INTRODUCTION
Si le mérite d'une découverte doit se calculer d'après son utilité, la Médecine mettra sans doute au nombre des plus insignes monuments de sa gloire celui d'avoir offert ù l'humanité la Vaccine, qui a tant fait honneur au xvni" siècle par la quantité de victimes qu'elle a soustraites au fléau dévastateur de la variole. Cette maladie si souvent mortelle, à laquelle presque tous les hommes e'taient forcés de payer un pénible ou funeste tribut, a vu diminuer son domaine et peut-être un jour sera rayée de la liste des
( 14) maladies connues, grâce à la découverte jennérienne du vaccin de la variole.
Des avantages si importants, procurés à l'humanité par une si utile découverte, ne pouvaient pas ne point intéresser les nations, les gouvernements, les médecins. Ce n'est donc pas merveille si tousàl'envise sont prêtés à disséminer, à couvrir de leur protection le précieux et efficace préservatif de la contagion variolique.
Dès 1802, nous commencions à prendre à tâche de multiplier les vaccinations à Naples, et, après en avoir effectué un grand nombre, nous nous apercevions que les obstacles qui en empêchaient généralement la pratique, obstacles que les découvertes les plus utiles, par le fait seul de leur nouveauté, doivent rencontrer, étaient assez considérables. Pour les surmonter, pour en triompher, il était nécessaire d'en passer en revue la nature et la valeur.
Nous nous assurâmes que beaucoup d'entre eux tiraient leur origine d'une appréhension peu opportune ; que quelques-uns dérivaient uniquement de la calomnie et de la haine ; mais que d'autres enfin prenaient leur source dans les faits eux-mêmes. L'innocuité de la vaccine qui
de jour en jour se fait reconnaître, quoique à travers les plus vives contradictions, l'éloquente voix que fait entendre la crainte d'un péril plus grand, du côté de la variole humaine, le temps qui finira par dépouiller la vaccine de cette livrée de nouveauté, odieuse à beaucoup de gens, devaient suffire à annihiler les premiers obstacles. Toutefois, ceux qui sont nés des faits méritaient une attention plus profonde.
Après avoir vérifié par de consciencieuses et impartiales recherches ceux qui étaient parvenus à notre connaissance, nous arrivâmes à conclure qu'en général la vaccine s'était montrée, à Naples comme partout ailleurs, le préservatif certain de la variole, et qu'elle était par elle-même inoflensive. Nous la défendîmes de nouveau, dans une Lettre publiée par nous, des imputations que ses adversaires avaient dirigées contre elle.
Mais par la suite nous constatâmes avec douleur que si les vaccinés se montraient véritablement et durablement préservés de la variole humaine, si leur santé, ni durant l'évolution vaccinale ni après, n'en restait pas en général sensiblement altérée, il s'en trouvait néanmoins un petit nombre à qui, postérieurement à la vacci-
nation, étaient survenues des maladies dont jusqu'alors ils n'avaient jamais souffert.
Si d'une part l'innocuité de la vaccine avait pour elle les preuves les plus convaincantes, multipliées par les vaccinations elles-mêmes ; si d'autre part la santé de ces sujets n'avait été troublée qu'à partir de l'époque de l'inoculation ; si enfin les maladies qu'ils éprouvaient n'étaient pas des maladies nouvelles, mais des maladies connues et du genre de celles qui, dans l'espèce humaine, peuvent facilement se transplanter d'un sujet à l'autre, nous étions bien obligés de croire qu'elles provenaient, non de la vaccine directement, mais de l'inoculation de quelque autre poison humain associé à elle.
Nous n'ignorions pas d'ailleurs combien est fréquente dans l'espèce humaine l'existence de germes d'infections communicables par inoculation et combien il est difficile de pouvoir les reconnaître. Nous avions donc prévu d'avance la difficulté où l'on serait d'éviter toujours une si fâcheuse rencontre et leur inoculation simultanée avec la vaccine.
Le meilleur moyen, l'unique peut-être, que nous pûmes imaginer pour éviter ces malheu-
( >7) reuses mais possibles conjonctures, était d'aller chercher le germe de la variole vaccinale a sa source même, c'est-à-dire de le recueillir directement sur la vache. Nous imiterions ainsi les premières vaccinations pratiquées par Jenner, Pearson, Woodville, etc.
