‹ Mémoire sur la chromhidrose ou chromocrinie cutanéeChapitre 10 sur 23 · Rien · texte numérisé non relu

Rien

5. Apparition à gauche cl au pouce de la main droite, depuis trois heures du matin jusqu'à trois heures du soir.

En résumant les résultats offerts par ces trente jours d'observation, ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que la tache est ossentielleinenl intermittente et qu'elle n'a jamais persisté pendant vingt-quatre heures consécutives : elle paraît le malin et disparaît le soir, de sorte que, lors même qu'elle se montre plusieurs jours de suite, il y a toujours une intermittence quotidienne de courte durée; dans les autres cas, celle-ci a été trois fois de trois jours, deux fois de deux jours et trois fois d'un jour seulement; sur les quatorze jours où la chromhidrose s'est montrée, elle l'a fait cinq jours de suite une fois, deux jours une autre fois.

Pour compléter ce qui a trait à la marche de la maladie, j'ajouterai que, depuis le mois de mai qui a été le plus fécond, les apparitions ont diminué de fréquence et qu'elles n'ont plus lieu que tous les dix, douze, quinze ou vingt jours; la dernière même,dul*''"janvier de celte année, arrivait après une intermittence de deux mois; il est rare que la coloration se montre deux ou trois jours de suite, elle conserve toujours la même particularité de paraître et de disparaître dans la même journée.

Vous me permettez d'ajouter à celle description quelques détails sur le commémoratif, car, dans une affection où nous avons encore tant à connaître, aucun élément ne doit être négligé.

M. Lami n'a pas connaissance que ses parents aient jamais eu sur la peau une tache semblable à la sienne. Pourtant il est un fait qui mérite qu'on le signale : c'est qu'une de ses cousines germaines, qui habite la Bourgogne, a sur le visage, aux environs de Tun des deux yeux, une tache dont la couleur et la marche sont les mêmes que chez M. Lami. Celui-ci n'a jamais habité que les départeraenls du centre de la France. Son enfance fut exempte de maladies : dans sa jeunesse, il n'éprouva que quelques violentes courbatures qui furent plusieurs fois combattues par la saignée. Depuis dix ans sa santé fut fortement éprouvée : il eut en 1850 une première pneumonie, une seconde en 1852, et celle-ci laissa après elle un état de malaise qui dura cinq mois; en 18S4, il fut atteint d'une affection du foie, qui ne guérit, dit-il, qu'après vingt et un mois de traitemenl. Enfin, en décembre 1858, sous la double influence d'un refroidissement et d'une fatigue exagérée, il fut pris d'une bronchite intense, remarquable par l'abondance de la sécrétion caiarrhale, et suivie d'un affaiblissen)ent notable.

Pourtant la sanlé de M. Lami était rétablie, lorsqu'au milieu de mars 1859, il remarqua pour la première fois sur sa main gauche une coloralion d'un bleu-verdâlre, qu'il prit d'abord pour une lâche accidenielle de peinture. Mais plusieurs apparitions et disparitions successives, éveillant un examen plus attentif, lui démontrèrent bientôt que sa main était le siège d'une coloralion intermittente

qu'on ne pouvait aiiribucr à aucune cause extérieure. Désireux de se rendre compte de ce singulier phénomène, il m'en rendit témoin dans les premiers jours de mai 1859.

A cette époque, j'ai examiné M. Larai avec tout le soin possible, et je n'ai constaté aucun trouble, aucune altération dans le système circulatoire, ni dans le système respiratoire. La santé est bonne, pourtant elle n'est pas redevenue aussi robuste qu'elle était avant ia dernière maladie, car il se fatigue encore assez facilement, transpire beaucoup, et ressent, quand il est fatigué, une légère douleur et la sensation d'un poids dans la région du foie. Cet organe, exploré avec soin, ne trahit cependant aucune lésion appréciable. Aujourd'hui la santé de M. Lami ne laisse rien à désirer, ses forces sont complètement rétablies, et il se livre sans difficulté aux travaux pénibles qu'exige son exploitation.

L'urine examinée n'a donné aucun précipité albumineux avec l'acide nitrique et la chaleur. La potasse caustique, la liqueur de Barreswil récemment préparée, n'y ont décélé non plus aucune trace de sucre.

Il me reste, pour terminer cette observation déjà bien longue, à présenler quelques réflexions qui en seront comme le résumé, dans le but d'en mettre en relief les particularités les plus remarquables.

Les détails dans lesquels je suis entré sur les caractères et l'évolution de la tache colorée ne laissent point, à mon sens, de doute sur l'existence de la chromhidrose. Si le siège de la coloration anormale peut ici faire naître l'idée de la pellagre, qui dans quelques cas s'accompagne de coloration noire ou bronzée (Landouzy, Union Médicale, 1860, t. XIII, p. 254, et Archives), l'absence des symptômes palhognomoniques de cette grave affection, l'état de santé physique et moral de M. Lami, l'intermittence du phénomène que nous avons observé, ne peuvent laisser l'esprit persister dans un rapprochement impossible.

Comme je l'ai dit en commençant, ce qui constitue tout l'intérêt de celte observation, c'est le sexe de l'individu chez lequel elle a été recueillie, puisque ce serait le premier fait de chromhidrose observé chez l'homme.

L'âge de mon malade, 47 ans, peut aussi passer pour une anomalie, car dans aucun des cas connus, l'âge n'a dépassé 32 ans.

Il n'a jamais habité les bords de la mer.

L'existence simultanée de la même affection, d'ailleurs si rare, chez une cousine germaine de M. Lami, permet de supposer que des conditions communes d'organisation ont influé dans ces deux cas sur le développement de la chromhidrose.

La tache colorée a afi'ecté un siège qui ne lui est pas ordinaire, car jusqu'ici le visage a été son théâtre de prédilection.

En signalant la teinte uniforme de la laclie des points plus colorés siégeant à la racine des poils, je n'ai point voulu donner à penser que la sécrétion se fît par les orifices des follicules pileux. Elle me paraît avoir son siège dans les glandes sudorifères. Telle est aussi, je crois, l'opinion de M. Le Roy de Méricoui t, juge compétent en parelle matière; et d'ailleurs le lait de M. le docteur Bousquet, de Saint-Chinian (Gazelle des hôpitaux, 1838, p. 433), ne permet guère qu'on en ait une autre. Si les points indiqués se trouvent plus colorés, c'est que, grâce à la petite cavité qu'ils présentent, grâce au point d'ajipui fourni par le poil, le produit sécrété s'y accumule en quelque sorte, et quand l'évaporation en a enlevé la partie aqueuse, la partie fixe y reste plus abondante que partout ailleurs.

