‹ Mémoire sur la chromhidrose ou chromocrinie cutanéeChapitre 8 sur 23 · CUTANÉE · texte numérisé non relu

CUTANÉE

§ I. — CHROMOCRINIli RÉELLE.

A. Cas de cliromocrinie observés chez la femme.

Observation I. — Une jeune fille de seize ans, fille de madame Élisabetli Worlh, de Plymonih, vers la fin d'avril 1709 eut sur les joues des papules rouges, causant de la cuisson, qu'une saignée et une ou deux purgations guérirent.

Elle continua à être très bien environ pendant un mois, lorsque, sa figure, dans Tétendue que couvre ordinairement un masque (so far as is usually covered wilh a vizard mask), devint soudainement aussi noire que celle d'un nègre. Cet accident surprenant l'effraya beaucoup, surtout lorsque certaines gens eurent la sottise de lui faire croire qu'elle avait été ensorcelée et qu'elle ne guérirait jamais. A force de prières, d'exorcismes, etc., employés dans le but de rompre le sortilège, on augmenta son trouble et sa frayeur au point qu'elle en perdit la raison et qu'on vint alors me consulter. Par les arguments que j'employai et par la prescription de quelques remèdes anti-hystériques, ses accès de folie se calmèrent beaucoup. Je fis une lotion sur la face, qui enleva la matière coloraiiie; cependant, elle reparut fréquemment, mais sans régularité, soit deux fois, soit trois fois par vingt-quaire heures, et même cinq à six fois. Celte matière se reproduit sans douleur; aucune sensation pénible n'annonce son retour, si ce n'est une légère chaleur avec rougeur, juste au moment oii elle paraît. Elle s'en va facilement et laisse la peau nette et blanche, mais elle tache les linges qui ont nettoyé la peau. Elle est onctueuse et ressemble à de la graisse et de la suie ou du cirage mélangés. Elle n'a aucun goût. La jeune fille n'a jamais eu ses règles ; elle est maigre, mais pleine de santé: la couleur noire ne parait que sur les points proéminents de la face.

Il y a un millier de témoins oculaires de ce cas rare. La noirceur anormale de la figure de celte jeune fille est acluellement (l^"" novembre) divisée on un petit nombre de taches irès-obscures (a few dark cloudy specks) qui ne paraissent que rarement et ne sont plus aussi foncées qu'auparavant.

James Yonge {Pliilosopliical Transactions, 1709, an. 4, no 525, t. XXVI.)

Cette observation est extraite d'une lettre de James Yonge à Hans Sloane, secrétaire de la Société royale. Elle a été reproduite par Lecat (ouvr. cité), par Érasmus Wilson (ouvr. cité, parag. S83) et analysée par presque tous ceux qui se sont occupés de la chroniocrinie cutanée, sans qu'aucun de ces différents auteurs ait paru en contester la valeur. Bien qu'elle offre les caractères essentiels de la maladie que nous étudions , nous devons reconnaître que cette observation , ainsi que la plupart de celles qui suivent, manque des garanties d'examen sévère que l'on est en droit d'exiger et qu'on exige aujourd'hui. Cela tient à ce que les observateurs, n'ayant pas encore rencontré les dénégations persistantes opposées actuellement à l'introduction de cette entité morbide, s'en rapportaient aux garanties morales des sujets. Ils ne supposaient pas qu'on en vînt à regarder toutes les personnes qui ont offert la coloration anormale des paupières, comme coupables de simulation. Simulation n'est même pas le mot convenable, car on ne peut simuler que ce qui existe ou a existé. Il faudrait donc que toutes ces personnes, à différentes époques, habitant différents lieux, n'ayant enfin rien de commun, eussent, toutes, inventé une maladie de la peau consistant en une sécrétion colorée en noir.

Comme nous le disions dernièrement à M. Henry Roger, la question de la chromhidrose serait alors du domaine des aliénistes, il faudrait créer le mot chromhidromanie .

Du moment que non-seulement la possibilité, mais le fait d'une sécrétion de matière colorée en noir, ayant son siège à la surface d'une portion limitée de la peau, sont, une fois seulement, scientifiquement démontrés, les cas qui ne réunissent pas toutes les conditions d'authenticité exigées, laissent sans doute plus ou moins de prise au soupçon de simulation ; mais on peut admettre également que tous, ou presque tous, aient été de très bon aloi. En tout état de cause, ils doivent figurer dans la science, au moins à titre de documents historiques.

Observation 11(1).— « En 17G1, unedamede la première condiiioii, âgée d'environ irenle ans, avait eu quatre filles. Elle menait une vie triste par les pertes fréquentes qu'elle faisait de ses enfants et par les (iangers auxquels son brave époux était exposé à la guerre. Dans ëéiie circonstance, une des deux filles qui lui restaient mourut el mit le comble à ses douleurs. Àlors, à force de pleurer, ses paupières non-seulement, devinrent livides, mais furent même empreintes d'un certain noir qui gagna jusqu'au milieu des joues, sous la forme de taches qui n'offraient aucune aspérité au toucher et ne faisaient nulle doUleur (2).

A peine était-elle remise de ces alarmes, qu'au milieu des fureurs de la guerre, dont les dangers et quelques événements tombaient sur son époux, elle devint grosse. Dans cette circonstance, on avait lieu d'appréhender quecette grossesse ne fût bien malheureuse ; car, dans toutes celles qiie la duchesse avait eues jusqu'ici, elle avait été prise, dès le quatrième mois jusqu'au neuvième, de vomissements horribles, de convulsions périodiques si affreuses, qu'il fallait la ^aire tenir par les hommes les plus forts pour l'empêcher de se blesser. Tout le contraire de ce qu'on avait à craindre, arriva dans cette grossesse-ci; la dame ne vomit point, n'eut aucune convulsion, et se porta à merveille jusqu'au septième mois, où la seule fille qui lui restait des quatre qu'elle avait eues, tomba malade. Alors, son front parut se teindre d'une couleur de rouille de fer obscure ; ensuite, peu à peu, tout le visage se couvrit, non pas d'une couleur de rouille, ni rousse, ni obscure, mais du plus beau noir, excepté les yeux et le bord des lèvres qui gardèrent leur couleur de rose naturelle. Cette couleur noire était dans certains jours plus forte, en d'autres plus faible (3); mais jamais elle n'a disparu. Cette tête éthiopienne était portée par un cou très-blanc, en sorte qu'on l'aurait prise pour une tête de marbre noir placée sur un cou d'albâtre.

On fut curieux de voir si ce noir était réellement égal à celui des nègres ; on en mit un à côté d'elle, et le visage de la duchesse se trouva beaucoup plus noir (4).

En examinant de près ce teint éthiopien, soit à la vue simple, soit

(1) Extraite el presque toujours traduite lilléralemenl d'une relation latine et de quelques lettres françaises d'un liomme de Van trè^ distingué et li ts du fait de tel événemeni, auxquelles on a joint celles de personnes trùs i\ portée d'en avoir sU touleti les circonstanocs.

(2) Unb àlitre l-elalion que j'ai de celte maladie par uile personne attachée à la duchesse, assure positivement, en trois endroits, que la peau était sensilile comme une égratignurc, pour peu qu'on y touchât.

(3) Voilùdfes espèces d'acliès assez fcssemblanis ù ceux de la fllle de madamt Worth.

(4) Lettre du 10 juin.

à la loupe, on y dislingiiail, une poudre noire Irès fine, cachée sous l'épiderme avec des iniervalles blancs, et clans le parallèle qu'on en fit avec celui du nègre, celui-ci paraissait noir, tandis que celui de la duchesse ressemblait toujours à un tissu de grains de poudre noire ou à de la suie noire hachée menu (1).

La noirceur dans son accroissement ne suivit aucun ordre, mais augmentait çà et là par tout le visage; il n'était pas possible aux plus ignorants même de prendre cette liqueur noire pour du sang: aucun vaisseau de la conjonctive n'était dilaté; il n'y avait nul mal de téte ; l'appétit était bon : les linges dont on frottait la peau étaient quelquefois teints d'une lividité obscure ; d'autres fois ils n'étaient chargés d'aucune couleur. La teinture placée sous l'épiderme se mêla d'abord sur les joues avec un peu de rouge qui leur est naturel ; après cela on n'y vit plus que du noir, à l'exception de la conjonctive qui conserva sa blancheur. Celte dame a naturellement la chevelure très noire; mais la partie de cette chevelure qui sort de la peau, parut alors grossie et remplie d'un suc plus noir encore que le reste des cheveu-t (2), et cela jusqu'à une ou deux lignes au-dessus de la racine des cheveux.

Elle était vigoureuse et bien portante, si ce n'est qu'incommodée par le poids de son enfant, elle avait une insomnie qui l'a quelquefois tourmentée par delà ses grossesses.

Elle ne fit aucun remède. En mettant au inonde un fils, à la grande joie du père et de toute cette illustre maison, elle eut une sueur pareille à celle que les douleurs de l'accouchement excitent souvent, mais qui teignait les linges en noir comme de l'encre, et emporta la plus grande partie de la noirceur : le reste se dissipa dans les deux jours suivants. La couche alla d'ailleurs très bien.

En 1763, ceite dame devint grosse de nouveau. Jusqu'au septième mois, elle fut dans une très bonne santé. Elle était même assez dégagée de toutes inquiétudes, lorsque la même noirceur commença à se faire voir à son front. Celle-ci parut d'abord comme si on etîl mis sur une peau blanche une légère couche d'encre; cette couche s'épaisissant de jour en jour, elle parvint à la plus grande noirceur, toujours sous forme de points noirs qui se multipliaient. Mais au huitième mois, elle fui prise d'une fièvre double tierce; à la fin de chaque accès, elle avait des sueurs qui non-seulement arrêtèrent le progrès de la noirceur, mais même la dissipèrent insensiblement, en sorte que sur la fin du huitième mois sa peau avait repris sa blancheur ordinaire.

Vous serez peut-être étonné d'une chose que j'avais néanmoins

(1) C'est précisémonl là la figure dos corpuscules qui composenl la liqueur noire de la sèche cl celle du mucus de la peau du nègre.

(2) Lettre du 30 mai 1764.

pressentie, dit le savant atiiciir de celle relation : c'est que la noirceur cessant et la fièvre étant guérie, ces convulsions qu'elle avait eues dans toutes les autres grossesses revinrent, en sorle que depuis ce huitième mois jusqu'à la fln du neuvième, où elle accoucha d'une fille, elle en eut tous les jours un accès.

Le même savant m'apprend par une lettre du 5 octobre 1764 qu'une paysanne des environs de ï'aris, nourrice de son métier, a régulièrement le ventre tout noir à chaque grossesse, et que celle couleur se dissipe par l'accouchemeul. Une autre de sa connaissance aussi a toujours la jambe gauche noire; dans celte circonstance, cela ne ressemble-l-il pas un peu.dil l'auteur, aux animaux qui noircissent dans le rut.

Autre relation du même phénomène. — Madame la duchesse D'* a eu quatre filles ; sa cinquième grossesse était d'un fils. Dans le septième mois dt; celte grossesse, le dessous d(!s yeux lui devint battu, noir et comme charbonné. Ce noir gagna au-dessus des yeux, au front, la moitié au nez, et cela peu à peu, en quinze jours, et par taches, comme marbrées; après quoi le noir a gagné tout le tour du visage, comme un masque. Ses lèvres étaient vermeilles, et le dedans des yeux à l'ordinaire. Madame la duchesse se portail très bien et n'a eu aucune révolution. Elle n'osait point se loncherauyisage ; la peau y était sensible pour peu qu'elle y louchât, comme à une égralignure que l'on voudrait frotter. Elle mettait toujours du rouge, cela ne lui faisait point de mal, d'autant qu'elle le mettait avec du coton(l). Le noir a donc gagné comme un masque et a élé encore une quinzaine à atteindre le bas du visage. Alors il ressemblait parfaitement à celui d'un nègre, sans aucune exagération. Il y avait des jours où il était plus foncé (2). La peau n'était point huileuse ni rude. Trois jours avanl d'accoucher, madame la duchesse ôlanl sa poudre, car elle en mettait et se peignait après, voulut donc ôler sa poudre dans la racine des cheveux ; elle s'aperçut que le frottoir de mousseline était un peu noir. Elle voulut essuyer sur le visage, mais cela lui faisait du mal ; elle ne voulut pas frotter davanlage. Quand les douleurs pour accoucher la prirent, douleurs qui furent lentes, elle sua inconlinenl : elle demanda un frottoir de futaine pour s'essuyer le visage et pour ôler son rouge; le frottoir était comme si on avait frotté le cul d'une poêle, et plusieurs frottoirs de même. Madamela duchesse fut trois quarts d'heure en travail. Quand elle fut accouchée, elle avait le front blanc à son ordinaire ; il n'y avait plus que quelqties ombres noires aux joues. Je vous assure que tout ce que j'écris est vrai, je n'en mets ni plus ni moins. Pour les ombres que j'ai dit

(!) Voilii ce qui a pu faire penser à l'auleur de la première relation que la peau du visage n'élail pas sensible.

(2) Voici les mêmes accès observés par l'auteur Ue la première relation.

qui resiaieni, je ne sais pas au juste combien de temps elles ont resté : je sais que le neuvième jour il n'y avait plus rien flu tout ; l'enfant se portait très bien, et il ne s'est senti aucunement du noir.

Madame la duchesse a encore eu une fille l'an passé ; ses yeux sont devenus très-noirs, on a cru qu'elle allait noircir, mais cela s'est passé. Ce noir était au même ternie do sept mois et n'a duré qu'un mois.

Madame la duchesse est actuellement en couches (mai 1764) ; elle s'est bien porlée jusqu'au terme de cinq mois. Elle a eu après cela des maux de tête affreux : elle est encore devenue noire au même terme des antres. Cela a commencé par de grands maux de tête, des accès de fièvre d'un jour l'un; la fièvre n'était pas bien forte, mais les maux de tête Téiaient. C'étaient des resserrements et des ballemenls. Au bout de dix à douze jours les yeux sont devenus très noirs et peu à peu le visage en a fait autant ; le noir n'était pas si foncé que dans la première grossesse de cette espèce; il était marbré. Il a duré environ trois semaines, au bout desquelles le visage est devenu comme farineux ; ce noir s'en est allé par petites écailles. Il ne faisait point de mal à madame la duchesse quand elle grattait celte espèce de farine avec son couteau de toilette (1) ; mais quand il a commencé à devenir noir il élail sensible comme à la première grossesse. Le jour de la fièvre, il y avait des sueurs, lesquelles ont, dit-on, empêché le noir de venir.

Nous étions persuades que c'était un garçon, et c'était une fille qui se porte irès-hicn, de mêmeque madame la duchesse. Dans les sueurs, la coiffure qui louchait le visage n'était point noire du tout. Les urines étaient irès-chargées, blanchâtres, mais elles étaient de même avant le noir.

Elle a toujours été resserrée, comme elle l'est en tout temps, hors trois semaines avnnt d'accoucher ; elle allait tous les jours, quelquefois même deux fois, de la bile bien liée et jaune. Elle digérait bien. Elle vomissait à dîner et après souper comme à toutes ses grossesss difficiles, car aux deux garçons elle n'a presque pas vomi; en vomissant elle avait des convulsions, comme elle en a eu aux autres grossesses de filles (2). Elle n'avait aucune douleur dans les jambes qui s'appelle lassitude. Point de démangeaison, poini de crachats : je n'en ai point vu; elle crache fort peu. Elle a eu une telle douleur dans la cuisse, dans la jambe, dans le talon, qu'elle ne pouvait pas marcher; c'était quelques jours avant d'accoucher.

(1) Voici encore une circonslancc qui a donné lieu à l'auteur de la première relation d'avancer que hi peau n'élail. pas douloureuse.

(2) On voit que tout ceei s'accorde avec la première relation, en se souvenant qu'il s'agil du temps où le noir du visage a disparu.

J'ai une troisième relation des mêmes faits entièrement conforme à la précédenie pour le principal et beaucoup moins délaillée. Aussi je m'en tiendrai là ; je crois les phénomènes suffisamment connus; il n'est question que de les expliquer, et c'est là, je l'avoue, un problème fort diflicile et sur lequel je n'ai donne et ne donne encore mes opinions que comme des conjectures probables.

Lecat {Traité de la couleur de la peau humaine en général, de celle des nègres en particulier el de la métamorphose d'une de ces couleurs en Vautre, soit de naissance, soit accidentellement), Amsterdam, 1765.

Cette relation si détaillée, bien que dépourvue du témoignage d'une commission médicale, ne mérite pas moins, à beaucoup d'égards, d'être prise en sérieuse considération.

C'est au milieu de profonds chagrins, de vives alarmes, que nous voyons une jeune mère de famille, d'illustre naissance, présenter une coloration noire des paupières qui s'étend rapidement jusqu'au milieu des joues. Les plus sceptiques même ne pourront s'empêcher de reconnaître les nombreuses analogies que l'on rencontre, dans cette observation, avec les cas publiés près d'un siècle plus lard.

C'est par les paupières que la maladie débute, sous l'influence d'émotions morales tristes ; la coloration des taches offre les mêmes caractères : elles s'étendent progressivement sur la face, elles noircissent les linges qui servent à les essuyer. Alors que cette dame est de nouveau en proie aux plus grandesinquiétudes, pendant l'état degrossesse qui, chez elle, avait habiluellement été l'occasion d'accideiils très sérieux, alors qu'on ne peut soupçonner aucune idée de coquetterie, toute la face prend cette coloration noire. Pendant le travail de l'accouchement, comme cela est constaté chez madame H. (Obs. XXII), une transpiration abondante, colorée en noir, s'établit et met fin, momentanément, à ce curieux phénomène. Lors d'une deuxième grossesse, la sécrétion anormale reparaît encore vers le septième mois, mais pour peu de temps et sur une surface moins étendue : les paupières sont presque exclusivement colorées. Une troisième grossesse sur-

vient, et après une céphalalgie violente, qu'on trouve signalée dans plusieurs des observations récentes, la matière colorante se montre de nouveau au cinquième mois, par taches formant comme des marbrures. Cette fois, la terminaison a lieu par une sorte de désquamation. Cette disposition des taches rappelle celle qu'avait prise, vers la fln, la coloralion anormale de la fille de madame Worth. Lecat, qui fait suivre ce récit de longues réflexions empreintes naturellement des théories médicales en vigueur à cette époque, établit les points de contact qui rapprochent ce cas du précédent. Ainsi que j'avais été conduit à le penser moi-même, il croit trouver une certaine relation entre la chromocrinie et les troubles des fonctions de la reproduction, chez la femme. Deux personnes différentes lui ont fourni les détails circonstanciés que l'on vient de lire, et les deux relations concordent parfaitement. Un troisième témoignage corrobore en tous points les deux premiers. Il est rare de rencontrer, pour l'époque, une observation clinique plus minutieusement recueillie.

