‹ Mémoire sur l'innoculation vaccinaleChapitre 11 sur 12 · III · texte numérisé non relu

III

La raison médicale montre la possibilité d'inoculer d'autres maladies en même temps que la vaccine.

Nous nous serions volontiers abstenu d'entrer dans des discussions ultérieures, après que les faits nous ont montré non seulement la possibilité, mais je dirai la facilité de transmission d'homme à homme d'autres maladies associées à la vaccine. Nos adversaires ayant toutefois appeléau secours de leur opinion, mal soutenue parles faits, la raison médicale, force nous est de montrer si elle vient en aide à leur thèse.

Des contages animaux, les uns sont le produit et le travail de l'organisme, d'autres sont l'effet de la dégénérescence spontanée à laquelle tombent en proie les humeurs, quand elles se trouvent soustraites à l'action vitale. Les premiers produisent des effets toujours uniformes, agissent d'une manière toujours à chacun particulière et spécifique. Leurs molécules existantdans les humeurs et retenant les empreintes organiques qu'elles ont reçues, sont soustraites aux

lois de la chimie; elles ne se confondent pas entre elles, quoique de diverses natures; elles se refusent à toute espère d'affinité, et produisent en même temps, lorsqu'elles sont combinées, des effets divers, en rapport avec leur nature différente. La goutte, par exemple, reçue en héritage par un homme pour le tourment des derniers jours de son existence, ne subit aucune modification, aucun changement dans ses effets par l'acquisition nouvelle de la syphilis, sicelle-ci vient à s'emparer également du système. Ces deux maladies, se manifestant sur le même individu, seront sujettes aux phases qui leur sont ordinaires et qu'elles ont en propre.

Les contages animaux de la seconde espèce, ceux qui proviennent de la dégénérescence des humeurs, ne retiennent aucune empreinte organique; au contraire, ils ne sont tels que parce qu'ils ont perdu tout rapport avec la vie. Plus ils sont dégénérés, plus ils ont perdu de ces caractères que j'appellerai organiques, et plus ils rentrent dans le domaine des lois chimiques, plus l'affinité en règle la marche et le résultat. Appliqués à l'organisme animal, ils ne produiront pas des effets stables et spécifiques, mais

agiront comme tout autre stimulant morbide d'une matière corrompue. Cette espèce de contages est en dehors de notre sujet.

Qu'un contage animal spécifique, quand il s'est emparé de tout le système, puisse se transmettre à des individus de la même espèce et produire chez eux des effets spécifiques analogues, c'est chose trop connue pour qu'il soit besoin d'en faire la démonstration. La maladie vénérienne dans l'espèce humaine, par exemple, quand elle est générale chez un individu, peut se transmettre à d'autres par le moyen des humeurs de cet individu.

Or, si les contages élaborés par l'organisme ne se confondent pas dans le même individu et produisent séparément les effets qui sont propres à chacun d'eux, s'ils peuvent se transmettre à d'autres par le moyen des humeurs, il en résultera que le virus vaccinal de l'homme, élaboré dans l'organisme aux dépens des humeurs du sujet, peut très bien s'associer à quelque autre virus dont auraient antérieurement reçu l'empreinte les humeurs qui lui ont servi d'élément. De là, par suite de cette fâcheuse association, l'autre virus pourra être transmis à celui

qui s'expose à le recevoir par l'inoculation.

En effet, que l'on observe un peu le résultat de l'inoculation sur un sujet d'un mélange de pus vaccinal et de pus variolique. Qu'en arrivera-t-il? Sera-ce une maladie mixte, présentant quelques-uns des caractères de l'une et de l'autre? Nullement. Selon la prépondérance de l'un des deux germes inoculés, on verra se produire ou une vaccine parfaite, ou une variole confirmée par les phénomènes les plus caractéristiques. Les contages animaux ne se confondent donc point ; il ne résulte point de leur mélange des maladies mixtes. Ce n'est point l'affinité chimique qui en règle le résultat, mais bien les qualités diverses qu'ils ont reçues de l'organisme et qui les rendent propres à attaquer le système, chacun à sa façon.