Suivant M. Le Roy de Méricourl, le caractère pathognomonique de la chromhidrose, c'est que la matière colorante est à la surface de la peau, et quand on essaie la partie avec un linge, la peau reprend complètement son aspect normal (Gazette des hôpitaux, 1858, p. 455). Ici la coloration perd seulement de son intensité.

Il n'y a pas non plus dans les sillons de l'épiderme la poussière fine que notre honorable confrère a notée dans ses observations. L'aspect que revêt la peau est celui qui résulterait de l'application d'une solution colorée qui laisse en se séchant une teinte plus foncée sur tous les points où la couche en a été plus épaisse.

Nous trouvons encore dans la marche un signe qui est caractéristique de cette affection : je veux parler de l'intermittence. Celle-ci n'a jamais été régulière, et les périodes en ont presque toujours été longues; au contraire, ce que je pourrais appeler l'accès de chromhidrose n'a jamais juré vingt-quatre heures. La coloration n'a jamais débuté que la nuit, pendant le sommeil, pour disparaître dans les conditions opposées.

Jusqu'à présent, dit M. le docteur Le Roy de Méricourt (Compterendu de l'Académie de médecine, Gazelle des hôpitaux, 1858, 412), la chromhidrose ne s'est montréeque chez des jeunes femmes e(à l'âge de la plus grande activité fonctionnelle de l'utérus, de 16 à 52 ans; et dans une lettre adressée au rédacteur en chef du même journal, il ajoute qu'il s'appuie principalement sur l'absence absolue jusqu'à présent de cette affection chez l'homme, pour persister à penser qu'elle est liée chez la femme aux troubles de la menstruation. Le fait que je viens d'avoir l'honneur de vous communiquer est en contradiction avec ces données étiologiques.

(Communication de M. Veillard, médecin à Y<!rres, à la Société médicale des hôpitaux. — Bulletin de celle Société.)

Observation XXVI. — M. César Pradier, capitaine de frégate, âgé de 48 ans, d'un tempérament sanguin, grand, très vigoureux, s'est

presque consiainmenl bien porté sons loiilcs les latitudes du globe jusqu'en 1859. Le 16 juin de celte même année, commandant la corvetle la Meuse et se trouvant à Rochefort, il fut pris d'un accès de lièvre dont la durée fut de vingt beures, et dont les symptômes du stade de chaleur furent tels qu'il eut à craindre un de ces accès pernicieux dont, en sa qualité de marin, il avait été souvent à même d'être témoin. Le lendemain, un peu alarmé, il retourne à son bord, et en l'absence de son chirurgien-major, il prend, dans un flacon de la pharmacie de la corvette , une cuillerée à bouche, bien remplie, do sulfate de quinine; il redouble cette dose dans la soirée du 17, le 1 8, il éprouve une agitation considérable, des tintements d'oreille, de la céphalalgie, une surdité incomplète, mais très appréciable. Vers quatre beures de l'après-midi, il prend une nouvelle dose, mais moindre. La fièvre ne revint pas. M. Pradier resta plusieurs jours dans un état de faiblesse considérable, qui se prononçait surtout dans les articulations des membres inférieurs. La vision, qui avait été parfaite, devint moins nette de près, et il fut obligé, pour accomplir ses nombreux devoirs décommandant, d'avoir recours à des lunettes de presbyte, qu'il conserva pendant plusieurs mois. Sentant très bien la marche lentement progressive de l'anémie, M. Pradier n'aimait pas à parler des symptômes qu'il éprouvait, et qu'il n'a jamais hésité à rapporter à la dose inconnue, mais certainement considérable, de quinine qu'il avait prise. Pendant l'hiver de 1860, qu'il passa à naviguer dans la Manche, oîi il eut beaucoup à souffrir du mauvais temps, il fil usage, sans grande amélioration, de limaille de fer porpbyrisée et de fer réduit. Cet agent détermina vers le front une éruption furonculeuse de peu de durée. Au mois de mai 1860, il fut appelé à Lorient, près de sa femme qui était atteinte d'une affectiou très grave et fort douloureuse. Pendant bien des nuits, il veilla près d'elle, lorsqu'une issue funeste vint mettre fin aux fatigues qu'il eut à supporter. Le sommeil ne reparut point, la faiblesse augmenta, les pleurs étaient devenus souvent involontaires ; l'appétit avait disparu ; une sensation de brûlure existait dans les yeux; bientôt des picotements assez vifs et fort pénibles eurent lieu dans la région orbitaire. Le malade éprouvait la sensation d'un gravier qui déterminait un clignotement involontaire. C'est vers le milieu du jour qu'il s'aperçut que les paupières étaient noires ; le demi-cercle coloré qui entourait les yeux n'a jamais dépassé les angles palpébraux que de trois à quatre millimètres ; tuais plusieurs fois les taches grandirent au point d'occuper une partie des yeux.

Lorsqu'il frottait la zone colorée, ou lorsque j'exécutais moi-même celte pelile opération à l'aide d'un mouchoir blanc , le linge était taché d'une sorte d'elflorescence noire ressemblant à une fine poussière de charbon. La coloration n'élail pas plus intense le matin qu'à

une aiilre partie de la journée. Mais j'ai remarque, comme le malade a pu le faire lui-même, que celle sorle de sécrélion augmeiilaii avec une grande rapidité (une fois après vingt minules) sous l'empire d'une impression un peu vive ou d'une discussion animée.

