-il visité dans toutes ses parties , et parmi les indigènes euxmêmes il en est seulement un petit nombre qui ont eu l'occasion de le faire; de sorte que les conclusions ethnographiques des voyageurs, comme Chardin, Dupré et autres, qui ont essayé de tracer un tableau général des populations de l'empire, n'ont été basées, la plupart du temps, que sur des inductions, sur des généralisations d'observations partielles, faites sur un nombre d'individus comparativement restreint. Quelquefois même, ces déduc-
(I) Depuis que j ai écrit ceUc introduction, M. Spiegel a publié ses importantes reciierchos sur la Perse, sous le titre de £rart., da$ Land zwischen dem Indus und Tvjris. Une grande partie de cet ouvrage est consacrée à l'ethnographie du pays ; mais le siivant professeur d'Erlangen traite cette matière en historien et en philologue, en sorte que même après Cet excellent travail, la lacune qui existait dans nos connaissances des caractères physiques de la race iranienne demande beaucoup le recherches pour être comblée, et ouvre un vasto champ ii l'activité de toute une génération de voyageurs et d'observateurs.
lions étaient fondées uniquement sur des relations orales qui partout, mais surtout en Orient, doivent être acceptées avec beaucoup de réserve. D'un autre côté, lunitormité apparv-Mite de la langue, du costume, des usages et do ia religion, a fait que les voyageurs ont conclu peut-être trop légèrement à l'unité absolue de race, et la possibilité même de rechercher des différences d'origine parmi les habitants des diverses parties de l'empire, se présentait rarement k leur esprit.
Pour donner une idée approximative de la valeur des résultats ethnographiques obtenus par les voyageurs, nous empruîitons a quelques traités généraux de cette science l'exposé des traits principaux dont on se sert pour caractériser les peuples de race iranienne. .Vous les prendrons dabord dans l'ouvrage sommaire, mais riche en données essentielles, de iM. d'Omaliiis d'Hallty, intitulé : « Des races humaines , ou Eléments d'ethnographie, etdansles6'ri(7îrf:sw^e der « Ethnographie » de M. Perty, publication qui jouit en Allemagne d'une réputation très-solide et justement méritée.
M. d'Omalius , ayant rapporté la famille persiquo au rameau araméen, dit page 36 : Caractères généraux. « Les peuples que nous » réunissons sous la dénomination du rameau araméen ont géné- » ralement des cheveux et des yeux noirs, un teint plus suscep- » tible de brunir \\ l'action du soleil que celui des Européens, une » figure expressive, une taille moyenne. « Plus loin ; page l\% ], il dit : «Les peuples de la famille persique avaient, de même que » ceux de la famille sémitique, atteint dans l'antiquité une civili- » sation qui a plutôt reculé qu'avancé. Nous avons déjà fait con- » naître que leurs langues appartiennent au groupe que les lin- « guistes ont nommé indo-européen et que l'on considère connne v originaire des plateaux de la Perse et du Turkestan , d'où elles » se seraient répandues dans l'IIindoustan et en Europe; mais » nous sommes porté à croire que ces langues auraient, au con- » traire, été introduites en Asie par des Européens qui auraient » fait des conquêtes dans cette partie de la terre avant les temps
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M historiques, et qui seraient parvenus à modifier forlcînient la » lane;ue des peuples conqtiis tout en se Tondant dans ces der- » niers. » Knfin, paii;e /i/i,nous lisons : « Les Tadjikssont, en i!;éné- » rai, bien faits ; leur barbe est noire et très-fournie, ils sont ii;ais, » spirituels, actifs, mais légers, aimant le luxe et le cérénionial. >> M. Perty place les Persans dans la race arienne-océanique dont les caractères généraux, selon lui, sont (page 10 1 : « Tête ovale , » front ouvert, nez proéminent, pommettes des joues peu ou point » saillantes. Yeux placés horizontalement, souvent bleus, cheveux » blonds, bruns et noirs, barbe très-fournie. (Couleur de la peau » plus ou moins blanche, joues rougeàtres;» ii la page 8:2 et 83, nous lisons: « Les Persans ou Tadjiks, comme ils se nomment eux- » mêmes, forment une population très-répandue en Asie. Elle » occupe le plateau de l'Iran jusqu'à l'Indus; on la trouve même » dans le Touran et dans la partie occidentale de la haute Asie. » ils ontfornjéen liussie et en Sibérie des colonies... Les Tadjiks » de la Perse moderne sont de taille moyenne ; la couleur de » leur peau est claire, leur esprit est vif et irascilile. Leurs ma- » nières sont polies, mais leur caractère, sous l'influence d'un » gouvernement despotique, est devenu faux, rampant , sensuel » et fourbe. » Pour faire mieux ressortir 1 insuflisancc de ces descriptions, empruntons le portrait de l'Hindou Iracé par la main magistrale de V\ . Schlegel dans son mémoire : On ihc origine of the Hindous {Trans. of llie H. S. of Utteralure, vol. 11. part, il 18â/|). « Le visage d'une forme ovale, le front élevé et dooninant w les parties inférieures, les pommettes des joues effacées, les w yeux placés horizontalenu'nt , grands , quoique voilés par » d'épaisses paupières, et surtout bien fendus; un nez saillant et » souvent acjuilin, dont l'arête est bien marquée, les ailes rappro- » chées ei s'élargissant peu, louverture des narines tournée vers » le basj les deux rangées de dents placées verticalement Tune » au-dessus de l'autre , la bouche petite, délicatement tracée et » bordée de lèvres niodiquomeut goiilléesj le menton arrondi;
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» enfin l(^s cbevenx noirs, loua'', sotpux et ondoyants , \vr\s non » crépus ; chez les hommes a 1 aire viril . une !;arbe lonftVio . qui , M si elle n'est p»s coupée, pousse jnsqnji une. grande longueur; » ajoutez h cela une taille svelte, siirtov.t chez les femmes, une » belle proportion entre la hauteur des jambes et des- cuisses, et » la partie du cor-^s comprise entre les énaules et les hanches, des « mains et des pieds d'une éléi^ance remarquable. >j Plus loin . il observe lui-même que ce portrait ferait classer les Hindous dans la race- blanche, tandis qu'ils sont noirs, et il tourne celte difficulté, en disant que la couleur noire des habitants de l'Inde n'est pa& celle des races noires nroprement dites, II propose, en consérpience, d appeler la race blanche, race a peau transpari^nle, sujette à se modifier facilement sous lintluence des dililérents milieux.
