Mémoire sur l'identité de l'épidémie de Paris et de l'épidémie des Antilles, diversement connue, selon les localités sous les noms de deugué, d'El Colorado et de girafe
Médecin du Lazaret et du Collége royal de Marseille, Professeur d'Hygiène navale à l’École secondaire, Membre de l’Académie et de la Société académique de la même ville, Correspondant des Sociétés savantes de Paris ; de Stockholm, de Cadix , de Lyon, d’Aïx , etc. , Chevalier des Ordres royaux de l’ÉtoilePolaire de Suède et de Charles III d'Espagne.
Oxw a déjà beaucoup écrit sur l'épidémie de Paris, dans les journaux mensuels comme dans les journaux quotidiens, sans avoir pu jusqu’à ce jour la classer dans un cadre nosologique, ni en faire connaître la véritable origine. Dans l'incertitude où sont aujourd'hui les hommes de l’art sur une question aussi importante, j'ai cru pouvoir servir utilement la science, en donnant ici l'abrégé historique de la maladie importée de Curaçao à la Havane, vers la fin de l’année 1827, et notamment en mars 1828, par l’escadre de l’amiral Laborde. Les symptômes qu’elle a offerts présentent une analogie frappante avec ceux de l'épidémie de Paris. C’est sur
2 ÉPIDÉMIE des documents authentiques et irrécusables que je fonde mon opinion. ‘
$. Ier. Origine de l’Épidémie de Curaçao.
Les médecins de cette île ne peuvent rapporter l'apparition de cette maladie qu'à des circonstances atmosphériques particulières. Jis disent qu'après une sécheresse de quatré ans consécutifs, des pluies abondantes ont régné vers la fin de l’année 1827 , et au commencement de celle de 1828, et que les vents du nord les plus impétueux leur ont succédé à différents intervalles. Cette intempérie et ces vicissitudes de l'atmosphère, n'ont pu, selon ces médecins, que supprimer la transpiration toujours si abondante dans cette contrée , et si nécessaire à la conservation de la santé; car, si l’on connaît partout l'influence dangereuse d'une tempéraure fraiche et subite, après une Chaleur excessive, cet effet est bien plus sensible dans les pays chauds. On u’assigne pas d'autre origine à cette maladie.
Gite Synonymie.
L'épidémie qui règne depuis quelques années dans les Antilles , porte différents noms. Amsi elle est connue à Curaçao, lieu présumé de son origine, sous le nom de Deugué; à la Havane et dans les colonies espagnoles, sous celui d'e/ Colorado ; et aux îles françaises on l’appelle Girafe, faisant allusion aux taches variées qui couvrentitrès souvent la peau des malades, et à la roideur de leurs articulations.
: Ces documents sont tirés du rapport fait à M. l’amiral Laborde, par M. le docteur Arbobya , premier chirurgien de la division navale deS. M. C., le r7 mai 1828, et transmis’ à l’intendance sanitaire de Marseille , par le consul général de France à la Havane, M. le marquis de Vins de Peysac.
$. IÏT. Zmportation de cette maladie à la Havane ; son caractère et ses
Principaux symptôltes ; son traitement en mer; sa dégénérescence et ses
complications immédiatement après avoir été introduite dans cette ile.
L'escadre espagnole commandée par l’amiral Laborde, composée du vaisseau Ze Guerrier, de la frégate /’Hena, du brigantin /’ Hercule, entra à Curacao le 15 février 1828. L'épidémie désignée sous le nom de Deugué, y régnait depuis plus de quatre mois. Jusqu'au 23, l’escadre n’eut aucun malade; mais à cette époque le commandant en second du vaisseau, qui logeait accidentellement à terre, fut atteint de l'épidémie. Dans quatre jours il fut complétement rétabli. Le 29 février, un officier du même bord fut également malade, et présenta les mêmes symptômes. L'escadre mit à la voile le 7 mars. À part ces deux accidents, la santé générale des équipages était bonne; mais trois jours après, les matelots, les soldats du vaisseau et du brigantin, tombèrent malades, au nombre d’abord de quatre à six par jour. Mais passé ce terme leur nombre s’éleva successivement de dix à quinze, vingt, trente et quarante-cinq, de manière que personne n'en fut exempt.