Nous pensons que, pour les esprits non prévenus, ce cas remarquable sera d'une grande valeur. Nous n'en avons eu connaissance que tout récemment, par l'analyse, trop incomplète, que contient la thèse de M. Dubuc (page 13). Nous avons pu heureusement recourir au texte de Lecat et donner ainsi plus de publicité à celte observation, perdue au milieu d'un livre qu'on ne lit guère et qui est d'ailleurs assez rare.

Observation III. — Au mois de décembre 1775, M. Gallot, docleur en médecine de Monlpcllicr, demeurant à Sainl-Maiirice Legirard, Bas-Poitou, adressa à l'ancien Journal de médecine, chirurgie, pharmacie elc., un mémoire sur deux symptômes singuliers observés dans deux maladies. Dans la première observation, ce médecin rapporte f|uf; : le 2 février 1770, se trouvant, par hasard, au bourg de Bournean, près Foiilenai-le-Comte , en Bas-Poiion, on le pria de venir voir une fille âgée de vingt-six ans environ, malade depuis trois semaines. Elle avait d'abord eu une diarrhée qui reconnaissait pour cause la lrans|)iration arrêtée ; onsuile avait succédé une affection spasmodi(|ue de toute la machine. Elle ne pouvait se coucher sur le dos: toute riiabiliide du corps était douloureuse; un délire

soporeiix cl quelquefois maniaque; la respiration difficile et slerloreuse; les exlréinilés inférieures imnéfices sans relcnir l'impression du doigt et souvent immobiles à la suite de violentes contraclions ; les yeux comme voilés ; le pouls petit et intermittent, la soif inextinguible ; une répugnance pour tout alimeni, excepté l'eau froide; enfin les déjections, et les urines même, quelquefois semblables à du miel étendu dans l'eau : voilà l'étal dans lequel il trouva la malade. A tous ces symptômes s'en joignait un bien plus singulier: c'était la couleur noire que les mains avaient prise ; couleur qui disparaissait dans l'eau chaude et reparaissait bientôt après.

M. Gallol apprit, quelque temps après, que cette pauvre jeune fille était morte le 6 du même mois. Il se demande d'où pouvait provenir la noirceur des mains. Pourquoi l'eau chaude la faisaitelle disparaître pour quelques instants, et pourquoi revenait-elle bientôt après?... Le fait qu'il a rapporté aurait-il quelque analogie avec celui qu'il tenait de plusieurs illustres membres de l'Académie des Sciences de Paris. 11 s'agissait d'une dame*"* qui, pendant une grossesse, vil son visage se teindre en noir, au point de l'empêcher de paraître en compagnie?

(Journal de médecine, chirurgie, etc.

décembre 1775, tome XLIV, p. 524.)

Nous ne rapportons celte relation qu a litre de document historique; nous reconnaissons qu'elle n'a aucune valeur scientifique. Nous tenions également à faire constater que le fait de la dame dont il est question dans l'observation II (et qui est à n'en pas douter le même que celui dont parle le docteur Gallol), avait eu un certain retentissement à l'époque où écrivait ce médecin.

Observation IV. — Victoire Russard, âgée de 16 ans, demeurant à Corzé, département de Maine-et-Loire, me fut présentée le 23 avril 1831, par M. Hervé, médecin à Villevêque, pour que je lui donnasse mon avis sur la maladie dont cette fille était atteinte. Le sujet, assez développé pour son âge, présentait au visage, au cou et à la partie supérieure de la poitrine, une belle coloration bleue répandue principalement au front, aux :iîles du nez et autour de la bouche. Lorsqu'on essuyait la figure avec un linge blanc, la maiière bleue tachait le linge et s'enlevait de dessus la peau qu'elle laissait blanche; les lèvres étaient vermeilles, l'embonpoint assez prononcé, le pouls régulier et naturel, les forces et l'appétit comme chez une personne en santé. Le seul sympiôino morbide était une toux sèche,

mais sans râle, sans malilé dans la poitrine, sans aberration dti type régulier du cœur ; c'est du moins ce dont on a pu se convaincre par l'auscultation et la percussion. Celte lille était réglée depuis deux ans, sa menstruation n'avait jamais manqué. Elle exerce l'élal de lingère depuis deux ans. Dès cette époque elle s'aperçut qu'elle avait le tour des yeux bleu, mais il lui suffisait de se mettre à l'air pour que cela disparût. Ce pbénomène se reproduisait surtout lorsque le fer à repasser était cbauffé par un charbon trop vif, ou qu'elle travaillait dans un espace étroit et chaud.

Cependant cette coloration ne fit aucun progrès jusque vers mai dernier; alors tout le front et tout le visage devinrent bleus au point de fixer l'attention des personnes qui rencontraient la malade. La loux sèche dont j'ai parlé se manifesta, les règles furent plus abondantes, et il survint d'abord quelques crachats, puis des vomissements de sang. Toutefois la régularité des menstrues ne fut nullement trouhlée; la malade fut saignée à plusieurs reprises et s'appliqua un vésicatoire au bras. Il n'en résulta aucune amélioration.

Lorsque je vis celte jeune fille pour la première fois, je pensai que cette cyanose était indépendante d'une maladie organique du cœur; et comme la matière bleue était sécrétée à la surface de la peau, qu'elle laissait incolore quand elle était enlevée, je supposai qu'il n'existait qu'une altération de la sécrétion cutanée. Ce diagnostic une fois établi, je me sentis embarrassé sur les indications à remplir; cependant, je me hasardai à conseiller les médicaments qui par leur action directe sur la peau pouvaient peut-être en modifier favorablement les fonctions. Ainsi, je prescrivis six grains de fleurs de soufre par jour et une demi-once de poudre de salsepareille en décoction dans une pinte d'eau.

Loin d'obtenir du succès, il lésulta de ce traitement, qui fut suivi pendant douze jours, une sueur assez abondante, une diminution sensible des urines, une augmentation considérable do la coloration bleue ; le front, la face, le cou, la poitrine et le ventre devinrent nuancés d'un bleu d'azur (jui s'étendait par nuages et qui doublait d'intensité ou pâlissait suivant que la circulation sous-cutanée s'accélérait ou se ralentissait: lorsque, par exemple, on adressait à la malade des questions propres à l'émouvoir, sa figure bleuissait au lieu derougir. C'était absolumenl l'apparition subite des nuances du caméléon. Il esta remarquer que la partie antérieure de la face et du tronc, ainsi que les épaules, les bras, et un peu les cuisses, étaient seuls colorés, tandis que la partie postérieure du corps, les aisselles et les jarrets, ne l'étaient pas. Le linge de la malade était taché de bleu. La sclérotiques, les ongles, la peau du crâne, et la conque de l'oreille conservaient leur couleur ordinaire. La muqueuse bue-

cale élait un peu pâle, la langue presque toujours saburrale; aucun mouvenienl fébrile ne se faisait sentir.

Je vis la malade quinze jours après la première consultatiou ; elle présentait alors les différenlits parties du cor|)S que je viens d'indiquer fortement colorées en bleu. La loux était plus forte; il n'y avait pourtant pas de fièvre, mais depuis six jours les urines étaient arrêtées. La malade n'en avait pas rendu une seule goutte depuis trois jours. Cependant, elle n'éprouvait pas les accideuts ordinaires d'une rétention d'urine, tels que ballonnement du ventre, douleur dans la région hypogastrique, infiltration des jambes, etc. Il était donc facile de voir que si la malade u'uriiiail pas, c'est qu'il n'y avait pas d'urine sécrétée. D'un autre côté, la matière colorante bleue élait devenue plus abondante, et chaque nuit il y avait des sueurs copieuses. Ainsi, ia transpiration cutanée semblait suppléer les urines. II y avait eu, les jours précéd(!nls, quelques cracbemeuls de sang pour lesquels on avait pratiqué une nouvelle saignée. Le sang n'avait pas présenté d'altération appréciable à la vue.

A l'aide d'une couche d'huile, j'enlevai de dessus la peau une assez grande quantité de matière bleue que je ne pouvais enlever qu'avec peine avec de l'eau simple ou de l'eau vinaigrée. Je ia remis à M. Cadol, pharmacien habile et distingué, qui la soumit aux expériences suivantes. (Voir la deuxième partie de ce mémoire.)

J'ai cru pouvoir tirer de ces expériences une conséquence applicable à la thérapeutique. Ainsi, j'ai vu que de tous les réactifs capables de neutraliser cette couleur, une eau légèrement alcaline était le plus innocent; j'ai donc cru devoir soumettre la malade à l'adminislraiion du bicarbonate de soude dissous dans une infusion de feuilles d'oranger, à la dose de six grains par jour, puis douze, et enfin dix-huit grains progressivement. Soit que ce médicament ail agi comme diurétique, soit qu'il ait eu une influence sur la matière bleue, toujours est-il que la coloration de l;i malade a sensiblement diminué. Au bout de douze jours la peau du tronc et des membres était redeveniie tout à fait blanche ; il n'existait plus qu'une teinte bleue assez légère autour des yeux, des aîles du nez et sur le front. Les urines sont devenues plus faciles et plus copieuses, les sueurs moins abondantes, l'appétit meilleur, la malade plus forte et plus gaie; cependant il lui restait encore celte toux sèche dont j'ai parlé, et de temps eu temps quelques crachements de sang, surtout à l'approche de ses règles. D'un autre côté, comme j'ai observé que celte matière s'enlevait bien avec de l'huile d'olive, j'ai conseillé à la malade de s'en laver la figure, de sorte qu'elle faisait disparaître chaque malin la coloration désagréable de son visage.

Pendant le mois qui a suivi celle première amélioration, la ma-

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ladc n'a pas cessé de devenir de moins en moins bleiie; elle a pris pendant co lemps une once de bicarbonate de soude: malgré cela, les urines ne se sont montrées nullement alcalines. La sueur était moins acide qu'elle ne l'est d'ordinaire, car elle ne rougissait qu'à peine le papier de tournesol. La transpiration est maintenant peu abondante; mais aussitôt que la malade s'expose à une vive chaleur ou qu'elle éprouve une impression désagréable, les sueurs lui montent au visage et elle devient plus bleue qu'elle ne l'est dans l'état de calme et de tranquillité. Il est même à remarquer que maintenant ces nuances bleues cliàngent de place du malin au soir et se portent tantôt à la bouche, tantôt au front. A l'époque de ses règles, la malade se sent ordinairement plus étouffée; si elle marche rapidement, les battements de cœur deviennent plus rapides, sans être intermittents et sans offrir aucun bruissement; la (oux augmente: elle crache et vomit sans effort du sang noir comme dans l'hématémèsc ; et lorsque les règles sont passées, et qu'elle a vomi et craché une certaine quantité de sang, elle redevient plus pàle, moins étouffée, et sa coloration bleue disparaît presque en totalité.

La malade a depuis vomi du sang au fond duquel s'est trouvée la matière colorante bleue en assez grande quantité pour bleuir les parois du vase. Elle a également remarqué qu'en saignant du nez elle a vu parmi les gouttes de sang quelques gouttes de matière bleue. Malheureusement, ces matières n'ont point été recueillies ni analysées.

Au moment où je rédige ces dernières notes, le sujet de cette observation est dans un état très satisfaisant. Sa figure n'est plus que légèrement colorée; le tronc et les membres ont cessé de l'être. Le front et les joues redeviennent cependant bleus dès que la madade s'agite, se fatigue, ou se contrarie; celte coloration s'anime encore par la chaleur: sou intensité est toujours en rapport direct avec l'augmentation de la transpiration. Quant à l'appareil circulatoire, le pouls est petit el régulier ; les battements du cœur, très naturels dans l étal de calme, se fout sentir plus vivement lorsque la malade marche vite ou ost agitée; mais ces battements sont loin de ressembler aux palpitations suffocantes des anévrysmaiiques. Les urines ne cessent plus de couler; la toux sèche persiste; l'embonpoint ne diminue pas, non plus que l'appétit ni les forces. En un n)ot, soit l'effet du traitement, soit l'effet du hasard, il est survenu dans l'élai de notre malade une amélioration très notable.

(Mémoire sur un cas particulier de cyanopathie cutanée ou coloration bleue de la peau causée par une altération de la transpiration; par le docteur C. Billard, d'Angers, Arc/t. gén. de méd., 1831, t. XXVI, p. 455.)

Celte observation présente, sans doute, des particularités qui permettent de soutenir, avec raison peut-être, que Taffection dont était atteinte la jeune fille observée par Billard, d'Angers, n'était pas de même nature que les cas qui ont été réunis, depuis, sous le nom de chromhidrose ou chromocrinie cutanée. Ainsi les caractères chimiques de la substance colorante , d'après les expériences de M. Cadot, seraient très différents. Mais il se pourrait que, plus tard, quand on aura rassemblé et étudié avec soin un plus grand nombre de faits de chromocrinie cutanée, on vint à reconnaître qu'il y ait lieu de ranger sous cette dénomination générique plusieurs espèces ou variétés. Les espèces seraient établies d'après la nature des orifices sécrétoires qui donneraient passage à la matière colorante. Ainsi, M. Gintrac, tout en admettant les cas publiés par les auteurs irlandais et par nous, les réunit sous le titre de mélastéarrhée , tandis qu'il place, avec d'autres cas de sueurs colorées, le fait de Billard, d'Angers, sous la désignation de chromhidrose.

Quoi qu'il en soit de la légitimité ultérieure de ces distinctions, nous maintenons cette observation rapprochée de celles que nous avons publiées ou recueillies, attendu qu'elle a pour nous et qu'elle aura pour tous ceux qui la liront avec impartialité, une très grande valeur. Dût-elle rester unique dans son genre, qu'elle suffirait à établir d'une manière incontestable la possibilité d'une sécrétion anormalement colorée. En effet, à moins d'accuser Billard, d'Angers, d'avoir inventé ce qu'il dit, à plusieurs reprises, avoir vu, on ne peut nier le fait de sécrétion dans ce cas.

Nous trouvons ici une particularité importante sur laquelle l'observateur insiste, et qui ne peut être le résultat d'une simulation : ce sont les changements subits dans l'intensité de la teinte, et cela, non plus sur de peliles surfaces comme les paupières, mais sur une vaste portion de là peau, comprenant la face, le cou, la poitrine, le ventre, les épaules, les bras. Toutes ces régions étaient nuancées d\m bleu

d'azur qui s'étendait par nuages et qui doublait d'intensité ou pâlissait suivant que la circulation sous-cutanée s accélérait ou se ralentissait; lorsque, par exemple, on adressait à la malade des questions propres à l'émouvoir, sa figure bleuissait au lieu de rougir. Il est impossible ici de songer à invoquer l'applicalion de cosmétique ou de substance colorante étrangère quelconque. Unesécrétion seule peut rendre compte de ce phénomène.

Il n'est plus possible d'alléguer des motifs de coquetteries, ce ne sont plus des parties du corps habituellement découvertes qui sont colorées anormalement, mais c'est la surface antérieure du tronc presque tout entière qui est teinte par cette exsudation bleue dont les linges sont tachés. La jeune fille est, d'ailleurs, malade réellement; elle offre des symptômes graves qui ne peuvent être simulés; elle se soumet à des traitements qui n'ont rien d'agréable, plusieurs saignées lui sont pratiquées.

Comme analogies remarquables, nous signalerons, pour justifier le maintien de cette observation au milieu des autres, outre la sécrétion de matière colorante à la surface de la peau, et ne pouvant s'essuyer complètement qu'avec de l'huile, le début des phénomènes par les paupières, l'apparition des taches palpébrales coïncidant avec l'établissement de la menstruation, l'augmentation ou la diminution de l'intensité de la teinte bleue, ou de la diminution des surfaces qu'elle envahit, suivant que la malade est menstruée ou ne l'est pas. Lorsque la maladie tend à disparaître, ce sont les paupières qui, colorées les premières, restent bleues quand toutes les autres régions ont repris leur coloration normale. Celte circonstance se trouve notée dans tous les cas où les taches ayant, pendant un certain temps, dépassé les limites des paupières, ont fini par disparaître.

Dans plusieurs observations, on retrouve la coïncidence des hémoplysies, d'une toux sèche, etc. Nous n'insisterons pas sur le vomissement de matière colorante, car ce fait n'ayant

pas été constaté par Billard lui-même, peut fortement, et avec raison, être mis en doute. Nous dirons seulement que cette circonstance se présente de nouveau dans l'observation suivante, et qu'une des jeunes filles observées par nous nous a déclaré, bien qu'elle n'eût jamais été interrogée à ce sujet, avoir vomi une substance bleue.

Observation V. — Extrait des Transactions médico-chirurgicales de Londres, a™» série, 10'' volume, 1845. (Traduction littérale.)

Relation d'un cas singulier dans lequel il ij avait une sécrétion noire de la peau, du front el de la partie supérieure de la face, par William Teevan, Esq. M. R. C. S. — Le 25 février 1845, je fus consulté par M pour sa fllle, âgée de 15 ans, qui était affligée d'une singulière coloration noire du front el de la partie supérieure de la face. Cette coloration avait été observée, pour la première fois, vers le milieu de janvier dernier sur la paupière inférieure gauche, près de l'angle interne de l'œil, paraissant comme une tache brunâtre qui, après quatre ou cinq jours, offrait une teinte d'un noir de jais, et s'étendit graduellement sur tout le front etles paupières des deux yeux. Celte coloration ne s'était jamais montrée sur aucune autre partie du corps, et sur le front, elle était exactement limitée à la ligne des cheveux. La malade dit que, lorsqu'elle essaya d'enlever par le lavage cette matière noire, elle ressentit tant de douleur, due à l'cxlrême sensibilité de l;i peau, qu'elle y renonça, el jusqu'à ce que j'eusse enlevé la tache avec de l'eau et du savon, elle ne croyait pas qu'on piîl la faire disparaître avec les moyens ordinaires. La quantité de matière enlevée de la peau fut suffisante pour noircir quatre cuvettes d'eau, d'une teinte aussi foncée que celle de l'encre de Chine.

