‹ Mémoire sur la chromhidrose ou chromocrinie cutanéeChapitre 4 sur 23 · HISTORIOrE · texte numérisé non relu

HISTORIOrE

Le phénomène consislanl en une Iraussudation plus ou moins abondante de matière colorante par une surface limitée de la peau, ayant son siège privilégié aux paupières, paraît avoir été signalé et observé scientifiquement, pour la première fois, en 1709, par James Yonge, chez une jeune fille de Plymoulh. (Obs. I.) Lecat, dans son Traité de la couleur de la peau humaine en général, publié en 176b (Obs. II), après avoir reproduit l'observation précédente, donne des détails très intéressants sur une dame d'environ vingt ans, qui, pendant le septième mois de trois grossesses successives, aurait présenté une coloration noire de presque tout le visage. Cette coloration, qui avait débuté par les paupières, aurait disparu, deux jours après le premier accouchement, par la respiration cutanée, les linges étant alors teints de noir. Dans le numéro de décembre de l'année 1775, de l'ancien Journal de médecine, on trouve un mémoire d'un docteur Gallot, exerçant dans le Poitou, où il est fait mention d'une jeune fille qui, pendant une maladie qu'on ne peut diagnostiquer

par la description qui en est donnée, offrait, entre autres symptômes, une coloration des mains qui disparaissait dans Veau chaude et reparaissait bientôt après. (Obs. III.) A l'occasion de cette malade, ce médecin se demande s'il y aurait quelque analogie entre cette coloration morbide et celle que présenta Madame *** dont tout le visage, pendant une grossesse, se teignait en noir, au point de Vempêcher de paraître en compagnie. Il aurait tenu ce cas de plusieurs illustres membres de l'Académie des Sciences de Paris. Il est fort présumable, sinon certain, que cette dame à laquelle le docteur Gallot fait allusion, est la même que celle dont il est question dans l'ouvrage de Lecat.

Nous retrouvons en 1851 seulement un document beaucoup plus complet sur ce sujet : c'est l'observation publiée par Billard (d'Angers) dans les Archives générales de médecine, sous le titre de Cyanopathie cutanée, d'un cas fort curieux de coloration bleue de la face, du cou, de la poitrine et du ventre, qui, bien que différant, sous certains rapports, de la plupart des autres faits de chromocrinie recueillis ultérieurement, n'en doit pas moins, suivant nous, en être rapproché.

En 1843, il est de nouveau, en Angleterre, fait mention de sécrétion de matière colorante, mais cette fois avec des garanties beaucoup plus sérieuses, puisque plusieurs médecins jouissant d'une grande considération ont été témoins de la réapparition des taches après leur enlèvement. Cette observation, due au docteur Teevan, a été présentée à la Société médico-chirurgicale de Londres par Sir B. Brodie qui, ainsi que les docteurs E. Thomson, Bright, Hodgkin, Read, etc., avaient vu la malade qui en est l'objet.

Le docteur Bousquet (de Saint-Chinian, Hérault) adressa en 1849, à l'Académie de médecine de Paris (séance du 20 avril), la relation d'un cas de chromocrinie, surtout remarquable par l'intensité de la teinte noire qui couvrait le visage et par l'énergie de la sécrétion. D'après les conclusions for-

mulées par M. le docteur Gibert, rapporteur d'une commission formée de MM. Baillarger et Bérard, l'Académie, bien que ce fait fût présenté comme unique dans la science, bien que ni les observations anglaises, ni celle de Billard n'eussent été rappelées, décida, sans opposition, que cette observation serait insérée dans ses Mémoires (V. t. 18, p. 559) (Obs. VI).

Le docteur Neligan, dans un travail ayant pour litre : On the peculiar black discoloration of the skin of the face, publié dans le Dublin Quarterly Journal (May 1855), après avoir rappelé les faits de Yonge et de M. Teevan, ajoute deux nouvelles observations dont l'une lui a été communiquée par le docteur Quinan, médecin du dispensaire de Donnybrook, et l'autre lui avait été fournie par le professeur Law de Dublin, qui l'avait recueillie une douzaine d'années auparavant.