Cette maladie, chez les vaches de notre royaume, ne se présentant pas spontanée, ou du moins assez fréquemment et en temps et lieux favorables, de façon à pouvoir en profiter toujours, nous la communiquâmes à ces bêtes laitières au moyen de l'inoculation, en empruntant le virus à des enfants vaccinés. Nous nous procurâmes ainsi une nouvelle source de pus vaccinal, recueilli directement sur la vache, aussi pur, aussi actif que celui dont on s'était servi en Angleterre pour les premières vaccinations, et au moment, à l'endroit qu'il nous plaisait.
Outre que ceux qui furent vaccinés suivant cette nouvelle méthode n'éprouvèrent à peu de chose près, durant l'évolution vaccinale, que cette légère indisposition qui a lieu dans la vaccine recueillie sur l'homme, ils se montrèrent également réfractaires à la variole humaine et exempts de ces maladies transmises quelquefois
par inoculation d'un virus associé au vaccin humain (i).
Nous vîmes ensuite avec plaisir qu'une si utile méthode de vaccination était adoptée de préférence dans quelques autres régions (2).
(1) Le signor Troja, à l'activité duquel la vaccination doit en partie ses progrès à Naples, fut le premier chez nous qui inocula aux vaches la variole vaccinale afin d'en recueillir la lymphe pour d'autres vaccinations. Il le fit dans la seule intention de renouveler le pus et de lui rendre cette activité que peut-être le passage, pour ainsi dire à l'infini, par des sujets humains, pouvait avoir diminuée. Depuis, dans les mêmes intentions que nous, les plus philanthropes et les plus illustres médecins et chirurgiens de notre pays ont conseillé et pratiqué cette méthode de vaccination.
(2) Il est à propos de rapporter ici les paroles mêmes de Husson. « Le Comité de médecine de Reims a constaté que le vaccin pris sur le trayon des vaches développe la même série de symptômes que quand il est pris sur l'homme. Dans cette ville et dans beaucoup d'autres auxquelles il a envoyé du vaccin, on ne fait plus usage que de celui qui primitivement s'est développé au mois de Brumaire sur une vache vaccinée avec du vaccin pris sur l'homme. Ainsi ce Comité, appuyé sur ses expériences,
croit pouvoir conclure que le vaccin recueilli sur la
vache et inoculé à l'homme, n'a pas produit une maladie plus grave que quand il est recueilli sur l'homme. » Husson et Tessier répétèrent à Paris et dans les environs de Versailles les vaccinations avec le pus de la vache inoculée et « toujours la vaccine puisée à cette nouvelle
Nous fûmes encore plus satisfaits et plus heureux quand nous acquîmes la certitude que cette méthode désarmait la calomnie, enlevait tout prétexte à l'appréhension et arrachait une nouvelle quantité de sujets au fléau de la variole, auquel semblait les avoir destinés la crainte de contracter d'autres maladies avec le vaccin pris sur l'homme.
Sans donc proscrire de notre pratique la vaccination commune, de bras à bras, quand nous rencontrions l'assurance d'éviter la rencontre d'autres poisons transmissibles par inoculation, nous avons souvent pratiqué la méthode de vacciner directement au moyen de la vache. Nous croyions avoir bien mérité de la vaccine et de l'humanité en ayant comblé les lacunes que laissait la vaccination ordinaire, en ayant provoqué de toutes parts la contradiction, en ayant disséminé le grand et sûr préservatif de la variole humaine, tout en parvenant à en éviter les inconvénients accidentels.
Quelle a donc été notre surprise de lire dans le
source a été très régulière, victorieuse de toutes les contreépreuves. » (Husson, Recherches sur la vaccine, traduites à Palerme, 1802, p. 171.)
Journal de vaccination un projet de proscription contreune méthode si utile, projet lu au Comité et précédé d'un mémoire rédigé par un de ses membres? Un projet si absurde, si insensé, à notre avis, ne peut qu'exciter le mépris et l'aversion de tout homme qui pense. En fait, que prétendrait-on par la proscription que l'on projette de la méthode en question, si ce n'est de ressusciter au xix c siècle les persécutions dont furent l'objet, dans des temps moins éclairés, le quinquina, le mercure, l'inoculation de la variole humaine, etc.? Ne serait-ce pas la même chose que de vouloir, à une époque philosophique comme la nôtre, obliger les adeptes de l'art de guérir, ainsi que les anciens Egyptiens, à ne jamais s'écarter des méthodes adoptées communément, afin de paralyser ainsi l'esprit d'observation, source féconde des plus utiles découvertes? L'auteur d'un si misérable projet croitil par hasard que l'esprit humain soit arrivé au sommet des connaissances naturelles, de sorte que, nulle place ne restant aux découvertes ultérieures, il faille repousser toute observation, toute recherche quelconque ?