A trois reprises diiréreiiles , j'ai constaté qu'après avoir nettoyé avec soin les paupières, qui ne conservaient plus cette teinte bistrée si commune chez les sujets fatigués par les excès ou les maladies, la coloration reparaissait, et alors fai vu la matière noire s'accumuler sensiblement à l'angle interne de l'œil, près de la caroncule lacrymale, et se convertir en petites masses. C'est en examinant une d'elles, au microscope, que je crus reconnaître les caractères d'une organisation rappelant l'oïdium. Cette sécrélion anormale alarmait d'autant plus mon ami , qu'aux symptômes déjà décrits s'étaient ajoutées des palpitations de cœur fréquentes. Un amaigrissement assez considérable était difficilement masqué par une sulfusion légère de tout le corps ainsi que de la face. Il ne pouvait un instant rapporter l'origine de ces taches noires à un dépôl de poussière de charbon, comme cela arrive 'journellement à bord des bâtiments à vapeur, pendant qu'on embarque le combustible. Outre les soins minutieux qu'il a toujours pris de sa personne, le début de ce phénomène bizarre avait lieu trois mois après la fin de son commandement, et il avait son maximum d'intensité lorsqu'il vint me retrouver à Brest, le 29 septembre 1860. Il a été toujours porté à attribuer cette étrange coloration à la maladie principale aggravée par les fatigues d'un hiver rigoureux, ei surtout par le chagrin profond qui est venu l'accabler.

Je conseillai à M. Pradier de solliciter son envoi pendant l'hiver à la station thermale d'Âmélie-les-Bains. M. Lecœur, médecin principal, institua un traitement, et lui ordonna un bain de quinze minutes et une douche de dix minutes. Lui-même dirigea les douches sur les paupières fermées avec force, en mettant la main sur l'orifice du conduit, de manière à n'obtenir sur les paupières que l'aclion d'un très mince lilel d'eau. Le malade passait ensuite quelques minules dans une salle d'aspiration. M. Pradier est resté convaincu que ce sont les lotions sulfureuses qui, en dix-huit jours, ont fait complètement disparaître la coloration anormale.

Depuis la fin de décembre, M. Pradier est guéri, je l'ai revu le 27 mai 1861; l'élat normal des paupières persiste.

A. DuvAL, premier chirurgien en chef de la marine au port de Brest. — {Gazette hebdomadaire, 4 juin 1861.)

Observation XXVil. - M. de C , de haute taille, ayant peu

d'embonpoint, pâle, âgé de quarante-six ans, d'un tempérament ner-

veux, marié depuis onze ans, ayant eu quatre enfants, :i joui d'une bonne santé, jusqu'au mois de juillet 1860. A celle époque, se trouvant momentanément à Angers, il fut atteint d'accès de fièvre qui furent considérés comme intermittents. Au quatrième accès, de larges plaques d'urticaire survinrent etnedisparurenl définitivement que trois semaines après. M. deC... revint chez lui un peu affaibli, non-seulement par le traitement qui avait consisté surtout en purgatifs, mais aussi par un flux hémorrhoïdal considérable qui dura plus d'une semaine. Sa santé paraissait devoir se rétablir complètement, lorsqu'au mois de septembre, étant à Rennes, des symptômes d'embarras gastro-inleslinal se montrèrent. Un gramme d'ipéca d'abord, puis, quelques jours plus tard, 0,05 centig. d'émélique lui furent administrés. L'affection ne fut pas enrayée, et il offrit cet ensemble de symptômes auquel, dans la pratique, on donne généralement le nom de fièvre muqueuse. Cet état morbide dura jusqu'au 20 octobre sans avoir présenté de caractères alarmants. Malgré les soins assidus et éclairés de son médecin, la sanlé ne se rétablit pas complètement. Vers le 1" décembre, après avoir fait usage de dragées de Gélis et Conté à la dose de huit par jour, et avoir eu un nouveau flux hémorrhoïdal, la coloration noire se manifesta, et offrit les mêmes caractères que chez M. Pradier. Ce déplorable phénomène affecta profondément M. de C..., il refusa de voir ses amis, et se détermina à faire le voyage de Brest dans le but de me consulter. Je l'ai observé du 20 au 27 décembre. Je prescrivis comme traitement l'usage de vin de quinquina, el j'insistai sur l'emploi des ferrugineux. Je l'ai revu le 15 mai dernier; il n'y a pas d'amélioration sensible, si ce n'est dans l'état général, mais les paupières demeurent colorées en noir.

A. DuvAL [Gazette hebdomadaire, 14 juin 1861).

Observation XXVIII. — Première relation due à M. Godefroy^ chirurgien de deuxième classe, attaché au corps des fusiliers marins. [Expédition du Mexique.) — M. de X..., lieutenant de vaisseau, âgé de trente-deux aus, est d'un tempérament nervoso-sanguin et a toujours joui d'une bonne santé jusqu'en 1852. A celte époque, étant embarqué sur un navire en fer en station sur les côtes de Syrie, il fut aitcini de douleurs rhumatismales dans les membres inférieurs. Lors du siège de Sébastopol, attaché aux batteries de la marine, il fut assez grièvement blessé à la cuisse droite. Rentré en France, il ne tarda pas à présenler(fin de 1854) des accidents nerveux bystériformes qui le laissaient, pendant plusieurs heures, sans connaissance. Les crises étaient devenues de plus en plus rares, lorsque vers la lin de 1855, il s'aperçut que ses paupières inférieures présentaient une coloration noirâtre qui chaque jour gagnait en élen-

due et en intensité. Du reste, celle coloration variait avec la leinpératurc: très-prononcée sous i'inlluence de la chaleur, elle devenait à peine visible pendant les temps Iroids. C'est ainsi que pendant l'hiver de 1859, la teinte noirâtre disparut coniplélenienl, ne laissant qu'un cercle à la base de b paupière, an point qu'elle pouvait paraître n'élre que cernée par la fatigue. M. de X... se croyait débarrassé de son affection, niais celle illusion dura peu ; dès les premières chaleurs, la teinte des paupières reparut. Depuis lors, elles sont toujours restées plus ou moins colorées. Lorsque je fus embarqué, au mois d'octobre 1861, sur le même navire que M. de X..., ses paupières inférieures offraient une coloration d'un gris lerne. Mais quand nous eûmes à supporter les chaleurs des tropiques, puis cellesdu Mexique, elles prirent une belle teinte noire, dessinant nettement un croissant à concavité supérieure limitée par le bord libre de la paupière, et dont la convexité suit, sans le dépasser, le rebord inférieur du trou orbilaire. Si l'on vient à soumettre la paupière à des lavages réitérés et à des flottements énergiques, la coloration disparaît en partie, mais il reste cependant un reflet grisâtre trèsaccusé. Le linge qui a servi à ces lavages est coloré en noir. La chaleur, une vive émotion, Tacle de la digestion et toute cause, en un mot, qui active la circulation sanguine, contribue aussi à augmenter la coloration noirâtre des paupières. Si la sueur coule sur le visage • et qu'elle vienne à passer sur la paupière inférieure, elle prend une couleur noire. Je n'ai jamais vu aucune accumulation de matière colorante entre les cils ni vers le grand angle de l'œil, comme cela a été signalé dans quelques-uns des cas publiés. La seule douleur que celle affection cause à M. de X..., c'est une sensation de gravier qui existe de lemps en temps dans la paupière inférieure, surtout lorsqu'il est exposé à une vive lumière, telle que celle qui est renvoyée par une plage de sable.