Dans la quatrième édition de son livre intitulé : Diseases of the skin (London, 1857), le docteur Erasmus Wilson, qui rapporte toujours les deux mêmes faits de Yonge et Teevan, dit avoir vu un phénomène semblable chez deux jeunes femmes dont l'une avait été confiée aux soins du docteur Mac Intyre. Les docteurs E. Wilson et ÎSeligan considèrent tous deux la coloration anormale comme due à une hypersécrétion des follicules sébacés, et rangent cette maladie dans les aiBfections de la peau sous le nom de stearrhœa nigricans on nicjrescens ; cette dénomination paraît avoir été adoptée depuis par les observateurs anglais.

C'est également à l'occasion des vices de sécrétion des follicules sébacés que le docteur Bârensprung, dans la première livraison des Maladies de la peau (Die Hautkrankheilen, Erlangen, 1859, p. 4.5), parle de la coloration anormale des paupières et résume, en quelques lignes, le travail du docteur Neligan. Il relate, mais très succinctement, trois cas, dont un chez l'bomme, d'accumulation d'une sécrétion noire à la surface de la peau. D'après les détails qu'il donne au sujet du fait recueilli chez l'homme, il semblerait très clai-

remenl établi qu'il s'agit bien d'une hypersécrétion sébacée; par suite, ces faits, comme nous aurons occasion de le dire plus loin, ne doivent pas être rangés parmi ceux dont nous nous occupons.

Quoi qu'il en soit, déjà en 1859, en Angleterre comme en Allemagne, la coloration anormale d'une partie plus ou moins limitée de la peau, due à une sécrétion, une transsudation de matière colorante, était non-seulement regardée comme possible mais encore admise et nosologiquement' classée par des dermatologues distingués, qui n'avaient pas eu connaissance des observations publiées par nous.

En France, M. Gibert, dans son rapport sur le travail de M. Bousquet, étudia comparativement, il est vrai, les deux seuls cas publiés (celui de Billard (d'Angers), reproduit dans le Traité des maladies de la peau de M. Rayer, et celui du médecin de Saint-Chinian), mais, ces deux observations restèrent cependant à l'état de documents isolés et n'éveillèrent nullement l'attention. Bien que la théorie du phénomène adoptée par les auteurs anglais soit fort incomplète, puisque, en admettant l'hypersécrétion de la matière sébacée, le fait de la coloration de ce produit, en noir ou en bleu, reste inexpliqué, on comprend cependant qu'elle ait laissé moins de prise au scepticisme ou à l'incrédulité.

Lorsque je commençai à m'occuper de la chromhidiose, il était, depuis dix ans au moins, de notoriété dans la ville de Brest que deux jeunes femmes offrant par leur position sociale, leurs relations, les plus hautes garanties d'honorabilité, présentaient une coloration d'un noir bleuâtre des deux paupières des deux yeux. Plusieurs praticiens avaient naturellement été appelés près de ces personnes, mais aucun d'eux n'avait pris le soin de faire de ce bizarre phénomène l'objet d'une publication. En 1857, deux nouveaux cas s'étant offerts dans cette même ville, et l'un d'eux se présentant dans des conditions qui m'en rendaient l'examen facile, je me décidai à faire connaître celle affection que je ci-oyais

être le premier à. signaler, lorsque, grâce à l'obligeance des rédacteurs des Archives, je pus lire le mémoire du docteur Neligan. Ce ne fut que postérieurement à la publication de mon premier travail, que j'eus connaissance de la belle observation du docteur Bousquet, consignée dans les Mémoires de l'Académie de médecine. Je rapprochai donc les faits relatés par le docteur Neligan, celui de Billard (d'Angers), et ceux recueillis à Brest, et, à l'aide de cette première série, j'essayai d'esquisser un tableau de cette singulière affection. Bien que fort loin de m'attendre à la vive opposition que je devais plus tard rencontrer et aux ennuis que cette étude devait me susciter, je me félicitais déjà de n'avoir pas l'honneur de la priorité. Ce travail, publié dans le numéro de novembre des Ajxhives de 1857, appela l'attention sur les cas semblables. Le docteur Banks, médecin de l'asile de Richmoud, ne tarda pas à ajouter un nouveau fait à ceux déjà connus (Dublin Quarterly Journal, May 1858). Dans le même mois, le docteur Lyons insérail dans le Dublin Hospital Gazette une autre observation de sécrétion de matière colorante à la surface de la peau. Moi-même, favorisé par une fréquence inexplicable, mais toute spéciale, de cette maladie dans le port que j'habite, j'adressai à l'Académie un second travail plus complet; il fut lu par notre très affectionné confrère, le docteur Lasègue, dans la séance du 21 août 1858, et l'analyse en fut reproduite par presque tous les journaux de médecine de ce mois.