Quelles pourraient être les bases surlesquelles
il aurait établi son projet insensé? Serait-ce que la voix des victimes sacrifiées à cette nouvelle méthode de vaccination aurait été assez fréquemment entendue, serait montée assez haut, pour en obtenir la condamnation? Mais qui donc ignore, pour peu qu'il veuille le savoir, que le nombre significatif des sujets vaccinés, outre que durant l'inoculation vaccinale ils n'ont éprouvé que les incommodités habituelles à la vaccination ordinaire, jouissent aujourd'hui de la meilleure santé (i)?
Serait-ce que les sujets vaccinés avec le pus de la vache inoculée ne se seraient pas montrés constamment réfractaires à la variole naturelle ? Mais cette sorte de vaccination ne fut-elle pas la première, celle qui, effectuée d'abord par hasard, fut pratiquée ensuite intentionnellement par ceux qui l'avaient découverte, et de laquelle on tira les preuves les plus convaincantes de son efficacité à préserver de la variole? Ceux que
(i) Nous ajouterons en appendice un tableau nominatif des principaux sujets que nous nous rappelons avoir vaccinés avec le pus de la vache. Le nombre en serait encore accru si nous y faisions figurer ceux qui ont été inoculés de la même manière par les signors Troja, Amantea, Boccanera et d'autres.
nous avons vaccines d'après le même procédé n'ont-ils pas manifesté en toute occasion la même impossibilité à contracter la variole?
Si donc la vaccination pratiquée avec le pus de la vache est inofiensive et préserve de la variole humaine aussi bien que la vaccine recueillie sur l'homme, pourquoi prétendrait-on la proscrire? L'Etat peut-il s'intéresser à ce qu'on pratique un procédé plutôt qu'un autre, pourvu qu'on obtienne le même résultat désiré, c'est-à-dire la préservation de la variole humaine, si souvent mortelle ?
Il nous plaît de croire que ni des intérêts privés ni la manie de contradiction, si fréquente parmi les lettrés, et malheureusement si funeste aux sciences, mais seulement la persuasion où il est et le désir du bien public ont suggéré à l'auteur le projet de proscription dont il s'agit. Ses connaissances étendues, son caractère philanthropique, ne sont point en effet ignorés de nous. Nous respectons aussi le sentiment affectueux qui nous attache à lui ; nous sommes persuadé d'ailleurs que la diversité des opinions entre hommes qui s'appliquent aux lettres, ne peut rompre ces agréables liens sociaux.
Nous croirions trahir et nous-même et le public, au bien duquel chacun doit, comme il le peut, travailler, si nous ne prenions à tâche défaire connaître le peu de vérité de ses assertions et l'interprétation erronée des faits qui constituent la base de son raisonnement dans le mémoire sus-mentionné. Nous le croyons d'autant plus nécessaire que, nous en avons la certitude, les déductions qu'il en tire, si pour le malheur de l'humanité elles étaient adoptées généralement, deviendraient sans aucun doute la cause funeste de nouveaux et d'incalculables maux, en même temps que de discrédit pour la vaccine, qui est, en soi, si avantageuse.
Nous ne pouvons néanmoins, si peu que ce soit, supposer que le Comité de vaccination ait prêté l'oreille à un projet si ridicule. En fait, comment croire qu'un corps si respectable, composé au moins en majeure partie d'hommes des plus insignes, ayant acquis de justes droits à la célébrité et à la reconnaissance des savants, puisse tomber dans une telle absurdité, une telle contradiction?
N'est-ce pas ce même Comité qui, dans ses
Instructions générales, pour servir de règle à la vaccination dans tout le royaume, a montré une indifférence parfaite pour le vaccin recueilli sur l'homme vacciné ou sur la vache (1) ? Ses membres les plus distingués sont-ils moins persuadés que nous, qu'en même temps que la vaccine on
(1) Nous transcrirons ici les propres termes du Comité dans ses Instructions sur la vaccine dans le royaume de Naples, instructions dont le secrétaire perpétuel, sans y prendre garde, a fait précéder immédiatement, dans son Journal, le projet de proscription contre la vaccination opérée avec le virus de la vache.