Les symptômes ‘que les malades offraient, étaient les suivants : les uns avaient des douleurs dans les articulations de l'épaule, du bras, de l’avant-bras ; chez d’autres ces douleurs se manifestaient aux articulations de la cuisse, des jambes et des pieds, mais cette dernière articulation était principalement affectée. L’intensité de ces douleurs variait suivant les individus. Dans certains cas, il survenait simultanément, avec les douleurs, une fièvre précédée de frissons affectant le type quotidien, et accompagnée d’une forte céphalalgie frontale, avec une sensation contusive des muscles du tronc. La peau était sèche, ardente, peu ou point de soif, la langue pâle mais un peu sale , spécialement yers la base; la
conjonctive un peu rouge, quelque sensibilité augmentée vers la rétine, propension aëMsommeil. A la dix-huitième ou vingt-huitième heure la sueur s’annon-
çait par la souplesse et la moiteur de la peau , devenant bientôt générale et amenant la solution de la fièvre. La durée de la maladie ne s'étendait pas au-delà de vingtquatre, trente, trente-six heures ; rarement elle se prolongea jusqu'à quaranté-huit heures. Ce court espace suffisait pour faire disparaître le dégoût, la saleté de la langue, la constipation, et pour permettre aux malades de réprendre leurs travaux et de s'exposer aux inclémences du témps, sans courir les risques d'une rééidive.
Le traitémént a consisté dans une méthode simple et réglée pour ainsi diré sur la marche de la nature, et le résultat à été des plus satisfaisants. Des boïssons rafraichissantes durant la force de la fièvre et lésèrement diaphorétiqués'au moment que la sueur approchait, la soustraction des aliments de tout genre, quelques sinapismes appliqués aux extrémités inférieures, et quelques frictions stimulantes sur les parties douloureuses, ont été les moyens qui ont guéri en mer plus de neuf cents individus attaqués de cette maladie, depuis le'12 jusqu’au 25 mars, jour où l’escadre espagnole a jeté l'ancre dans le port de la Havane. Ce n'a été que pour six malades que l’on a eu recours aux saignées , en raison des symptômes qui annoncaient une forte congestion au cerveau ; ce qui a été encore efficace ; mais on a observé que la marche de la nature a'été plus longue et'que la sueur a été arriérée de deux heurés en plus.
Tel a été le cours général de la maladie jusqu’à l’arrivée ‘de l'escadre à la Havane; elle ‘comptait alors cent vingt maladés ; bientôt elle a dégénéré ét s'est compliquéé. Ainsi l'on a vu des rechutes sans aucüne cause
DE PARIS. ñ
connue. L'estomac a présenté nne irritation très considérable. De là des vomissements plus où moins constants , une douleur plus ou moins vive, langue chargée et aversion pour les aliments »Spécialement pour la viande, La durée de la fièvre était plus prolongée qu’auparavant, et la sueur n'était pas suffisante pour la solu: tion, quoiqu’elle fùt accompagnée d’urines abondantes et briquetées, Quelques malades ont eu une inflammation plus ou moins forte des amygdales !, qui cédait ordinairement avec la fièvre; mais cette première période terminée, il n’y avait plus, comme avant l’arrivée à la Havane, un rétablissement prompt et assuré ; il restait une inquiétude, un dégoût total et obstiné , un accablement, une faiblesse des membres , et des douleurs plus ou moins vagues et vives dans les articulations, accompagnées de gonflements et de rougeurs qui tourméntaient les malades, et qui cédaient plus où moins facilement suivant la prédisposition de chaque individu. Dans un temps non réglé, mais ordinairement vers le huitième jour après l'invasion de la fièvre, plusieurs éprouvèrent une sensation de cuisson et d’ardeur sur la peau, suivie d’une éruption de taches plus où moins étendues, sans produire d'élévations plus ou moins iso- * Tout porte à croire que Pépidémie que M.