La vision n'est pas altérée ; toutefois M. de X... s'est aperçu que lorsqu'il se livre à des observations méridiennes, sa vue se fatigue plus rapidement qu'avant l'apparition des taches colorées.

M. de X... désirerait vivement être débarrassé de cette singularité.

La réalité de l'exsudation de la matière colorante a été constatée par tous les médecins militaires ici présents : MM. Erhmanu, Coindel et Claudel, médecins majors de première classe, ainsi iiue par M. Colson, médecin principal de la marine.

(Commiinicaliott écrite de M. Godefroij , eu date d'Orizaba, 25 novembre 1862.)

Saint-Nazairc, 8 décembre 1862.

Deuxième relation, due h M. le docteur V. de Rochas, chirurgien de deuxième classe, chirurgien major du paquebot la Louisiane. — J'ai pu

observer, pendant mon dernier voyage sur la Louisiane, un cas fort remarquable de la maladie dont vous vous êtes le pltis spécialement occupé, ia chromhidrose. Cette observation pouvant vous intéresser et profiter à la science, je me fais un devoir de vous en faire part.

M. deX..., lieutenant de vaisseau, âgé de trente-deux ans, a pris part au siège de Scbastopol ; il a été blessé dans la tranchée par des éclats d'obus qui lui ont labouré la partie supérieure de l'une des cuisses. Au retour de la campagne de Crimée, il est venu en congé à Lorieut, et dès lors on remarquait une teinte brune des paupières inférieures. Cette teinte resta à peu près la même jusque vers ces derniers temps, si ce n'est que, lorsqu'il était fatigué, qu'il était souffrant ou qu'il faisait très chaud, elle devenait un peu plus foncée. M. de X... vient d'accomplir la première phase de la guerre du Mexique, pendant laquelle il a été maltraité de toutes façons. En effet, il a été frappé à la tête devant Puebla par une balle qui a entamé la boîte crânienne. Il a été atteint de fièvre intermittente, puis de dyssenterie. M. de X... offre un certain degré d'anémie ; tout lesystèuie nerveux est profondément troublé. Aussi présenle-l-il fréquemment des accès de névralgie, dont le siège varie, mais qui intéressent surtout les plexus pulmonaires ; dans ce cas, il survient alors des spasmes respiratoires effrayants.

Depuis la blessure à la lêle, les paupières inférieures se couvrent chaque jour d'une couche noire eu forme de croissant, dont les deux pointes vont rejoindre les sourcils, en sorte que de loin on croirait voir une paire de lunettes colorées, appliquées sur les yeux.

La paupière supérieure elle-même n'est pas parfaitement nette. Cette couche noire est très-adhérente à la peau ; cependant en exerçant une légère friction à Taide d'un linge blanc, on en enlève une certaine quantité, que j'ai regretté ne pouvoir examiner au microscope. Le matin, après que M. de X... s'est lavé le visage, les paupières sont plus nettes que dans la journée et surtout que le soir; mais pour enlever complètement ce qui reste dans les pores de la peau, il faudrait se servir d'huile ou de glycérine ; pendant et après les accès névralgiques dont j'ai parlé, la coloration des paupières est plus marquée. Il y a une relation évidente entre la chromhidrose et l'état nerveux du sujet.

J'ai remarqué que les paupières se couvraient de gouttelettes de sueur alors qu'il n'en paraissait pas sur le reste du visage. En regardant de très près les portions de la peau anormalement colorée, sans même se servir d'une loupe, ou voit que cette couche qui paraît, à distance, continue et uniformément étendue, ne l'est pas en réalité. Ce n'est que le rapprochement extrême des particules colorantes qui produit cet aspect.

{Communication inédite.)

Tout récemment, M. le baron Larrey a Lien voulu nous faire parvenir un nouveau et précieux témoignage en faveur de l'authenticité de ce fait.

Extrait d'une lettre du docteur Léon Coindet, médecin en chef de la 2me division de Varmée du Mexique, adressée à M. le baron Larrey.

Orizaba, le 6 août 18G2 — (p. 14).

« Enfin, en dehors de tout ceci et comme fait intéressîint, j'ai donné mes soins à un lieutenant de vaisseau, natif de Lorient, M. de X..., qui avait reçu un coup de feu à la léte, au combat de Puebla, et qui, depuis cinq à six ans, est atteint d'une chromhidrose parfaitement marquée des deux paupières inférieures. La matière bleuâtre, noirâtre, qui les recouvre d'une manière |)ermanente, s'enlève facilement avec un mouchoir, qui reste imprégné de cette matière colorante, pour reparaître prosqu'aussitôt. »

§ II. — CHROMOCRINIE SIMULÉE.

Obsekvation I. — Je fus appelé, dit M. Duchenue, en 1856, pour la première fois, auprès de la fille Prudence, de Limésy, âgée de trente-six ans, réglée depuis l'âge de seize ans, assez régulièrement mensiruée.

