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Mémoire sur l'île de Thasos

Ce fut à l'automne de i856 que je passai un mois dans l'île de Thasos. Ce temps, je l'employai à parcourir en détail l'île tout entière, et à visiter, l'un après l'autre, tous ses villages et tous les sites antiques que m'indiquèrent les habitants, ou que me firent découvrir les caprices et les hasards de mes courses dans la forêt. De retour à Athènes, j'employai toute une année à la rédaction de ce mémoire, dont la commission de l'Académie des inscriptions et belles-lettres rendit compte par l'organe de son savant rapporteur, M. Guigniaut, dans sa séance du 12 novembre i858.

J'étais alors le premier voyageur qui eût exploré complètement l'intérieur de l'île, et notamment qui eût étudié et décrit les antiquités que renferme toute sa partie méridionale; M. de Prokesch- Osten, internonce d'Autriche, à Constantinople, à qui nous devions les renseignements les plus curieux et les plus circonstanciés que possédât encore la science sur les antiquités de Thasos , n'avait guère vu que les ruines de l'ancienne capitale, et n'avait

passi* dans Pile que quelques journées *. Mon travail , que l'Académie daigna accueillir favorablement, avait donc alors au moins le mérite de la nouveauté. Malheureusement des circonstances indépendantes de ma volonté ont retardé jusqu'à ce jour la publication de ce travail, tandis qu'un voyageur allemand, M. Conze, qui visita les îles de la mer de Thrace en i858, deux ans après moi, a pu donner au public, dès l'année 1860, le récit de son voyage et la description de ces îles 2 . La question proposée par l'Académie aux recherches des membres de l'École française d'Athènes (voir Rapports de M. Guigniaut, i855 et i856) avait, dit-il lui-même, contribué à atlirer son attention sur ces îles peu connues. M. Conze a passé à Thasos à peu près le même temps que moi; il a parcouru l'île avec le même soin; il en a examiné, comme moi, chaque village, chaque vallée, chaque canton, et, plus heureux, il a le premier raconté et décrit ce que j'avais été le premier à voir.

Pourtant, malgré ce désavantage, j'ai tenu à proliter des bienveillantes dispositions de S. Exc. le Ministre" de l'instruction publique, et à mettre enfin au jour ce travail attardé. C'est, d'abord, que les ouvrages écrits en allemand n'ont en France que de bien rares lecteurs, et qu'ainsi le sujet a gardé, au moins pour le public français, presque toute sa nouveauté. De plus, je ne suis pas toujours de l'avis de M. Conze; je viens de -lire, en le comparant au mien page par page, son sérieux et savant travail, et si j'ai plus d'une fois rectifié ou complété mes assertions d'après ses remarques, dans d'autres endroits j'ai cru devoir ne pas me ranger à son opinion et dire pourquoi. Enfin je n'ai pas traité mon sujet tout à fait de la même manière que mon prédécesseur; ayant détaché Thasos des autres îles de la mer de Thrace, n'ayant visité et étudié que Thasos, j'ai pu, dans cet essai, donner à l'histoire une bien plus grande place que ne l'a fait le voyageur allemand ; j'ai pu faire voir, par un exemple de plus, dans l'histoire d'une des moins célèbres entre les républiques grecques, combien, du viif au m* siècle avant notre ère, la vie, dans toute l'étendue du

1 Prokcsch-Osten, Denkwùrdigkeiten aus dem Orient , t. 111, p. 611 et seqq. Dissertazioni délia pontijica Academia romana di archeologiu (Roma) , t. VI , p. 1 79 et seqq.

