A. DE M
Relation du cas qui fait le sujet de l'observation XXIV, par le docteur Constantin James. — J'étais au regret île m'élre arrête à Bourbonnc, lorsque M. Magnin, l'inspecteur-adjoint, me proposa de me
faire voir nn cas de chromhidrose. J'acceptai avec d'autant plus d'empressement que je n'avais jamais eu l'occasion d'en observer, el que, comme beaucoup de nos confrères, j'inclinais à penser que celte prétendue coloration des sueurs n'était qu'une affection simulée, I! s'agissait ici de la fille d'un ouvrier, âgée de 17 ans, demeurant chez sa mère, et occupée comme elle aux travaux du ménage ou de la campagne. Bien qu'il fût encore très malin, je ne voulus point retarder ma visite, car plus je survenais inopinément, moins j'avais à craindre qu'on se concertât pour me tromper. Grâce à M. Magnin, je fus introduit de suite près de la malade.
Mais d'abord, est-ce du mol « malade » que je devrais me servir? Tout, au contraire, dans l'ensemble de la personne que j'avais (levant moi, semblait respirer la santé. C'était une grande jeune fille, blonde, fraîche, vermeille, d'un embonpoint considérable. Une seule chose donnait à sa physionomie un aspect étrange ; c'était la coloration eu bleu du pourtour de ses yeux, comme si l'on eût estompé les paupières avec une solution concentrée d'indigo. Cette coloration, bien que parfaitement fondue dans tous ses points, offrait des tons différents; très accentuée à l'intérieur de l'orbite, elle diminuait graduellement d'intensité en atteignant les sourcils el les pommettes. Ayant passé avec précaution mon mouchoir sur les surfaces qu'elle cccupail, je le retirai couvert d'un léger enduit assez semblable à du bleu de Prusse. La peau au-dessous conservait cette même teinte bleue : de plus, elle était sensible au toucher, granuleuse el comme un peu au vif.
Telles sont les particulariiés que je pus constater moi-même à première vue. Voici maintenant les renseignements qu'on me donna .sur ce qui s'était passé précédemment.
Il y a un an environ (c'était en octobre 1861), cette jeune fille se trouvait aux vignes pour les vendanges, lorsqu'on lui fit observer que SCS paupières étaient fortement colorées en bleu. Comme elle avait précédemment travaillé à de la toile neuve de même couleur, elle crut qu'elle aurait sans doute porté par mégarde ses doigts à ses yeux; par suite elle n'y attacha aucune importance. Mais les jours suivants, quel ne fut pas son élonnement de voir que la coloration persistait, et que même elle s'éiaii étendue, prenant une leinle plus foncée! Ses règles ayant paru, cette teinte augmenta encore; puis elle diminua pour s'exaspérer de nouveau à chaque retour des menstrues. Divers traitements furenl essayés, empiriquement bien entendu, tels que saignée, révulsifs vers la peau ou l'intestin, ferrugineux à l'intérieur : aucun n'amena le moindre changement. Aussi M. Magnin, appelé en consultation, douna-l-il le conseil de ne plus rien faire et d'attendre.
Sur ces entrefaites, la jeune fille fut amenée à Paris, et présentée
à quelques-unes de nos notabilités médicales qui s'occupent plus spécialement des maladies de la peau. Les avis furent partagés. La plupart n'y virent qu'une supercherie, et déclarèrent que celle soidisant sécrétion bleuâtre n'étail que l'application d'une teinture habilement préparée; d'autres semblèrent admettre la réalité du phénomène, mais ne se prononcèrent ni sur sa nature ni sur son traitement. Bientôt la pauvre fille revint à Bourbonne, plus malheureuse encore qu'avant son départ, puisque désormais, au lieu de la plaindre ou de tenter de la guérir, on doit la soupçonner! Cependant M. Magnin, peu flatté du rôle de dupe qu'on lui octroyait si gratuitement, voulut, comme on dit, en avoir le cœur net. C'est dans ce but qu'il fil, plusieurs soirs de suiie, l'expérience suivante : après avoir complètement enlevé par le lavage l'enduit des paupières, il couvrit le visage de la malade d'un voile de gaze blanche dont il ramena les deux bouts vers la nuque, de manière à envelopper la tête tout entière dans une sorte de sac. Ces bouts étaient ensuite liés et scellés avec soin. Or, le lendemain de chaque expérience, il retrouva toujours l'appareil intact et la couche bleue reproduite intégralement (i). Nul doute, par conséquent, qu'on n'eût affaire ici à un véritable cas de chromhidrose.
J'avoue qu'avant même de connaître ces expériences, l'attitude de la jeune fille, sa réserve, son embarras, avaient en grande partie déjà dissipé mes préventions. Ainsi, au lieu de paraître, comme tant d'autres, tirer quelque vanité de se sentir posée en phénomène (2), elle ne se laisse examiner qu'avec répugnance, se plaint qu'on ne tente plus rien, propose elle-même les remèdes les plus violents, veut en un mot être affranchie à tout prix de ce qu'elle appelle son infirmité. D'ailleurs, je l'ai dit en commençant, l'inspection de la per.u qui entoure les yeux montre que cette membrane, légèrement entamée à sa surface, est le siège d'un travail pathologique. Quel est maintenant le caractère de ce travail ? S'esl-il formé primitivement dans le derme, ou bien est-il la conséquence d'une altération du pigmentum? Ce n'est point ici le lieu d'aborder un pareil sujet.