Les docteurs Macker (de Colmar), {Gaz.méd. de Strasbourg, novembre 1858), Biaise (de Gerpunsart, Ardennes), (Gaz. des hôpitaux, novemhve 1858), Kirchberg de (Nantes) {même recueil, -{^ mars 1859), vinrent successivement grossir ce faisceau d'observations.

Jusque-là, aucune voix nes'étaitélevéeconlre l'authenticité des faits publiés, lorsque M. Duchenne (de Pavilly) fit connaître, dans le numéro du 12 mars 1859 de la Gazelle des hôpitaux, qu'une femme avait été convaincue de simulation, qu'elle

avait avoué s être teint les paupières pendant vingt ans avec de l'indigo. Comme cet honorable confrère le proclamait luimême dans un second article (23 avril), son intention n'était pas de récuser la véracité des observations antérieures et de nier l'existence, la possibilité de cette maladie nouvelle; il se proposait seulement de mettre en garde les observateurs contre de semblables simulations, et s'attachait à démontrer qu'il n'existait pas encore de notions assez exactes pour établir le diagnostic d'une manière rigoureuse et que les éléments que j'avais réunis n'étaient pas suffisants. Son observation devait servir bientôt d'argument de prédilection à mes adversaires et m'être opposée avec une rare persistance.

Néanmoins, les différents faits connus jusqu'alors dans la science avaient paru offrir assez de garanties pour qu'un médecin occupant une haute position dans l'enseignement, le vénérable directeur de l'École de médecine de Bordeaux, M. Gintrac, crût devoir accorder une place à la maladie qui nous occupe, dans le cinquième volume de ^on beau Traité de pathologie qui a paru en 1859.

Différant d'opinion sur un certain point avec nous, il a adopté les idées des médecins anglais et a rangé les observations recueillies sous la dénomination de Mélastéarrhée, regardant cette affection comme due à une hypersécrétion de la matière sébacée, la localisant dans l'appareil folliculaire, et reportant la dénomination de chromhidrose uniquement aux cas de sueurs colorées parmi lesquels il isole, à tort suivant nous, celui recueilli par le docteur Billard.

Cette légère divergence d'appréciation a été pour moi le sujet d'une lettre que j'adressai à cet éminent professeur (Gaz, hebd. 20 septembre 1839). Reconnaissant la justesse de la critique qu'il fait, dans son livre, de la dénomination de chromhidrose, je proposai celle, plus générale, de chromocrinie, que M. Gintrac adopta dans sa réponse (Gaz. hebd., 28 octobre 1859), à condition d'y ajouter l'épilhète partielle ou cutanée.

Sur ces entrefaites, M. Hardy, le savant clinicien de rhôpital Saint-Louis, ayant eu occasion, pendant le mois de septembre, de faire un court séjour à Brest, put examiner avec moi un des cas quej'avais signalés, et de retour à Paris, communiqua à la Société médicale des hôpitaux (séaHce du 28 décembre 1859), le résultat de son observation.

M. Hardy concluait à l'existence de la chromhidrose comme maladie nouvellement reconnue, n'ayant aucun rapport avec l'acné sebacea. Cette communication rencontra au sein de cette société savante une incrédulité très marquée, et M. le docteur Roger fut le principal interprète de ce sentiment. Dans des termes très vifs, reproduits par le Moniteur des Sciences médicales (décembre 1839), journal qui n'est pas, il est vrai, l'organe officiel de la Société, il déclare que pour lui les différents cas de coloration anormale des paupières n'étaient que des faits de simulation présentés par des personnes hystériques ou des femmes inspirées par un motif de coquetterie 5u d'intérêt matériel. (Voyez également V Union médicale des 6 et 10 mars 1861.) A partir de cette séance, M. le secrétaire général de la Société médicale des hôpitaux n'a cessé d'être l'adversaire le plus actif de l'introduction de la chromhidrose dans le cadre nosologique et de faire preuve, à ce sujet, du scepticisme le plus persistant.