Dans le contage de la vaccine et de la variole, il y a toutefois une particularité : c'est que quand l'un se produit, il exclut la possibilité de l'autre, à condition que tous les deux aient été communiqués au même sujet dans le même instant et au même endroit (i). L'un de ces

(i) Nous allons expliquer plus clairement notre proposition. Quand on inocule à un sujet, au même instant et

virus est donc l'antidote de l'autre, autrement il ne pourrait arriver que, de même que la vaccine préserve de la variole humaine, de même, en général, celle-ci préserve de la vaccine. Ce n'est pas que nous croyions que l'un de ces virus puisse chimiquement neutraliser et détruire l'autre; c'est parce que l'organisme, attaqué par l'un d'eux, se trouve placé dans le cas de ne plus ressentir l'effet et l'action de l'autre, et n'opère pas de réaction. Nos adversaires allèguent donc mal à propos cet exemple pour nier l'association possible de la vaccine avec d'autres virus.

au même endroit, du pus vaccinal et du pus variolique mêlés ensemble, la vaccine et la variole ne peuvent avoir lieu en même temps. Toutes deux ont besoin de quatre jours de silencieuse élaboration, toutes deux après cet intervalle se manifestent par la pustule locale. L'une et l'autre vers le septième jour attaquent le système et deviennent générales, de sorte que toutes leurs périodes, toutes leurs phases coïncideraient. Or les contages ne se confondent jamais, et spécialement les deux en question, l'un paralysant l'activité de l'autre, de sorte qu'une même pustule ne peut être à la fois vaccinale et variolique. Il n'en est pas de même quand le contage variolique a été acquis le premier et par une autre voie; alors, quand bien même la vaccine vient à se développer, la variole ne s'en manifeste pas moins.

(77) A notre avis d'ailleurs, on ne doit pas attribuer la moindre importance à l'objection tirée de ce qu'un sujet qui aurait en même temps la vaccine et la variole, ne pourrait transmettre que la vaccine seule, par la tymphe de la pustule vaccinale. En effet, on sait que le contage de la variole humaine n'existe que dans les pustules varioliques, et précisément dans la matière qui leur est propre. Ni le sang, ni les autres humeurs ne peuvent communiquer le contage à d'autres. Bien plus, la lymphe même des pustules n'est pas apte à reproduire chez d'autres la maladie, même par inoculation, si elle n'a pas subi les phases et l'élaboration nécessaires dans les pustules, en sorte que parfois, sur le même sujet, toutes les pustules ne sont pas aptes à communiquer la variole (1).

(1) Un fait rapporté par Jenner est digne de remarque et vient à l'appui de notre proposition. On avait hâte d'inoculer la variole humaine à un grand nombre de sujets; on se mit en quête du germe et l'on n'en trouva que dans une localité éloignée. Le signor Odier profita donc d'un varioleux, le seul qu'on put rencontrer, et qui en était à la période de dessiccation. Les pustules, quoique sèches, étaient parfaitement caractérisées. Une seule, pleine d'un fluide limpide et séreux, fut en état de fournir du pus. Le dit Odier s'en servit pour inoculer les sujets en question,

(7«) Les virus animaux qui peuvent se transmettre par contage, n'attaquent pas tous le système, et tous ne manifestent pas leurs effets dans le même espace de temps. Quoique les dispositions individuelles du sujet, la quantité et la qualité du virus transmis, les circonstances extérieures, puissent produire quelque variété, chaque contage gardera toutefois, à peu de chose près, une marche uniforme pour ce qui est du temps auquel, en prenant possession du système, il pourra développer des symptômes constitutionnels. Peu d'instants suffisent au venin de la vipère, versé sur une blessure située aux extrémités du corps, pour qu'il développe l'enchaînement effrayant de ses phénomènes. Il faut des semaines, des mois entiers pour que le virus d'un chien enragé en fasse autant. Des

amenés là tout exprès. L'inoculation resta sans résultat et tous reçurent avec succès plus tard une nouvelle inoculation. Si donc il peut se trouver, sur un sujet variolique, des pustules dont la lymphe, pour n'avoir pas subi l'élaboration nécessaire à l'acquisition des caractères contagieux, ne peut transmettre la variole, à bien plus forte raison la pustule vaccinale sur le même individu, pustule différente de la variolique, sera dans l'impossibilité de transmettre le contage. Peut-on cependant mettre en doute la propriété contagieuse de la variole ?

(79 ) semaines, des mois, quelquefois des années sont nécessaires pour que le virus vénérien, acquis de n'importe quelle façon, puisse avoir des effets généraux et manifester les signes d'un envahissement de tout le système.

Si donc la raison médicale nous persuade que les molécules des virus animaux, transmissibles dans la même espèce, sont immuables, non assujettis aux lois d'affinité par association à n'importe quels autres virus; si chacun d'eux attaque le système dans le temps et de la manière qui lui sont particuliers, il en résulte que s'il leur arrive d'être transmis au même organisme, dans le même instant, chacun d'eux suivra sa marche ordinaire et accoutumée, et pour ce qui est des phénomènes et pour ce qui est du temps qu'il met à envahir tout le système.