Qu'il me suffise d'avoir constaté le fait lui-même, et établi que la maladie dont il est l'expression doit très légitimement occuper une place dans nos cadres nosologiques. Je me propose d'ailleurs de compléter cette, observation aussitôt qu'un résultat quelconque, soit naturel, soit provoqué, aura mis fin à un état qui ne peut rester indéfiniment siationnaire. Constantin James.
{Le Monde thermal, 10 décembre 1862.)
(1) J'ai (lu ces divers détails à robligcaiice de M. le docteur Cabassc, médecin militaire, qui assistait M. Magnin dans toutes ses ox|)ériences.
(2) Un spéculateur lui avait offert cinq cents francs par mois, si elle consentait à le suivre pour se laisser montrer en public.
B. Cas de Chromocrinic observés chez Vhomme.
Observation XXV. — M. Lami, fermier régisseur à Lagrange, commune d'Yerres, âgé de 47 ans, d'une taille élevée, d'un tempérament bilieux, voit paraître de temps en temps une tache bleuverdâlre sur la face dorsale de sa main gauche, dans le premier espace inter-métacarpien. Les dimensions en sont variables dans ses diverses apparitions : tantôt elle est bornée à l'élendue qu'occuperait une pièce de un ou de deux francs; tantôt, beaucoup plus grande, elle s'étend, d'un côté, jusqu'au milieu du dos de la main, de l'autre, sur le métacarpien du pouce, qu'elle contourne pour revêtir entièrement l'éminence ihénar, en haut jusqu'au poignet, où elle tache alors la chemise en bleu : en ])as, elle ne dépasse jamais les articulations métacarpo-phalangiennes.
La main gauche n'a pas été le siège exclusif de cette coloration : ]a droite a eu aussi ses manifestations dans le début, mais elles y ont été beaucoup plus rares, et elles ont cessé depuis longtemps.
La tache a une couleur bleue, tirant assez fortement au vert. Jusqu'aujourd'hui, la nuance a toujours été la même, variant seulement pour l'intensité, qui, en général, est en rapport direct avec l'étendue. La coloration est uniforme, excepté sur les bords, où elle est plus claire et se perd insensiblement avec la couleur de la peau qui l'environne. Si on examine de près, ou avec un faible grossissement comme celui dont je dispose, on aperçoit des points disséminés : les plus gros et les plus colorés siègent à la racine des poils. On ne remarque point cette poussière fine déposée dans les sillons de l'épidenne que signale M. le docteur Le Roy de Méricourt.
Les lavages de la tache avec nn linge imbibé d'eau ou d'huile, ne la font pas disparaître entièrement : ils en diminuent seulement l'intensité, en enlevant la sécrétion déposée à la surface de l'épiderme. Celui-ci reprend son aspect luisant, miroitant, si je puis dire, comparé au ton mat qu'il avait antérieurement, et on perçoit parfaitement, à travers ses lames et au-dessous d'elles, la même teinte caractéristique bleu-verdàlre. Le linge qui a servi à la friction, surtout s'il est imbibé d'huile, se charge de matière colorante qu'on aperçoit très bien par réflexion, mais surtout par réfraction.
Cette tache n'est point permanente ; elle paraît sans qu'aucune cause appréciable puisse être attribuée à ce phénomène. Les différents degrés de froid ou de chaleur, d'humidité ou de sécheresse de l'atmosphère, l'état de fatigue ou de repos du sujet, n'ont pas paru avoir la moindre influence sur son retour. Il n'est annoncé par aucun trouble général, par aucun symptôme local de chaleur, de rougeur, etc., sur la partie qui doit se couvrir de la sécrétion anormale. Celle-ci disparaît, en diminuant graduellement de la circonfé-
ronce au ceiiire, cl son intensité décroît avec son élendue. La peau qui était le siège de la coloration reprend complètement sa couleur ordinaire. Les points les plus colorés qui siègent à la racine des poils sont les derniers à disparaître. Une particularité remarquable et constante, c'est que le retour de la coioralion a toujours lieu la nuit, pendant le sommeil ; car c'est une remarque faite par M. Lami lui-même, que jamais il n'a assisté à la naissance de sa tache, quoiqu'il se soit souvent trouvé à l'état de veille, à l'heure ordinaire de son apparition, soit chez lui, soit dans ses voyages. C'est toujours à son lever qu'il eu constate la présence, et si à ce moment elle ne s'est point manifestée, on est certain qu'elle n'apparaîtra guère avant vingt-quatre heures, car jamais elle n'a débuté pendant lejour.
Pour donner une idée de sa marche, je vais copier les notes qu'à ma demande M. Lami a bien voulu prendre pendant un mois, touchant la date de l'apparition, la durée et le siège de cette coioralion anormale.
1859. — 5 mai. A quatre heures du malin, M. Lami constate que la lâche existe sur la main gauche; elle dure jusqu'à onze heures du matin.
6, 7, 8. Rien.