Je fus frappé de la coloration bleue des paupières, coloration qui s'étendait depuis le milieu du front jusqu'au milieu des joues. Au premier aspect, la figure semblait, comme le dit fort exactement le docteur Maker, porter les traces d'une violente contusion, ou avoir été badigeonnée avec une solution d'indigo. Je fus tellement frappé de celte dernière idée que je la manifestai instantanément, pensant, ce qui était supposable, que celte fille tissant du colou bleu (elle était tisseuse de profession), avait pu frotter ses paupières avec ses doigts imprégnés de matière colorante. Mais cette coloration existait depuis vingt ans. Elle l'attribuait à un sort qu'on lui avait jeté. Dès lors, les soupçons naquirent dans mon idée et j'observai. C'était sur les paupières que la coloration anormale avait le plus d'intensité; elle s'étendait de là sur le front, les joues, en s'adoucissant, se fondant très légèrement; ce qui n'empêcliait pas de distinguer comme par transparence la teinte rosée des joues : celte couleur ressemblait tout à fait à de l'indigo, franchen\eni bleu, sans reflet noir. Pointillé bleu foncé, ressemblant à une poussière déposée dans les sillons de la peau. De temps en temps des plaques d'un bleu moins foncé apparaissaient sur la poitrine, les membres; la faligue, la marche, la chaleur, augmentaient considérablement l'intensité de la coloration. Enfin, au bout d'un certain temps, la

coloralioii iliminuail irinlensité, pour disparaître presque eiilièreinent quelques jours après. Pour conipléler le tableau, anorexie, voniissemeiits après !os repas. Indépendamment de la coloration bleue, la malade simulait tantôt une affection vermineuse, tantôt une affection nerveuse, tantôt un appétit vorace que rien ne pouvait rassasier; elle restait quelquefois un mois, dit-elle, sans manger. Enfin, ces prétendues affections ayant successivement été combattues, je parvins à démontrer que la cbromhidrose était simulée. J'examinai donc de nouveau, et dans un jour favorable, la colora- ' tion des paupières; je trouvai sur l'une d'elles une petite verrue qui m'avait échappé jusqu'alors ou qui avait apparu depuis. Cette verrue, en forme de champignon, était supportée par un pédicule très mince; je l'excisai: le pédicule était blanc, ainsi que la peau protégée par la verrue. Parfaitement sûr, dès lors, de la simulation, je ne dis rien cependant ; mais le lendemain j'emmenai cette femme chez moi, et, en présence du maire, homme d'une intelligence supérieure, et d'un notable de l'endroit, je procédai à un lavage complet de la face et des joues. Quand le lavage fut terminé, je demandai brusquement à cette fille de quel bleu elle se servait pour se teindre ainsi; après bien des dénégations, des hésitations, pressée par nous, elle avoua que depuis vingt ans elle se teignait ainsi avec de l'indigo; qu'une vieille femme de ses voisines lui en avait donné le conseil, et que la paresse était son mobile ; elle vivait ainsi sans rien faire, exploitant la crédulité publique.

{Gazelle des hôpitaux, 12 mars 1859, docteur Ducheune, de Pavilly.

Dans ce cas, les antécédents du sujet, l'habitude de la simulation dans un but intéressé, étaient de nature à donner au docteur Duchenne de fortes présomptions pour regarder la coloration partielle et anormale de la peau comme le résultat d'une supercherie. Les conclusions que ce confrère a tirées de l'aspect du pédicule de la petite verrue et de la portion de peau qu'elle recouvrait, ont élé confirmées et justifiées par les aveux de la malade. Sans l'existence de cette circonstance toute fortuite, la vérité eiit pu tarder encore longtemps à être reconnue en se bornant à l'examen du sujet, tandis que le microscope et les réactifs eussent immédiatement fait reconnaître les caractères si nets et si tranchés de l'indigo, et par suite la grossière simulation qui rappelle les pratiques de la cour des miracles. Cette observation vient donc tout à fait à

l'appui de la valeur de ces moyens d'investigation qui donnent des résultats précis et n'entraînent pas à une perte de temps comme le procédé qui consiste à attendre le relourde la sécrétion colorée, et donlM.Duchenne lui-même a fait avec juste raison la critique.

Observation H. Liège, 14 aoûH861 .

Monsieur et cher confrère,

J'ai lu dans VUnion médicale que vous faisiez partie d'une commission nommée par la Société médicale des hôpitaux pour élucider la question de la cliromliidrose. Je possède un fait qui contribuera peut-être à édifier le public médical sur celle singulière.forme de simulation. Peut-être jugerez-vous bon aussi d'employer dans les cas qui peuvent se présenter encore, le moyen qui nous a servi à découvrir la vérité.

Il y a quelques années, la fille d'un fonctionnaire supérieur me fut présentée pour une alTeclion dont les médecins qui l'avaient vue avant moi déclaraient n'avoir aucune connaissance. J'y ai vu le plus magnifique exemple de chromhidrose qu'on puisse espérer de rencontrer; la coloration se présentait aux pommettes et s'étendait de là à la paupière inférieure; rarement la paupière supérieure était atteinte en même temps. C'étaient deux taches noires de cinq centimètres environ de large sur trois centimètres de haut, à contours effacés; elles défiguraient d'une manière étrange cette jeune et belle personne. La matière noire put s'enlever à l'aide d'un linge sec; mais en moins d'un quart d'heure elle reparut d'abord comme une teinte grisâtre, puis devint de plus en plus foncée. La jeune fille avait 15 ans; elle avait été élevée avec le plus grand soin sous les yeux de sa mère; elle n'avait jamais été malade; sa manière de vivre était simple; aucune exaltation, aucun écart d'imagination ne s'était jamais fait remarquer. Sa mère assurait que sa fille n'avait éprouvé aucune contrariété ; le père, homme positif et éclairé, dirigeait lui-même l'éducation avec tendresse et conscience. Rien n'était à découvrir sur l'entourage de la jeune personne de ce qui, par l'exemple ou autrement avait pu faire naître l'idée de cette maladie. On peut être certain aussi qu'elle n'avait jamais entenduparler de chromhidrose, car les médecins de la ville qu'elle habile ignoraient alors eux-mêmes (le fait s'est passé il y a quatre ans) que jamais il eût été question quelque part d'une maladie semblable. La menstruation s'était établie depuis deux ans seulement et elle était irrégulière. L'extérieur de la jeune personne était florissant, le teint d'une pureté remarquable, même aux points qui se coloraient de matière noire; aucun dérangement de fonctions; bonnes digestions.

bon sommeil, pas de tristesse ni aucune apparence de préoccupation. Plusieurs médecins du pays avaient vu la malade, et entre autres un de nos collègues qui jouit d'une juste célébrité comme physiologiste. Il s'était formé une théorie qui concorde assez avec celle que M. Gibert a adoptée dans son rapport lu à l'Académie impériale de médecine le 28 mai dernier.