Ainsi nous Toyons trois juges très-compétents employer presque les mêmes termes, pour décrire des Persans et des Hindous, c'està-dire deux peuples qu'il est tout aussi iîi^nossible de confondre, quand on les a vus, qu'il est difficile d( les distinguer d après leur signalement ethnographique. Cela ne tient pas; à quelque imperfection particulière aux savants auteurs que je viens de citer. On aurait beau parcourir tous les traités d'ethnographie, partout on trouverait les mêmes expressions vaiiues, quoique exactes par leur grande généralité, mais ne donnant aucun détail exclusivement propre à la race qu'ils ont pour but de décrire. Cependant, si un tel fait prouve clairem Mit l'insuffisance des moyens dont dispose la science pour distinguer les différents peuples entre eux. il serait injuste de rendre les ell^nographcs seuls responsables de cette imperfection. Hien plutôt c'est aux voyageurs qu'il faudrait adresser ces reproches, car c'est dans leurs relations que l'ethnographe va chercher des détails morphologiques dont il a besoin, et c'est leur faute s'ils n'observent pas avec assez d attention les différences essentielltîs qui existent entre les caractères extérieurs des différents peuples qu'ils visitent.
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Mais s'il on est ainsi, il scrail intéressant de relever plus en détail les raisons principales du peu de services rendus par les voyai^eurs en Perse h l'ethnographie de la race iranienne. Ces raisons, selon moi, peuvent être ramenées à trois chefs distincts, î.e premier dépend de la manière défectueuse d'envisager, en i^énéral , la forme des relations de voyages ; le second tient au\ difficultés réelles inhérentes à un sujet compliqué et peu étudié ; le troisième dépend des imperfections do la science ethnographique elle-même, trop nouvelle encore pour être parfaite.
Les relations de voyages , depuis Hérodote jusqu'à Alexandre Dumas, n'ont guère été considérées, par la grande masse du public, que comme des productions littéraires occupant le milieu entre le roman et les ouvrages sérieux. Leur succès dépendait presque exclusivement de l'art déployé par le voyageur en vue d'instruire le lecteur, en l'amusant. \ oilà pourfjuoi tant de livres de ce genre ne sont remplis que de récits émouvants, de détails sur les aventures personnelles des voyageurs, de descriptions pittores(iues, bref, de choses d'une valeur scientifique assez médiocre, et où les générations futures chercheraient en vain quelques renseignements utiles, pour établir une comparaison entre le présent et le passé d'un pays. On a tâché même de prouver que cette méthode d'écrire les voyages était sérieuse et instructive. On a prétendu que pour tracer un tableau exact des mœurs et du caractère d'un peuple, i! fallait le surprendre, pour ainsi dire, sur le fait de son acti\ ité (piotidienne. Mais, dans cette appréciation troi) bienveillante d'une méthode évidemment erronée, on n'a pas fait attention:» ceci : c'est que dans un pays éloigné comme la Perse, par exemple, les rapports qui s'établissent entre les indigènes et le vovageur européen ne sont pas du tout des faits habituels aux premiers. Presque jamais un étranger, parcourant plus ou moins rapidement une contrée, n'a le bonheur de nouer des rapports naturels avec lindigène. Cent fois sur dix, il risque de reiîcontrer
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ou un individu qui lui présente les choses sous un faux jour pour lui donner une haute idée de sa patrie, ou, ce qui est pis encore, un malveillant qui le considère comme un ennemi venu pour épier, dans un but hostile^ les côtés faibles de sa terre natale, et eue par conséquent il croit utile de dérouter dans ses investigations. Aussi je dois avouer qu'ayant lu le plus attentivement que je l'ai pu toutes les relations des voyageurs anciens et modernes sur la Perse, j'ai constaté que leur intérêt véritable et scientifique est toujours en raison inverse de leur richesse en anecdotes et en récits d'aventures personnelles. 11 est incontestable que les relations du genre de celles de Scoresby et du ])aron de Humboldt ne peuvent guère compter sur un succès éphémère du moment, tandis que des tissus de péripéties plus ou moins extraordinaires, obtiendront ii leur début un plus grand nombre de lecteurs; mais l'on peut être sûr aussi que les premières dureront plus longtemps dans la mémoire des hommes. La postérité studieuse ne se lassera pas de les consulter comme des recueils de faits authentiques, tant que l'étude de notre globe intéressera ses habitants. Il est clair que cette manière d'envisager la tâche du voyageur doit exercer une influence fâcheuse sur les recherches ethnographiques comme sur tout autre genre de recherches sérieuses, qui, après de pénibles labeurs, ne fournissent que quelques chiffres isolés, quelques résultats où la personnalité de l'explorateur disparaît presque entièrement.
Passons maintenant a l'examen des difficuîtcs qui entourent toute recherche ethnographique en Perse. Placé dans un milieu complètement nouveau pour lui sous tous les rapports , le voyageur est exposé, à chaque pas, à interpréter d'une manière erronée les faits qu'il observe. Quoi de plus simple, au premier abord, que de dresser une liste exacte des peuplades ou des tribus qu'on a rencontrées dans son voyage ? Il semble: qu'il suffise de noter exactement leurs noms, pour que la liste en soit faite. Mais en Orient une pareille liste serait pleine d'inexactitudes, si en la composant on ne prenait pour guides constants les annales na-
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tîonales. Les exemples ne manquent pas; mais pour le moment je nie bornerai à n'en citer qu'un seul, formant, pour ainsi dire, une «rreur stéréotypée. Je veux parler des CViflA^erens, tribu nomade des environs d'Ardebil. On les considère presque toujours comme représentant une peuplade distincte, tandis qu'il est bien avéré que cette tribu étant composée de familles appartenant à toutes les tribus turques nomades del'Aderbeidjan, sa formation ne remonte qu'à l'époque de Chab-Ismaïl, le premier Séfévide régnant. Ces caprices ethnographiques, inhérents à l'état nomade des populations d'une grande partie de l'Asie centrale, méritent une attention toute particulière. Ils nous expliquent naturellement comment les listes des peuples mentionnes dans les inscriptions de Darius, celles qui sont rapportées par Hérodote et par les géographes anciens, de même que les nomenclatures que l'on peut tirer des auteurs arabes et persans antérieurs à l'invasion des Monghols, celles que donnent les ouvrages des écrivains postérieurs à la conquête de la Perse par Ilalacou, et enfin les listes composées par les voyageurs européens, ont tant de dissemblance entre elles.