Que l'on suppose, par hypothèse, que le virus vaccinal soit inoculé à un sujet en même temps que le virus rabique, qu'est-ce que la raison médicale nous dira devoir arriver? Sans aucun doute que la vaccine, à laquelle il suffit d'une semaine pour envahir tout l'organisme, se développera la première; la rage, d'une marche plus

lente, plus insidieuse dans ses progrès, ne manifesterait ses funestes effets qu'au bout de plusieurs semaines.

Si, au contraire, on inoculait la vaccine combinée avec du venin de vipère, les effets instantanés du venin s'observeraient les premiers ; et par la suite, si la vitalité et l'organisme du sujet restaient, par hypothèse, indemnes, la vaccine pourrait encore se manifester.

Par conséquent, les effets des autres virus de l'espèce humaine transmis quelquefois avec la vaccine, ont été difficilement observés au cours même de l'évolution vaccinale; très peu d'autres virus, à l'exception de la variole, transmis par inoculation, ont en effet besoin du même laps de temps que la vaccine pour se généraliser.

Chez l'homme, le nombre des maladies transmises par inoculation qui ont besoin pour se développer d'un laps de temps égal ou inférieur à celui que demande la vaccine, étant restreint, il est pour ce motif rare de voir la vaccine précédée ou accompagnée des maladies qui auraient été transmises par association avec elle. Le plus souvent ces maladies la suivent de plus ou moins près, selon la nature particulière de leur virus,

les dispositions individuelles du sujet, la quantité inoculée, etc.

Là trouveront réponse à leur objection ceux qui nous demanderaient pourquoi, dans nos observations, les maladies développées à la suite de la vaccination ont été postérieures de quelques semaines à la vaccine. Le virus vénérien, qui semble en avoir été la cause, a besoin au moins d'un tel laps de temps pour qu'en se multipliant il puisse envahir l'organisme. La vaccine ne pouvait en modifier ni la marche ni la nature.

Il faut de plus observer que les virus qui résultent d'une altération de l'organisme chez une espèce animale, ne peuvent pas tous se transmettre, ou ne le peuvent que difficilement, à une autre espèce. L'homme qui, pour beaucoup de raisons qu'il est inutile de rappeler, s'est rendu sujet à de si nombreuses maladies, et dont un grand nombre, imprimant un caractère permanent à ses humeurs, se sont d'elles-mêmes rendues transmissibles d'un individu à un autre, l'homme ne peut que difficilement les faire partager aux autres animaux. Très peu nombreux sont les maladies, les contages qui,

même au moyen de l'inoculation, puissent se transmettre de la race humaine aux animaux et aient prise sur eux.

Cela bien établi, supposons qu'en voulant inoculer la variole vaccinale à une vache, on fasse usage du vaccin d'un vénérien, d'un scrofuleux, d'un herpétique ou d'un individu atteint de n'importe quelle autre maladie qui n'ait aucune prise sur la vache, sur laquelle son organisme, son système n'opère point de réaction ; quel sera le résultat? Sans aucun doute il s'ensuivra que, dans le peu de fluide employé pour l'inoculation, les molécules vaccinales auront seules plein effet; elles seules seront aptes à se multiplier ; il n'y a d'idonéité que pour ce virus seul dans l'organisme de l'animal. Quel sera l'effet des autres molécules virulentes combinées aux molécules vaccinales dans la lymphe inoculée ? Ces molécules resteront inertes, elles ne pourront se multiplier, l'organisme refusant de se prêter à leur élaboration ou à la réaction opérée sur elles. Demeurant inertes, n'étant pas facilement susceptibles de modifications, elles subiront le sort de tout ce qui est appliqué d'hétérogène, de non assimilable, à l'organisme

animal. Dans celui-ci, tout est en mouvement, tout se renouvelle, tout s'absorbe continuellement et continuellement se dissipe : les émonctoires ordinaires du corps donneront donc issue à ce qui serait resté de non assimilé et d'impur.

La pustule qui, dans ce cas, ferait éruption sur la vache, uniquement excitée par les molécules vaccinales du virus mélangé que l'on aurait inoculé, serait sans aucun doute le produit seul des humeurs propres de l'animal ; la lymphe en serait par conséquent pure, exempte de tout mélange vénéneux, inapte à reproduire par inoculation autre chose que la simple et inoffensive vaccine.

