INTRODUCTION
L'apparition d'une maladie nouvelle, en nosologie, ne saurait, nous le reconnaissons, être accueillie avec trop de prudence et de réserve. La sévérité avec laquelle nous avons discuté nous-même les conditions de réalité et d'existence d'entilés morbides plus qu'équivoques (1), est un sùr garant des droits étendus que nous sommes disposé, en pareille matière, à attribuer à la critique. Ces droits ont-ils été outrepassés en ce qui concerne la chromhidrose, et les contradicteurs, au lieu de rester dans les limites du doute philosophique qui attend et apprécie les preuves, ne se sont-ils pas laissés aller à cette défiance préventive qui met le jugement dans des conditions défavorables? Nous le croyons, et nous espérons le démontrer dans ce travail.
La maladie qui en fait le sujet devait naturellement rencontrer une certaine incrédulité. Le phénomène morbide qui la caractérise semble, tout d'abord, sortir du domaine reconnu delà physiologie pathologique. Bien qu'il soit généralement admis que, d'une part, les urines, le pus puissent accidentellement contenir une matière colorante; de l'autre, que
(I) Voyez Mémoires sur la Calenlure el la Cliurcc d'Abyssinie. Arch. gcn. de méd.
la peau puisse laisser transsuder du sang (Jiemathidrose (1)), on n'avait pas encore rangé jusqu'ici , parmi les manifestations morbides dont la membrane tégumenlaire peut devenir le siège, la sécrétion anormale d'une substance colorée se faisant par une étendue plus ou moins limitée de sa surface. L'élrangelé du fait, l'impossibilité de l'expliquer, quant à présent du moins, devaient porter à supposer que les observateurs de cas semblables étaient simplement dupes de ces supercheries bizarres que tout médecin est appelé à rencontrer, de loin en loin, dans sa carrière. La facilité même avec laquelle une fraude de cette nature peut être commise, donne encore plus de crédit à celle opinion. Pourquoi, s'il s'agissait d'une maladie réelle, son symptôme caraclérislique , si frappant, eùt-il attendu jusqu'à une époque si voisine de nous pour être signalé? Comment de grands centres de population, commentParissurtoutn'a-t iljamais,à ce qu'il semble, fourni un seul exemple de cette prétendue affection , qui eût été bientôt étudiée dans ses moindres détails par d'habiles cliniciens? Comment expliquer que quelques points isolés, une ville de l'extrémité de la Bretagne en particulier, jouissent sous ce rapport d'une sorte de privilège? En dehors du fait -delà sécrétion, déjà si extraordinaire, quelle obscurité dans la cause, la marche, la durée de cette maladie! A la suite de ces réflexions et de beaucoup d'autres du même genre qui ont dû venir à l'esprit de ceux à qui il n'a pas été donné d'observer par eux-mêmes, n'est-il pas plus simple, parlaulplus commode d'en nier la réalité , de déclarer impossible , la sécrétion de matière coloranle et de ne voir dans les faits épars qui ont été publiés, que des cas de simulation plus ou moins grossière? Ce sont, a-l-on dit, de jeunes femmes coquettes, hystériques, qui, dans un but intéressé ou inexplicable, auront mis en défaut la perspicacité de médecins honnêtes sans doute, mais trop prompts à proclamer la découverte d'une espèce morbide
(1) Voyez Paiibot, Élu.le sur la sueur ilc sang cl les liémorrliagit-s névr.opathiquc>. Gazette hebdomadaire, janvier 18G0.
nouvelle. En y regardant de plus près, on parviendra à déjouer ces artifices, et l'histoire de la chromhidrose formera un chapitre déplus du recueil des mystifications médicales etscientifiques.
Tel est le parti adopté et le langage tenu par un grand nombre de médecins Irès savants, mais naturellement fort enclins au scepticisme ; faisant ainsi bon marché de la valeur et du nombre, déjà respectable, d'observateurs de différentes nations, inconnus les uns aux autres, qu'ils condamnent en masse et fatalement, au rôle de dupes.