Je fus informé que vers l'époque où celte singulière affection

parut pour la première fois, mademoiselle avait été, à Belfast,

soignée par le docteur Read, pour une forte douleur à la poitrine, dont elle souffre encore. Elle était ensuite venue à Londres, el fut vue d'abord par M. White et postérieurement par le docteur Chambers qui lui donna quelques consultations avant qu'elle se fût mise entre mes mains. A l'exception d'un mal de tête accidentel, el de la vive douleui' de poitrine, ci-dessus menlionnés, mademoiselle... paraît en très bonne santé; il existait ordinairement de la constipation; les règles étaient régulières mais peu abondantes; sa constituiion est bonne, et les cheveux sont d'un brun clair.

Le docteur A.-J. Thomson vil alors la malade avec moi, cl nous basant sur ce que la matière noire pouvait être lavée, nous fûmes portés à suspecter quelque supercherie de la part de la jeune

demoiselle. Ayant fail part de notre opinion à son père, il accepta d'exercer une surveillance dans le but de s'assurer si ces soupçons étaient fondés. En conséquence, le 28 février, ayant moi-même enlevé la matière noire par le lavage, M et trois de ses amis restèrent avec la jeune fille et demeurèrent présents jusqu'à ce que la coloration reparût sur la peau, ce qui eut lieu environ quatre heures

après qu'elle eût été enlevée. M m'assura que pendant toute la

durée de cette épreuve il n'avait pas quitté sa fille et qu'il était tout à fait impossible qu'elle eût pu se livrer à une supercherie, en présence de lui-même et de ses amis.

Néanmoins, je l'avoue, j'étais quelque peu sceptique. Dans le but

donc d'éloigner tout doute de mon esprit, je fus prié par M de

fixer un jour pour observer moi-même la réapparition de la matière; je le fixai en conséquence au 20 mars.

Ce jour là (la malade n'ayant pas été prévenue de ma visite), je lavai la lâche noire de la paupière inférieure droite, à une heure, et je ne la quittai pas jusqu'à cinq heures, heure à laquelle la coloration, pas plus qu'aucun autre changement dans l'apparition de la région affectée, ne s'était produit. N'étant pas content que la malade m'eût ironipc, je la laissai dans le salon et je me disposais à sortir avec l'intention de rentrer chez moi, lorsque le père me pria de rester jusqu'à sept ou huit heures, m'assurant qu'avant ce temps je serais parfaitement édifié sur la vérité du fait ; car d'après ses observations, la coloration une fois enlevée ne reparaissait guère avant quatre ou six heures. Pour le satisfaire je relournai près de la malade qui, pendant le peu d'instants que j'avais été absent, n'avait pas quitté le salon. Elle me dit qu'elle commençait alors à sentir une démangeaison et une chaleur à la tête vers la partie affectée, qui invariablement précédait, d'environ un quart d'heure, l'apparition de la matière colorante, et qu'elle était très sûre que la tache noire ne tarderait pas à se montrer; à cinq heures et demie, je fus étonné de voir une petite tache foncée apparaître sur la paupière inférieure droite, près dû grand angle de l'œil, tache qui s'étendit graduellement vers la tempe droite, tellement que, une demi-heure après son début, la paupière était devenue toute noire. Le front, en même temps, prenait la teinte anormale aussi intense qu'à l'ordinaire. Je restai avec la malade jusqu'à huit heures, et je la quittai, pleinement convaincu de la réalité du phénomène on question.

Le i avril, je priai M. Perry de fair(ï un portrait de ce cas. Le côté droit de la figure montre la coloration datant de deux jours, et le côté opposé le même phénomène existant depuis cinq. On peut se rendre compte ainsi d'une grande différence dans la quantité de matière noire sécrétée pendant le temps le plus long, avec celle fournie pendant la période plus courte.

8 avril. La malade se plaignit de douleurs dans les os; elle avait de la fièvre, et la langue était recouverte d'uu enduit i)lanchàtre; le pouls était Iréquenl ; le front cl la joue gauche étaient le siège d'une rougeur érysipélateuse qui dans le cours de peu de jours s'étendit graduellement sur le sternum et au côlé opposé de la face et du nez.

14 avril. L'érysipèle est à son déclin, la coloration arnormale est exactement la même.

26 avril. La matière noire étant enlevée à une heure, le docteur Hodgkin et moi surveillons attentivement la malade. A 6 heures et demie, ce confrère fui très surpris, comme je l'avais été moi-même la première fois, en voyant la sécrétion noire apparaître sur la paupière inférieure droite, exaciemenlde la même manière que je l'avais antérieurement observé ; avec cette différence que celte fois la coloration mit une heure de plus à se montrer que dans la première séance. Nous restâmes avec la malade jusqu'après 9 heures. Il résulta de cette épreuve, comme me l'avait communiqué le père de la demoiselle peu de jours avant, que l'intervalle entre la réapparition de la coloration, après l'enlèvement de la teinte anormale, était devenu d'une plus longue durée qu'antérieurement.

29 avril. Le pouls étant fréquent et dur, la malade fut saignée au bras; mais une syncope étant survenue, on tira seulement quatre onces de sang. La saignée ne présenta rien d'anormal, mais il y eut une grande difficulté à arrêter le sang, ce qui nécessita la réapplicalion du bandage à trois ou quatre reprises.

l" mai. La rougeur érysipélateuse a reparu au front et à la face, la langue est recouverte d'un épais enduit blanc au centre; les selles sont régulières, l'appétit est perdu, la malade a peu mangé les deux derniers jours; l'urine est naturelle.

4 mai. Il y a eu des vomissements qui ont rempli deux grands vases d'un liquide contenant une grande quantité de matière noire qui était adhérente aux parois.

Celle matière noire, examinée au microscope, aussi bien que sous le rapport de l'analyse chimique, a présenté au docteur Rees les caractères identiques à ceux offerts par les échantillons de la substances colorante que je lui avais fournie, provenant de la figure de la malade. La matière vomie et l'échantillon pris sur la figure, examinés au microscope par le docteur Hodgkin et par moi, furent trouvés analogues. Tous deux avaient exactement l'apparence de la suie.

Les vomissements durèrent depuis le 4 jusqu'au 6. Pendant ce temps, la matière noire prit son cours par les selles ainsi que par les urines, la face restant exeujpte de tout coloration anormale. Dans la soirée du 6 (la matière colorante n'ayant été ni vomie ni sécrétée

par la peau de la figure, depuis le maliu) la malade fui prise de la plus atroce douleur d'esioniac et d'enirailles qu'il m'eûi élé donné d'observer. Quand je fus appelé à voir mademoiselle..., je la trouvai pelotonnée dausson lit, le menton appuyé sur les genoux, et poussant des cris perçants par la violence de la douleur. 150 gouttes de laudanum, par doses fractionnées, furent administrées dans l'espace de trois à quatre heures, tant que la douleur persista; elle ne revint pas jusqu'à la soirée du lendemain; elle se montra alors, mais moins aiguë.

Le 7 mai au matin, au moment de l'accès de douleur, la sécrétion noire reparut comme à l'ordinaire sur le front, la face, et continua jusqu'au 23 mai. Elle cessa alors entièrement, après avoir diminué pendant les deux ou trois jours qui précédèrent son entière disparition.

17 juin. Jusqu'à ce jour la malade n'a pas eu de rechute, et à l'exception de maux de tête et de douleurs de poitrine, elle paraît jouir (l'une assez bonne santé. On doit remarquer que les douleurs de poitrine ont commencé environ trois semaines avant l'apparition de la sécrétion noire, et malgré l'application répétée de sangsues et de vésicatoires, elles ont persisté sans adoucissement. Le traitement interne consistait dans l'administialion de coloquinte, les pilules de JameSr l'infusion de roses et le sulfate de magnésie, et de temps à autre l'acide nitro-muriatique; à l'extérieur, la décoction de tan avec sulfate d'alumine fut employée et sur la région du front une solution de nitrate d'argent, dans la proportion d'un scrupule pour une once d'eau distillée (1/41®) fut appliquée, mais aucune de ces applications n'eut pour résultat de suspendre la sécrétion noire.

Je crois qu'il n'a pas été rapporté de cas semblable à celui-ci, et au point de vue de la cause physiologique de la maladie, je ne puis avancer d'opinion précise, mais je pense que la sécrétion est analogue à celle qui se rencontre dans la mélanose.

La cessation de la sécrétion de la matière noire par la surface ! cutanée du front, pendant qu'elle était rejetée par l'estomac, l'in- j teslin et les reins, quoique singulière, n'est pas nouvelle, ces derniers organes devenant supplémentaires des premiet-s. La malade n'avait aucune tendance à l'hystérie. La sécrétion fui toujours plus abondante pendant la nuit que pendant le jour, et même à un tel point que, quand la malade se lavait la figure avant de se coucher, les parties colorées anormalement élaienl invariablemciil couvertes d'une grande quantité de matière noire, à l'état solide, mais humide.

Cette observation me paraît n'avoir aucune analogie avec la maladie désignée sous le nom de melasma par Linnée, Vogel et Plenke ' et (|ui esl caractérisée par une débilité dépendante de l'état cachectique de la constitiilion. |

Elle n'en a pas non plus avec ces cas de perspiraiion colorée décrils par différents ailleurs, et parliculièremcnt par le professeur Frank :coZor nunc pallidus, flavescens, nu7ic luleus, vel croceus, san- (juineus, ac inlerdum subviridis,cœruleus aut aler. Je doit mentionner que la malade a été vue par sir B. Brodie, le docteur Briglii, P. Roupell et le docteur G. 0. Reos. Tous ont considéré le cas comme nouveau ; aucun d'eux n'en avait jamais observé do semblable.

NOTE DE l'Éditeur.

A cause du caractère inusité delà maladie précédente et des doutes soulevés par quelques personnes relativement à son aulbenlicité, le docteur Read, de Belfort, qui vit le cas dès le début, et le docteur Hodgkin qui (comme il est mentionné dans l'observation) étaient présents à une séance où la sécrétion particulière reparut, me conseillèrent de pousser plus loin nos investigations. Dans une lettre que le docteur Read eut la bonté de m'écrire en réponse à mes questions, il dit : <c Le but principal de ma visite à mademoiselle était » de la décider à me permettre une exploration de sa poitrine, eu » égard aux douleurs fixes et aiguës qu'elle ressentait dans la région )) du rein, la région du sternum et sur le côté gauche de la poitrine, » qui avaient occasionné de sérieuses alarmes, et qui, eu égard à » son âge, pouvaient être liées à une diatbèse tuberculeuse. Il paraît » qu'avant que je fusse consulté, il y eut apparition de celte sécré- » lion particulière au-dessus des sourcils, qui se dissipa ou fut en- » levée, mais qui avait justement reparu et qui occupait une » plus grande surface au moment de se mettre en route et à » son arrivée à Belfast. Son père étant un ami inlime du mien, la » jeune demoiselle vint habiter ma maison pour rendre plus com- » mode et plus complet l'examen de la poitrine; de sorte que tant » qu'elle denjcura avec moi, la maladie de la peau fut d'une impor- » tance secondaire, mais je ne négligeais pas pourlanl son examen ; )) je la prenais pour le pityriasis nigra, bien que je n'eusse jamais » vu cette maladie. L'examen à la loupe fortinaut cette opinion, je » trouvais, qu'on pouvait facilement, par le froilemciil, enlever la » matière noire furfuracéc en lames minces ou écailles, laissant » les couches épidermiques sous-jacentes presque normales, et je » ne doutais pas alors que l'action de l'air el de la lumière, en » quelques heures, ne dût produire sur l'épiderme ainsi nettoyé les » mêmes apparences qu'avant la friction cl l'enlèvement de la sur- » face écaillcuse. Il est bien vrai que ce pourrait bien ne pas être » un changement de l'épiderme lui-même, mais une véritable iraus- » sudaiion par les vaisseaux exhalants; en fait, une véritable excré- » lion.

» Dans la noie relative au cas, que j'ai envoyée à Londres, avec

» la malade, il y avait deux opinions : la première relative au nom » que j'ai donné à la maladie; la seconde, à la théorie que j'ai pro- » posée, qui, d'après moi, élablissail une relation entre la maladie » et l'élimination imparfaite du fiiix menstruel. »

Dans une seconde lettre que j'adressai au docteur Jlead, je disais que des soupçons s'étaient élevés au sujet de l'autlienlicité de la maladie, et je lui demandais de vouloir bien m'informer s'il avait quelque doute à ce sujet. Le docteur Read répondit ainsi : « Je com- » prendsquedesdoulessesoienlélevés sur l'autlienlicité de la nature » de la maladie qui aurait pu être simulée, à cause de la physiono - » mie étrange de ce cas, et aussi parce qu'il ne s'en est jamais pré- » semé de semblable dans la pratique de plusieurs médecins et » chirurgiens célèbres. J'ai vu la malade aussitôt le début ; elle a » été, tout d'abord, l'objet de l'observation la plus scrupuleuse que » j aiepu instituer, et la jeune demoiselle, pendant son séjour à Bei- » fast, demeurait dans ma propre maison. Je n'hésite donc pas à i> dire que la facilité que j'avais de l'observer pendant son séjour, » sous mes yeux, a rendu toute supercherie impraticable. Je suis » tout à fait au courant des manœuvres étranges pratiquées habi- » tuellement par les jeunes filles hystériques de toutes les classes ; » mais je connais le père : c'est un ancien militaire dont il est im- » possible de soupçonner l'honorabilité. »

J'ai reçu de M. Hodgkin la communication suivante, en réponse à ma lettre: « J'ai parcouru la relation du très remarquable cas recueilli par mon ami Teevan; c'est un récit exact de ce que j'ai vu moi-même on entendu décrire, en ma présence. Quoique le dépôt coloré ait augmenté progressivement pendant environ une demi heure (et peudaut ce temps j'étais à table en face de la jeune demoiselle), il lie se produisit pas de coloration absolument noire, mais la nature très remarquable du dépôt qui ne pouvait être simulé par aucun procédé artificiel, fut pour moi une preuve satisfaisante de l'aulhenticilé du cas. J'ai remarqué une rougeur extrêmement faible de la région qui devint plus tard anormalement colorée.

» Signé : Georges Cursham. »

Une lettre du docteur Read, adressée à M. Neligan, eu 18S4, fait connaître que la maladie avait fini par disparaître.

{Dublin Quar ter ly Journal, p. 294.)

C'est la première fois que celte observation, une des plus remarquables que la science possède, est publiée textuellement et intégralement en français. Dans notre premier mémoire, nous n'avions pu donner que la traduction de la courte

analyse rapporlée par M. Neligan. M. Th. Dubuc l'a lait connaître presque complètement dans sa thèse, mais il a cependant supprimé plusieurs détails très intéressants. Nous demandons ce que les incrédules peuvent exiger de plus pour l'établissement authentique d'un fait pathologique.

Nous regrettons, pour notre compte, que l'examen microscopique n'ait pas été fait avec plus de soin. Mais ne nous est-il pas arrivé à nous-même de négliger, au début, ce critérium, jusqu'au moment où, pressé par les dénégations de nos adversaires, nous avons dù recourir à de nouveaux arguments.

Ni le nombre ni la valeur scientifique des témoins oculaires n'ont manqué à la constatation de ce fait; il a d'abord été accueilli avec beaucoup de défiance ; M. Teevan s'est cru, un moment, mystifié. Si les membres de la Commission de la société médicale des hôpitaux avaient tous lu attentivement celte observation, ils n'eussent sans doute pas porté un jugement aussi sévère, à l'occasion de la personne qu'ils ont surveillée avec une si scrupuleuse attention. Les conditions que M. H. Roger réclame pour être forcé de reconnaître la réalité de la chromocrinie cutanée comme maladie, n'ont-elles pas été minutieusement remplies? Les médecins dont la défiance était éveillée ne sont-ils pas restés en présence de la malade, sans la quitter un instant, jusqu'à ce que la matière colorante préalablement enlevée eût reparu ? MaVneurememenl, M. Roger n'était pas parmi les médecins anglais qui ont corroboré l'assertion du docteur Teevan. Dans ce cas, l'explication de M. Dechambre pour rendre compte de la reproduction artificielle de la coloration ne peut être invoquée, comme nous le répéterons plus loin, à l'aide de fréquents et énergiques mouvements de clignements des paupières supérieures. On peut arriver à colorer d'un liséré noir le bord ciliaire de la paupière inférieure, les cils de la supérieure, enduits de matière noire, faisant pinceau ; mais on n'arriverait jamais à noircir ainsi les quatre paupières et une partie de la face. Il n'est pas

question ici d'un liséré plus ou moins étroit, mais de taches étendues, augmentant rapidement après avoir débuté par un point isolé.

Observation VI. — Cabanes (Marie), de Monlouliers (Hérault), âgée (le 21 ans, d'une bonne Gonstiliiiion, d'une taille moyenne, ayant les yeux et les cheveux noirs, n'ayant jamais été malade, vit paraître ses règles à treize ans. Depuis celte époque jusqu'à ce jour, elles se sont montrées d'une manière très régulière. Elle n'a jamais eu de perles blanches. Mariée depuis deux ans, elle n'a pas encore eu d'enfant.

Vers le mois d'août de l'année dernière, elle fut atteinte, sans cause connue, d'une toux assez forle, qui avait lieu par quintes, et durait pendant une demi-heure environ.

Celle toux, en tout semblable à celle qu'on observe dans la coqueluche, était rare dans la nuit, ne donnait lieu à aucune expectoration el se présentait surtout après le repas.

A la suite de cette toux qui avait quelque chose de convulsif, elle ressemait une douleur assez vive à l'épigastre, aux attaches du diaphragme.

Jamais elle n'a craché, expectoré de sang: seulement elle éprouvait de la dyspnée au moment où elle toussait; mais cette gêne de la respiraiion disparaissait avec la toux qui était forte, résonnante, caverneuse, et se faisait entendre à une assez grande distance; son timbre grave n'élait pas en rapport avec la stature de la malade et le développement de sa poitrine.

Consulté à celle époque pour celte toux dont l'intensité, la force, le volume m'élonnaient, j'ordonnai une tisane préparée avec le lichen, édulcorée avec du sirop de Briant, et celui de mou de veau, un vé-sicaioire au bras, et des pilules contenant du cyanure de potassium, de l'extrait de belladone et de jusquiame.

A cette époque, les forces, l'appétit, étaient moindres que dans son état de santé ; mais le sommeil était bon, la toux étant rare pendant la nuit.