La difficulté très-réelle que je viens de signaler, dans une recherche tout à fait élémentaire , prend un caractère encore plus grave quand il s'agit de déterminer les habitations originaires des différents groupes de la population persane. Partout où l'homme a su se placer en dehors des caprices de ses semblables, l'indication précise de la localité occupée par une race quelconque présente un véritable intérêt ethnographique, tandis qu'en Asie clic n'est intéressante qu'a la condition d'être accompagnée d'un long commentaire historique. La volonlt'; despotique des souverains y détermine souvent des déplacements et de véritables transmutations de populations, presque impossibles ailleurs. L'histoire de l'Asie centrale nous fournira dans tous les siècles des exemples de ces changcmenls clhnojiraphiques. Au surplus, on connaît l'habitude des Arabes des premiers siècles de l'hégire, de transporter des
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tribus, errantes jusqu'alors sur le sol ingrat de leur patrie, dans les belles provinces des vastes pays qu'ils envahirent bientôt après la mort de leur prophète. Les khanats de Khiva et de Boiikhara nous ont conservé jusqu'à présent des spécimens de ces colons nomades. Les souverains monghols s'établissaient très-loin de leur pays, avec les clans qui formaient leurs apanages. Les khans Ouzbeks forcèrent a plusieurs reprises les habitants de Merv de venir se fixer hSarmacande. Chah-Abbas-le-Grand implantait des populations arméniennes a lspahan,et transportait des Géorgiens aux environs de Kandahar. jNadir-Chah peuplait d'Afghans les plaines du Mazandéran, transférait des tribus nomades de Chiraz dans le Séistan, forçait des Géorgiens à s'établir dans le Khorassan, et les successeurs de ces rois imitent leur exemple jusqu'à nos jours. Ainsi, il est évident que l'indicalion isolée de l'hahitation d'une peuplade ou d'une tribu nous offre peu d'intérêt, car nous ne pouvons jamais être bien sûrs que celte population se trouve dans un endroit donné par l'expansion naturelle de la race dont elle fait partie, ou par l'aveugle caprice d'un despote absolu. Cette indication ne commence à avoir de l'importance que lorsque le voyageur prend la peine de l'entourer de quelques détails chronologiques et historiques qu'on ne pourrait attendre que de lui, car les faits intimes de la société orientale laissent ])eu de traces dans les annales écrites, et il faut aller les chercher dans les traditions orales des peuples, qui les conservent religieusement pendant des séries de siècles.
Tout en signalant les difficultés qu'il s'agit de vaincre dans ce genre de recherches, je suis loin de nier l'utilité des listes ethnographiques, même sous une forme imparfaite. Car s'il est vrai que l'humeur capricieuse des souverains orientaux peut facilement créer dans les pays soumis U leurs volontés des éléments nouveaux de population portant des noms inconnus jusqu'alors, et s'il est vrai qu'elle peut grouper ces tribus d'une manière arbitraire, illui est beaucoup plus difficile, sinon impossible, de les faire
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disparaître du nombre des peuples existants. On connaît la haine violente et implacable que Tamerlan, dans tout l'éclat de sa puissance, a voué h la petite tribu turque du mouton noir. Il l'avait pourchassée del'Aderbeidjan jusqu'en Egypte, il en tuait les représentants partout où il pouvait les atteindre, et néanmoins il n a jamais pu la détruire complètement ; de nos jours encore elle existe dans les environs de Khoï. Combien de fois les souverains de la Perse n'ont-ils pas pris les mêmes mesures contre les Louris, cl sans plus de succès. Dans le siècle actuel, IMouhammcd-llaliim, khan de Khi va, employa tousses efl'ort s pour anéantir la malheureuse peuplade des Karakalpaks; il les força à venir camper sur les îles de la mer d'Aral, situées en face de l'embouchure de l'Oxus, et là, où toute fuite paraissait impossible, il les extermina avec une énergie féroce. iNéanmoins, un demi-siècle de repos a suffi pour que les descendants de ces mêmes Karakalpaks puissent de nouveau figurer avec honneur parmi les tribus nomades de l'Asie centrale. L'extermination perfide des lîilbas, tribu kourde, par Ahmed-Khan gouverneur de iMaragha et contemporain du khan de Khiva que nous venons de mentionner, n'a pas mieux réussi. Ce clan, fortement ébranlé, n'en existe pas moins dans les plaines fertiles de Sououdj-Boulaq. Ces exemples prouvent assez que les listes des populations d'un pays sont très-importantes par les résultats que peut fournir leur comparaison.; mais malheureusement, parmi les nombreux voyageurs en Perse, il n'y en a que très-peu qui aient songea dresser de telles listes. Le manque d'attention louchant les indications de l'histoire d'un peuple a souvent été funeste non-seulement aux conclusions ethnographiques des voyageurs, mais encore h celles de savants distingués, tels <jue Prichard, qui ont voulu résumer les observations puisées dans les relations des voyages, et les ériger en doctrines scicnliliques. Ainsi Prichard, frappé par la diflt^rence que présente le type talare, à l'occident de Thabitalion de cette race, avec celui des régions orientales des pays (ju'cUe occupe, a eu
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l'idée de l'attribuer a la différence de leur nourriture et à celle de leur genre de vie. Je n'aurais pas relevé cette erreur, si tout dernièrement un savant de premier ordre, M. de Baer, bien autrement compétent dans les questions ethnographiques que l'infaligable auteur anglais, ne l'avait soutenue de tout le poids de son autorité scientifique. A la réunion des anthropologues h Goëttingue, le 2/i septembre 18G1, l'illustre physiologiste s'exprimait ainsi : « Pour ce qui est de la grande influence du genre de vie » et surtout de la nourriture (sur la forme extérieure de l'homme) »les Tatares semblent nous offrir un exemple frappant. Les » Tatares de Kasan n'ont pas du tout des faces larges ni des » pommettes saillantes, mais au contraire ils ont des faces » étroites, très-souvent longues, avec un nez très-proéminent, » ayant souvent la forme recourbée des becs des oiseaux de proie. » Leurs crânes présentent une forme moyenne sans dimension » dominante dans aucun sens. J'ai trouvé les Tatares de la vallée » du Kour encore plus beaux; chez eux disparaît même cette >3 expression de vaurien qu'on croit devoir reprocher à la figure » du Tatare du Volga. D'où vient donc que d'autres Tatares, qui « habitent les steppes du Volga et de l'Oural, voisins de ceux de » Kasan et parlant la même langue que ces derniers, ont des faces »plus larges, un nez moins proéminent, plus épaté, et qu'en » général, ils ont un aspect plus rude ? J'en cherche la cause, tout » comme Prichard, dans la différence de leur manière de vivre, » car j'observe expressément qu'il ne s'agit pas ici de nationa- « lités différentes, réunies par un ethnographe sous un nom collec- » tif, mais d'un peuple qui se considère lui-même comme un et ») indivisible. » Puis, M. de Baer fait observer que les Tatares de Kasan et de la Transcaucasie sont agriculteurs, tandis que les autres sont nomades, et il croit pouvoir expliquer la différence de leur extérieur par leur nourriture animale et leur habitude de vivre sous des tentes. Si l'illustre savant de Péteisbourg avait poussé ses excursions un peu plus à l'est chez les Bachkires et un