Chaque année, cependant, le hasard, les progrès de la science n'apportent-ils pas un tribut de faits nouveaux que l'on s'étonne souvent d'avoir si longtemps méconnus? Celui dont nous nous occupons n'est pas, d'ailleurs , tout récemment signalé : la première observation qui s'y rattache paraît remonter au commencement du siècle dernier. Quand, pour la première fois, un des cas de chromhidrose existant à Brest fut publié, il y avait plus de dix ans qu'il était de notoriété dans la ville. Combien de fois n'est-il pas arrivé qu'il ait suffi , en médecine particulièrement, d'appeler l'attention sur un fait rare pour que, bientôt après, des observations semblables arrivent de différents points. N'est-ce pas ce qui s'est produit à l'occasion de la leucémie, des paralysies prorjressives, diphthériques , de la maladie bronzée , etc. , etc. M. le docteur Fauvel (d'Argentan) n'a publié que dernièrement un cas de chromhidrose qu'il avait observé il y a vingt ans.
Rigoureusement, pour faire cesser l'incrédulité au sujet d'une entité morbide nouvelle, il suffit de démontrer, d'une manière péremploire, la réalité de l'existence d'un seul fait, son élude devant servir ultérieurement à démasquer toutes les .simulations qui pourraient se présenter, et à établir le diagnostic différentiel.
A l'égard de la chromhidrose, cette démonstration peut être fournie par deux modes différents :
Le premier, celui qui semble devoir être le plus probant et qui est surtout exigé par nos contradicteurs, consiste à
soumettre à l'examen d'une commission composée de médecins impartiaux, haut placés dans l'estime de leurs confrères, un des malades en suspicion, à enlever complètement devant eux la matière colorante, et à attendre, séance tenante, sans quitter le sujet du regard, un seul instant, qu'elle se produise de nouveau d'une manière manifeste pour tous. Cette expérience, qui paraît si simple au premier abord, dans un hôpital surtout, rencontre souvent des difficultés sérieuses dans la pratique privée. Il n'est pas aussi aisé qu'on pourrait le croire de faire accepter à la malade ou à sa famille une semblable réunion, ni de tenir assemblés, pendant de Ioniques heures, les différents membres d'une commission médicale. Par ailleurs, elle peut être mise en défaut, comme cela a eu lieu à Liège, d'après le professeur Spring, à l'occasion d'une jeune personne qu'il aurait plus tard, à lui seul, convaincue de simulation à l'aide du collodion, appliqué sur les paupières. La commission peut aussi conclure qu'il y a simulation, sur ce que la substance colorante n'a pas reparu séance tenante, bien que, cependant, il n'y ait pas eu simulation. Pourquoi enfin, une commission, quelle que soit sa compétence, imposerait-elle plus définitivement son autorité au public médical que ne pourrait le faire le témoignage de plusieurs honorables médecins, de différents lieux, ayant observé à différentes époques, soit isolément, soit plusieurs ensemble (voir VObservation V du docteur Teevan), s'ils reconnaissent chez tous les sujets l'identité des circonstances capitales? Si par malheur cette commission, par suite d'incident non prévu et nullement imputable au malade, n'arrive pas à se déclarer convaincue, bien que n'ayant pu constater un flagrant délit de simulation, il en résulte naturellement une impression très défavorable qu'il devient difficile d'effacer.
Pour faciliter l'expérimentation, on a employé un bandeau scellé et cacheté, appliqué sur la surface préalablement essuyée. On évite, il est vrai, par ce moyen, de longues heures d'attente, ennuyeuses pour le malade et les membres de la
commission, mais le bandeau ne paraît pas irréprochable encore aux esprits fortement sceptiques.
Le professeur Spring (de Liège) Ta remplacé par Tapplicalion de couches de coUodion ; nous aurons plus lard occasion d'apprécier la valeur de ce procédé.
Le second mode de démonstration est plus scientifique, plus accessible à tous, bien plus acceptable par le sujet, puisque, à la rigueur, il peut ignorer que sa bonne foi soit suspectée; il n'entraîne enfin à aucune perte de temps. Il consiste à établir, par des études multipliées, à l'aide de nombreux échantillons pris sur différents sujets, les caractères physiques et chimiques de la matière colorante, vue au microscope. Une fois ces notions acquises définitivement, quelques instants suffiront pour reconnaître les cas de simulation qui pourraient se présenter.
Grâce au talent incontesté du savant micrographe et chimiste, le docteur Ch. Robin, qui a bien voulu nous prêter son précieux concours et contrôler nos éludes microscopiques, nous espérons, par ce mode de démonstration, sans négliger cependant l'observation directe qui a sa valeur, établir définitivement la Chromhidrose ou Chromocrinie cutanée dans le cadre nosologique.