* Brise ouf den Inseln des Trakischen Meeres, von A. Corne, in-4 0 . Hanovre,

monde hellénique, fut à la fois intense et dispersée; quelle puissance organique, quelle activité intérieure et quelle force d'expansion possédait chacune de ces cités que l'essor du génie grec avait répandues, du fond du Pont-Euxin aux Colonnes d'Hercule, sur tous les rivages de la Méditerranée. Ça été là le rôle propre à la Grèce et sa haute originalité : elle a créé la cité. Avant l'Italie du moyen âge et de la Renaissance, elle a montré, par les œuvres qu'elle a léguées aux âges modernes, ce que le régime municipal est apte à produire chez une race heureusement douée, qui se divise et se partage sans cesser d'affirmer son unité, qui se sent une seule nation sans vouloir former un seul État. Sur ce théâtre restreint de la cité, politique, artiste ou pocte, écrivain ou orateur, l'homme, toujours en vue et en action, ne cessait de déployer une énergie passionnée, et ce qui ajoutait encore à l'ardeur de l'universel effort , c'était la vive émulation de ces villes, à la fois rivales et sœurs, dont aucune ne se résignait volontairement à ne point être tout ce qu'étaient les autres, à leur laisser prendre sur elle-même une supériorité quelconque, à les laisser conquérir une gloire dont elle n'eût pas sa part.

Rome, la Rome maîtresse du monde, transformée par ses propres victoires, qui avaient fait éclater le moule trop étroit de la cité, a présenté à l'avenir un autre idéal, celui des grands Etats centralisés, régis, au moyen d'une active et forte administration, par une volonté unique. Dans ce système d'organisation, que la Grèce n'avait jamais voulu se laisser imposer, ni par Athènes, ni par Sparte, ni par Thèbes, et que la Macédoine même ne put lui faire accepter un moment qu'après l'avoir frappée au cœur, il y a une capitale et des provinces; faible aux extrémités, la vie n'est puissante qu'au centre : c'est de là que tout part et là que tout revient. On obtient sans doute ainsi une bien plus grande accumulation de richesses, uû bien autre déploiement d'action administrative et de force militaire; on occupe plus d'espace sur la carte; mais tient-on plus de place dans la véritable histoire, dans le tableau des idées morales de l'humanité et des grands caractères qui les ont traduites en actions immortelles, dans les annales de la pensée et des œuvres d'art, qui l'expriment par de vivants symboles? La plante humaine, comme dit Alfieri, ne naît-elle pas plus vigoureuse dans les petits États que dans les grands? N'y trouvé-telle pas plus de sucs nourriciers, plus d'air et de soleil?

N'y donne-t-elle pas des fruits plus abondants à la fois et plus délicats, d'une plus franche et plus originale saveur?

Ces graves questions, nous ne prétendons ici ni les traiter ni les résoudre; il nous suffit d'avoir indiqué en passant comment elles se posent d'elles-mêmes à propos de tout effort sérieux pour étudier de près et suivre dans tous ses détails l'histoire d'une cité quelconque, même la moins connue, prise comme au hasard dans la vaste étendue du monde hellénique. Voici, par exemple, cette île de Thasos, que j'ai tâché de tirer un peu de l'injuste oubli où elle était tombée. Ce que uous en apprennent les anciens, ceux du moins qui sont arrivés jusqu'à nous, est bien peu de chose, et se réduit à quelques maigres indications, à quelques mots épars qu'il faut recueillir à grand'peine chez des ennemis ou des indifférents, qui ne la mentionnent que pour mémoire; ia cité ne nous a pas laissé d'historiens de ses pénibles débuts, de ses jours de prospérité et d'éclat, de ses vaillantes luttes , d'abord contre les barbares Thraces qu'elle refoule, puis contre Athènes, devant qui elle ne s'incline qu'après une opiniâtre et noble résistance. De sa vie intérieure, de sa constitution, des luttes de ses partis, nous ne savons rien ou presque rien; des temples, des palais, des tours de marbre blanc qui brillaient sur ses rivages et au sommet de ses collines, il n'en reste plus assez pour que nous puissions juger du style de ces édifices et en apprécier la beauté. Comparons pourtant Thasos, telle qu'on peut se la figurer au lendemain des guerres médiques, non pas à ce qu'elle est aujourd'hui après tant de siècles de malheurs et sous la main d'un gouvernement comme la Porte Ottomane , à ce qu'elle serait dans le cas même où elle dépendrait de l'un des empires les mieux policés de l'Europe, comme l'île d'Elbe, de l'Italie; comme Ré ou Oléron, de la France; comme Jersey ou VVight, de l'Angleterre. Au vi° et au v* siècle, Thasos, dont le territoire n'a pas une vingtaine de lieues de tour, est une brave et opulente cité , qui tient sa place dans le monde grec, qui porte, les armes à la main, l'hellénisme dans ia Thracc, qui en couvre la côte de comptoirs, qui arrache aux flancs de ses montagnes, d'où elle chasse les barbares, cet or que le commerce dispersera sur les plus lointains rivages de la Méditerranée et jusque sur les bords du Danube; elle excite, par sa richesse, par ses prouesses guerrières, par l'importance de sa marine, les alarmes du grand roi, et, bientôt après, elle oppose toute