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peu plus au sud chez les Tatares de l'Aderheidjan, il aurait rencontré des Tatares nomades, avec les mêmes trails que ceux de Kasan et de la vallée du Kour^ et il aurait vu que l'cxplicalion de Prichard manque de fondement. Il aurait été frappé, en combinant ses observations avec les indications de l'histoire, que le type primitif du Talare]s'améliore partout où il se rencontre avec des races différentes de la sienne. Nous le constatons chez les Tatares du Volga et d'Orembourg qui se sont mélangés avec des races finoises ; nous le voyons dans la Transcaucasie et dans l'Aderheidjan, où ils se sont rencontrés avec la race iranienne; nous le trouvons enfin chez les Tatares de l'xVsie Mineure, qui se sont croisés avec les peuples de race sémitique. Si ce changement n'est pas un effet pur et simple du croisement des races, dans tous les cas il n'a rien à faire avec la manière de vivre de ces peuples, car, je le répète, les Bachkires nomades, et les Tatares nomades de l'Aderbeidjan, ne diffèrent en rien des Bachkires agriculteurs et des Tatares villageois. Ces transformations s'opèrent assez vite dans heaucoup de races; ainsi, en 181G, plusieurs centaines de familles du A^ ùrtemherg sont venues s'établir près de Titlis et dans le district d'Elisabethpol. Les premiers colons étaient des hommes d'une laideur peu commune, avec des faces larges et carrées, des cheveux blonds ou roux et des yeux bleus ; la seconde génération s'était déjà visiblement améliorée et les cheveux comme les yeux noirs n'étaient pas rares parmi eux ; mais la troisième était tellement transformée, qu'on avait peine U admettre son origine wiirtembergeoise. Presque tous les jeunes gens de celte troisième génération ont des yeux noirs, des cheveux châtains, leurs faces sont allongées, leur stature na rien perdu de sa hauteur, mais ils sont svcltcs et bien faits, et l'épaisseur des formes de leurs aïeux a complètement disparu. Je ne saurais expliquer ce changement extérieur, tout considérable qu'il soit, que par l'iniluence du milieu, car les femmes sont chastes, les colons allemands dans le (Caucase, ne se marient ((u'cntre eux, et je ne connais pas un seul
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exemple de mariage entre un Wûrtembergeois et une Géorgienne. La connaissance imparfaite des mœurs et des coutumes du pays est pour l'ethnographe une nouvelle source d'erreur , d'autant plus dangereuse qu'elle porte presque toujours sur les qualités physiques du peuple qu'il décrit. La manière dont eun peupl apprécie la beauté, dont il comprend l'hygiène et conçoit les plaisirs de la vie ; ses occupations quotidiennes, sa nourriture, son ameublement, ses vêtements, sa chaussure, etc., influent sur les formes extérieures du corps qui sont plus sujettes à éprouver des variations. Ainsi lataille, la coloration delà peau, l'abondance des cheveux, l'embonpoint, la forme des pieds et des jambes, celle du crâne, etc., peuvent et doivent servir, sans !e moindre doute, d'indices précieux pour distinguer une race d'une autre; mais évidemment c'est a la condition, d'être observés dans leur état de nature, et non pas sous un aspect factice, résultant des transformations artificielles déterminées par l'influence des coutumes du pays. Or, pour discerner dans la conformation des individus d'une nation, ce qui est naturel de ce qui ne l'est pas, il faut nécessairement connaître les habitudes de cette nation. Le plus souvent les pratiques employées pour changer les formes de certaines parties du corps sont assez connues pour ne pas échapper a l'observation la plus vulgaire. Personne n'acceptera les petits pieds des Chinoises, ou les jambes arquées des Turcomans, pour des formes naturelles. Mais il n'en est pas toujours de même : les sourcils réunis qu'on rencontre assez souvent en Perse, et plutôt chez les femmes que chez les hommes, l'allongement extraordinaire des mamelles observé chez les Groenlandaises, et qu'on retrouve aussi en Perse chez les femmes nomades, qui allaitent leurs enfants debout, en marchant et a cheval, la forme allongée du crâne chez les Louris, etc., sont des caractères faciles a confondre avec des phénomènes naturels. La connaissance des détails de la vie intime du peuple fait surtout défaut chez les voyageurs en Perse, quand par hasard ils veulent expliquer la fréquence de certaines maladies ou
de certaines difformités. Ainsi le teint mat et cadavéreux des villageois, dans quelques localités de ce pays, est souvent attribué a tort à l'influence du climat, tandis qu'il provient simplement de la fâcheuse habitude qu'ont quelques Persans de se faire copieusement saigner a chaque nouvelle lune. Les cas extrêmement nombreux de calvitie et de teigne ne viennent pas tant, comme le croient certains voyageurs, de la malpropreté des enfants, que de l'habitude de leur faire garder constamment sur la tête des bonnets de laine adhérant exactement à la peau du crâne. Les maux d'yeux ne tiennent pas non plus, autant qu'on le croit, h la qualité saline du sol, mais, à ce qu'il me paraît, à la fâcheuse coutume des villageois orientaux de dépiquer leurs grains non en les vannant, mais en les secouant a l'aide d'une pelle dans un fort courant d'air, après les avoir fait préalablement fouler aux pieds des chevaux. Cette opération remplit l'atmosphère de brins de paille imperceptibles, qui irritent les paupières des villageois beaucoup plus que les poussières salines transportées par le vent. Non-seulement cette maladie augmente d'intensité en automne après la moisson, mais les nomades, établis sur le même sol salin, en sont moins affectés que les populations rurales.
Souvent ces deux sources d'erreurs , c'cst-'a-dire l'ignorance de l'histoire du pays et l'ignorance de ses mœurs, se combinent ensemble et en produisent une troisième, qui porte le voyageur soit à chercher des points de repère fictifs entre l'ordre de choses établi en Europe et celui qu'il observe en Asie , soit à se tromper sur la valeur et la signification des faits ethnographiques qu'il est a même de recueillir. Ainsi un observateur consciencieux et à (|ui l'ethnogr.iphie de la Perse doit beaucoup, M. Dupré , a été induit en erreur par une iiotion incomplète de l'organisation militaire des tribus nomades de l'empire persan. Frappé par la classification officielle de ces peuplades, soi-disant d'après les langues qu'elles parlent, il a cru trouver dans celte organisation une analogie avec un usa^e suivi dans Tordre de Malte , où les chevaliers étaient
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rangés d'après les langues : de France , de Languedoc , de Provence, de Castille, etc. Une plus grande connaissance des us f;l coutumes des chancelleries persanes où il a puisé ces renseignements, l'aurait mis en garde contre quelques inexactitudes ethnographiques figurant sur sa liste. Tels sont, par exemple, le classement des familles kourdes parmi les populations nomades de langue turque j la transformation de tribus persanes d'origine et de langue, en nomades de langue arabe, « ne parlant plus, comme « il le dit lui-même (page /i66j, l'idiome de leurs pères, et s'expri- « niant en persan commun. » Il se serait facilement aperçu que les employés du fisc persan, en classant sous une rubrique commune ceux de leurs contribuables dont les habitations setouchent, ont été bien moins préoccupés de la rigueur d'une classification scientifique, que du besoin de pouvoir retrouver rapidement les détails de leur service. 11 aurait pu savoir, de plus, que le respect religieux inspiré par les premiers conquérants arabes de la Perse suffit pour expliquer le désir des chefs de clans de rattacher leur origine à l'un de ces zélés musulmans ; et qu'ainsi, très-souvent, les sectateurs d'un santon célèbre prennent son nom pour celui de leur tribu, sans appartenir le moins du monde a la nationalité de leur premier chef. C'esl donc à tort que Dupré classe les Bestamis parmi les tribus arabes, car même en admettant que le cheikh Bayazid de Bastam fût Arabe d'origine, ce qui est fort douteux, il est incontestable que les descendants actuels de ses premiers sectateurs du troisième siècle de Phégire, qui portent son nom, n'ont pas une goutte de sang sémitique dans les veines.