J'eus soin d'abord d'enlever le plus que je pus de cette matière noire pour en reconnaître la nature. Les essais auxquels je me livrai me donnèrent la conviction que c'était une matière minérale, du graphite, à ce qu'il semblait. Je devins incrédule. 11 me paraissait impossible que du charbon minéral fût produit et sécrété du corps d'une jolie jeune fille. Je me demandai si la malade ne se teignait pas le visage avec de la mine de*plomb. Mais dans quel but? Je me rappelai que dans ma vie de médecin je me suis déjà tant de fois posé inutilement celte question.

Mes confrères, à qui je fis part de mes soupçons, les rejetèrent très loin, et pour me convaincre, proposèrent de fixer une nouvelle séance dans laquelle on prendrait toutes les précautions pourrendre impossible toute supercherie. La, séance eut lieu en effet, et je fus battu. Inutile de décrire toutes les précautions que nous avions prises. Il suffit de déclarer que la jeune personne était assise dans mon salon, accompagnée de sa mère et observée constamment par trois médecins. Le visage nettoyé avec le plus grand soin se colora de nouveau en notre présence au bout d'un quart d'heure et sans que la jeune fille semblât avoir porté aucune de ses mains à la figure.

Dans une troisième expérience, cependant, le phénomène se fit attendre une heure. Au sortir de cette séance, je me trouvai dans un'e grande perplexité. Il me fallait douter encore ou renoncer à ma foi physiologique. Mes confrères ne comprenaient pas mon obstination. Mais la jeune fille me paraissait si contente, trop contente du résultat de la séance; elle semblait triompher intérieurement. Ceci confirma de nouveau mes soupçons.

Il faut en outre que quelque chose de mon incrédulité ait transpiré ;j'.'n su qu'à partir do cette séance, la jeune flilo dissimulait difficilement une certaine méfiance à mon égard. Elle avait l'air de toujours vouloir lire dans mes yeux. J'ai remarqué aussi que le phénomène réussissait plus promptemenl, et que la malade insistait particulièrement pour que je m'assurasse bien du fait.

J'engageai la mère à rechercher si, dans ses vêtements ou ailleurs, sa fille ne cachait pas de la poudre de mine de plomb ou toute autre espèce <ie charbon. Inuiilcmcnt.

Enfin, toujours seul de mon opinion , je proposai à mes confrères l'expérience très simple que voici :

Sous prétexte de la guérir de son incominodilé, après avoir nettoyé la figure avec le plus grand soin, nous appliquâmes un soirune couche de collodion. Le lendemain nous trouvâmes le charbon audessus et non au dessous de cette couche. Il devint évidi.'ot pour nous, les confrères en convinrent naturellement alors, que la matière noire ne provenait pas de la peau, qu'elle n'était pas sécrétée, pas produite par l'économie, mais appliquée extérieur ement. Comment? Le modus procedendi pouvait nous être indifférent.

Nous engageâmes les parents à voyager avec leur fille et à la conduire aux bains de mer. Depuis il n'a jamais été question de taches noires à la figure.

D'' Spring, Professeur à l'université de Liège.

(Lettre communiquée à la Société médicale des hôpitaux. Séance du 28 août, par M. Gubler. Union médicale, 1" octobre 1861.)

Comme on le voit par cette lettre, pour le savant professeur de l'université de Liège, la question dont r.ous n'avons cessé de nous occuper depuis plus de cinq ans, est une question jugée : la chromhidrose n'est qu'une forme singulière de simulation. Une couche de collodion suffira pour démasquer à l'avenir les supercheries des malicieuses jeunes filles à qui l'envie pourrait prendre de mystifier de doctes médecins.

Nous n'en doutons pas, notre très honorable confrère belge n'a pas pris connaissance de tous les documents, d'ailleurs épars jusqu'ici, relatifs à cette question qui n'a attiré son attention qu'accidentellement. Aujourd'hui, après la lecture des nombreux cas que nous avons rassemblés, il nous ferait certainement l'honneur de ne pas se prononcer aussi nettement. Grâce à son scepticisme persévérant, à l'aide d'un procédé ingénieux, favorisé surtout par l'étourderie, le manque de réflexion de l'habile jeunefille qui avait, jusque-là, eu le talent de mettre en défaut ses observateurs, le docteur Spring a réussi à dévoiler la simulation dans ce cas, comme M. Duchesne y est arrivé par un autre moyen. Mais quelque soit le nombre des cas reconnus simulés, il n'en résulte pas qu'on soit autorisé à ranger dans la même catégorie tous ceux qui ont été signalés, surtout lorsque plusieurs ont résisté aux

épreuves les plus sévères, au moyen employé par M. Spring lui-même. La commission de la Société médicale des hôpitaux, en présence du cas qu elle a considéré comme simulé, bien qu'elle n'en ait pas acquis la preuve formelle, s'estbornée à dire que si tous les exemples de chromhidrose lui ressemblaient, la réalité de Vexistence de cette maladie n était certainement pas encore bien établie. M. Spring se montre bien autrement sévère ; la chromhidrose ne peut être quune forme de simulation. Le principal motif de son incrédulité, même avant d'avoir découvert la supercherie, c'est que, pour admettre la sécrétion d'une matière colorante par une surface limitéedela peau il lui faudrait renoncera sa foi physiologique. Qu'on procède en matière religieuse par articles de foi, cela est nécessaire ; mais nous ne croyons pas qu'il soit possible jamais de formuler un credo physiologique; il faudrait le modifier, pour ainsi dire, chaque année. Sans remonter trop loin dans le passé, quelle immense différence entre la foi physiologique de Haller et celle de M. Cl. Bernard! Nous ne parlons ici que de physiologie normale, caserait bien autre chose pour la physiologie pathologique! Avant Cotugno, il eût répugné à la foi physiologique d'admettre la présence d'un principe coagulable dans l'urine. Ce n'est qu'en 1778 que Cowley démontra, d'une manière péremploire, la présence du sucre dans l'urine des diabétiques. Quoi qu'il en soit, la lettre de M. le professeur Spring renferme plus d'un enseignement utile. D'abord elle prouve que l'épreuve fournie par une commission attendant patiemment le retour de la sécrétion colorée n'a pas autant de valeur qu'on pourrail le croire. En effet, M. Spring et ses confrères, malgré toutes les précautions prises pour rendre impossible toute supercherie (et M. Spring a dù certainement ne rien négliger), après avoir nettoyé le visage avec le plus grand soin, ont vu la coloration reparaître au bout d'un quart dlieure. Dans une autre séance, même résultat au bout d'une heure. Il est à regretter que le modus procedendi n'ait pas été découvert.