Peu de temps après la communication de M. Hardy, notre collègue à l'école de Brest, M. Fonssagrives, adressait à ce savant confrère son témoignage, tout spontané, en faveur de la réalité de la maladie suspectée {Gaz. hebd., 18 mai 1860). Dans le même mois, M. le docteur Fauvel (d'Argentan) n'hésitait pas à faire connaître encore un nouveau fait qui, pour lui; ne laissait pas la moindre prise au soupçon de simulation (Union médicale, 31 mai 1860).

Pendant une année, la question en était resiée au même point, lorsque à la séance du 28 mai 1861 de l'Académie de médecine, M. Giberl, au nom d'une commission dont il faisait partie avec MM. Depaul et Ricord, lut son rapport sur

le travail que j'avnis présenlé à celte illustre Compagnie au mois d'avril 1858. Comme à l'occasion de l'observation du docteur Bousquet (de Saint-Chinian), cet honorable académicien n'hésilait pas à admettre la possibilité d'une sécrétion de matière colorante par la peau et terminait par les conclusions suivantes :

1° Adresser des renier ciments à V auteur ^

2° Renvoyer à la Commission des correspondants nationaux sa demande, qui a pour objet de solliciter le titre de membre correspondant ;

3° Renvoyer le mémoire au Comité de publication.

Cette fois, la cause de la chromhidrose rencontra pour principaux opposants MM. Depaul et Barlli qui, par les hésitations qu'ils firent naître dans l'esprit de la majorité sur l'authenticité des faits servant de base à notre mémoire, amenèrent l'Académie à voter l'adoption des deux premières conclusions, seulement, du rapport de M. Gibert et à rejeter la troisième. Nous nous bornerons à faire Remarquer que les trois mêmes conclusions avaient été formulées, par le même rapporteur, au sujet de l'unique observation du même genre adressée jusqu'alors à l'Académie par le docteur Bousquet, dans la séance du 20 août 1850, et qu'elles avaient été adoptées sans restriction. Mais depuis, l'incrédulité manifestée à la Société médicale des hôpitaux venait de trouver de l'écho à l'Académie.

Quelques jours après, en adressant des remercimenls à M. Gibert, en réponse au désir exprimé par M. Depaul que l'existence et la nature de la chromhidrose fussent bien constatées, de visu, par un ou plusieurs membres de l'Académie, j'avais l'honneur de lui faire connaître que trois personnes dans le moment, à Brest, offraient encore le phénomène de la coloration anormale des paupières. M. Gibert donna lecture de ce passage de ma lettre à la séance du 4 juin. A peu près eu même temps, j'avais adressé à M. Ch. Robin un échantillon de matière colorante recueillie, à l'aide d'un pinceau

trempé dans de la glycérine, sur les paupières de la jeune demoiselle qui avait fait l'objet de la communication de M. Hardy. M. Ch. Robin lut à la séance du H juin une note exposant le résultat de son examen microscopique et chimique; il en concluait que la substance nest point étro,ngère au corps humain, que son homogénéité exclut, à elle seule, Vidée de laprésence d'wie matière colorante artificielle, et il la rapprochait de la matière des urines bleues (cyanourine de Braconnot).

Dans une note relative à la chromocrinie, insérée dans la Gazette des Hôpitaux du 6 juin, M. Auzias-Turenne, après le récit de deux faits qu'il n'a pu observer qu'incomplètement, avait émis l'avis que la matière colorante des paupières pourrait provenir d'un déplacement partiel du pigment de l'œil. Les paupières, dit-il, peuvent fournir anormalement du pigment, comme les aisselles de certaines femmes, en état puerpéral, donnent du lait.

Le numéro du 14 juin delà Gazette hebdomadaire conienait une lettre que j'adressai à M. Dechambre dans le but de faire connaître les deux premiers cas de chromhidrose observés chez l'homme et recueillis par mon excellent confrère et ami M. Ange Duval, premier chirurgien en chef de la marine à Brest. Jusqu'au moment où il avait eu lui-même occasion de rencontrer ces deux faits, il avait professé, à l'égard de cette maladie, la plus grande incrédulité. Bien que je n'eusse pas moi-même observé ces deux cas, je n'hésitai pas à proclamer que je devais, en leur présence, diminuer l'importance du rôle éliologique que j'avais jusqu'alors attribué aux troubles menstruels. Je m'étais, en effet, appuyé principalement pour défendre celle opinion, sur ce que la coloration anormale des paupières ne s'était encore montrée que chez des femmes.