L'ignorance de la philologie, chez la plupart des voyageurs qui ont visité la Perse, a exercé, sans le moindre doute, une influence fâcheuse sur leurs recherches ethnographi(pies dans ce pavs. Cette science est trop moderne pour être introduite même dans Pinstruclion secondaire ; si l'étude des langues étrangères est assez répandue en Europe, il n'en est pas de même de l'étude comparéedes idiomes. Le temps n'est paséloigné où, par exemple, vin. 3
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on considérait les patois comme des déformations barbares d« la lanp,ue littéraire et quils ne méritaient en aucune façon l'attention des érudits. En effet, il y a einq ans à peine que Téloquent auteur de l'Histoire de la langue française j^ceudït la peine de prouver aux lecteurs du Journal des savatits (septembre, novembre et décembre 1857 et janvier 1858) que le patois n'est pas ;< une corruption de « l'idiome cultivé, qui, tombé en des bouches mal apprises, y subit » tous les supplices de la distorsion, » mais qu'au contraire c'est un tout organique, riche en faits de langue et très-utile pour la connaissance du passé d'un peuple. Les dialectes mêmes ne sont pas plus tenus en honneur que les patois, et il nest pas étonnant que parmi tant de voyageurs anciens et modernes de la Perse, il n'y en ait que trois, MM. Chodzko, Berezine et Dorn, qui aient songé à étudier les dialectes de ces pays. Quant aux patois iraniens, ils n'ont été jusqu'à présent l'objet d'aucune recherche.
L'importance de celte matière m'oblige k m'y arrêter un instant; je citerai quelques passages de Texeira et de Chardin, deux explorateurs connus pour l'exactitude et l'étendue des renseignements qu'ils ont fournis sur la Perse, et l'on verra combien ils sont pauvres en détails philologiques. Texeira se borne à dire qu'on peut distinguer dans le persan trois dialectes principaux, le cliirazi, le rouslaki et ïc Intrmouzi ; que le premier esl une langue polie et élégante, usité surtout a Chiraz ; quele second est vulgaire et rude, et que le troisième estimpur, plein de locutions étrangères et impropres ; que de plus, il y a des provinces de l'empire persan où l'on parle des idiome» tout îi fait différents.
Plus explicite sous certains rapports, Chardin en dit encore moins sur les dialectes du persan. Je crois bon d'extraire du second volume de son voyage les observations les plus essentielles qu'il donne sur la langue du pays : « Les Persans se servent de » trois langues: du persan proprement dit, qui est la langue nalu- )) relie de leur empire; dutun^uesquc, et de lV/;a/>e. On n'en connaît V point d'autres en Perse... Le persan est la langue de la poésie, des
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» belles-lettres et du peuple en général. Le turquesque est la lan- » gue des armées et de la. cour, on n'y parle que turc... J'ai ob- » serve dans mon premier volume qu'on parle plus le turc que le » persan dans le royaume de Perse, depuis les frontières occi- » dentales et méridionales jusque bien avant dans la Parthide, et » persan dans le reste de l'empire... La langue persane est une » langue moderne, née depuis le grand changement de religion » arrivé en Perse... Quant à l'ancien persan, c'est une langue » perdue, on n'en trouve ni livres ni documents... Les Guèbres, » qui sont les restes des Perses ou Ignicoles, qui se perpétuent de » père en fils depuis la destruction de leur monarchie, ont un » idiome particulier, maïs on le croit plutôt un jargon que leur » ancienne langue. Ils disent que leurs prêtres, qui se tiennent à » Yezd, ville de la Caramanie, qui est leur pyrée et leur princi- » pale place, se sont transmis cette /an^/we jusqu'ici par tradition. » Enfin ayant observé que le persan est une langue très-douce Chardin dit : « Je parle du persan des grandes villes, et non des » jargons de la campagne, qui sont rudes en Perse comme dans les » autres pays du monde, et que les gens des villes ont peine à en- » tendre. Ce patois persan r, outre ses défauts, l'usage excessif des » particules copulatives, avec lesquels ils lient toutes les périodes » des plus longs chapitres, quelques variétés de matières qu'ils » contiennent. C'est un des caractères à quoi on reconnaît le » style bas. » L'émincnt voyageur a été frappé aussi de l'analogiequeprésenleledictionnaire persan avec celui de quelques langues de l'Europe, surtout à cause de sa ressemblance avec l'anglais. Il explique cette particularité par une phrase remarquable pour une époque oii personne n'avait songé encore aux migrations de la race arienne : « La raison de cette identité de mots dans des » Lingues de pays si éloignés et si opposés est vraisemblablement » que les mêmes débordements, qui ont répandu ces mots d;ms » la Perse, les ont répandus dans l'Europe. » [\Jais, selon moi l'observation capitale de Chardin, est celle où il parle de ia stabi-
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lité des formes de la langue persane, sans se douter combien celte remarque, si juste, est contraire à l'opinion qu'il venait d'émettre sur l'origine, relativement moderne, du persan actuel. Je ne transcris pas ce passage important ici, car j'aurai l'occasion de le citer et de le commenter ailleurs.
Depuis le temps où l'enseignement des langues orientales a pris en Europe un développement considérable, les observations des voyageurs sur les idiomes parlés en Perse ont disparu presque complètement de leurs relations sur ce pays; etilestassez étonnant qu'un orientaliste distingué et si bien préparé pour élucider cette question, W. Ouscley, se soit borné, comme Chardin, à dire quelques mots de l'idiome des Ignicoles de Yezd, sans faire aucune mention ni du dialecte du IManzandéran, ni de ceux d'aucune autre partie du pays qu'il a visité.
A toutes les difficultés scientifiques qui entourent les recherches ethnographiquesea Ori ent vient s'en joindre une autrepurement matérielle, mais très-importante, et bien faite pour empêcher le vova^eur derccucillir be aucoup de données à ce sujet. Les rccherches ethnographiques, par leur nature même, exigent des rapports beaucoup plus intimes entre l'explorateur et les habitants du pays que toute autre investigation qui ne s'adresse qu'à la nature du sol. Même dans les pays les plus avancés, un étranger trouverait des difficultés a prendre des mesures directes sur les corps d'un grand nombre d'individus du peuple, à recueillir des crânes ou des squelettes, h se faire renseigner sur les traditions, les chansons populaires, etc. En Perse, toutes ces difficultés se multiplient il l'infini, cnr non-seulement on n'est pas accoutumé h ce genre de recherches, mais la religion même y est contraire 11 faut que le voyageur soit extrêmement prudent et qu'il se mette bien au courant des mœurs et même des préjugés populaires, pourne pas les choquer et ne point s'exposer a quelque aventure désagréable, souvent même dangereuse. C'est surtout aux médecins et aux officiers instructeurs de l'armée persane que ce genre de recher-
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ches serait plus facilement accessible. Les premiers, par leur profession, examinent chaque jour un grand nombre d'individus des deux sexes, et ils peuvent tout nalurcUemenl recueillir beaucoup de données sur la conformation physique du peuple. Les officiers instructeurs ne sont en contact qu'avec des militaires, mais comme actuellement presque toutes les provinces de l'empire fournissent leur contingent aux armées du Chah, il leur est facile d'examiner à loisir beaucoup de représentants mâles et valides des populations les plus diverses, et de réunir des données qu'un voyageur ne pourrait recueillir qu'en nombre très-limité, et au prix de très-grandes peines. Quant au recueil des données philologiques, ce n'est qu'un orientaliste zélé qui peut se charger de cette recherche laborieuse et absorbante. Elle exige beaucoup de patience et une ferme volonté, pour ne pas se laisser rebuter tantôt par le manque d'intelligence, tantôt par le mauvais vouloir des individus questionnés, et surtout par l'opposition qu on rencontre, de la part des Persans, à répondre à des questions qui leur paraissent peu sérieuses et presque extravagantes.