« Celle-ci » (la vaccination) « s'opère d'une façon, quand on emploie le liquide vaccinal récent, c'est-à-dire recueilli à l'instant même d'une pustule de variole vaccinale dans sa pleine vigueur, sur un sujet antérieurement vacciné, ou
SUR UNE VACHE QUI ORIGINAIREMENT LE FOURNIT! elle S'opère
d'une autre façon au moyen du liquide conservé entre
deux plaques de verre. »
Qu'on ne vienne pas subtiliser à propos des termes cidessus, et prétendre que le Comité par le mot originairement ait entendu parler de la variole vaccinale spontanée chez les vaches, à l'exclusion de celle qui leur a été inoculée; nous demanderions alors s'il y a une différence quelconque entre la variole spontanée et la variole communiquée à cet animal, pour ce qui est de la lymphe qu'on peut en recueillir afin d'en tirer parti; absolument comme si, voulant inoculer la variole humaine, il y aurait une différence quelconque dans le résultat, qu'on se servît soit du pus d'une variole bénigne spontanée, soit de celui d'une variole communiquée par inoculation.
puisse inoculer quelque autre infection par la vaccination ordinaire ?
Combien de fois le plus célèbre des membres qui en font partie, le signor Cotugni, n'a-t-il répété cette maxime si conforme aux faits et à la raison, à savoir que qui inocule, inocule tout} Le signor Villari, autre membre du Comité, à qui dans la médecine pratique l'opinion nationale a justement accordé le premier rang, n'est-il pas celui-là même qui a conseillé une telle méthode de vaccination, et qui a voulu la pratiquer exclusivement sur certains de ses clients? Le signor Sementini, qui ne leur cède en rien en mérite, membre également du même Comité, n'a-t-il pas voulu la pratiquer de préférence à toute autre sur un sujet qui lui était le plus cher?
Quelles expériences, quels essais a donc tentés le Comité, par lui-même et sous ses propres yeux, en ce qui concerne la vaccination opérée avec le pus recueilli directement sur la vache, pour pouvoir en calculer les avantages ou les désavantages par comparaison avec le vaccin recueilli sur l'homme? Scrait-il croyable qu'un Corps si éclairé, en approuvant l'absurde projet de proscription, ait voulu trancher du juge sans
se mettre en peine de connaître le fond de la cause ?
Encore bien, donc, que nous ne puissions croire que les raisonnements et les dangereuses déductions au moyen desquels on demande, dans le mémoire en question, la proscription de la méthode dont nous sommes le défenseur, aient pu rencontrer l'approbation de la majeure partie du Comité, nous croyons de notre devoir de détromper le public, non moins que le commun des adeptes de l'art médical, qui, par un penchant malheureusement trop commun dans ce royaume, croient trouver la marque de la vérité dans tout ce qui vient à être imprimé.
Si d'une part nous nous flattons de pouvoir démontrer ce qu'a d'absurde et de périlleux pour l'humanité tout ce qui est affirmé dans le mémoire sus-mentionné, d'autre part, nous sommes sûr de pouvoir prouver jusqu'à l'évidenee que la vaccination opérée avec le pus de la vache, non seulement est inoffensive, non seulement est aussi utile que celle que l'on opère avec le vaccin de l'homme, mais qu'elle a sur celle-ci de réels avantages, des avantages propres à la faire préférer dans nombre de cas.
On demeurera par conséquent convaincu qu'elle ne constitue ni un achoppement ni un temps d'arrêt aux progrès de la découverte de Jenner, mais qu'au contraire, en écartant tous les obstacles que la raison, les faits ou l'appréhension pouvaient susciter à l'inoculation nouvelle, elle rend la vaccination plus générale, plus assurée dans ses progrès.
On reconnaîtra encore que ce n'est ni l'imposture, ni le désir de nous singulariser, ni quelque sourde intrigue, mais bien l'avantage de l'humanité et le désir de voir progresser la vaccine, qui ont été cause de la préférence souvent accordée par nous à la méthode vaccinale en question. Quand nous aurons démontré cela, notre méthode méritera-t-ellc la proscription ou plutôt l'encouragement du gouvernement? Celui qui menacera de la faire prohiber ne s'opposerat-il pas au bien de l'humanité, aux progrès de la vaccine et par conséquent aux bienfaisantes intentions du gouvernement?