Envoyant ainsi chaque jour le nombre des faits s'accroître, j'espérais qu'ils triompheraient enfin de la résistance opposée aux arguments que j'invoquais. L'insuccès apparent d'une

seule épreuve devait venir fortifier plus que jamais mes adversaires scientifiques dans leur scepticisme persévérant.

M. le docteur Veillard ayant lu (séance du 12 juin) devant la Société médicale des hôpitaux, une observation de transsudalion de matière colorée par une surface très limitée de la peau delà main, chez un homme, M. H. Roger accueillit cette communication avec la même incrédulité qu'il avait déjà si énergiquement témoignée. Il saisit cette occasion pour proposer et faire adopter de nommer une commission chargée de rechercher les moyens de s'entendre avec moi, comme il me l'écrivit lui-même, pour étudier les faits soumis en ce moment à mon observation. Cet honorable confrère m'informait de celte mesure par une lettre datée du 14 juin, et m'invitait à faire tous mes efforts pour décider une de mes malades à faire le voyage de Paris, une indemnité de déplacement devant être accordée à la personne dans le cas d'acceptation. M. H. Roger me déclarait de nouveau, comme il l'avait fait devant moi verbalement, qu'il n'admettrait l'existence de la chromhidrose à titre de maladie, que lorsque, après avoir enlevé, devant une commission, la matière colorante, soumise ultérieurement à l'examen chimique et microscopique, les membres de cette commission, restés en présence du sujet sans le perdre de vue un seul instant, verraient la coloration reparaître spontanément.

Des trois personnes que j'avais signalées, une seule m'offrait la possibilité de tenter une démarche dans le sens de la proposition du secrétaire général de la Société des hôpitaux. Malheureusement, chez celle dame, le phénomène avait présenté déjà, à plusieurs reprises, de longues intermittences; aussi, en répondant à M. Roger que celte personne ne pouvait pour le moment se rendre à Paris, lui faisais-je savoir que ce ne serait d'ailleurs qu'avec une certaine hésitation que je l'adresserais à la Commission, à cause des arrêts presque subits et d'assez longue durée, quelquefois, de la sécrétion anormale. Je me défiais également de l'influence,

que je croyais avoir déjà constatée, du changement de localité et de conditions hygiéniques sur la disparition momentanée de ce phénomène morbide. J'exprimai le désir que cette épreuve pùt être faite à Brest, et particulièrement sur la jeune personne déjà présentée à M. Hardy. Chez elle, le phénomène avait souvent varié dans son intensité, mais jamais il n'avait cessé complètement depuis le jour où il s'était produit. J'olfrais de former dans cette ville une commission à laquelle M. le baron Larrey, attendu prochainement, voudrait peut-être s'associer. Les choses en étaient là, lorsque le mari de madame X... vint, le 25 juin, me prévenir que, si la Société se trouvait dans les mêmes dispositions;, ses affaires l'appelant à Paris, il pourrait y conduire sa femme. 11 serait d'ailleurs, me disait-il, très heureux de trouver une circonstance aussi favorable pour faire constater d'une manière authentique, définitive, l'affection bizarre dont elle était atteinte. Cette coloration anormale, par suite des soupçons de simulation auxquels elle avait bien souvent donné lieu, lui avait causé, ainsi qu'à sa femme, beaucoup d'ennuis et de désagréments. L'intensité des taches et leur étendue avaient, par moments, acquis un tel degré, que plusieurs fois l'aspect étrange de la physionomie, qui en résultait, avait excité les huées des enfants dans les rues !

Je n'eus que le temps de prévenir par une lettre M. H. Roger du départ des époux X..., mais il me fut impossible de m'assurer du nombre d'heures que mettait alors la sécrétion à reparaître; d'un autre côté, la menstruation qui avait été très peu abondante et douloureuse depuis plusieurs mois, venait de se régulariser. Enfin, j'eus le tort, comme je l'ai reconnu depuis, de recommander à cette dame de ne pas essuyer les paupières jusqu'au jour de la séance de la Commission. Je ne l'adressai préalablement à aucun de ceux de mes confrères de Paris, qui, moins prévenus, ou déjà fort au courant de celte question, eussent pu me remplacer et faire subir à ma malade une première épreuve. Il y avait certaine-