Tout ce que nous venons de dire expliquerait d'une manière incomplète l'absence totale des voyages entrepris en Perse spécialement au profit de l'ethnographie, si nous ne parlions pas des rapports qui unissent cette science aux voyages.
Le progrès de toutes les sciences naturelles descriptives, ou plutôt de toutes celles qui ont pour but l'étude des phénomènes terrestres, dépend plus ou moins des explorations faites à la surface de notre globe, de même que dans ses profondeurs et dans son enveloppe gazeuse, en tant qu'elles sont accessibles aux hommes. Cependant toutes n'en dépendent pas également. Je n'ai pas besoin d'insister sur l'inégalité de celte dépendance, car personne ne contestera que la botanique descriptive, par exemple, est plus intimement intéressée au succès des voyages que la géographie mathématique, dont presque tous les éléments peuvent être obtenus par le calcul. L'ethnographie, science de l'honime
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observé sur tonte la surface de la terre, est intimement liée au progrès de la géographie, et par conséquent les voyaires et les voyageurs l'intéressent essentiellement. Mais, pour être secondée par ces derniers d'une manière rationnelle, cette science, par ses indications, doit faciliter aux explorateurs la tâche laborieuse et compliquée qu'ils s'imposent h son profit ; d'autant plus que l'homme entreprenant qui s'éloigne de sa patrie pour explorer une contrée peu connue, est rarement un savant de profession. Il sert la science à sa manière, et de ses lointaines pérégrinations il rapporte au centre de la civilisation européenne des matériaux solides, dont les savants profitent pour agrandir et orner l'imposant édifice des connaissances humaines. lAIais tout en sacrifiant son temps et souvent sa vie au profit de la science, il est juste qu'il lui demande l'indication de deux choses : que faire? et comment faire? Aussi toutes les sciences qui profitent des travaux des voya^^eurs répondent plus ou moins catégoriquement à ces deux (juestions. Chacune lui signale les points intéressants qu'il peut éclaircir; chacune lui recommande l'emploi d'instruments et d'appareils d'une application facile, au moyen desquels il peut répondre a ces questions. Mais l'ethnographie traite-elle le voyageur aussi favorablement que les autres sciences? Je ne m'arrêterai pas h examiner la divergence d'opinion des ethnographes eux-mêmes sur le but et les limites de la science qu'ils cultivent; je n'insisterai pas sur le peu d'accord des savants quanta l'importance des mesures des différentes parties du corps humain ; ce n'est pas au voyageur a décider de ces subtilités scientifiques. Pour lui, l'ethnographie doit être une branche des connaissances humaines qui lui demande des données suffisantes pour résoudre celte question : A quelle race, a quelle famille de peuples appartient la nation qu'il a visitée ? Il s'agit donc de bien s'entendre sur le sens et la valeur des données propres h la solution de ce problème; mais là commence la difficulté.
Un grand penseur de l'Allemagne, rillustreKant, a cru pouvoir
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baser uniquement sur la coloration de la peau le classement scientifique des peuples de la terre; mais les voyageurs sont venus le réfuter victorieusement. Forster , le brillant compagnon de Cook^a eu surtout les honneurs de cette lutte glorieuse. Blumenbach, dans son importante publication De varietate generis humani nativa, qui a fait époque dans la science ethnographique, a pris pour base de la distinction des races la structure et la dimension du crâne et son agencement aux vertèbres du cou. Cette importance du crâne, fondée sur l'intimité de ses rapports avec le cerveau dont il traduit la forme, a prévalu pour donner k l'indice proposé par Blumenbach la place principale. Ylaîs bientôt, on a cru reconnaître que son application au genre humain ne permettrait guère de subdiviser la grande famille humaine qu'en cinq classes au plus, et que pour pousser la division plus loin il fallait faire intervenir beaucoup d'autres attributs de l'homme. Ainsi, peu h peu on a demandé des secours à la physiologie ; on a fait entrer dans l'ethnographie presque toute i'anatomie du corps humain, en y comprenant même la coupe transversale du cheveu. Après avoir épuisé tout ce qui suffirait complètement à un zoologue pour distinguer rigoureusement entre eux les êtres qu'il examine, on a vu qu'on n'avait aucun droit de s'arrêter là, et de faire de l'ethnographie un simple chapitre de zoologie. La perfection de ta nature humaine, surtout la voix articulée de l'homme, était un indice trop précieux, quand il s'agissait de distinguer les races entre elles, pour qu'on pût le négliger dans une recherche ethnographique, et ne pas accepter les secours de la philologie. La meilleure preuve que ce nouvel instrument était d'une application tout aussi certaine que celui des sciences naturelles, c'est que les classifications basées sur les études philologiques se sont assez bien accordées avec celles des naturalistes; mais il a permis de pousser les subdivisions de la famille humaine beaucou[) plus loin. Cette vérité, contestée par quelques savants éminents tais
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que feu Graliolet et d'autres, me paraît pourtant assez évidente. La philologie, de même que les sciences naturelles, étudie des êtres organiques portant leur histoire avec eux et indépendants des annales écrites. .îamais un peuple n'a perdu sa langue maternelle sans qu'elle ail laissé des traces inefFaçables sur la langue delà nation envahissante. L'anglais du Canada doit se ressentir de son contact avec le français, tout comme le turc de l'Aderbeidjan porte des traces évidentes de sa lutte avec le persan. Ue plus, rien ne peut nous donner une mesure aussi exacte des véritables aptitudes intellectuelles d'un peuple que l'usage qu'il fait de sa langue, dont l'origine peut être commune avec les idiomes de beaucoup d'autres familles humaines. ]\I. Bréal a très-bien indiqué cette application importante de la philologie h l'ethnographie, en traçant, dans son discours d'ouverture, quelques modifications que le génie des Grecs fit subir aux racines zendes. M. Oppert a cru devoir protester contre l'abus de cette application ; mais l'abus est mauvais en tout, et si l'on peut citer des peuples qui ont complètement oublié l'idiome de leurs ancêtres, cela n'empêche pas d'établir la généalogie des races humaines sur une base philologique, dans les cas où la filiation des langues peut être suivie avec certitude. Basée ainsi sur l'anatomie, la physiologie et la philologie, l'ethnographie ne pouvait ignorer que de tous les êtres vivants l'honime est le seulchezlequelon a reconnu la faculté de conserver ries traditions de son passé. L'examen de ces traditions chez les différents peuples a signalé certains faits qui se reproduisent avec une grande persistance chez les uns, tandis que chez d'autres ils manquent complètement ou figurent sous une forme passagère. La réunion de ces faits constants, presque aussi tenaces que le caractère des types extérieurs, et non pas ses vices ou ses vertus sociales variant dans les diltérentes époques, constitue le véritable caractère moral d'un \)euple, et fournit un nouvel indice important pour distinguer entre eux les groupes humains. Maintenant on a tout aussi peu le droit d'exclure de l'étude ethnographique d'un peuple