Vers la fin du mois d'août, el sous rinllueiice des moyens précédents, la toux disparut; mais la malade s'aperçut que les paupières inférieures et supérieures des deux yeux prenaient une leinte bleuâtre, f|ui d'abord ne consisiaiit qu'en un cercle qui eniourait les organes de la vision, semblait croître en élendue sur les joues, en même temps que la couleur devenait de plus en plus foncée.

Au bout de quelques jours, cette teinte gagna les joues, le nez, le front, le menton, toute la figure, en un mot, et ne s'arrêta qu'aux oreilles el au cou, qui conservèrenl leur couleur el leur leinle naturelles.

Étant allé à Montoulicrs à cette époque, je revis la malade et ne fus pas peu étonné de l'état où elle se trouvait. La figure semblait avoir été enduite d'une couche d'une épaisse solution d'indigo. La toux avait disparu, l'appétit él;iit bon, les digestions faciles, le pouls normal. L'auscultation du cœur et des poumons n'indiquait aucune lésion de ces organes. Depuis cette dernière visite, la malade avait vu paraître comme à l'ordinaire son flux menstruel, tout aussi abondant et avec les mêmes qualités physiques du sang.

Je me contentai d'ordonner l'eau ferrée et les pilules de Blaud.

De la fin d'août au 15 septembre, je ne revis pas la malade, mais étant venue elle-même me trouver à celte époque, je m'aperçus que la teinte bleuâtre était devenue plus foncée: la figure était noire sur toute son étendue; on aurait dit qu'on l'avait couverte d'une couche de cambouis. Elle ressemblait, quant à la figure, à une négresse, avec le luisant que donne une légère transpiration. M'élant aperçu que la partie du bonnet qui touchait le front ou les joues était noire, je lavai avec un linge mouillé une portion de la joue gauche. Sous l'influence de ce lavage, la couche noire fut enlevée, et la peau m'apparut d'un blanc légèrement bleuâtre, pareil à celui qu'on remarque chez les personnes qui ont la barbe noire et forte et qui viennent de se raser. Mais peu à peu je vis comme poindre des goulleletles d'une sueur noire qui, formant une couche de plus en plus épaisse et compacte, donna d'abord à cette partie de la joue que j'avais lavée, une couleur bleue plus foncée, puis noire, et arriva à avoir la même nuance que le reste de la figure.

Les objets, le linge dont se servait la malade pour frotter, essuyer le visage, étaient tachés de noir; doux, onctueux au toucher, comme graisseux, un lavage fait au savon n'était pas suffisant pour faire disparaître les traces de ces taches noires. Les draps de lit, contre lesquels la figure frottait la nuit, conservent encore une teinte noirâtre, quoiqu'ils aient été lessivés plusieurs fois.

Pendant tout le temps que la figure resta noire, la malade éprouva une céphalalgie violente, au point qu'il lui semblait qu'on lui arrachait la calotte du crâne; il n'y avait ni soif ni fièvre, l'appétit continuait à être bon. On combattit cette céphalalgie par des bains de pied sinapisés et des lavements purgatifs; on continua l'usage des pilules ferrugineuses, et je prescrivis à la malade de se laver la figure avec de l'eau de-vie camphrée à laquelle j'avais fait ajouter pareille quantité d'une forte décoction de quinquina et de raianhia.

Vers la fin du mois de novembre, la céphalalgie devint atroce, intolérable ; la malade n'a aucune sensation des briques très chaudes que ses parents lui appliquent sur le crâne, dans l'inti nlion de la soulager. Cette céphalalgie dure quatre lieiires. On a recours alors à des bains de pied sinapisés; la douleur se calme et disparaît.

Vers le commencemenl de décembre, la figure s'éclaircil, et dans un jour (le 9), celle teinle noire disparaîl loul à fait.

Vingl- cinq jours après, la malade ayant, en se lavant, mis les pieds nus sur le sol, voit reparaître presque immédiatement celle teinle noire de la ligure, mais elle se dissipe quelques jours après.

Depuis celle époque, la céphalalgie a complètement cessé, la santé est excellente; les menstrues qui, pendant la durée de celte affection, n'avaient jamais varié dans leur apparence régulière, continuent à se montrer à leur époque ordinaire

La matière noire qui recouvrait la face de notre malade n'était pas seulement déposée à la surface, mais encore dans l'épaisseur de la peau; car dès qu'on l'avait enlevée au moyen d'un linge mouillé, on voyait que la peau conservait sur ce point une nuance bleuâtre pareille, comme nous l'avons dit, à ce qu'on observe chez les individus qui ont la barbe noire, forte, et qui viennent de se raser. Cette surface n'était pas uniformément noire ou bleuâtre, mais offrait un pointillé noir; de chacun de ces points, se touchant presque les uns les autres, mais pourlant distincts et séparés, on voyait, au bout de peu de temps, apparaître une goutte excessivement fine qui, peu à peu, augmentant de volume, finissait par se joindre à ses voisines, couvi ir de nouveau la partie de la peau qu'on avait lavée et lui donner la même couleur noire du restant de la "face. Ce phénomène était en tout semblable à celui qu'on remarque chez les personnes dont la peau est en voie de transpiration, avec celte diflerence que celle sueur était moins abondante, d'un noir très foncé, douce, onctueuse au loucher

C'est aux paupières dont le tissu est plus lâche que dans les autres parties de la figure, que la nuance noirâtre a commencé à se manifester.

Docteur Bousqdet, de Saint-Chinian, Hérault. (Menioim de r Académie impériale de médecine, 1854. T. XVIII, p. 559.)

Celle observation avait été adressée à l'Académie *à la .séance du 5 février 1830. M. Gibert, rapporteur de la commission chargée de l'examiner, lut son rapport le 20 août, de la même année.

De même que James Yongc, que Billard, d'Angers, que le docteur Teevan, le docteur Bousquet, n'ayant jamais eu connaissance de fait semblable, était autorisé à croire qu'il était le premier à signaler un phénomène morbide aussi

étrange. Mais en rapprochant par leurs analogies ces cas recueillis isolément, ils perdent de leur élrangeté, et ils acquièrent plus de valeur. Ici la constatation du fait par plusieurs médecins réunis n'a pas eu lieu; mais en outre de la netteté des assertions de l'honorable observateur, l'énergie de la sécrétion était telle chez Marie Cabanes qu'il lui a été donné d'assister à la sortie de la substance colorante à travers les orifices qui lui donnaient passage. M. Bousquet a pu écrire avoir vu ce qu'aucun autre n'a été à même de constater : Peu à peu, je vis poindre des gouttelettes d'une sueur noire qui, formant une couche de plus en plus épaisse et compacte, donna d'abord à la partie de la joue que j'avais lavée, une couleur bleue plus foncée, puis noire, et arriva à avoir la même nuance que le reste de la figure.

En présence d'une semblable affirmation, que peuvent dire ceux qui n'admettent pas la possibilité d'une sécrétion colorée par la surface cutanée? Ils peuvent seulement expi'^imer le désir d'être appelés à voir eux-mêmes un cas semblable, ce qui n'infirme en rien la valeur de l'assertion du docteur Bousquet. Si une observation de ce genre eût été unique, on eût pu aller jusqu'à supposer, ce qui est un argument peu scientifique, qu'il y a eu de l'exagération, que l'imagination a eu quelque part dans ce récit, pour se servir de termes convenables. Mais il faudrait appliquer le même raisonnement à l'égard de James Yonge, de Billard, du docteur Teevan et de ses confrères ; on arrive alors à nier systématiquement, ce qui est un triste mode d'argumentation. Nous 'ferons remarquer, comme détail fort important, que c'est encore par les paupières que le phénomène s'est d'abord manifesté avant de s'étendre sur le reste de la face; que la teinte était bleuâtre au début, avant de devenir noire, et que, au moment où la sécrétion avait lieu, la matière colorante était également bleue, pour prendre ensuite une teinte beaucoup plus foncée. Ce changement de teinte élail-il dù seulement à l'accumulation de la matière colorante ou à un chan-

gement dans sa constitution chimique sous l'influence de l'air? C'est ce qu'il serait important de rechercher.

Observation VII. — Élisa D..., âgée de 21 ans, célibalaire, couturière, d'une constitution molle, d'un tempéramcnl lymphatique, habiliiellemenl pâle, a toujours joui d'une bonne santé jusqu'il y a environ deux ans. Ses règles, qui avaient toujours paru régulièrement, cessèrent subitement; peu de temps après, une large plaque érysipélateuse se montra sur le côté droit du corps, et, bien qu'elle disparût assez rapidement, elle revint cependant à chaque période menstruelle. Pendant onze à douze mois, cette plaque continua à paraître et disparaître à chaque période menstruelle, les règles étant toujours supprimées. Chaque apparition de celles-ci était annoncée par de la fièvre, du malaise, une indisposition bien caractérisée; la rougeur, après avoir peisislé trois ou quatre jours, disparaissait graduellement. Il y a environ six mois, la jeune fille fut, pour la première fois, prise d'une forte toux, sans autre phénomène de bronchite. Un médecin qui la vit, lui ordonna de petites doses d'émétique, pensant que la rougeur du côté droit était un simple érysipèle. Ce médicament amena des nausées fort pénibles et de violents vomissements, qui furent suivis de tant de faiblesse et d'épuisement qu'il fut impossible de continuer l'usage de ce moyen.

Depuis ce temps, elle a été prise de maux d'estomac qui reviennent régulièrement une demi-heure après le repas du matin et s'accompagnent du rejet, par les vomissements, des aliments qui ont été ingérés. Cet état ne reparut pas jusqu'à la même heure du jour suivant. La toux devint très fatigante, l'appétit diminua, et les forces, qui jusque-là étaient restées bonnes, commencèrent à décliner.

Vers le milieu du mois d'août dernier, elle alla en Angleterre pour essayer des effets d'un court voyage sur mer et du changement d'air; mais ayant entendu dire par un médecin qu'elle était menacée de consomption, elle revint chez elle très abattue, épiant avec anxiété chaque symptôme qu'elle croyait être un indice de cette maladie.

A. cette époque, la rougeur érysipélateuse du côté droit cessa de paraître, bien que les règles fussent toujours supprimées ; et après des efforts de vomissement, elle observa, pour la première fois, du sang dans son expectoration.

A la période menstruelle de septembre, les symptômes devinrent plus graves que précédemment; elle rendit environ la moitié d'une pinte <l'une matière d'un rouge brun ; la même quantité de pareille matière était vomie chaque matin, depuis quatre ou cinq jours, lorsqu'elle cessa de se montrer au milieu des matières rejelécs. A la période

inensiruelle d'octobre, le vomissement noir eut lieu de nouveau; la teinte d'un noir bleuâtre foncé se manifesta à l'angle interne de l'oeil gauche.

« Lorsque je vis cela pour la première fois, écrit le docteur Quinan (1), dans ses notes, je pensai que c'était dû à un violent effort; mais le matin suivant, une large tâche noire se voyait sous chaque œil. Les conjonctives conservant leur aspect normal, n'étant ni congestionnées ni tuméfiées, il devenait évident que cette coloration ne provenait pas de la rupture de vaisseaux capillaires. Depuis celte époque, les taches noires persistent sous les deux yeux, s'élendaal quelque peu, et devenant d'une nuance plus foncée à chaque période menstruelle. La peau est excessivement sensible au toucher, tellement que la jeune fille ne veut consentir à aucune application locale. Celte sensibilité exagérée est due en grande partie, je pense, aux efforts faits pour enlever cette coloration avec de l'eau et du savon, mais qui n'ont pas eu de succès. Le vomissement reparaît chaque matin, la loiix esl très pénible; l'appélil, le moral sont déprimés. »

C'est alors (décembre 1854) que le docteur Neligan vit, pour la première fois, ce cas avec le docteur Quinan ; la jeune fille élait très amaigrie, excepté de la figure, nerveuse, excitable, hystérique à un très haut degré. La teinte noire s'était étendue ; elle couvrait presque en entier la paupière supérieure de l'œil droit et en partie celle de l'œil gauche; la paupière inl'érieure des deux yeux élait complélenicnt noire, et du côté droit, la tache occupait la peau de la joue.

La couleur élait exactement celle qui serait produite par de l'encre (le Chine, et donnait un éclat étrange à ses beaux yeux, la faisant mieux ressortir, on pourrait même dire, donnant un attrait de plus à sa physionomie déjà agréable. En examinant les lâches noires avec une forte lentille, il était de suite évident que la teinte n'était pas également répandue partout, mais disposée par peti les taches sur la surface de la peau, les petits points noirs correspondant aux orifices des follicules sébacés qui, sur cette partie de la peau de la face, sontexirêmeuienl nombreux et très serrés.

Le docteur Neligan ne fit aucune tentative pour enlever la teinte par le lavage; en effet, quand il en parla à la jeune fille, elle dit positivement que rien ne la déciderait à s'y soumettre: elle avait trop souffert quand elle avait essayé de le faire elle-même. La surface de la peau élait d'une sensibilité si grande, qu'elle ne pouvait supporter sur cette partie la plus délicate pression du doigt.

Pendant que l'observation précédente était sous presse (avril 1853), le docteur Neligan a eu occasion d'examiner de nouveau la malade

(1) Médecin du dispensaire de Donnybrook, près Dublin.

(lu docteur Quinan: son étal général s'était beaucoup aggravé, bien que le vomissement de matière noire eût cessé à peu près, ei que la toux eût diminué. La coloration noire s'est cependant beaucoup étendue sur la face, occupant maintenant les deux joues jusqu'aux os malaires et aux ailes du nez; la teinte est également plus foncée sur le front, et, autour de la couche noire des joues, se montre une exsudation de la matière jaune des glandes sébacées, offrant précisément la même apparence que dans la maladie décrite sous le nom de stearrhœa flavescens.

(Dublin Quarterly Journ., mai 1855, p. 295.)

Observation YlII. —Le professeur Law a communiqué au docteur Neligan un cas exactement semblable au précédent, qu'il aurait observé il y a environ douze ans. Il s'agit d'une jeune Irlandaise qui aurait présenté, pendant uu certain temps, la même coloration anormale; mais dans sa lettre, le professeur Law ne donne aucun détail sur l'état général, l'époque de la disparition de la teiule noire. Plus tard, cette jeune fille est placée comme gouvernante des enfants d'un médecin homœopathe, en Angleterre. Elle tombe gravement malade, et d'après les symptômes, le médecin homœopathe et uu de ses confrères, qui lui donnent des soins, craignent la formation d'un phlegmon utérin. Sur ces entrefaites, la coloration noire reparaît autour des yeux. Le médecin homœopathe ayant appris qu'à son insu la malade ayant plus de confiance au traitement allopalhique, avait fait usage de sulfate de magnésie et de séné, l'accuse de s'être teint les paupières eu noir. La jeune fille devient l'objet d'une foule de tracasseries et d'accusations perfides; elle a recours au témoignage du professeur Law et de M. Henri Marsh, qui l'avaient soignée dans sa précédente maladie, alors que le même phénomène s'était produit. Leurs affirmations ne parviennent pas à désarmer la colère du médecin homœopathe. L'observation de la jeune Irlandaise concordait, dit le professeur Law, jiisqtie dans les plus petits détails, avec celle du docteur Neligan. Les deux sujets étaient hystériques ; chez les deux, la menstruation était irrégulière; une matière colorante, sans doute de même nature, avait été également rojetée par les vomissements.

(Dublin Quar 1er ly Journ., mai 1855.)

Malgré toute rhonorabililé, le talent reconnu des médecins Irlandais qui ont recueilli les deux observations précédentes, il est nécessaire de déclarer qu'elles ofl'rent beaucoup moins de garanties de réalité que les observations V et VI. La relation du professeur Law, telle qu'elle nous est par-

venue, est trop incomplète et paraît même avoir été faite sur des souvenirs. Les cas étudiés par les docteurs Quinan et Neligan, bien que très intéressants au point de vue de la singularité des troubles liés à la dysménorrhée, perdent beaucoup deleur valeur, sinon toute leur importance, aux yeux des sceptiques, par l'absence de constatation delà sécrétion de la matière colorante préalablement enlevée. L'opposition faite par la jeune fille contre toute tentative de lavage des paupières doit certainement être pour eux une forte présomption de simulation. Cette sensibilité extrême accusée par la malade à l'occasion du moindre contact sur les paupières, qui n'étaient nullement enflammées, doit venir encore augmenter leurs doutes. Je conçois toute l'incrédulité de M. H. Roger, en présence de semblables circonstances. Mais cependant ces deux faits comparés avec les deux qui les précèdent, offrent de nombreuses analogies, et c'est en jetant les yeux sur le portrait colorié d'Élisa D..., qui accompagne le mémoire du docteur Neligan, que j'ai reconnu, à première vue, avant la lecture du texte, que ces médecins Irlandais avaient observé à Dublin ce que je croyais être le premier à avoir étudié à Brest. La disposition des taches, leur teinte, l'aspect qui en résulte pour la physionomie, me représentaient exactement les cas que j'avais sous les yeux. Il est vrai qu'à celte époque (1856), j'étais loin de m'atlendre à ce qu'on en vînt à soutenir que la chromhidrose fût simplement le résultat d'artifices!

Je demanderai seulement comment expliquer ces coïncidences si exactes, dans les moindres détails, entre l'invention des jeunes Brestoises et celle de leurs compagnes de Dublin, de Belfast, etc. ? En tout cas, les Bretonnes auraient le droit de priorité, car l'une d'elles a les paupières colorées depuis tantôt quinze ans !

Observation IX. — Le 17 septembre 1855, entrait à l'asile d'aliénés de Richmond une fille âgée de 23 ans; sa folie est la nionomanie du suicide, survenue à la suite d'une vive émotion morale.

Assez bien constituée, cheveux et yeux de couleur foncée, elle habite le village de Skerries, situé sur la côte à quelques milles au nord de Dublin. Après plusieurs mois d'aménorrhée, elle devint sujette à une hémoptysie périodique qui était évidemment une déviation du flux menstruel. Celte hémorrhagies'accompagnaiten général d'une excitation considérable, souvent d'une grande distension de l'abdomen et d'une rétention d'urine. Le doyen des médecins de l'asile de Richmond, le docteur Molian, a réussi maintes fois à prévenir ces attaques par des applications de sangsues aux aines et par l'emploi de bains de siège deux ou trois jours avant l'époque où les règles devaient apparaître.