menl imprudence de ma part à livrer, pour ainsi dire au hasard, le résullat d'une expérience qui m'inléressail si vivement et devait avoir tant d'influence sur le succès de la cause que je défends. Je n'aurais pas dù oublier que, lorsqu'il s'agit de phénomènes variant sous des influences aussi faibles et aussi fréquentes que les sécrétions, il y a souvent autant de chances pour que l'expérience réussisse que pour qu'elle échoue. C'est là une règle de physiologie expérimentale bien connue, dont la Commission ni moi n'eussions pas dù nous départir; alors madame X... n'eût pas fait le voyage de Paris sur l'invitation de la Société des hôpitaux, et avec le temps, les circonstances favorables, la question se fût trouvée plus avancée.

Nous reviendrons plus loin sur le rapport auquel donnèrent lieu trois séances de la Commission ; nous consignerons seulement ici les conclusions de son rapporteur, M. Béhier, qui terminait son travail en ces termes ;

« Ainsi, messieurs, rien ne reste qui puisse laisser le moindre doute sur la question que vous nous avez chargés d'étudier, et nous pouvons, je crois, affirmer que le résultat denotreenquête a été négatif. Si, mainlenant, tous les exemples de chromhidrose répondent à celui qui nous avait été envoyé comme type, on peut dire, à ce qu'il semble, que la réalité de l'existence de celte maladie n'est certainement pas encore bien établie. »

Malgré les efl'orls de M. Hardy, lors de la discussion, pour adoucir ce que ces conclusions avaient de trop précipitamment aflirmatif, bien que personne n'eût pris la parole pour relever certaines obscurités, quelques contradictions évidentes et des assertions prématurées, ce rapport fut adopté à l'unanimité. M. Decliambre lut dans la même séance une noie sur les moyens de produire artificiellement la prélendue maladie appelée chromhidrose, à l'aide d'une réserve d'un mélange de coldcream et de noir de fumée déposée entre les cils de la paupière supérieure. Il nous sera facile de prouver

que ce moyen n'a jamais été employé dans les cas que nous avons vus, el qu'il ne saurait en rendre compte, en admettant même qu'ils eussent tous été simulés.

Quelques jours après la publication de ces documents, qui furent immédiatement reproduits par tous les journaux de médecine de Paris, M. le baron Larrey arrivait à Brest et me faisait prier de lui montrer une de mes malades. J'eus l'honneur de lui présenter la demoiselle déjà observée par M. Hardy, la même personne qui avait fourni la matière colorée étudiée par M. Ch. Robin. Ne pouvant disposer d'assez de temps pour attendre, séance tenante, que la coloration des deux paupières d'un œil, une fois enlevée, reparût en sa présence, M. Larrey proposa d'appliquer un appareil scellé qui resterait à demeure jusqu'au lendemain. Cette proposition ayant été acceptée immédiatement par la jeune personne, un bandeau fut composé et placé par M. le docteur Jules Rochard, chirurgien en chef de la marine. Le lendemain, les deux paupières, we^fo^/ées complétementVà veille, une fois débarrassées du bandage, dont les scellés avaient été reconnus intacts, offraient une coloration d'un noir bleuâtre manifeste, mais moindre que celle des paupières de l'œil qui n'avait pas été essuyé depuis trois jours. M. Larrey déclara l'expérience satisfaisante. Cet honorable académicien, en communiquant le procès-verbal de cette épreuve à la séance du 13 août de l'Académie de médecine, ajouta que : arrivé prévenu à Brest et convaincu de la simulation, il en était parti convaincu de la réalité de la chromhidrose . Nous ferons remarquer que pas un seul journal na reproduit le procès-verbal de l'épreuve que M. Larrey avait instituée; on ne le trouve inséré que dans le Bulletin de l'Académie de médecine.

La notoriété que la question qui nous occupe avait prise pendant l'année, engagea un jeune docteur à choisir pour sujet de thèse la chromocrinie partielle de la peau. M. Michel Dubuc n'ayant pas sur ce point d'expérience personnelle, se propose, dans sa dissertation inaugurale, présentée

le 26 août, d atteindre un but utile en cherchant à rassembler les faits épars, à les rapprocher, les comparer, pour en tirer quelques conclusions légitimes. Bien que gardant une sage réserve, l'auteur, auquel il a fallu un certain courage pour aborder, comme candidat, une question aussi controversée, incline cependant d'une manière évidente pour l'admission de la chromocrinie dans le cadre nosologique. Il reproduit une partie des résultats obtenus par M. Ch. Robin, en faisant une étude comparative de la substance de la chromhidrose et de différents cosmétiques colorés, documents que ce savant micrographe avait bien voulu lui communiquer. On s'aperçoit facilement à la lecture de celle estimable thèse que M. Dubuc n'a pu disposer de certains détails qu'on retrouvera plus loin.