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son portrait historique, que de se passer de l'cxpossé de ses qualités physiques ou naturelles, centime les appelle M. d'Omalius d'IIalloy. Enfin, depuis que MM. Nilson et Retzius ont pu établir, en se basant surtout sur l'examen des crânes, que les habitants actuels de la Suède diffèrent complètement de ceux de la période lapidaire, mais se rapprochent de ceux de la période de bronze, on est revenu a l'étude de la boîte osseuse du cerveau j les travaux de Baer, de Wagner, de Lucae, d'Ecker, de Huxley, de Davis, deBroca,dePruner-bey et d'autres, ontprouvé que cette étude était féconde en résultats importants et solidesjct feu le célèbre professeur de Goettingue a déjU nommé la science future du nom signiiicatif d'Antliropolo'jie historique. La réunion desanthropologuesallemandsUGoettingueen 1861, tout en reconnaissant que la France a devancé l'Allemagne dans cette recherche, a fait faire un grand pas aux investigations futures des ethnographes. Depuis ce temps, les publications de la Société d'Anthropologie de Paris et de Londres, sur tout les travaux de MM. Pruner-bey et Broca, et le brillant ouvrage du docieur Vogt, Vorlesungen uber den Menscheiîy ont rendu d'immenses services h la science ethnographique. Après la publication des instructions récemment rédigées par M. Broca, les voyageurs n'auront plus le droit de se plaindre du manque total de guide dans les recherches de ce genre, il serait seulement a désirer que bientôt on fît usage de ces savants conseils pour qu'ils pussent obtenir la sanction de l'expérience, car sans cela l'ethnographie ne perdra jamais son caractère de science de cabinet, où les hypothèses remplacent trop souvent l'observation directe.
Mais il est évident que les quatre sciences que je viens de nommer se rapportent très-différemment aux voyageurs. La biologie n^aurait presque rien à demander a un explorateur qui n'est pas physiologiste; Ihistoire devra se contenter des résultats que ?e voyageur fournira "a la géographie, à larchéologie, a la numismatique, etc. ^ mais la morphologie et la philologie sont obligées de vin. i
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formuler clairement leui's besoins, pour que l'ethnographe voyageur puisse les servir efficacement. Elles doivent lui indiquer les moyens de recueillir, avec le moins de peine et dans le moindre temps possible, le plus grand nombre de données sur les formes extérieures des individus de la nation dont il explore le territoire, et sur la forme de la langue que parle cette nation. Les progrès de la morphologie permettent presque toujours de se borner h la mesure exacte desdimensions linéairesdes différentes parties du corps pour connaître leur forme ; ainsi il paraîtrait que le ruban métrique et ie coinjîas articulé olfrcnt deux instruments commodes, et aussi simples que suffisants pour atteindre ce but(i). Mais si Ton examine le peu de mesures exactes prises par les voyageurs au moyen de ces deux instruments, on commencera h douter de leur simplicité, ou plutôt de la facilité de leur application pratique. En effet, je crois queie moulage, et surtout la photographie, les remplaceront avec un grand avantage. Le moulage, malgré la lenteur de ses procédés, malgré l'embarras qu'il donne au voyageur de traîner avec lui des empreintes assez lourdes, volumineuses et sujettes U toutes sortes de détériorations, est, selon mon expérience personnelle, infiniment plus acceptable pour un Oriental que lattouchement des pointes du conq)as articulé ou l'application immédiate du ruban métrique. Le fait seul que l'empreinte peut être prise par les mains d'un musulman et a l'aide d'un plùtre indigène, c'est-à-dire pur de toute souillure chrétienne, permet à tout vrai croyant de préférer ce procédé long et compliqué à l'attouchement d'instruments fabriqués en Europe et conslannnent employés par dos chrétiens. INlais c'est surtout la photographie qu'on ne saurait assez recommanderpource genre de recherches. Le dernier pcrfec-
■<) MM. les Dr. Scherzer el Schwartz recommandent aux clhnograpties \oyageurs les inslrumenls suivanls employés par eux lors du vo\age de circumnavigalioa du la frégate autrichienne Novara : <. une balance; 2. un dynamomètre de Régnier; 3. une lige portant une division métrique; 4. un fil à plomb; 5. un compas articulé, et . un ruban métrique.
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tionnemenl introduit par iM. Villem dans cet admirable procédé, utile U presque tontes les sciences, permet de reproduire le buste d'un homme d'après vingt-quatre photographies et ne laisse ainsi rien a désirer au morphologue le plus exigeant, surtout dans un pays oïl toutes les tctes sont rasées et où la coiffure ne cache pas les contours véritables du crâne. I/appareil du professeur Lucae, décrit en 180! dans son mémoire inùtiûé Morphologie des Rassenschadel^ me paraît très-ingénieux et très-pratique pour un artiste à poste fixe; mais, malgré sa simplicité, il présenterait trop d'embarras ii un voyageur. Quantau képhalographede M. liarding, basé sur la propulsion de nombreuses pointes en bois de buis audessus d'un plan, autant que j'ai pu en saisir la description donnée par son auteur dans un mémoire, publié aUtrechl, en 1S61, sous le titre de Képhalographe, nouvel instrument destiné à déterminer la figure et les dimensions' du crâne ou de la fête humaine, je ne crois pas qu'il soit commode îi employer en Asie. Le docteur Zschokked'Aarau a eu l'idée ingénieuse d'appliquer un fil de plomb a la reproduction des courburcî du crâne. 11 se sert k cet effet d'un fil de 2 millimètres de diamètre assez malléable pour prendre exactement la courbure des différentes parties de la tête contre lesquelles on le presse avec une certaine force. Ayant ainsi donné au fil la forme voulue, on l'enlève sans le déformer, puis on le place sur une feuille de papier contre laquelle on le presse avec une feuille de carton. Si ce plomb est oxydé l'empreinte sera noire, sinon elle sera suffisamment marquée pour pouvoir être repasséc exactement a l'encre ou au crayon. Ce moyen est loin de pouvoir fournir des résultats aussi précis que ceux qu'on obtient a l'aide de l'appareil du professeur Lucae; mais il est très-expéditif et peut rendre des services réels aux voyageurs. Parmi les procédés d'une application facile, il ne faut pas oublier le dessin a la silhouette ; employé avec les précautions indispensables, il donne d'excellents résultats. Dans l'instruction de M. Broca que je viens de mentionner, on trouvera la description détaillée de beaucoup
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d'autres instruments qui paraissent être d'un emploi facile j mais jusqu'à présent la plupart d'entre eux n'ont jamais été appliqués à des investigations faites en voyage, et il est impossible ainsi de se prononcer définitivement sur leur valeur respective pour ce genre de recherches.