Les nombreuses médications mises en usage , entr'aulres les emménagogues, n'ont pas été suivies d'effet avantageux; on se proposait de recourir au galvanisme, en dirigeant le courant vers les ovaires et l'utérus.

En voyant celte malade pour la première fois, le docteur Banks fui frappé d'une coloration remarquable qu'elle présentait autour des yeux; celle-ci siégeait principalement à la surface des paupières inférieures et s'étendait aux ailes du nez. La couleur était exactement celle qui serait produite par de l'encre de Chine ou plutôt par du bleu de Prusse. Les taches autour des yeux existaient depuis la suppression des règles, mais elles deviennent d'une nuance plus foncée à l'époque de l'hémoptysie périodique.

La durée ordinaire de cette béraorrhagie est de trois à quatre jours; la quantité de sang rejetée est à peu près égale à celle que la personne perdait à chaque époque menstruelle survenant dans le cours d'une bonne santé. Un peu avant l'apparition de l'hémoptysie, la malade est inquiète et très agitée ; pendant sa durée ce symptôme se complique de constipation, l'abdomen est distendu par un développement considérable de gaz. Il y a en même temps une rétention d'urine ; on est souvent obligé de pratiquer le calhélérisme. La langue est très chargée; la malade a des envies fréquentes de vomir, et pendant les efforts de vomissements, la coloration anormale prend invariablement une teinte plus foncée.

{Dublin Quarlerly Journal, mai 1858. Revue thérapeutique du Midi, 15 juin 1858.)

L'état mental de cette femme, sa séquestration dans un asile, la facilité avec laquelle celle personne pouvait être surveillée et privée de toute matière colorante, l'augmentation de l'étendue et de l'intensité des taches au moment de riîémoplysic périodique et supplémentaire, la présence même de celte circonstance déjà plusieurs fois signalée dans les cas

d'aménorrhée, sont autant d'arguments en faveur de la réalité de l'affection dans ce cas. Nous regrettons beaucoup de ne connaître ce fait que par une analyse ; le docteur Banks ne paraît pas avoir eu le moindre soupçon, il était mieux placé qu'aucun autre pour acquérir une conviction. Telle qu'elleest, nous tenons cette observation au nombre des plus probantes.

Observations X, XI, XII. — Voici l'analyse succiacle de trois cas qui se sont montrés à Brest et sur lesquels nous ne possédons que des renseignements incomplets. Le premier dont nous ayons eu connaissance remonte à plus de sept ans ; les deu.x autres, à quatre ans au moins. L'âge que pouvaient avoir les jeunes personnes au moment de l'apparition de la coloration accidentelle, varie de 17 à 50 ans. Nous n'avons pas do renseignements sur l'état de santé antérieur, <|ui extérieurement paraissait normale. Dans un cas seiilenienl, il y avait des migraines fréquentes, des accidents hystériques, de la dysménorrhée. Deux fois la teinte noire s'est montrée après la brusque suppression de l'écoulement menstruel, causée une fois par un refroidissement des pieds, une fois par une émotion vive.

Dans un cas, la suppression a été suivie d'accidents sérieux : syncope, céphalalgie, étouflements, palpitations de cœur. La coloration noire s'est manifestée deux jours après la suppression; ce n'était d'abord qu'une tache d'un brun-noirâtre qui est devenue d'un beau noir. Elle a envahi successivement les deux paupières supérieures ot surtout les inférieures, dépassant la ligne supérieure des sourcils. Des taches noires d'étendue variable se sont mon'récs sur différents points du corps. La teinle était plus faible le malin, les émotions, la fatigue, l'élévation do la température, la rendaient pins foncée. An bout de deux ans, les règles ont reparu ; le traitement a surtout été dirigé en vue d'amener ce résultat. La coloration noire a persisté même après le mariage et plusieurs couches heureuses ; cependant une diminution notable a coïncidé avec l'allaitement. Bien qu'actuellement la menstruation ne soit pas parfaite, la coloration a cependant beaucoup diminué et se réduit à un cercle étroit sur les paupières inférieures, plus foncé vers l'angle interne de l'œil.

Dans un autre cas, il a été positivement constaté que la coloration est moins foncée le malin, qu'elle diminue lorsqu'on essuie les paupières avec un linge, qui conserve évidemment une partie de la matière colorante ; mais l'efllorescence noire se reproduit très vite. Les mêmes causes que dans l'observation précédente rendent la nuance plus foncée. Le phénomène persiste très intense, malgré le mariage.

uue couche heureuse, et l'apparence d'une santé parfaite. Il persista également dans le troisième cas, pendant l'état de grossesse.

{Archives générales de médecine, 5" série, t. X, 1857, vol. 2, p. 439, Le Roy de Méricourt.)

Des trois personnes dont il vient d'être question, l'une est allée habiter depuis une autre ville de France ; une autre a succombé à Paris par suites de couches; enfin, la troisième offre encore actuellement le phénomène de la coloration anormale des paupières.

Observation XIII. — Marie H..., âgée de 20 ans et demi, bonne d'enfant ;i Brest, d'une physionomie très agréable, d'une bonne constitution, d'un tempérament sanguin, n'a jamais eu d'autre maladie qu'un ictère à l'âge de dix ans; son teint est coloré, elle a les che-, veux noirs et l'iris gris-brun. Cette jeune fille a toujours été réglée régulièrement et abondamment depuis l'âge de 17 ans ; seulement, une oudeux heuresavant l'établissement du flux menstruel, d'assez vives coliques se manifestent, puis bientôt disparaissent. Ily a environ deux mois, sans causeappréciable, iroisjours après la cessation des règles, qui avaient eu leur abondance habituelle, elle s'aperçoit de l'apparition d'une teinte bleu sombre qui colorait les paupières inférieures des deux yeux et rappelait assez ce cercle qui se produit après plusieurs nuits de fatigue.ou d'insomnie ; le jour suivant, la tache prend une teinte beaucoup plus foncée, semblable à de l'encre de Chine, occupe non-seulement les deux paupières inférieures, mais déborde un peu sur les joues. Le reste du visage conserve la coloration normale; il en est de même des conjonctives.

Au moment oîi l'écoulement menstruel allait cesser, elle avait ressenti do la pesanteur de tête, de l'inappétence, quelques nausées; il existait un peu de constipation. Toutes les fonctions interrogées avec soin, s'exécutent bien ; l'auscultation, la percussion ne donnent que des résultats négatifs; le pouls est à quatre-vingts, régulier : la jeune (illc dit seulement éprouver, de temps à autre, depuis l'âge de 17 ans, (juelques palpitations de cœur de très courte durée. Les urines ne présentent aucun changement apparent dans leur qualité ou leur quantité.

Il n'exisle pas de sensibilité anormale des paupières; elles sont très douces au loucher, comme satinées. La coloration devient plus intense par les temps chauds, pendant les efl'oris, les émotions, à la suite de fatigue; elle persiste pendant la nuit ; cependant elle paraît un pou diminuer le malin à l'heure du lever; mais elle devient bientôt ce qu'elle sera le reste de la journée. Examinée à la loupe, la tache noire présente les caractères suivants : la matière colo-

— éb-

ranle n'est pas égalemenl étendue partout, elle est surtout accumulée dans les sillons aréolaires ; les plis de ces voiles membraneux sont le siège de dépôts très marqués; on dirait que la jeune fille a passé quelque temps dans une atmosphère chargée de poussière de charbon, qu'elle s'est lavé le visage, à l'exception des paupières inférieures. La coloration est due à une multitude de petits grains noirs déposés comme une efQorescence à la surface de la peau. En essuyant les parties colorées anormalement avec un linge blanc, le linge est noirci; mais on ne parvient, ni par ce moyen ni par le lavage, à rendre aux téguments leur coloration ordinaire; la nuance est seulement affaiblie et ne tarde pas à reparaître aussi foncée qu'avant. Comme il n'existait aucun autre trouble qu'une constipation assez récente, et qu'il était rationnel de pensera l'usage des révulsifs sur le tube digestif, deux purgatifs furent administrés à peu de jours d'intervalle ; ils n'amenèrent aucun changement dans la coloration accidentelle.

Il y a dix ou douze jours, le flux menstruel a paru à l'épeque ordinaire; l'écoulement n'a été ni plus ni moins abondant que le mois précédent: pendant sa durée, on n'a remarqué aucune modification sensible des taches noires.

La jeune fille dit que non-seulement sa santé est excellente, mais encore que son appétit a augmenté ; elle est seulement contrariée d'être remarquée par les personnes qui la rencontrent, ce singulier phénomène se voyant de loin.

{Arch. gén. de médecine, mémoire cité.)

Le sujet de cette observation, que j'ai eu souvent occasion de rencontrer depuis dans la ville et sur les promenades, a quitté Brest : Je la vis il y a peu de mois, la coloration anormale des paupières existait encore d'une manière très sensible. Nous avons appris, récemment, qu'une très vive frayeur avait été éprouvée par celle jeune fille quelques jours avant l'apparition des taches des paupières.

Observation XIV. — M""= X..., jeune femme de 22 ans, couturière à Brest, nouvellement mariée, a bien voulu, ces jours-ci (oct. 1857) nous donner des renseignements sur l'apparition de la coloration noire des paupières dont elle a été atteinte, mais qui n'existe plus qu'à lin degré très faible , relativement à ce qu'elle était il y a quelque temps. Elle est d'une bonne constitution, a des cheveux châtains ; le teint est assez coloré, les lèvres sont vermeilles. L'état de santé antérieur n'a présenté rien de particulier. Elle a été réglée à 17 ans; les mois ont été réguliers pendant un an. Il y a quatre

ans, dans une partie de pêche, elle est entrée dans Peau jusqu'à la ceinture, pendant le flux menstruel ; il s'en est suivi une suppression brusquequi l'a rendue fort malade. Elle nous a parlé de violentes céphalalgies, de palpitations de cœur, d'étouffenients, de coliques. Plusieurs fois elle a ramené, par les efl"orts de toux, des caillots de sang noir, ce qui l'inquiéta beaucoup. Quatre jours après la suppression, elle s'est aperçue de l'apparilion de la teinte noire des paupières inférieures, qui a augmenté rapidement d'étendue et d'intensité. La suppression des règles, qui a duré quatre mois, a été traitée par des purgatifs répétés, des sangsues, des pédiluves sinapisés. La menstruation s'est rétablie, mais la coloration noire a persisté assez intense pour lui causer beaucoup de souci; elle n'osait plus sortir, tant elle excitait la curiosité des personnes qui la rencontraient. Pendant longtemps encore, elle a souffert à l'époque des règles, qui s'annonçaient, même huit jours avant, par des douleurs de reins, des coliques, de la pesanteur de tête, des palpitations de cœur, etc. Dans l'intervalle, toutes les fonctions s'exécutent bien ; il il n'y pas eu d'amaigrissement.

La coloration noire était moins intense le matin; elle augmentait par les émotions, la fatigue, la chaleur. Elle n'a jamais remarqué si le linge qui avait servi à laver le visage portail des marques noires.

Au moment où nous avons recueilli celle observation, la coloralion a tellement diminué, surtout du côté droit, qu'il n'existe plus qu'une demi-teinte noire, très douce, plus foncée à l'angle interne, et qui ajoute un éclat tout particulier à ses yeux. Les limites de la teinte ombrée sont insaisissables. La santé est bonne, à part quelques palpitations de cœur, des migraines, des lassitudes, vers l'époque des règles. Elle est probablement enceinte.

(Même indication bibliographique.)

Depuis que celte observation avait été rédigée, je n'avais pas eu occasion d'être en rapport avec cette personne, lorsque dernièrement (novembre 1861), ayant pu connaître sa nouvelle demeure, je me présentai inopinément, un matin, chez elle. Cette jeune ouvrière travaillait près du berceau de son enfant et ne songeait guère à la chiomhidrosc. Elle voulut bien, séance tenante, me laisser recueillir, à l'aide d'un pinceau trempé dans la glycérine, la matière d'un bleu foncé qui teignait encore la paupière inférieure. Ayant, de retour chez moi, examiné cet échantillon au microscope, il m'a pré-

sente des caractères identiques à ceux des échanlilloos provenant de trois autres personnes de la ville. Depuis, M. Ch. Robin a bien voulu les examiner comparativement avec moi. (Décembre 1861.)

Observation XV. — X..., âgée de 19 ans, se plaignait (l'éprouver une douleur violente ayant tous les caractères d'une névralgie, dans la tempe et dans tout un côté de la tête: elle souffrait surtout pendant la nuit; la douleur la privait de sommeil, et elle passait souvent plusieurs heures de suite à se promener dans sa chambre. Dans la journée, elle était languissante et très sensible au froid; la circulalion cutanée paraissait être sans énergie, les extrémités étaient souvent refroidies, et la malade éprouvait une sensation de faiblesse et d'endolorisscment dans le dos; elle avait peu d'appétit, la langue était pâle et peu chargée; le pouls était petit et faible, dépassant rarement 80 à 84 ; constipation opiniâtre. La menstruation n'était nullement troublée et se faisait normalement depuis plusieurs années.

Après avoir employé pendant quelque temps les mercuriaux , les apéritifs toniques, les anti-spasmodiques, etc., le tout sans résultat avantageux appréciable, M. Harvey remarqua sur les deux paupières inférieures une lâche noire , présentant tous les caractères de la stearrhœa nigricans. Elles paraissaient légèrement humides ; quand on les examinait à la loupe, elles semblaient être composées de poils très courts, de granulations de carbone et de matière huileuse. Il était du reste facile de les enlever avec un linge, et surtout à l'aide d'une dissolution alcaline.

Cet état persista, s'aggravanl et diminuant en même temps que les autres symptômes se montrèrent très rebelles. On insista sur les apéritifs ioniques, une diète réparatrice, l'exercice en plein air. etc., et ces moyens amenèrent une amélioration progressive. Quand M. Harvey vit cette dame pour la (lernièrc fois, il ne restait plus rien des symptômes détaillés plus haut ; il apprit, toutefois, qu'une légère coloration noire des paupières s'était produite depuis, toujours sous l'influence de quelque cause débilitante ou d'une impression vive.

(Observation communiquée à la Société méd.chirurg. de Cork. Séance du 24 nov. 1858. Dublin Quarleriy Journal, février 1859. .Analysée dans. 4 rc/t/i;. gén. deméd.,S^sév\e, t.xiii, 1859, p. 487.)

Observation XVI.— Marie Veldin, de Wcllolsheiin (près Colmar), âgée de 19 ans, blonde à peau blanche, a toujours été délicate. Elle

est réglée depuis l'âge de 13 ans , mais la inenslnialioa n'a jamais élé bien régulière.

Il y a trois ans, aménorrhée pendant dix-huit mois, hémoptysie pendant quinze jours ; les règles ont reparu sous l'influence des ferrugineux.

Au mois de mars dernier, elle remarqua que presque toute sa figure prenait une teinte bleuâtre très prononcée, surtout sur les paupières et autour des orbites. Depuis cette époque, cette singulière coloration n'a jamais complètement disparu. Pareille chose lui était arrivée à deux reprises, il y a trois ans, la première fois en été, pendant six à sept semaines, la seconde fois eu hiver, pendant deux à trois semaines.

Voici les particularités que présente celle jeune fille aujourd'hui, 26 septembre 1858 : au premier aspect, sa figure semble porter les traces d'une violente contusion, ou avoir été badigeonnée avec une solution d'indigo. La coloration anormale a le plus d'intensité sur les paupières ; elle s'étend de là, en se perdant, sur le front, les tempes, jusqu'à la racine des cheveux, sur le nez, et descend sur les joues jusqu'au niveau de la commissure des lèvres, ce qui n'empêche pas de distinguer, comme par transparence, la teinte rosée des joues. Cette couleur ressemble tout à fait à l'indigo, elle est franchement bleue, sans aucun reflet noirâtre. Un linge blanc, un papier rude promenés sur la peau, se chargent de la matière colorante, qui est complètement enlevée par un linge imbibé d'huile. La peau ainsi nettoyée, ne présente aucune altération appréciable, elle reprend sa couleur normale au bout de quelques heures. A la longue, on distingucun pointillé bleu foncé, ressemblant à «ne poussière très fine, déposée dans les sillons aréolaires de la peau. La région slernale, le creux épigastrique et les mains sont également bleuâtres , mais celle nuance anormale y est moins apparente et moins constante qu'à la face. Les fatigues, la marche, la chaleur, en un mot toutes les causes qui paraissent déterminer une congestion vers la léto , augmenleni notablement l'iniensilé de la coloration; celle-ci est également plus prononcée pendant la journée que le malin.

Cette jeune fille se plaint d'anorexie et de voniissemenls fréquents, surtout après les repas, qui sont suivis de pesanteur à l'estomac. Elle tousse et crache un peu de sang depuis une huitaine de jours; parfois, la salive préscnlc la mêu)e coloration que la figure. Rien de particulier à l'examen de la poitrine; palpitations fréquentes, soulOe cardiiiqtie faible, au premier temps; souflle dans l'aorte et les carotides; menstruation assez régulière depuis plusieurs mois, mais peu abondante. Il existe depuis longtemps une leucorrhée très copieuse et très séreuse, qui fatigue beaucoup la malade. Les extrémités inférieures et les mains sont souvent œdématiécs. Le Iraiteinenl a

consisté jusqu'ici en pilules ferrugineuses et en injections va{;inales astringentes. Marie Veldin est depuis plusieurs années trop faible pour se livrer aux travaux de la campagne; cependant, elle vient souvent à pied de Wellolsheiui à Colinar.

(Observation lue à la Société médicale du Haut- Rhin, le 3 octobre 1857. Présentation de la malade par M. le D'' Maker fils, de Colmar. Gazettemédicale de Strasbourg, 26 nov. 1858.)

Peu de temps après la publication de cette observation, M. Duchenne, de Pavilly, ayant fait connaître un cas où il avait pu convaincre la personne de simulation, M. le docteur Maker fils m'écrivait une lettre de laquelle j'extrais les passages suivants :

« Je reconnais que M. Duchenne a fort bien fait de profiler de celle occasion pour engager ses confrères à se tenir sur leurs gardes, dans des cas analogues, mais si son observation ressemble à la mienne sous certains rapports, il ne se trouve pas pour cela autorisé à suspecter l'aulhenticilé du fait que j'ai éludié. Cet honorable confrère ignore sans doute que ma malade a été présentée à la réunion de la Société des médecins du Haul-Rhin (devant laquelle elle est resiée près de deux heures), qu'elle a élé examinée par le professeur Slœber, de Strasbourg, et que les nombreux médecins de Colmar et des environs la connaissent actuellement el rexamineul piesque journellement. Nous doutions tous au commencement, nous doutons peut-être encore; mais en définitive personne n'a jusqu'à présent découvert le moindre indice de simulation.