une flotte aux flottes de la maîtresse des mers; elle lutte presque à armes égales contre Athènes, l'Athènes de Ci mon et de Périclès, et elle ne succombe pas sans gloire; enfin, au moment même où la fortune la trahissait et où elle tombait au rang d'État tributaire, elle possédait une école de peinture qui donnait à la Grèce Polygnote, son premier grand peintre. Excitées par l'espérance de jouer un rôle honorable sur une scène animée et brillante, enflammées d'un patriotisme qu'encouragea longtemps le succès et que vinrent ensuite aviver encore, en l'affligeant et l'irritant, les désastres publics, les âmes des hommes qui vécurent de cette vie durent se tendre plus fortement pour l'action, s'imposer de plus durs sacrifices, nourrir de plus hautes ambitions que ne le feraient vraisemblablement, dans les conditions où ils sont placés, les habitants d'Oléron ou de Jersey. Ile anglaise ou française, Thasos reverrait sans doute ses ports s'emplir de navires et de bruits joyeux; des routes, plus commodes et plus larges que celles d'autrefois, s'ouvrir dans ses forêts et courir au flanc de ses montagnes; les villages se multiplier dans les clairières et descendre au bord de la mer; mais aurait-elle des édifices et un art à elle, une marine nationale, une vie politique aelive et passionnée? Les âmes y auraient-elles la même énergie, les caractères le même ressort qu'autrefois ?

Le monde moderne, surtout depuis la fin du siècle dernier, a réfléchi sur le passé de l'humanité; il a voulu faire de l'histoire autre chose qu'un exercice de beau langage, qu'unermatière à développements oratoires et une distraction pour les oisifs; il a cherché à dégager des choses les leçons qu'elles contiennent, et à déterminer le caractère et les résultats naturels de chacun des régimes principaux qu'ont afloptés, en divers temps et en divers lieux, les sociétés humaines. Or l'histoire nous atteste que les nations européennes, depuis la fin du moyen âge, tendent à former de grands États plus ou moins centralisés autour d'une puissante capitale et sous l'influence d'une administration commune; nous avons vu, de nos jours mêmes, se continuer ce mouvement, qui n'a pas encore dit son dernier mot, et qui n'est pas arrivé partout à son terme. Tout eu constatant celte tendance, bien des esprits en aperçoivent le danger, et se préoccupent, en théorie du moins, des moyens d'en atténuer les inconvénients, et de concilier l'unité nationale et la vie locale, les inlérèls de la capitale et ceux de la

province. Y parviendra-t on ? C'est ce qu'il serait dillicile de dire dès à présent; mais il y a pour tous les peuples de l'Europe chrétienne, pour la France surtout, plus particulièrement portée par ses instincts et par ses traditions vers l'imitation de l'empire romain, un intérêt et un profit tout spécial à étudier, aussi bien chez les cités les moins connues que dans les annales mieux comprises de la glorieuse Athènes, l'histoire de la race qui s'est le plus ^ obstinément refusée à toute centralisation , qui a poussé le plus loin l'amour du régime municipal, et qui a tiré de cette forme de gouvernement les fruits les plus admirables.

Juin i863.

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