En tout cas ce ne pouvait très certainement pas être celui qu'a signalé M. Dechainbre, comme on s'est empressé de le dire (Union médicale, octobre). On n'a pas fait attention que chez celle jeune personne il ne s'agissait pas de taches occupant le bord ciliaire et une partie de la paupière inférieure, qu'un amas de matières colorantes placé en réserve dans les cils eût pu reproduire à l'aide de mouvements énergiques de clignement. Chez la jeune flile observée par M. Spring les taches avaient cinq centimètres de large sur trois centimèlresde haut, la coloration se présentait aux pommettes et s'étendait de là à la paupière inférieure. Jamais réserve de matière colorante, échappant aux regards vigilants des observateurs belges, n'eût été capable de produire semblable barbouillage des pommelles. Après ces séances il y avait sans doute lieu d'être dans une grande perplexité. L'expérience préconisée par M. Spring est assurément très ingénieuse, mais elle est passible de quelques objections; elle offre quelques inconvénients et demande certaines précautions que n'a pas indiquées ce savant confrère.

Sans aucun doute, lorsqu'après avoir appliqué la couche decollodion, le soir, sur la surface parfaitement ramenée à l'état normal, on retrouve le lendemain une substance colorante déposée sur l'endroit desséché, pouvant s'essuyer, n'étant nullement mélangée au vernis, on doit légitimement conclure qu'il y a eu simulation. Mais si les deux faces de l'enduit siccatif sont retrouvées intactes, que conclure? Si, après les deux séances probantes en apparence auxquelles avait assisté M. Spring, la jeune fille eût eu la perspicacité de s'abstenir de déposer du charbon sur la surface collodionée, le procédé ingénieux se trouvait en défaut; car il n'est guère logique, a priori, pour s'assurer si une portion de la peau est le siège d'une sécrétion, d'en fermer les orifices par un vernis. N'est-ce pas ainsi qu'on a procédé sur les animaux quand on a voulu étudier les troubles produits par la suspension des fondions de la peau?

A la rigueur, ce moyen ne peut servir qu'à reconnaître si le sujet suspecté a appliqué ou n'a pas appliqué de substance colorante par-dessus le collodion.

Le collodion, non élastique, étendu sur la peau sèche, forme un vernis qui, une fois solidifié, a une transparence qui laisse voir, sans l'altérer, la coloration de la partie qu'il recouvre. Il ne peut être enlevé que par très petits lambeaux, même en exerçant de fortes frictions. Il est donc indispensable, pour s'assurer si une substance colorante est placée par-dessus ou par-dessous le collodion, d'y regarder avec beaucoup de soin à l'aide d'une loupe, ou de passer sur le vernis un linge huilé. S'il n'est pas noirci, c'est qu'évidemment la matière noire est en dessous.

Le collodion élastique, qui a l'avantage de tirailler d'une manière moins gênante la surface entouré sur laquelle on l'applique, s'enlève un peu plus facilement, mais encore, par très petits fragments qui se roulent sur eux-mêmes.

En enduisant directement la peau de collodion, il y a plus de probabililé de s'opposera une sécrétion, si elle a lieu, que si on interpose une autre couche d'un autre liquide qui empêche une adhérence trop intime du vernis et de l'épiderme.

INous avons donc reconnu qu'il fallait procéder de la manière suivante : nettoyer parfaitement la surface en expérience avec un linge huilé; s'assurer, à la loupe, qu'il ne reste plus de molécules colorées dans les sillons et les plis de flexion ; essuyer avec un linge fin et sec ; humecter légèrement la même surface avec un peu d'eau, en dépassant sensiblement les limites que l'on désire donner à la couche de collodion ; appliquer successivement, à l'aide d'un pinceau, plusieurs couches de cette substance. Quand on désire enlever la lamelle de vernis desséché, on peut se servir du bec d'une plume, et on arrive parfois à détacher toute la couche, d'une seule pièce, qu'on porte alors sous le microscope, entre deux lames de verre.

II ne faut pas s'élonner, dans le cas de chromhidrose vraie, de trouver, après avoir enlevé la lamelle de collodion, toute la substance colorante adhérant à la face cutanée de la couche de vernis, et la portion de peau qui en était recouverte, reparaître, à très peu près, avec sa coloration normale. Nous avons fait plusieurs fois celte expérience avec de l'encre ou du graphite. On fait une tache, plus ou moins étendue, sur le dos d'une main, par exemple, on procède comme nous l'avons dit plus haut. Quand le collodion est desséché, on peut reconnaître, pour le dire en passant, combien il est difficile à l'œil nu de savoir si la substance colorante est placée par-dessus ou par-dessous la couche de collodion. On enlève adroitement la lamelle, et si on réussit à la détacher entière, ou a enlevé du même coup la tache. La peau reparaît nette, la substance colorante étant restée adhérente à la face cutanée du collodion.

Inutile de dire qu'un lavage avec l'éther enlève très rapidement cette substance; mais par ce moyen on n'arrive pas au but proposé, qui est de reconnaître si la matière colorante est par-dessus ou par-dessous le collodion.

Nous insistons sur ce fait que la matière colorante reste adhérente à la lamelle de vernis; il faudrait donc bien se garder de conclure, lorsque la veille on s'est parfaitement assuré que la surface mise en expérience était nette, qu'il y a eu simulation, si, le lendemain, on retrouve le collodion laissant voir par transparence la matière colorante sécrétée pendant la nuit, et si en enlevant l'enduit prolecteur, la peau reprend sa couleur normale. Il faut de plus examiner à l'aide du microscope sur laquelle des faces de la lamelle transparente se trouve déposée la matière de la chromhidrose.

Nous avions eu, comme en fait foi le passage d'une lettre de M. le docteur Kirckberg, l'idée d'employer ce moyen; la sensation pénible de cuisson, le larmoiement, dus à l'évaporalion de l'éther, le liraillejiient de la paupière, et surtout l'extrême difficulté d'enlever des lambeaux suffisamment

grands pour pouvoir s'assurer sur quelle face la matière colorante est fixée, nous avaient fait renoncer à ce genre d épreuve. Mais depuis, forcé, par la lettre de M. Spring, d'y avoir recours, sous peine de rencontrer les dénégations persistantes de nos adversaires scientifiques, nous croyons l'avoir avanlageusement modifiée et lui avoir donné, par l'expérimentation répétée, une valeur réelle, à condition, bien entendu, de ne pas négliger les données du microscope.