« Cette nile est pauvre, mais elle ne mendie pas; un médecin cantonal lui a fait délivrer des bons de médicaments gratuits. Eh bien, lorsque c'est elle qui va les présenter à Colmar, elle les porte chez un pharmacien qui les fait payei', parce qu'elle se figure que

les remèdes des autres pharmacies n'ont pas la même efficacité

J'ai été voir cette jeune fille à l'improviste sans jamais la trouver en défaut. Enfin, il lui est arrivé plus d'une fois de sortir de mon cabinet avec un» coloration fort différente de celle qu'elle présentait en y enlraol : c'est ce que j'ai surtout observé lorsque j'ai fait faire son portrait (au pastel) ; j'ai eu le temps de l'examiner, car la séance a duré deux heures. En définitive, cette jeune fille esl malade ; elle ne peut simuler ni les hémoplysies (auxquelles j'ai souvent assisté), ni les bruils artériels, etc., etc.

« L'étal général esl resté slalionnaire jusqu'en novembre 1858 ;

il y a en plusieurs héraoplysies, de la dyspnée ; la leucorrhée a presque disparu. L'appétit est devenu très franc ; depuis le mois de décembre, les règles se sont montrées, assez abondantes ; à celte époque, la coloration était presque la ménre.

« Depuis le mois de janvier, l'état général s'est beaucoup amélioré : il n'y a plus de leucorrhée, mais les règles n'ont pas reparu, ce qui m'a déterminé à des applications régulières de sangsues à la vulve, qui ont soulagé la malade. Dans l'iniervalle, elle est à l'usage des ferrugineux.

« Actuellement, la coloration du visage est presque normale; la peau de la région siernale est passablement bleue, ainsi que le dos des mains. »

(Colmar, 16 mars 1859.)

Observation XVII. — Âlexandrine S...., âgée de seize ans et demi, demeurant à Brest, yeux et cheveux bruns, vigoureuse et bien constituée, colorée, est réglée depuis l'âge de 13 ans. Dans le principe, le flux menstruel a été peu régulier ; plus tard, il a paru plus régulièrement, mais toujours avec des relards de dix à quinze jours.

Il y a sept mois, quelques jours avant l'époque présumée du retour des règles, les parents de la jeune fille s'aperçurent que les paupières inférieures ofl'raienl une coloration d'un ooir-bleuâtre depuis le bord libre jusqu'à l'origine des joues. Le dépôt de matière noire pouvait s'enlever en partie au moyen d'un linge sec, cl complètement, au moyen d'un linge imbibé d'huile. Pendant trois mois et demi la coloration persiste en même temps qu'une aménorrhée complète. Au bout de ce temps, les menstrues reparaissent et la coloration noire disparaît subitement. Depuis cette époque, la menstruation a été régulière, sauf les relards constants de quelques jours. A partir du moment où les règles devraient venir jusqu'à celui où elles viennent effeciivemenl, le bord des paupières prend une légère nuance bleuâtre qui disparaît aussitôt après l'apparition du flux menstruel.

Jamais Alexandrine n'a eu la moindre indisposition, pas même de céphalalgie. 11 n'y a eu ni épilaxis, ni vomissements. Les pieds, qui avant la période de coloration noire étaient habituellement froids, ont été pendant celle période constamment glacés. Aujourd'hui, la jeune fille ne se plaint plus d'être gênée que par le froid des pieds.

(Observation recueillie et communiquée par M. le docteur H. Gestin, chirurgien de 1" classe de la marine.)

Pendant le mois de janvier 1862, nous avons eu occasion de revoir la jeune fille dont il est question dans l'observation

précédente. La coloration des paupières inférieures a reparu avec intensité depuis dix-huit mois, et n'a pas cessé. La santé générale a été très notablement altérée depuis que M. Gestin a recueilli celte note. Nous avons pu constater les signes de la tuberculisation pulmonaire au début. La substance colorante examinée au microscope a offert les caractères spéciaux que nous énumérerons plus loin. Les fragments d'un bleuazur étaient très nombreux. Les taches se sont reproduites, d'une manière sensible, au bout d'une heure. Nous devions soumettre cette jeune fille à l'épreuve du collodium, mais des circonstances indépendantes de notre volonté nous en ont empêché.

Observation XVIII. — II y a près d'un an, écrit M. le Biaise, de Gerpunsarl (Ardennes), à la Gazette des Hôpitaux, je passais à Pussemange, village voisin do l'extrême frontière belge; on me parla d'une jeune fille malade que l'on voyait depuis longtemps avec le front et les yeux tout bleus. J'allai la visiter, et je fus très surpris de voir la coloration bleuâtre très prononcée des paupières et de la région inférieure du front. Cette couleur disposée en pointillé, très dense, s'enlevait facilement avec un mouchoir blanc qui se teignait lui-même. Malgré le caractère et la position de la jeune fille, malgré les troubles de la menstruation, je ne pus m'empêclier de croire à une simulation hystérique; car jusque-là je n'avais jamais entendu parler d'une couleur pigmeniaire pouvant s'enlever ou s'essuyer. Mais le mémoire de M. Le Roy de Méricourt éveilla mon attention et m'engagea à revoir la malade atteinte de coloration.

Voici en peu de mots son histoire :

C'est une jeune fille de 26 ans, d'une assez bonne constitution, d'un tempérament lymphatique; réglée à 16 ans, elle s'est bien portée jusqu'à 20 ans; depuis lors, le flux périodique est devenu de moins en moins abondant, durant à peine une journée. Avant l'époque menslruelle, elle a toujours éprouvi"; de la pesanteur de tête et des éblouissements, des troubles de la vue et de l'ouïe, des bouffées de chaleur, tous les symptômes de congestion cérébrale. Taudis que son front est brtilant, ses mains sont froides et glacées comme dans l'observation de M. le docteur Gestin; il survient alors soit des hémoptysies, soit des épistaxis qui dissipent les accidents congeslifs. C'est aussi avant les règles qu'elle s'est toujours aperçue que la coloration des yeux et du front devenait plus intense. Quelque prononcée que soit la couleur, elle s'enlève complètement pour repa-

raîlre peu à peu, et ce fut là le raolif de mon incrédulité quand je la vis pour la première fois.

II n'a jamais existé aucun autre point de coloration à la surface du corps. Un travail un peu continu amène facilement chez elle des palpitations; jamais elle n'a de toux : depuis quatre ans elle n'a jamais eu grand appétit; la nutrition en a souffert, et elle a maigri sensiblement depuis sa maladie, qu'elle attribue, avec quelque raison peut-être, à une crainte prolongée que lui causa, quelques années avant la menstruation, un individu qui la poursuivit longtemps par d'impudiques obsessions. Continuellement elle éprouve des impatiences, des tremblements dans les pieds et les mains, cl d'autres phénomènes nerveux tenant à un certain degré d'anémie. Le timbre de sa voix est particulier; il a conservé le caractère enfantin.

Comme dans les autres cas de chromhidrose observés, on voit ici l'union intime de la coloration partielle du visage avec une dysménorrhée persistante, des accidents consécutifs de congestion cérébrale, un refroidissement remarquable des extrémités, et des accidents divers analogues à ceux de la chloro-anémie.

(Gazette des hôpitaux, 6 novembre 1856.)

Il est regrettable que M. le docteur Biaise n'ait pas fait connaître les motifs qui ont fait cesser l'incrédulité fort naturelle avec laquelle il a d'abord accueilli le phénomène présenté par cette jeune femme. Probablement, comme la plupart des observateurs, comme moi-même avant l'opposition qu'a trouvée la chromhidrose, il s'en sera rapporté aux garanties morales qu'offrait la malade et à l'ensemble des symptômes morbides qu'elle accusait, et auquel cette anomocrinie pouvait être rattachée plus ou moins directement.

Observation XIX. — Mademoiselle X âgée de 25 ans, d'un tempérament nervoso-sanguin, jouissant d'une excellente santé ordinairement, ne fut pas peu surprise, il y a trois mois el demi, de constater un matin, en se regardant à sa glace, une matière bleue abondamment répandue sur une partie de son front, immédiatement audessus du sourcil gauche. Elle venait de se laver et de s'essuyer le visage; aussi sa première pensée fut-elle d'accuser la serviette dont elle s'était servie. Elle se lava de nouveau avec grand soin el enleva toute cette matière, qui disparut sous le frottement de la serviette blanche, qu'elle tacha en bleu. Étonnée d'un pareil phénomène, mademoiselle X.... en avertit immédiatement sa mère, qui crut d'abord à une plaisanterie, mais dut bientôt se rendre à l'évidence en assistant à la répétition du fait. D'intimes relations d'amiiié entre

sa famille ei la mienne me permeiteni, dii M. Kirckberg, de voir souvent celle demoiselle; il m'a élé irès fréquemment donné de constater moi-même ce que la malade m'avait raconté.

Je questionnai la demoiselle sur l'état général de sa santé, et il me fui facile de constater que depuis quelque temps elle éprouvait des syniplômes de chloro-hyslérie, caractérisés par une'céphalalgie revenant de temps en temps, des douleurs à la région épigastrique avec inappétence, des envies de pleurer non motivées, des bouffées de chaleur au visage et au cou, du froid aux pieds, une légère décoloration des conjonctives, des lèvres et des gencives. Sa mère m'apprit que la menslrualion, qui jusqu'alors avait élé parfaite, était devenue plus abondante, mais plus pâle qu'à l'ordinaire. Du reste, pas de palpitations et aucun bruit de souffle au cœur et dans les carotides.

Rattachant la coloration bleue aux troubles menstruels, je proposai un régime tonique et un traitement ferrugineux. Mais la demoiselle qui considérait ces troubles comme insignifiants et passagers, ne voulut d'abord rien faire. La transpiration bleue cessa de paraître à l'endroil où elle s'était d'abord manifestée, pour se produire à l'extrémité externe du sourcil gauche. Puis continuant sa marche, elle quitta ce nouveau siège pour se montrer au milieu de la joue gauche. C'est toujours là qu'elle est apparue depuis; cependant, très passagèrement, elle s'est montrée sur la joue droite, jamais ailleurs.

Ennuyée de celte transpiration bleue qui après s'être manifestée le malin principalement, avait fini par se produire abondamment et pendant tout le cours de la journée, surtout à l'époque des menstrues, mademoiselle X.... me consulta sérieusement. Un embarras gastrique avait compliqué ces accidents; il cessa après l'administration de 30 grammes de citrate de magnésie. Une inappétence complète, qui avait persisté après la disparition de l'enduit de la langue produit par l'embarras gastrique, céda à l'usage des pastilles de Vichy continué quelques jours, et l'eslomac paraissant désormais bien préparé, on commença un régime tonique et un traitement ferrugineux. Sous l'influence de cette médicalion, les symptômes de chlorose se sont amendés, la transpiration bleue avait presque cessé. Cependant, ces jours-ci les menstrues ont reparu encore un peu pâles; la transpiration a reparu également, mais moins abondante qu'aux autres époques. Mademoiselle X.... a remarqué que le dimanche la matière bleue est plus abondante, ce qu'elle attribue à l'observation du régime maigre qu'elle n'a pas consenti à cesser le vendredi et le samedi.

Sans tenir compte, ajoute M. Kirckberg, du caractère de la malade, dont la franchise à toute épreuve ne se prêterait guère à une

supercherie, les faits ont été constatés d'une manière si nette, fai vu tant de fois celte transpiration bleue se produire sous mes yeux cl disparaître en colorant le linge blanc avec lequel on frottait la peau, qu'il ne pourrait me rester dans l'esprit aucun soupçon de simulation.

{Gazette des hôpitaux, 12 mars 18S9, p. H8.)

C'est à la suite des assertions déjà si nettement formulées de M. le docteur Kirckberg, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici plusieurs passages d une lettre qu'il a bien voulu nous adresser peu de temps après la publication de son observation :

Nantes, 23 mars 1859.

Certes le médecin est fort exposé à des mystificaiions; il est très utile qu'il ?e tienne en garde, mais la défiance ne doit point aller jusqu'à la négation de faits évidents. Or, la simulation n'est pas possible dans le cas que j'ai sous les yeux,' la chromliidrose existe bien. C'est après m'être livré à l'expérience suivante que je me suis cru le droit d'en proclamer hautement la réalité.

Je fais venir près de moi la malade, je m'assure que ni les mains ni les manches ne sont souillées d'aucune matière colorante bleue, j'essuie la (ache avec une serviette parfaitement blanche et mouillée d'eau limpide : la substance bleue disparaît à l'aide d'un léger frottement. (Je n'ai jamais eu besoin d'avoir recours à un corps gras pour enlever la matière colorante chez ma malade.) La malade reste sous mes yeux, personne ne l'approche; je lui recommande de ne pas porter les mains au visage, bien que leur pureté ait été préalablement conslaléi!. Au bout de quelques minutes, la coloration bleue reparaît aussi intense qu'auparavant. Vouloir nier l'existence de la maladie après une pareille épreuve, serait de la folie. Je vous assure, monsieur, que j'ai été obligé de faire mes excuses à ma malade en lui demandant de la soumettre à une pareille épreuve; je lui ai parlé du cas de M. Duchcnno (de Pavilly); dès lors elle a compris ma minutie. Depuis longtemps, en clTet, je ne conservais aucun doute sur la vérité de celte chromhidrose, qui s'était tant de fois reproduite sous mes yeux, et qui ennuyait singulièrement celle divnoisollc.

Depuis l'envoi do mon manuscrit à la Gazette des hôpitaux, la sécrétion avait cessé; la demoiselle, se croyant guérie, avait cru devoir suspendre son traitement ferrugineux cl reprendre le régime maigre qu'elle préfère. Mais bientôt la chromhidrose a reparu, à l'époqiK! des mi;nstrues redevenues fort peu colorées. Celle réapparition de la (ache a eu lieu précisément à l'époque où mon observaiion était

insérée dans la Gazette; par conséfuient, en même temps, nous pouvions lire le cas de simulation publié par le docteur Duclienne.

La relalion de ce confrère m'a suggéré répreuve décisive dont je vous ai parlé, ol que j'ai déjà signalée à M. le docteur lîrochin. Il me serait impossible de me livrer, pour le moment, à l'ingénieuse expérience que vous me signalez, car depuis trois jours la coloration bleue n'a pas reparu sur la joue de cette jeune personne, qui celle fois paraît très décidée à ne pas abandonner le traitement, qui lui réussit. Cependant, si cette sécrétion se reproduisait, /«serais du collodion (1), comme nous nous proposons de le faire, et je ne manquerai pas de vous communiquer le résultai de mes observations.

Permettez-moi d'ajouter, monsieur et bonoré confrère, que je n'ai pas remarqué tliez ma malade que la coloration bleue se produisît plus abondante sous l'influence des émotions morales, des efforts, de la chaleur et de la fatigue. La demoiselle dont je vous parle était quelquefois fort tranquille, occupée à des ouvrages de broderie, dans une chambie à température peu élevée, lorsque la matière colorante apparaissait fort abondamment sur la joue.

Agréez, etc.

E. KiRCKBERG.

Observation XX. — Mademoiselle X..., âgée de 19 ans, grande et belle jeune fille, d'un tempérament lymphatique, d'une foice moyenne, jouissant habituellement d'une bonne santé, éprouva, il y a deux ans, en sortant de la messe, une assez vive contrariété; le soir, elle s'aperçut de taches noires sur les paupières, et elle se demanda avec crainte si elle n'allait pas être affectée de la maladie noire dont elle avait entendu parler, dont elle avait même vu des exemples, et qui se trouve en ce moment et depuis quelques années être la terreur de toutes les jeunes femmes de Brest.

Malheureusement ses craintes se réalisèrent. Le lendemain et les jours suivants, les taches persistèrent et se reproduisirent sans que, d'ailleurs, aucun trouble survînt dans la santé générale el sans aucune interruption ni irrégularité dans les époques menstruelles; Je tiens à signaler ce dernier fait, la coloration noire du visage ayant été attribuée à des troubles de menstruation. Depuis un an, quelques plaques d'eczéma sont survenues aux oreilles, aux aisselles, aux jambes ; depuis deux mois, une éruption légère d'acné simple et ponctuée s'est montrée au visage.

Le 17 septembre 1859, je trouve la malade tians l'état suivant :

(1) J'avais .songe en elTcl, aviint que M. le professenr Spring l'eut fait connaiire. à l'emploi du collodion pour déjouer la supercherie, si elle se prdscntail; niais pour les inolifs que J'exposerai plus loin, j'avais abandonne celle idée.

{Noie de rauleur.)

Au premier abord on est frappé de la coloration noire qui recouvre la iace cutanée des deux paupières ; toutes deux, cl surtout l'inférieure, sont recouvertes d'une couche d'un noir un peu grisâtre, comme si on les avait enduites d'une teinture noire: de près, la couche est un peu grenue et ressemhie à de la poussière de charbon qui aurait été déposée sur la peau; la muqueuse palpébrale est un peu injectée, mais les yeux ne présentent rien de remarquable, si ce n'est un aspect plus brillant, dû à la coloration des paupières; la malade n'éprouve, d'ailleurs, ni chaleur, ni cuisson, ni aucun trouble de la vision.

En passant un peu fortement un linge enduit d'huile d'olive sur les parties colorées, on enlève l'enduit, et on le retrouve sur le linge sous la forme d'une tache noire, telle que serait celle formée par du noir de fumée qu'on aurait enlevé sur un objet quelconque. Alors les paupières sont nettes, d'une coloration normale, et la peau se présente à l'œil nu avec son aspect habituel. Examinée à la loupe, la surface cutanée des paupières paraît également nétie; on trouve seulement dans les plis de la peau quelques grains de poussière noire qui sont restés adhérents : on en voit surtout à l'insertion des cils, où l'action du linge a été moins directe. Les follicules sébacés ne sont nullement développés, leurs orifices ne sont pas agrandis, comme cela arrive dans les acnés sébacées.