A la séance du 28 août de la Société médicale des hôpitaux (Union médicale, 1" octobre), M. Gubler étant venu lire une lettre de M. le professeur Spring (de Liège) relatant un cas de simulation de chromhidrose à l'aide de graphite, démasquée par l'application d'une couche de collodion, proclama rexcellence de ce moyen pour découvrir la fraude, et exprima ses regrets de ne l'avoir pas vu mettre eu usage à. l'occasion de madame X... J'adressai le 7 octobre à M. Gubler, avec prière de la communiquer à la Société, une lettre dans laquelle je faisais remarquer que ce moyen, sans parler de plusieurs autres inconvénients, était, a priori, réprouvé par les notions de la physiologie, comme j'aurai occasion de l'exposer ultérieurement.

Nous abstenant de toute polémique, nous avons attendu patiemment pour réparer Véchec complet que paraissait avoir éprouvé la cause de la chromhidrose, à la suite du rapport de M. Béhier,que nous eussions rassemblé de nouveaux faits et de nouveaux arguments. Les circonstances n'ont pas tardé à nous favoriser.

Lorsque madame X revint de son malencontreux

voyage de Paris, les paupières des deux yeux étaient en

effet à l'état normal; seulement, le réseau veineux sous-cutané était, comme je l'avais observé plusieurs fois, très développé, presque variqueux. Je ne doutai pas que, dans un laps de temps peu éloigné, la coloration morbide ne reparût, et je n'ajoutai guère de foi à la guérison radicale que me prédisait M. H. Roger en m'annonçant, avec une satisfaction qui n'était nullement dissimulée, le résultat complètement négatif de la Commission.

Vers le milieu du mois d'août, la fille unique de cette dame, charmante enfant de trois ans, tomba gravement malade. Les fatigues, le chagrin ne tardèrent pas à rendre la teinte déjà bleuâtre des paupières de madame X... de plus en plus foncée. Le 20 août, la pauvre enfant étant sur le point d'expirer, je vis, pendant que je lui donnais les derniers soins, les paupières de sa mère, qui était en proie à une violente crise de nerfs, reprendre presque instantanément leur coloration noire. Plusieurs jours après seulement, je pus recueillir des échantillons de la matière colorante nouvellement sécrétée et je reconnus, au microscope, les caractères signalés par M. Ch. Robin et plusieurs fois constatés par moimême depuis la lecture de sa note.

Le septembre 1861, je fus informé qu'un nouveau cas s'était montré à Brest, chez une domestique. Je m'empressai d'aller examiner cette jeune fille qui me permit de recueillir, avec plus de facilité que chez aucune autre, de la matière colorée et de l'étudier avec soin. En même temps, je retrouvai une jeune femme qui avait fait le sujet delà dixième observation de mon premier travail inséré aux Archives de médecine et dont les paupières étaient encore colorées. Je pouvais donc prendre chez quatre personnes différentes des échantillons de substance qui, adressés à M. Ch. Robin, lui ont servi à contrôler mes observalions et à rédiger la remarquable étude qu'il a bien voulu joindre à ce travail auquel elle prêle un appui si précieux.

Au mois de décembre 1862, je recevais, presque le même

jour, deux relations d'un même cas de chromhidrose présenté par un lieutenant de \aisseau. L'une était rédigée par M. Godefroy, chirurgien de deuxième classe, attaché au hataillon de fusiliers marins (division Douay, armée du Mexique), qui avait, par suite des chances de la navigation , observé, à différentes époques et sous différents climats, la coloration anormale partielle offerte par cet officier. En dernier lieu, il lui avait donné des soins à Orizaba, et c'est de cette localité que ce confrère avait eu l'obligeance de m'adresser son observation (06s. XXVIII). Son collègue, M. le docteur V. de Rochas, chirurgien-major de la Louisiane, sans avoir eu de rapport avec lui, avait eu occasion d'observer également M. de X... pendant la traversée qu'il fit sur ce paquebot en rentrant eu France, convalescent d'une blessure fort grave. M. de Rochas s'était empressé de me communiquer, de son côté, une relation détaillée de ce cas si intéressant à plus d'un titre. Tout dernièrement le hasard nous a fait voyager en chemin de fer avec cet officier distingué, et il nous a été possible de constater, à son insu, avec quelle minutieuse exactitude mes deux confrères avaient décrit l'aspect et les limites des taches.