Jusqu'à présent on croyait généralement qu'une certaine habilité dans le dessin pouvait remédiera l'insuffisance de la parole érite pour tracer l'imagedcs formes extérieures des représentants d'une nation, et remplacer memeles procédés assez compliqués de la préparation des surfaces sensibles à l'action de la lumière; mais si la première partie de cet espoir n'est pas dénuée de fondement, la seconde est un préjugé qu'on ne saurait, selon moi, assez combattre, si l'on tient à cœur les progrès de l'ethnographie.
Un artiste, malgré toute l'étendue de son talent, ne peut presque jamais se défaire de l'influence de sa nationalité sur ses œuvres. Cette qualité insaisissable qui ne cesse d'agir sur la nature de l'homme depuis le berceau jusqu'à la tombe, se traduit dans la reproduction des types étrangers, en dépit de la volonté de l'artiste et même malgré sa conscience. Sans le savoir, et certes sans le vouloir, le plus habile dessinateur communiquera presque toujours à l'extérieur de Ihomme qu'il représente quelques traits de sa propre nationalité. On se persuadera facilement de l'exactitude de celle observation en comparant les gravures sur bois des illustrations anglaises, françaises, allemandes et russes. Pour moi, ces dernières paraissent toujours les plus exactes, car l'artisle qui les a faites regardait, pour ainsi dire, les types qu'il dessinait à travers le même milieu national (juc moi; mais dans l'inlcrprétation française, anglaise et allemande du même sujet, surtout dans celles des artistes anglais, je trouverai une foule de pelils détails, (le petites nuances, que souvent je ne saurais pas exprimer, mais (pii ont pour résultat final de prouver (|u'uii habitant ou un indigène de la vallée de l'Indus, esquissé par un Anglais, sera pour moi un Anglais pur sang travesti en Indien. Jamais je n'ai été
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aussi k même de reconnaître la différence qui existe entre la méthode photographique et les procédés artistiques, pour rendre exactement les types des différentes nations, qu'en examinant les gravures insérées dans le Voyage de Bellew dans l'Afghanistan, publié récemment a Londres. Dans cet ouvrage, une seule gravure est faite d'après une photographie ; les autres reproduisent des aquarelles. La première représente avec la vérité du miroir les traits d'un montagnard de l'Afghanistan méridional, tandis que les autres sont évidemment des portraits de gentlemen anglais costumés en Kheiberis.
Ici vient se placer nécessairement une autre question fort importante pour le voyageur ethnographe, h savoir, s'il doit formuler son opinion sur les propriétés typiques d'une nationalité étrangère d'après la première impression qu'elle produit sur lui, ou bien s'il doit attendre qu'une étude plus approfondie lui ait révélé tous les détails de ce type. Il semblerait au premier abord qu'il ne peut exister aucun doute à cet égard, et que plus l'étude est circonstanciée, plus son résultat gagnera en précision; néanmoins je ne crois pas qu'il en soit ainsi. Tout voyageur peut se rappeler ses propres impressions h la vue d'une population très-différente de celle qui lui est familière. Si, par exemple, il se trouve pour la première fois de sa vie au milieu des Nègres ou des Kalmouks, il sera embarrassé pendant quelque temps de distinguer les individus de cette population les uns des autres. Leur air de famille est si prononcé, que pour l'œil inaccoutumé il ne présente aucune variation d'un individu h l'autre. Les blancs font le même effet sur les nègres, et les Européens sur les Orientaux. Peu à peu cependant, ce sentiment s'afl'aiblit, les détails finissent par attirer plus que l'ensemble l'attention de l'observateur, et les grands traits du caractère général du type s'effacent de plus en plus de sa mémoire.
Laissons donc a la parole écrite le soin de fixer les caractères généraux du type, et demandons h la photographie la reproduc-
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lion de ses détails et de ses variations qu'aucune langue ne saurait exprimer avec assez de précision. Le seul reproche que l'on pourrait adresser aux procédés héliographiques, c'est qu'ils sont encore inopuissanls à rendre sensible un élément important de l'homme, la coloration de la peau: mais celle difficullé sérieuse a déjk été heureusement tournée. La Société d'Anthropologie de Paris a adopté une échelle chromatique faite avec beaucoup de soin, et dorénavant il n'y aura qu'à marquer un numéro de celte échelle sur la photographie d'un individu, pour ne pas laisser de doulc sur la nuance de sa peau.
L'instrument philologique est beaucoup plus diflicile a trouver. Les recueils de mois qu'on croyait infaillibles k une époque oîi Voltaire disait avec raison des étymologistcs, que pour eux « la voyelle ne fait rien, et la consonne fort peu de chose, » ont généralement été insuffisants pour se prononcer sur [lorigine d'ime langue. Malgré tous les progrès de la philologie, il me semble qu'il serait impossible de recommander au vovageur de porter son attention exclusivement sur certaines parties du discours plutôt que sur d'autres, comme étant ceux des éléments de la langue qui sont plus aples :i garder le cachet de l'origine de l'idiome. La parole humaine est un tout organique qui se déveloj)pe ou se détériore d'une manière capricieuse, en tant que les lois de ces variations nous sont inconnues, el il est bien à craindre qu'on ne parvienne jamais à les découvrir. Mais, dans tous les cas, cette découverte ne doit pas embarrasser un simple voyageur auquel la science n'assigne que le rôle modeste de collecteur de faits. Il se bornera donc a recueillir autant que possible des textes écrits, et à noter des paroles de chansons, des contes et des proverbes, car ces faits de langue dévoileront beaucoup mieux à un philologue expérimenté tous les secrets d'un idiome, que des échantillons de grammaire ébauchés à la hâte par le voyageur lui-même sur les lieux.
Ainsi, selon moi, si l'ethnographie, appliquée aux races de
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l'Asie, a fait jusqu'à présent si peu de progrès, c'est parce qu'en général cette science n'a pas pu diriger les explorateurs vers des buts utiles à son développement. La seconde cause provient de la difficulté d'employer les instruments qu'elle recommandait pour ces recherches 5 mais a présent que les sciences biologiques et morphologiques, de même que la philologie comparative et l'histoire, sont venues au secours de l'ethnographie, surtout depuis que cette dernière a acquis, dans la photographie, un puissant instrument, elle ne peut tarder à se développer rapidement, et elle s'approchera de plus en plus avec certitude de la solution définitive du problème si controversé et si intéressant pour Thumanilé entière, l'unité ou la diversité originaire des races humaines.