Nous ne pouvons comprendre comment un raisonnement si facile, si analogue à la raison médicale, soit assez inintelligible à l'esprit des adversaires de notre méthode de vaccination, pour qu'ils aient besoin de chercher dans la vache des filtres hypothétiques, aptes à la dépuration du virus. Sans mettre à une sévère contribution les efforts de l'intelligence, il nous semble très facile de tirer des notions médicales les déductions suivantes :

S'il existe chez l'homme une foule de mala-

dies transmissibles par inoculation d'un sujet à l'autre ; si ces maladies ne se confondent pas entre elles, et que leurs germes développent les effets particuliers du contage auquel ils appartiennent, beaucoup de maladies pourront se transmettre par la vaccine sans se confondre avec elle. Si un grand nombre de ces maladies ne sont pas transmissibles à la vache, leurs germes, associés dans le virus à ceux de la variole vaccinale, resteront inertes chez l'animal. La vaccine se développera, parce qu'elle sera excitée uniquement par les molécules vaccinales du virus et élaborée par les humeurs propres de la vache ; elle sera par conséquent pure, exempte du mélange de tout autre contage.

Ce n'est pas une crainte sans fondement, une hypothèse, qu'avec la vaccine prise sur l'homme on puisse acquérir d'autres maladies. Les faits le prouvent, le raisonnement l'appuie, les médecins observateurs l'attestent (i). Celui qui veut

(i) Nous rapporterons les propres termes du Comité de l'Ombrone, dans les Instructions publiées par lui : « Une grande circonspection est nécessaire dans le choix du sujet destiné à fournir le virus ; la bonne règle requiert qu'il soit bien constitué et d'une santé parfaite, pour obvier au péril

ne pas tenir compte de cette crainte, qui prétend, pour inspirer une folle sécurité, qu'on ne peut transmettre avec la vaccine d'autres maladies à l'homme, quand bien même la lymphe employée contiendrait les germes de ces maladies, celui-là n'est pas un ami de l'homme. Il se rend par anticipation coupable du malheur d'autant de victimes qu'il pourra en être immolé à une si folle croyance.

En mettant en vue les inconvénients qui peuvent parfois accidentellement compliquer la vaccination humaine, et qui, par leur multiplication, pourraient ruiner et discréditer cet utile préservatif de la variole ; en montrant les avantages de la vaccination animale, nous nous flattons d'avoir rendu un service à l'humanité. Notre intention n'a pas été de proscrire la vaccination ordinaire et commune, plus facile à pratiquer, et de donner toujours la préférence à notre méthode. Notre but a été d'inspirer la juste crainte de multiplier avec la vaccine les maladies de l'espèce humaine, afin qu'on puisse

d'inoculer quelque autre maladie en même temps que la vaccine. »

soigneusement éviter les causes de cette transmission. Nous pratiquons encore et nous conseillons chaque jour la vaccination au vaccin humain, toutes les fois qu'on peut y rencontrer la même sécurité, les mêmes garanties contre la combinaison de quelque autre maladie. Quand la bonne santé d'un sujet vacciné nous est connue, quand nous savons que ses père et mère n'ont jamais été atteints d'affections transmissibles par hérédité, nous en recueillons sans scrupule la lymphe pour pratiquer d'autres vaccinations. Si cette sécurité nous manque, nous recourons au pus de la vache. Avec lui, sans plus d'incommodités ni de périls, nous sommes plus assuré de la réussite, plus certain de ne pouvoir communiquer d'autres maladies en même temps que la vaccine.

En récompense des avantages si considérables qu'offre notre méthode de vaccination, méthode qui n'est pas nouvelle (i), qui n'a point de

(i) Nous appelons nôtre la méthode de vaccination que nous venons de défendre, non qu'elle le soit réellement, mais parce que nos adversaires nous l'ont attribuée. Nous les remercions de nous avoir fait un honneur qu'autrement nous ne pourrions retenir en toute propriété,, d'autres l'ayant mérité avant nous dans d'autres pays, et peut-être

danger, qui aboutit facilement au succès, qui présente une garantie certaine contre les maladies transmissibles par inoculation, pourra-t-on conclure en sa défaveur et décréter sa proscription ?

avec d'autres intentions. Nous l'avons avoué dès le début de ce mémoire. Si toutefois nous n'avons pas été le premier à pratiquer la vaccination animale, nous nous flattons d'avoir été le premier à en relever les avantages et à en profiter.

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