M. le docteur Constantin James, en rendant compte, dans un numéro du 10 décembre du 31o)ide thermal, d'un voyage qu'il venait de faire, au point de vue hydrologique, donnait une description succincte d'un nouveau cas de chromhidrose chez une jeune fille que M. Magnin , inspecteur adjoint des eaux de Bourbonne, lui présenta. Le numéro du 2S janvier 1863 de la Gazette médicale de r Algérie publiait cette même observation, rédigée par M. Cabasse, médecin major de première classe, qui avait, de concert avec le docteur Magnin, institué les expériences nécessaires pour établir la réalité de l'affection chez la jeune fille. Sur ma demande, M. le docteur Magnin eut l'extrême obligeance de faire parvenir à M. Ch. Robin des échantillons de substance colorante. Le 23 juillet, j'avais la vive satisfaction de constater, avec ce savant micrographe, une identité parliute entre les échantillons

provenant de Boui bonne et ceux recueillis sur différentes personnes de Brest.

Au mois de mai, M. Giffard, médecin à Ambrières, transmettait à notre excellent collègue, le docteur Rochard, un cas observé chez une femme de cette localité. La réalité de la sécrétion anormale aurait été constatée et admise par MM. les docteurs Gaudois, Retière, Moriceau(de Moyenne). Cette observation est surtout remarquable par l'étendue de la surface colorée, la face et le cou étant entièrement envahis, comme dans le cas relaté par le docteur Bousquet. Malheureusement, M. Giffard ne nous a pas encore fait parvenir de substance colorante, ce qui est fort regrettable , car désormais le microscope est appelé à lever immédiatement les doutes qui doivent nalurellemeut s'élever, en présence de chacun des cas de celte singulière affection.

Enfin, dans le courant du mois de juin, on trouva dans un amphithéâtre de Paris un cadavre d'homme qui offrait sous une aisselle une portion de la peau fortement colorée en noir. Cette portion de tégument fut remise à M. Ch. Robin, qui étudia avec le plus grand soin la cause de celte coloration anormale. Il pria M. Ordonez, dont l'habileté d'observalion microscopique est si appréciée, de se livrer, de son côté, à des recherches minutieuses, et le résultat de leur examen a donné lieu à la note insérée dans le numéro de septembre des Archives générales. Cette note esl, comme on peut s en convaincre, d'une grande portée; elle contribuera certainement beaucoup à faire admettre la réalilé de la chromocrinie cutanée par tous ceux qui, dégagés de toute passion, cherchent la vérité avec calme et sincérité.

Tel est l'exposé des différents travaux publiés sur cette maladie. Nous espérons démontrer victorieusement par ce mémoire, que si la simulation de la chromhidrose est en apparence facile (comme celle de beaucouf) d'aulres affections médicales ou chirurgicales) , l'examen microscopique donne encore plus facilement le moyen de découvrir la fraude. Grâce

ail microscope, il tiest plus actuellement possible de nier r existence, probablement à titre de manifestation morbide secondaire, d'une sécrétion anormale d'une matière colorante spéciale ayant son siège d'élection aux paupières. Les cas de simulation déjà reconnus ou possibles, ne doivent servir qu'à stimuler les efforts des observateurs, pour arriver à démasquer la supercherie par les procédés les plus sévères d'investigation. Nous reconnaissons hautement que l'opposition si vive qui nous a été faite a eu cela alors d'avantageux, qu'elle nous a conduit dans une voie de recherches et d'expériences dont la science et la pratique ne pourront que bénéficier. Nous publions ce travail avec la conscience de n'avoir jamais eu d'autre but que la recherche de la vérité. Quel que soit le résultat qu'il oblienne, nous nous abstiendrons désormais d'aborder cette question, laissant au public médical et au temps le soin de juger entre nous et nos contradicteurs.

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