Nous eussions pu grossir encore le nombre des cas observés en consignant ici la relation de plusieurs autres qui se sont montrés temporairement à Brest. Mais n'ayant pu en contrôler la réalité par des épreuves sérieuses, ces observations n'ajouteraient aucune valeur à notre travail. Nous rapportons, à titre de document, la traduction d'un extrait du Traité des maladies de la peau du docteur Bârensprung, relatif à la stéarrhée. En nous occupant du diagnostic et de la nature de la chromocrinie , nous aurons occasion de discuter l'opinion émise par le savant médecin de la Charité de Berlin.

Extrait du Traité des maladies de la peau du docteur Bârensprung, 1859, l"'* livraison, p. 45. — B. Vices de sécrétion. — 5. Par suite de la teinte grise ou noirâtre que peut prendre par la poussière et les impuretés de rainiosphère, la matière sébacée qui • est ordinairement jaune, on a distingué, très inutilement, deux formes de stéarrhée : une flavescenle et une noire. Récemment, on a appelé ralientiou sur une stéarrhée des paupières chez les jeunes filles mal réglées, et Neligan [sur une coloration anormale de la peau de la figure; Dublin Quarterly Journal 1855) est arrivé à conclure qu'il y avait un rapport entre les troubles de la circulation et la coloration noire, due à la poussière que les paupières prennent quand elles sont enduites d'une sécrétion exagérée de matière sébacée. L'on a proposé pour ce cas un nom spécial, blépharo melaena . D'autre part, Hébra (Rapports des médecins de Vienne, 1856) a soutenu avec raison que toutes les anomalies de la sécréiion des glandes sébacées dont il vient d'èire question, coïncident rréquemmenl avec des troubles de l'appareil génital. De même qu'on rencontre chez de jeunes sujets dont la maturité sexuelle, ainsi que le développemont du système pileux, ne s'accomplit que lardivemeut et pénible-

ment, un grand nombre de coniedones, ei par suite de pustules d'acné, lesquelles disparaissent quelquefois d'eux-mêmes après l'âge de la puberté, et principalement par le mariage, de même on trouve la stearrbée de la peau de la face très souvent chez les personnes du sexe féminin, également plus fréquente chez les jeunes filles irrégulièrement menstriiées comme chez les femmes à l'âge critique. Ainsi, j'ai été consulté, il y a quelques années, par une dame chez laquelle, à l'époque de la ménopause, cette maladie s'était développée à un très haut degré sur les paupières; dans les mêmes circonstances elle s'était montrée également au front et aux joues d'une personne non mariée que j'ai observée, il y a longtemps.

Dans ce cas, la sécrétion anormale se produisait si rapidement qu'elle avait presque une ligne d'épaisseur et formait une lamelle toujours noirâtre, par suite des poussières qui y adhéraient; si on l'enlevait, elle reparaissait de nouveau quelques jours après. J'ai observé cette affection dans sa plus grande extension chez un homme d'âge moyen dont la peau des bras, des jambes, du dos, de la poitrine et du ventreélait recouverte d'une écaille sècbe et noirâtre; de telle sorte que je crus, au premier coup d'œil, avoir affaire à une ichlhyose. Par le savon et l'eau on enlevait facilement et complètement cette couche: la peau nettoyée ne paraissait nullement modifiée ; seulement, les orifices des glandes sébacées et des follicules pileux étaient très notablement élargis. Après quelques jours, celle couche s'était reconstituée en une couche semblable à de la cire. Ce phénomène se reproduisit longtemps; cependant, par les bains alcalins et l'administration du quinquina à l'intérieur, la sécrétion diminua. Erasmus Wilson, à qui l'on doit d'avoir, le premier, fait connaître celle accumulation de matière sébacée sur la peau, et sa ressemblance avec l'ichtliyose, a amoindri son mérite, dans la der- , iiière édition de son manuel, en ce qu'il a de nouveau confondu la noire ichlhyose avec l'ichthyose sébacée, et la considère comme due à un vice de sécrétion ; ce qui n'est pas.

Modifications qualitatives de la sueur. Dans certains cas, la couleur de la sueur se montre aussi changée, (chromhidrosis). Le plus généralement, on a observé la teinte bleue, et moi-même j'ai trouvé récemment que le suspensoir d'un jeune homme qui suait fortement du scrotum était, par places, coloré en bleu assez intense. Il est possible qu'il se produise dans ces circonsiances une matière identique à la cyanourine.

Professeur Bârensprung médecin de la Charité de Berlin.

Exirait du Manuel des maladies de la peau du docteur Érasmus Wilsou, page 553. — Stearrhaea nigricans. — 582. La substance sébacée anormale qui se dépose à la surface delà peau a parfois une couleur grisâtre, et dans un cas que j'ai dernièrement eu lieu d'observer, elle était tout à fait noire. Sous les autres rapports, relativement surtout à l'onctuosité et à la consistance, elle ressemble exactement aux dépôts qui se rencontrent dans la stearrhaea flavescens.

Celle sécrétion examinée au microscope ressemble à la matière sébacée ordinaire, mais les noyaux des cellules, au lieu d'être sans couleur, sont parfailement noirs et forment, çà et là, des aggloraérationsd'un volume considérable. Ces cellulesétaienttout à fait identiques, quant à la structure, aux cellules foncées de réseau muqueux de la peau des nègres, les noyaux étant composés d'aggrégats de granulations plus ou moins nuancées de pigment. CkI aspect correspond avec ce que j'ai antérieurement observé sur un peu de matière noire recueillie sur la peau de la figure, par M. Grégory Forbes, chez une jeune folle confiée aux soins du docteur Mac Intyre. Dans le cas du docteur Intyre, la sécrétion pouvait être enlevée par le lavage, laissant ensuite la peau tout à fait nette; mais la matière se reproduisait dans l'espace de douze heures dans un autre cas de ce genre qu'a rencontré le docteur Teevan.

Ici se trouve l'analyse très succincte de l'observation V.

- lu —

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