Après celte ablation de la matière colorante, la malade éprouve une légère cuisson dans les yeux, qui sont plus sensibles à la lumière, légèrement injectés et larmoyants. Ces phénomènes se manifestent chaque fois que la couche colorée est enlevée; ils s'affaiblissent et disparaissent à mesure que la coloration se reproduit, ce qui ne tarde pas à arriver; suivant l'observation de la malade, au bout de deux heures, la coloration est de nouveau complète. Celte durée que met la sécrétion à se faire permet à la malade d'enlever la couche noire et de sortir pendant une heure ou deux sans que l'affection soit bien apparente.

Observation lue à la Société médicale des hôpitaux, par M. le docteur Hardy, à la séance du 28 décembre 1859. (V. Union médicale du 6 mars 1860.)

La même jeune personne ayant été soumise plus lard à l'examen de M. le baron Larrey, alors que la réalité de la chromhidrosc venait d'être remise en question par le rapport lu à la Sociélé médicale, nous consignons ici la relation des faits constatés par le savant académicien et présentée par

lui à la séance du 13 août 1861. (Bulletin de l'Académie, t. XXVJ, n^n, 31 août 1861.)

Observation de chromhidrose, présentée par MM. LarreyelLe Roy de Méricourl. — Le mardi 30 juillet, à deux Iieures et demie de l'après-midi, M. le baron Larrey a bien voulu mo faire prévenir par moncollègue et ami M. J. Rochard, qu'il se trouvait en inspection à Brest, qu'il quittait cello ville le lendemain à six heures du matin et qu'il désirait voir une des personnes que j'avais signalées comme étant atteintes de chromhidrose. Je me rendis immédiatement près de lui et je l'accompagnai pendant l'inspection de l'hôpital de la marine qu'il quitta à quatre heures. A quatre heures et demie, j'eus l'honneur de lui présenter mademoiselle X.... que M. Hardy avait vue lors de son voyage à Brest. Avant d'entrer chez celte personne, j'avais fait remarquer à M. le baron Larrey qu'il lui serait impossible de pouvoir acquérir une conviction sur la réalité de la coloration comme phénomème morbide, à cause du peu de temps qu'il lui serait permis de consacrer à cet examen, et de l'intervalle prolongé qui existait actuellement entre le moment où les paupières étaient complètement nettoyées el celui de la réapparition de la matière colorante. M. le baron Larrey proposa alors à MM. J. Rochard, second chirurgien en chef de la marine, etBraud, médecin major de première classe au 39° de ligne, qui l'accompagnaient avec moi, de demander à la demoiselle si elle consentirait à ce qu'on lui appliquât sur un des deux yeux complètement ramené à l'état normal, an bandage scellé qui resterait en place jusqu'au lendemain matin (cinq heures et demie). Je fis observer que ce procédé n'avait pas encore été employé par moi ni par aucun des observateurs qui ont publié des cas de coloration anormale des paupières, que je ne connaissais pas l'influence qu'il pourrait avoir, que c'était d'ailleurs le seul à tenter en raison du peu de temps que M. le baron pouvait malheureusement nous accorder; je ne doutais pas que mademoiselle X.... ne voulût bien y consentir.

Quelques instants après cette conversation, qui avait lieu dans la cour de la maison, mademoiselle X.... se présentait.

Cette jeune personne, parfaitement constituée, malgré une aménorrhée complète, datant de deux ans et demi , a les apparences de la santé. Elle est brune, assez colorée, n'est nullement chlorotique.

L'époque de l'apparition des taches sur les paupières (inférieures el supérieures des deux yeux) remonte à près de quatre années (le' novembre 1857). Une forte contrariété, suivie de quelques accidents nerveux, paraîtrait avoir été la cause déterminante du phénomène. Pendant les premiers temps, la sécrétion était fort

aboiuhinle el se reproduisait avec assez de rapidité pour nécessiter plusieurs fois, dans la même journée, l'enlèvemenl à l'aide d'un linge fin et d'un peu d'huile, de la matière colorante, lorsque cette demoiselle devait sortir, désirant ne pas être l'objet d'une curiosité importune. Depuis , par plusieurs séances faites à dhc et quinze jours d'inlervalle et tout récemment, il a été constaté que quatre, sept, dix et quinze heures s'écoulaient avant que la coloration fût sensiblement appréciable.

Au moment où mademoiselle X.,.. fut examinée, les taches occupaient \cii deux paupières des deux yeux. Les paupières inférieures étaient de beaucoup plus colorées que les supérieures. Ces dernières offraient une teinte d'un noir-bleuâtre occupant une zone delà largeur de cinq millimètres environ à partir du bord ciliaire. Les plis de flexion étaient dessinés particulièrement par l'accumulation de la matière colorante, rassemblée sans doute par les mouvements alternatifs d'élévation et d'abaissement des paupières. Les limites des taches, du côlé des joues et de la racine du nez, se perdaient insensiblement en une teinte d'un gris-bleuâtre successivement affaiblie. Il n'existait nullement entre les cils (p;is plus entre ceux des paupières supérieures que ceux des inférieures) d'amas de matière noire; les cils n'étaient nullement agglutinés. L'apparence des surfaces colorées n'était ni luisante ni visqueuse, et ne pouvait donner aucune idée de l'application d'un corps gras servant d'excipient à la substance colorante. M. le baron Larrey examina les paupières à l'œil nu d'abord, et remarqua lui-même l'apparence pulvérulente que le dépôt semblait avoir. Il constata, à l'aide du doigt, qu'une petite partie pouvait être enlevée par le frottement et venir ainsi colorer légèrement le doigt de l'observateur. A la loupe, il put reconnaître que la matière noire était surtout accumulée dans les plis de flexion et les sillons de la peau, que la teinte était surtout très foncée sur la convexité de la paupière inférieure, près de l'angle externe de l'œil.

M. Larrey proposa lui-même à mademoiselle X... et aux personnes de sa famille qui étaient présentes d'appliquer sur un des deux yeux, préalablement nettoyés, un bandage scellé qui resteiait en place jusqu'au lendemain matin. Mademoiselle X... accepta immédiatement sans faire la moindre objection, exprimant que son plus vif désir était de voir établir, d'une manière autbenti(|ue, la constatation du phénomène.

Alors moi-même, à l'aide d'un linge fin imbibé d'huile, je nettoyai complètement les deux paupières de l'œil droit, après avoir fait remarquer de nouveau qu'il n'y avait pas de matière colorante accumulée enirc les cils, et que les paupières supérieures étaient très sensiblement colorées, surtout dans les plis de flexion. Les

deux paupières de cet œil furent assez coinplétemcni nettoyées pour qu'à la loupe il ne fût plus possible de reconnaître la présence d'un grain noir.

M. Rochard fut chargé d'appliquer lui-même l'appareil, qu'il coujposa de la manière suivante : deux rondelles de linge fin dépassant la région de l'orbite furent maintenues fixées sur l'œil par quatre petites bandes du papier gommé qui forme la marge des feuilles de timbres-poste, se croisant deux à deux à angle droit. Sur les points d'intersection de ces bandelettes, il apposa sa signature. Un mouchoir plié en carré et maintenu par un autre mouchoir appliqué en monocle compléta cet appareil. M. le baron Larre-j se retira à quatre heures quaranle^cinq minutes environ.

C'est la première fois, à ma connaissance, que ce moyen qui offre des garanties contre la supercherie, mais qui doit amener une certaine gêne et beaucoup de chaleur à une partie de la face en la chargeant et la privant du contact de l'air, est employé chez les personnes offrant la coloration anormale des |)aupières. Jusqu'à présent, je m'étais borné à surveiller la personne dans riniervalle du temps écoulé entre le lavage et la réapparition des lâches.

Le mercredi 31, à six heures moins un quart du malin, M. le baron Larrey, M. Rochard et moi, nous nous sommes rendus près de mademoiselle X.... (Il avait été convenu dans la soirée, que pour éviter une gêne trop granule, je retirerais les pièces extérieures de l'appareil (les deux mouchoirs); mais n'ayant pu aller au domicile de la personne qu'à une heure assez avancée, je n'ai pu m'acquitter de ce soin, la famille étant couchée.)

Le bandeau ayant été enlevé, il a été reconnu que l'appareil avait été conservé depuis son application sans avoir élé dérangé, que les scellés étaient intacts. Une fois enlevé, il laissa voir la paupière inférieure COLORÉE EN NOIR-BLEUATRE D'UNE MANIÈRE SUFFISAMMENT APPRÉ- CIABLE. A la loupe, on reconnaît également que les plis de flexion de la paupière supérieure contiennent également de la matière colorante qui les dessine par une très légère ligne noire. La teinte de la paupière inférieure, soumise à l'expérience, est beaucoup moins foncée que celle de l'œil gauche qui n'avait pas élé essuyée depuis trois jours. M. le baron Larrey déclare Vexpérience su/fisanle.

Brest, 31 juillet.

Le 5 décembre 1861, à huit heures du soir, après avoir complètement nettoyé avec de l'huile les deux paupières de l'œil droit, j'appliquai sur la paupière inférieure plusieurs couches de coUodion élastique. Le lendemain malin, à huit heures et demie, je me rendis près de mademoiselle X....

La paupière inférieure, nettoyée la veille, et qui n'a pas été enduite de collodion , a une teinte très légère d'un grisbleuàtre, près du bord ciliaire. La couche desséchée de collodion élastique, examinée à la loupe, ne présente, sur sa surface externe, aucune trace de matière colorante. A l'aide du bec d'une plume d'oie, je cherche à enlever des lamelles d'une certaine dimension, mais les fragments trop petits se roulent sur eux-mêmes et il m'est impossible d'enlever par ce moyen toute la couche de vernis desséché. Je suis obligé de recourir à un lavage à l'éther. Cependant, j'ai constaté une coloration noire manifeste sur la face interne de deux fragments de grandeur appréciable; la peau de la paupière, après le lavage, offre une coloration bleuâtre. A la base des cils, où il m'a été impossible d'appliquer uniformément la couche de collodion , la matière noire a manifestement reparu. Ce moyen, outre les inconvénients qu'il offre au point de vue expérimental, est fort pénible pour le sujet; l'application du collodion amène de la cuisson à la conjonctive oculaire, du larmoiement. Le vernis, en se desséchant, tiraille la paupière et cause une certaine gêne. Enfin, l'enduit est très difficile à enlever.

Observation XXI. — L'observation d'un cas de coloration noire (les paupières, qu'a publiée M. le docteur Hardy dans le n" du 6 mars dernier de VUnion médicale, m'aulorise, écrit M. le docteur Fauvel, (l'Argentan (Orne), à faire connaître un cas semblable que j'observai il y a environ vingt ans, et qui avait fortement attiré mon attention...

Madame C... demeure dans un bourg, à 9 kilomètres d'Argentan ; son tempérament est lympbatico-sanguin , sa constitution faible, sans cependant avoir jamais éprouvé de maladies. Les règles commencèrent à paraître à l'âge de 16 ans. Jamais elles ne furent ni régulières ni abondantes. Souvent, plusieurs époques se passaient sans aucun écoulement, et, quand elles apparaissaient, elles ne duraient qu'un jour ei même (juelqucs beures. Elle était alors âgée de 20 ans, dans une position sociale au-dessus de la moyenne et mariée depuis deux ans, lorsqu'un matin, sans sympt()mes précurseurs, sans qu'aucune tache noire se fût préalablement manifestée sur les paupières, elle se réveilla avec cette coloration noire des paupières, désignée par M. Le Roy de Méricourl sous le nom de cbroinhidrose, et présen-

tant, comme le dit M. Hardy, cet aspect grenu , comme si les paupières étaient recouvertes d'une poussière de cliarbon. Les yeux, au milieu de ce cercle noir, n'en paraissaient que plus brillants. Madame C... se trouva lellenient défigurée par ce cbangement de coloration de la peau des paupières, qu'elle en prit du chagrin et cessa de se présenter en public, à cause de l'ailentiou et de la curiosité dont elle était l'objet de la part des personnes qui la rencontraient. Un linge enduit d'huile d'olive, avec lequel elle essaya plusieurs fois de frotter ses paupières, se trouvait un peu noirci par le frotienient, sans diminuer d'une niaiiière sensible la couleur noire des paimières, aussi renonça-t-elle à ce moyen. Elle s'adressa à plusieurs médecins, alla même à Paris consulter une célébrité, aucun ne put la débarrasser de cette affection, qui était inconnue de chacun d'eux, et qui dura huit années consécutives, temps pendant lequel madame C... éprouva quelques intermittences remarquables; ainsi deux fois, sans cause connue, celte coloration des paupières disparut peudant la nuit; à son réveil , elle se trouvait débarrassée de cette affection, mais pour quelques jours seulement, après lesquels se produisait la même coloration. Un jour qu'elle présentait quelques symptômes de pléthore sanguine, occasionnée par l'absence de ses règles, son médecin ordinaire lui pratiqua une saignée du bras; pendant que le sang coulait, la coloration noire des paupières disparut complètement, mais pour reparaître quelques jours après.

Ce n'est, comme je viens de le dire, qu'après une durée de huit ans qu'elle disparut instantanément pour ne plus revenir, sans qu'on puisse rattacher à aucune cause connue cette disparition, la menstruation n'ayant éprouvé aucune amélioration , madame C... étant restée dans les mêmes conditions hygiéniques, n'ayant suivi aucun traitement et n'ayant point changé de localité. C'est à partir de cette époque seulement que la malade, qui n'avait éprouvé auparavant aucune affection de la peau, ni acné, ni eczéma, fut dès lors sujette à des érysipèles à la face, et bientôt après survint à chaque jambe un énorme eczéma rubrum, qui l'obligea à garder la chambre pendant longtemps, et dont elle n'est pas entièrement débarrassée.

Ce n'est qu'après avoir consulté mes notes et fait appel aux sounirs de madame C..., chez laquelle j'étais appelé dernièrement à donner des soins à son mari, atteint d'une affection très grave, que je me suis décidé à communiquer celle observation sur une affection si rare et dès lors si peu connue.

(Union médicale, nouvelle série, t. VI, 1860, p. 404, no du 51 mai.)

Observation XXII. —Madame X... est âgée de 23 ans. Selon son dire, elle aurait toujours été irès nerveuse. Elle présente, du reste, toutes les apparences de ce tempérament. Ses cheveux sont châ-

tains, ses sourcils nn peu plus foncés, assez abondanis, sans développement trop remarquable , sans coloration extraordinaire ; les yeux sont d'un brun clair, el l'iris va en pâlissant vers sa circonférence, où on trouve de petites stries d'une nuance verdâlre. On remarque sur le front et sur la face quelques traces d'une acné rosacea peu marquées, el même quelques follicules sébacés un peu développés. Elle affirme avoir eu jusqu'à son mariage une bonne santé, moins des syncopes fréquentes, mais incomplètes. Son appétit était excellent et même très développé; elle éprouvait souvent le soir, après son repas, des étoufTements pénibles, avec coloration assez vive de la face; jamais d'attaques de nerfs. Menstruation régulière.

Madame X... a eu, à 19 ans, un premier enfant qui n'a pas vécu. Pendant toute cette première grossesse, elle s'évanouissait avec une grande facilité; mais, à aucune époque, elle n'a rien présenté de semblable à ce qu'elle a éprouvé depuis et à ce qu'elle présente maintenant.

A 20 ans, elle devint grosse pour la seconde fois, el au début de celle seconde grossesse, elle vit, dit-elle, se développer la coloralion noire qui, des paupières, se répandit sur les joues, jusque vers les commissures des lèvres. Cette couleur étrange dura pendant toute la grossesse, avec des degrés d'intensité différents, et se continua douze ou quinze jours après l'accouchement. L'enfant né de cette seconde grossesse vit encore, il n'offre aucune coloration noire insolite ; la mère dit seulement qu'il a les yeux facilement cernés.

A 21 ans, troisième grossesse, dans laquelle la coloration noire s'est étendue sur les paupières inférieures et sur les joues, et a duré jusque douze jours après l'accouchement. Celui-ci eut lieu à sept mois. L'enfant, qui mourut, était noir, nous a dit madame X...; mais nos questions ont bientôt permis d'établir qu'il était asphyxié ou cyanosé, sans trace d'autre coloration anormale. Deux mois plus tard, madame X..., prise de douleurs névralgiques dans la tête, les épaules, le dos, aurait vu renaître la coloration des paupières, laquelle a persisté avec les douleurs pendant un mois.

Les faits se passèrent, dans la qiialrième grossesse, terminée par la venue d'un fœtus mort depuis plusieurs jours, comme dans la deuxième et la troisième gestation. Les paupières furent colorées. Ce dernier accouchement eut lieu le 20 novembre 1860. Environ quinze jours après la couche, dans les premiers jours de décembre, la coloration des paupières el de la face avait disparu.

Il y a trois semaines environ, elle est revenue après six mois à peu près d'intervalle. A ce moment les règles, qui sont très peu régulières, et qui, selon madame X..., se reproduisent habituellement tous les huit jours, étaient suspendues depuis cinq à six jours. Madame X... n'a, du reste, jamais remarqué le moindre rapport entre

— sa-

la coloration ;.iiormalc des paupières et le retour ou la suspension de récoulemcnl menstruel. Selon son dire, le développement de la couleur noire s'accompagne toujours de faiblesse de la vue et d'une susceptibilité générale plus grande; elle remarque aussi de la tendance à la syncope. Une émotion vive développerait plus rapidement le phénomène, cl, dans les périodes pendant lesquelles il existe si on efface la coloration, il faudrait, pour la voir se reproduire un temps qui varierait d'une à quatre heures, quelquefois moins et rarement plus. Selon madame X..., lorsque la coloration noîre cesse de se produire, les paupières inférieures sont pendant quelque lemps le siège d'une désquamation assez marquée. Enfin, comme dernier renseignement, madame X... nous a avoué qu'elle se servait habiluellement, pour se maintenir la peau de la face en bon état, d'une composition dite lait ou eau anti-éphélique. Au moment de notre examen, 29 juin 1861 (3 heures 1/2), les deux paupières inférieures sont le siège d'une coloration noire très intense , d'apparence légèrement granuleuse sur certains points, cl dont la surface est terne, non luisante, ne donnant pas Vidée d'une couche huileuse ou liquide. Dans les rides légères que l'on remarque sur les paupières, la coloration est plus pâle. Elle est plus foncée, au contraire, en se rapprochant des cils inférieurs. Elle le paraît aussi dans le sillon qui sépare inférieurement la paupière de la joue. Toutefois, sur ce poini, la coloration cesse brusquement, quoique par une dégradation de teinte assez ménagée, peu étendue. 11 y a même là une régularité de disposition tout à fait singulière, el qui s'accorde mal avec l'idée d'une sécrétion, cette fonction étant en général moins mathématiquement circonscrite. Celte nuance intermédiaire s'étale peut-être un peu plus vers la partie externe de la paupière inférieure, où on trouve des veines véritables assez marquées et d'une couleur bleue assez foncée. Sur ce même point, comme sur les cils de la paupière supérieure et vers l'angle interne des yeux, on rencontre de petits grumeaux de matière colorante un peu plus volumineux, et qui paraissentrésulterd'uneréunion de grains plus petits, groupés et agglutinés les uns avec les autres, spontanément ou par le fait du mouvementd'occlusion des paupières, mouvement très fréquemment répété et très énergique.