Renauldin a signalée, d’après une lettre de Baltimore, à PAcadémie royale de Médecine à dans sa séance du 13 janvier dernier, participe de la maladie de la Havane, Ce qui est d’autant plus vraisemblable, qu’elle est désignée
sous le nom de fièvre d’angine ou casse-bras, deux symptômes com-
muns à l’une et à l’autre épidémie. Elle s’annonce par un frisson accompagné de douleurs excessives dans les membres; ces douleurs cessent avec laccès. Elle semble périodique, ét se termüie
du neuvième au dixième jour. Ses effets ne sont pas pour l’ordinaire suivis d’une issue funeste, mais elle est extrêmement pénible. Jusqu'ici elle ne s’est pas étendue dans le Nord et n’a pas dépassé les frontières des Carolines. (4rchives générales de Médecine, février 1829.)
lées, d'une couleur écarlate foncée et ressemblant chez quelques uns à des éruptions érysipélateuses. La durée de ces taches était de huit jours au moins ; elles disparaissaient ensuite sans aucune exfoliation de l’épiderme. Quelquefois on apercevait à leur circonférence de petits boutons miliaires, et l'intensité de leur couleur était toujours en rapport avec la chaleur de l’atmosphère. Leur siége était ordinairement aux extrémités , excepté chez quelques enfants, où ils parurent sur le visage peu après le développement de la fièvre.
Le manque d'appétit, la langueur du corps et l’abattement d'esprit disparaissaient du huitième au dixième jour ; mais les douleurs et les gonflements articulaires tourmentaient long-temps les malades, et lorsque les premières n'étaient pas continuelles, elles se renouvelaient d’une manière fugace, pendant très long-temps. Beaucoup d'individus, après deux mois de convalescence, n'ont pas été exempts de ces douleurs, surtout aux heures de la journée où la température devient fraîche. Les personnes sujettes aux rhumatismes'en sont le plus tourmentées, et paraissent avoir une singulière disposition à reprendre de nouveau la maladie, dans toute son extension.
On voit ici une différence bien marquée enire les symptômes qui ont signalé cette maladie, telle qu’on l’a observée à Curacao et en mer, après le départ de l’escadre, et ceux qui se sont manifestés subitement après son importation à la Havane.
Mais on se demande quelle est la cause qui a pu produire des changements aussi notables et si brusques, sur une maladie qui a toujours conservé néanmoins ses traits primitifs malgré ses complications. Il est plus que probable que le climat de la Havane a d'abord agi d’une manière particulière sur les fonctions digestives et à
donné lieu à l'irritation de l'estomac; et qu'ensuité éile s'est associée avec la maladie qui régnait dans les campagnes où elle était vulgairement connue sous le nom de ronse, et qu'on pouvait comparer à une scarlatine simple et une arsenioza ‘. On explique sous ce dernier rapport, d'une manière bien naturelle, l’éruption dés taches cutanées qui sétaient auparavant étrangères à cette épidémie et toutes les modifications qu'elle pourra recevoir des nouveaux climats intertropiçcaux et euro: péens où elle sera introduite.
Il est bon d'observer néanmoins qu'avant l'arrivée.de l'amiral Laborde à la Havane, il y avait déjà üne maladie à peu près de même nature dans les ports de Cuba et de San-Yägo, où l'équipage et la garnison de la corvette du roi /’Aretuza en avaïent été atteinis; mais elle avait été si légère , qu’elle n'avait jamais fixé l'attention publique; ce n'était qu'au mois d'avril qu'élle avait commencé à devenir générale et à augmenter d'intensité, ce qui n’exclut point primitivément l’idée de son importation de Curaçao, les relations commerciales ayant déjà pu faire ce qu'ensuite la marine royale a évidemment opéré en 1828.
$. IV. Dans. quel cadre nosologique les médecins espagnols :ont-ils placé
l'épidémie de la Havane ?
Indépendamment des changements atmosphériques qui ont eu lieu à Curaçao, et qui ont été. si: remarquables par la violence des vents du Nord, après, des pluies abondantes, une sécheresse de quatre ans et une chaleur excessive, ce qui a amené une tèmpérature insolite, et d’après les symptômes qui ont accompagné cette épidémie, qui a eu son.siége principal, dans: les
* D’après cette complication, peut-être serait-il -nécessaire; pour simplifier le langage médical, d’appeler la nouvelle maladie de la Havane, la ronsoide.
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