En examinant ces surfaces avec une loupe d'un grossissement de 4 à 5 diamètres, on constate qu'elles sont recouvertes d'une couche noire dont les grains ne sont pas enchâssés dans l'épaisseur de la peau, comme s'ils sortaient d'orifices glanduleux mais bien placés et comme déposés a la surface, à laquelle ils paraissent adhérer assez fortement, plus nombreux, mais plus petits sur les stries saillantes de la peau que dans les sillons épidermiques, dans le fond desquels les grains sont plus espacés, mais plus volumineux. La surface ainsi colorée esl terne, non luisante, et on peut remarquer aussi que le duvet

qui recouvre la peau n'est nullement coloré par la matière noire, Laquelle n'est pas accumulée à la base des poils qui constituent ce duvet. Elle est au contraire très abondante à la base des cils de la paupière supérieure et de la paupière inférieure, et ces derniers, vus à la loupe, sont en ouire parfois réunis deux à deux et comme accolés.

En frollant légèrement la surface avec un linge fin et sec, une partie de la substance noire reste adhérente au linge, qu'elle colore sans que la nuance de la paupière soit grandement modifiée, et on constate que la matière noire ainsi déposée sur le linge y adhère assez fortement et ne s'en détache pas facilement quand on le secoue.

Comme l'eau, au dire de madame X..., enlève avec assez de difficulté la coloration noire, un pinceau enduit de glycérine fut promené sur la paupière inférieure, et, à l'aide d'un grattage très léger opéré avec un petit cure-oreille d'or, la matière colorante fut recueillie sur une plaque de verre, en quantité assez considérable pour permettre un examen ultérieur. Puis le reste fut, autant que possible, enlevé à l'aide d'un linge fin, et pour soulager madameX..., un peu fatiguée de ces manoeuvres, les paupières furent lavées à l'eau fraîche, et elle ne présenta plus qu'une coloration anormale relativement très faible, laquelle, par suite d'un lavage incomplet, resta plus marquée vers l'angle externe de l'œil. Toute la partie moyenne inférieure et interne de la paupière était presque revenue à la coloration normale et n'offrait plus qu'une nuance très légère marquée surtout vers le bord libre, et n'avait d'ailleurs rien d'analogue à cette teinte un peu brune que présente la peau des paupières inférieures chez certaines personnes.

En observant à la loupe la surface ainsi nettoyée, on y retrouvait encore plus nombreux, surtout au niveau des cils, des grains noirs très fins, dont plusieurs garnissaient aussi les petits plis épidermiques de la paupière. Les cils inférieurs conservaient leur apparence glutineuse. {Union médicale, juillet 1861.)

Nous aurons occasion de commenter celte observation dans une autre partie de ce travail. Nous avons déjà dit que la dame C..., à la suite d'un violent chagrin, eut de nouveau les quatre paupières fortement colorées en noir, peu de temps après son retour de Paris. A plusieurs reprises, nous avons recueilli des échantillons de matière colorante, non pas en enduisant d'une couche de glycérine la région colorée et ramassant la matière sécrétée à l'aide d'un corps dur, mais en

lavant la paupière avec le pinceau légèrement imprégné de glycérine et exprimant ensuite la liquide sur une plaque de verre. La gouttelette déposée sur la première plaque placée sur un papier blanc a une coloration d'un gris-bleuâtre : à l'aide d'une deuxième lamelle de verre très mince, le liquide est étalé. Alors la préparation est soumise à l'examen microscopique. De cette manière seulement, on peut étudier l'aspect, les caractères physiques des parcelles colorées que nous décrirons plus loin, tandis qu'en opérant comme l'ont fait MM. les membres de la commission de la Société des hôpitaux, on n'obtient que des amas d'un noir opaque qui peuvent naturellement donner à penser que cette matière n'est que du charbon.

Cette différence capitale dans le procédé d'examen suivi a été une des principales causes du résultat négatif auquel est arrivé M. Gubler.

En procédant comme il a été dit plus haut, nous avons recueilli sur les paupières de madame C... de nombreux échantillons qui ont été reconnus par M. Ch. Rodin identiques avec ceux provenant des paupières de trois autres personnes.

Le i janvier 1862, à 9 heures du soir, la paupière inférieure de l'œil droit de madame C... a été parfaitement nettoyée avec un linge fin huilé, puis essuyée avec un linge sec. Celte mince surface a été légèrement humectée d'eau, enfin recouverte d'une couche de collodion non élastique. Le lendemain, à 9 heures du malin, il a été reconnu que la face externe de vernis desséché ne portait pas de corpuscules colorés susceptibles d'être aperçus à la loupe ; que la couche de collodion n'avait pas été appliquée jusqu'à la base des cils et que l'espace compris entre les limites de la lamelle de collodion et le bord ciliaire était fortement coloré en noir. Grâce à l'interposition préalable d'une petite quantité d'eau, le collodion desséché a pu être facilement enlevé en formant une seule lamelle assez fortement chargée de matière colorante

noii-e sur sa face interne. La portion de la peau de la paupière qu'elle recouvrait était seulement bleuâtre.

OBSEnvATiON XXIIl.— Julie H..., âgée de 21 ans, domestique chez M. L..., capitaine de frégate, demeurant à Brest, grande, robuste, d'un tempérament lymphatique prononcé, a toujours joui d'une bonne santé. Dans son enfance, elle a eu une adénite cervicale qui a laissé des cicatrices fort apparentes. Elle a été réglée à 12 ans, et depuis la menstruation a toujours été régulière. Le 28 août dernier, pendant la durée du flux périodique, elle a fait arracher deux dents. A la suite de cette opération, l'écoulement menstruel aurait augmenié d'une manière très notable. Le lendemain, elle se réveille brisée, ayant la tête lourde; sa maîtresse s'aperçoit qu'elle a la face un peu bouffie et que les deux paupières inférieures sont colorées en noir. Dans la journée, les taches augmentent beaucoup d'intensité. En même temps, elle est atteinte de dysenterie aiguë, affection fréquente alors dans la ville. Elle est obligée de garder le lit.

La sécrétion colorée des paupières est très énergique, elle s'étend aux paupières supérieures, et au bout de trois quarts d'heure, d'après ce qui m'est rapporté par la malade et les personnes de la famille, les taches parfaitement nettoyées avec de l'huile, reparaissent fort intenses. Le i"" septembre seulement, je suis appelé à constater ce nouveau cas de chromhidrose. Les taches présentent, quant à leur étendue, leur coloration et leur disposition, les caractères décrits dans les observations précédentes. Les cils ne sont nullement agglutinés, la partie recouverte par la substance colorante n'a aucunement l'aspect luisantqui porterait à admettre l'application d'un cosmétique gras et onctueux. A l'aide de la glycérine, je recueille un peu de matière colorante qui, examinée au microscope, présente les caractères qui seront décrits en détail dans le courant du mémoire, et sont identiques avec ceux des échantillons recueillis sur les paupières de madame C. et de mademoiselle X.

Malheureusement, vers la fin de septembre, cette domestique s'étant mise au service d'une autre famille, il ne m'a plus été possible de l'observer. J'ai su, d'ailleurs, qu'après la période menstruelle du mois d'octobre, la coloration des paupières n'avait plus reparu. Ce sujet, par l'abondance de la sécrétion, m'a permis d'étudier très complètement la matière colorante qui offrait des lamelles de formes très variées et d'un beau bleu violacé. Ce sont surtout les échantillons provenant de cette personne qui ont présenté les curieux amas de matière colorante ayant l'aspect moniliforme si remarquable. Il est fort probable que la matièie exsudée prend cette forme à la surface de la peau, et que les petits fragments en bâtonnets ne sont dus qu'à l'action mécanique du pinceau destiné

à enlever la substance coloranie, et qui détruit cet aspect si caractéristique, M. Cil. Robin conserve, avec soin, plusieurs préparations bien propres à porter enfin la conviction chez les plus incrédules.

A. de M. (observation inédile).

Observation XXIV. — Mademoiselle .Joséphine Jacquet, âgée de 17 ans, yeux bleus et cheveux blonds, constitution vigoureuse, embonpoint considérable, taille au-dessus de la moyenne, réglée à 13 ans, flux menstruel irrégulier et d'une durée habituelle de 4 à S jours; vie active, occupations de ménage et quelquefois des champs. Atteinte de pleurésie à l'âge de 10 ans, cette jeune fille depuis cette époque a toujours joui d'une santé parfaite. La maladie fut précédée de toux, de malaises, d'éloulîeuients, de courbatures, de perte d'appétit, de céphalalgie et de quelques troubles intellectuels (accidents qui disparaissent avec l'apparition des menstrues), et débuta le 20 septembre 1861, pendant les règles qui venaient de reparaître après 3 mois de suppression.

Mademoiselle Joséphine Jacquet étant aux vignes, une jeune fille lui fit observer qu'elle avait les yeux cernés; et en revenant chez elle plusieurs personnes qu'elle rencontra sur son chemin lui demandèrent pourquoi ses paupières étaient colorées en bleu. Comme elle avait travaillé à de la toile neuve de même couleur, elle n'attacha aucune importance à ce fait. Les jours suivants, elle fut très étonnée de voir que celte coloration existait encore, avait envahi la paupière supérieure, s'était étendue depuis l'angle interne de l'œil jusqu'à l'origine des joues, et avait pris une teinte plus foncée.

Un mois plus tard, le flux périodique fut de nouveau précédé de malaises, courbatures, etc., qui décidèrent la malade à faire appeler son médecin ordinaire. Il confondit, à ce qu'il paraît, l'affection avec une cyanose, et crut avoir affaire à une maladie organique du cœur. (Prescriptions : purgation avec l'huile de ricin ; iraitemeal ferrugineux, pilules de Vallei; un peu plus tard, saignée de 500 grammes ; caillot peu volumineux, pen consistant, sérum très abondant.)

L'affection, sous l'influence de ce traitement, loin de diminuer, parut s'aggraver. Les parents effrayés firent appeler le docteur Magnin qui les rassura, fil suspendre tout traitement, espérant que la maladie disparaîtrait d'elle-même. Au mois de janvier, céphalalgie intense, qui diminua ainsi que la chromhidrose sous l'influence d'une application de 12 ventouses sèches sur les épaules. Un peu plus lard, 12 ventouses scarifiées, appliquées pour le même motif, déterminèrent une émotion, augmentée presque immédiatement par les cris! Au feu. Dès le lendemain, à l'exception du front, du nez et de la lèvre supérieure, une coloration violacée avait envahi toute la face, et persista pendant plusieurs semaines.

Vers le mois de mars, la figure, le front surtout, se couvrirent

d'une leinle jaune sale, analogue à celle du masque des femmes enceintes, qui, s'épaississant de plus en plus, finit par prendre l'aspect d'une couche de substance ocreusc, sans que la coloration des paupières ail été sensiblement modifiée. La médecine ayant été jusqu'alors impuissante sur cette singulière affection, la jeune malade, d'après le conseil de ses amies et des religieuses, fil une neuvaine à Saint- Joseph. Ledernier jour de la neuvaine, pendant la messe, elle éprouva une très vive émotion et versa d'abondantes larmes; on cria : Au miracle! le mouchoir était teint en bleu. Alors, pour la première fois, elle s'aperçut que le lavage faisaitdisparaîlre la coloration bleue, qui du reste se reproduisait au bout de quelques heures. Mais nous croyons devoir ajouter que ce ne fut qu'après des lotions et des friclions faites avec plus de soin que se manifesta celle décoloration. Après avoir consulté inutilement un grand nombre de médecins, la malade partit pour Paris, où se trouvait alors le docteur Magnin, qui la présenta à plusieurs professeurs de la Faculté. Cette affection bizarre préoccupait assez vivement le monde médical. M. Le Roy de Méricourt qui le premier en France appela sur cette maladie rallention des médecins, après plusieurs communications antérieures, venait de présenter à celte société savante une malade atteinte de chromhidrose. Les expériences faites sur le sujet de ce confrère firent soupçonner une supercherie ; le plus grand nombre nia l'existence de la maladie, les autres restèrent dans le doute. Un seul, M. Hardy, émit l'opinion que si l'affection ne reparaissait pas cbez cette malade pendant son séjour à Paris, il ne fallait en accuser que le climat.

Ce fut dans ces conditions de doute et d'incertitude sur la nature de celte maladie que la jeune fille fut présentée à la clinique de Saint-Louis, où elle fut soumise à quelques expériences. La chromhidrose était alors très intense, et la face était en outre recouverte des marques de l'enduit ocreux dont il a été parlé plus haut. L'emploi des réactifs sur les matières colorées enlevées par le lavage et recueillies sur du coton, donna un précipité d'une importance telle, queM. Lutz, pharmacien en chef de l'hôpital, déclara que la quantité de fer déposée sur la face de la malade était plus considérable que celle contenue dans la masse tout entière du sang. La jeune fille voulut bien se soumettre alors, mais avec (luelques difficultés, il faut le dire, à une réclusion de 24 heures et à une surveillance incessante. La coloration bleue des paupières qui avait été enlevée avec soin ne reparut pas. En présence de ces faits, M. le docteur Hardy perdit toute confiance, et celle du docteur Magnin lui-même, bien qu'il connût tous les précédents de cette affection chez la jeune malade, fut fortement ébranlée, mais non détruite. Il avait remarqué la symétrie que présentaient les deux cercles colorés, symétrie trop parfaite pour que la supercherie ne l'eût pas négligée; ainsi, il avait remarqué

souvent, que les arcades soiircilières présentaient sur certains points line coloralion moins prononcée.

Désirant connaître le dernier mot et s'assurer de l'existence si controversée de celle maladie, noire confrère me pria devoir la malade, et do faire de concert avec lui les expériences nécessaires pour constater la simulation, si toutefois elleexistaii. Voici ce que j'observai : Les paupières sont recouvertes d'une couleur bleue tout à fait semblable à celle que l'on obtiendrait avec une solution concentrée d'indigo, on, en estompant le pourtour de l'œil avec du coton trempé dans de la poudre fine de bleu de Prusse. Ce pigment accidentel paraît être le résultai d'une exsudation produite par les glandes sébacées ou sudorifères et se concrétant au contact de l'air. La peau est sèche et rugueuse, et donne au loucher une sensation analogue à celle qu'on éprouverait si elle eût été recouverte de craie finement porphyrisée. Les parties malades sont le siège d'un prurit incommode el désagréable qui oblige la malade à se grailer.

Les 18 et 21 niai, à 9 h(Mires du soir, quelques jours après l'apparition du flux menstruel, époque à laquelle la coloralion est toujours plus prononcée, après avoir enlevé complètement par le lavage l'enduit sécrété, nous couvrîmes, le visage de la malade d'un voile de gaze parfaitement scellé. A la levée de l'appareil que cba(|ue fois nous avons trouvé intact, le lendemain malin, la teinte bleue avait reparu aussi intense que la veille.

Le 17 juin, nous faisons une dernière expérience, et nous substituons au voile un sac de gaze blanche qui enveloppait complètement la léle, et dont les extrémités ramenées à la nuque furent liées et scellées comme précédemment. Celle-ci ne put nous laisser aucun doute. L'intégrité que présentait l'appareil le lendemain, nous donna la cerliludc que l'affeclion étaii réelle.

Dans le mois de juillet, nous nous proposions d'essayer à l'intérieur le perchlorure de fer; une potion renfermant 0,50 de ce sel fut prescrite. Le lendemain, le front et la figure se couvrirent de la teinte ocreuse déjà signalée et qui s'était manifestée quelques jours auparavant. La jeune fille ne voulut pas continuer l'emploi de ce inédicamenl.

Plusieurs jours après l'apparition de ce phénomène, il se produisit an-dessous du grand angle des yeux une érosion de la dimension d'une pièce de 20 centimes et d'où parlaient en éventail, de petites plaies longitudinales, suivant les sillons formés par les plis dos paupières inférieures. Ces érosions sont douloureuses, s'injectent le soir, et laissent échapper (juelques gouttes de sang. Des onctions faites avec du cérat les font rapidement disparaître. Le 5 aoilt, la coloration bleue diminue d'iuieiisité ; les trois quarts des arcades

sourcilières sont, décolorées d'une manière symétrique el les autres parties offrent une teinte plus faible.

Docteur Cabasse, médecin major de première classe, {Gazette médicale de VAlgérie, 25 janvier 1863.)

Cette intéressante observation, qui contient tant de détails identiques avec ceux des cas relatés précédemment, acquiert une valeur toute particulière par les ingénieuses expériences qu'ont instituées MM. Cabasse et Magnin dans le but de déjouer une simulation. Dès sa publication, je m'empressai de faire appel à l'obligeance de ces deux confrères et de les prier de m'adresser des échantillons de matière colorante. M. Cabasse était alors en Algérie, mais il ne négligea rien de son côté pour me procurer tous les renseignemeots que je pouvais désirer. M. Magnin fit paiwenir au professeur Ch. Robin, trois échantillons de substance recueillie à l'aide de la glycérine sur les paupières de la demoiselle Joséphine Jacquet. J'eus dernièrement, le 16 juillet, à Paris, l'extrême satisfaction de constater avec M. Ch. Robin, dans son cabinet, ce qu'il m'avait annoncé précédemment, savoir :

1" Que les trois échantillons envoyés, à plusieurs jours d'intervalle, par M. Magnin, étaient identiques entre eux quant à l'examen microscopique ;

2° Qu'ils étaient . surtout composés de lamelles découpées géographiquement ;

3° Que les trois échantillons de M. Magnin étaient identiques avec ceux recueillis ci Brest et provenant de plusieurs malades.

Ainsi, cette observation a subi victorieusement l'épreuve clinique et l'épreuve microscopique. Espérons que celle-là au moins trouvera grâce devant leseplicisme de M. II. Roger! Les échantillons sont entre les mains de M. Robin.

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