MEMOIRE
L'ÉTHER SULFURIOUE.
Pendant l'été de 1844, exerçant la profession dedentiste.et désirant me perfectionner dans les scienceschimique et médicale,j'étudiaisdans lecabinetdu docteurCharlesT. Jackson, "lemeurantà Boston ; et afin de mettre mieux mon temps à profit, je demeurais cliez loi. Un jour, la conversation étant lombée par hasanl sur ma profession de dentiste, je vins à parler de l'opération consistant à détruire le nerf d'une dent, ot je fis la remarque qu'il était toujours douteux que la dent put redevenir utile, attendu que l'arsenic occasionnait de l'irritation et laissait une douleur souvent permanente. Le docteur Jackson me dit en plaisantant que je devrais essayer un peu de ses gouttes contre le mal de dents ()). Il a ajouté (ju'à l'époque où il pratiquait la médecine, il lui élait arrivé d'extraire des dents j quelques-uns de ses malades : une fois, entr'autres, poursuivit-il, une personne qui ne se sentait pas le courare nécessaire pour l'opération, me demanda d'adoucir la douleur par quelque moyen. J'employai i'éther avec succès: quelques jours après, un ami de mon client
(1) Tooth-Qche drops, i
vint me demander de lui donner quelques gouttes contre le mal de dents, tel était le nom qu'il donnait à mon médicament : ne voulant pas être dérangé pour des soins à donner aux dents, je dis à cet homme queje n'avais plus de gouttes. Le docteur Jackson ajouta que cet éther pouvant ôire employé d'une manière avantageuse pour les dents malades, il m'en enverrait. La conversation roula alors sur l'effet de l'éther dans ses rapports avec le système Le docteur me dit que les élèves, à Cambridge, avaient l'habitude d'inhaler l'éther sulfurique sur leurs mouchoirs, et que cela les |grisaitetles faisait chanceler. Il entra dans d'autres dél ails sur l'effet de l'éther ou la manière de s'en servir; j'ajouterai que le docteur Jackson a confirmé mon compte-rendu de cette conversation dans son récit au docteur Gould.
Quelquesjours après cette conversation, le docteur Jackson m'envoya une bouteille d'étherchlorique (chloric ether) considérablement reclifié, comme il me l'avait promis. Il en envoya, en même temps, une bouteille à deux autres dentistes recommendables de Boston. Je fis l'essai de cet élher pour détruire la sensibilité d'une dent bonne encore de mademoiselle *** par l'application directe, en lui disant que l'effet serait lent. Je fus forcé de renouveler plusieurs fois l'application; mais, à la fin, la sensibilité parut écartée; et la dent est aujourd'hui, autant queje le sache, saine et en bon étal. Vers cette époque, la femme et la tante du docteur Jackson étaient en traitement, entre mes mains, pour maux de dents : il était nécessaire d'extraire des dents à ces deux dames. L'opération était douloureuse et ces dames étaient extrêmement impressionnables. La dernière de ces dames surtout, avant l'extraction dechaque dent, passait plusieurs heures dans le fauteuil d'opération, sans pouvoir recueillir
ossez de courage pour endurer l'opération ; elle voulait être magnétisée, ou que je lui donnasse quelque chose pour la re,ndre insensible. Le docteur Jackson, présent, faisait tous ses efforts pour encourager cette dame, mais sans suggérer aucun moyen de nature à produire l'insensibilité. Ses suggestions n'avaient pas été au-delà de l'application directe de l'éther, de la même manière que le laudanum et d'autres narcotiques ont été constamment employés pour les deuls douloureuses.
L'heureux emploi que j'avais fait de l'éther pour détruire la .sensibilité d'une dent et le souvenir de ce que m'avait dil le docteur Jackson des effets de l'éther inhalé par les élèves au collège, éveillèrent mon attention ; ayant à ma disposition la bibliothèque du docteur Jackson, je me mis à faire des lectures sur les effets produits par l'éther sur le système animal. J'acquis la conviction qu'il n'y avait rien de nouveau ni de spécialement dangereux dans l'inhalation de l'éther; que depuis longtemps professeurs et élèves en usaient comme d'un puissant antispasmodique anodin et narcotique, susceptible d'enivrer et de plonger dans la stupeur lorsqu'il était pris en quantité suffisante : Je trouvai même décrit dans certains traités l'appareil destiné à l'inhalation; mais dans la plupart des cas, on spécifiait l'inhalation s'opérant au moyen d'une éponge saturée ou d'un mouchoir.
Comme il me restait un peu de cetéther que le docteur Jackson m'avait envoyé, je l'inhalai en me servant d'un mouchoir; mais il n'y en avait pas assez pour produire d'autre effet qu'une gaîté('.r/;i7ar<t<io«) suivie de mal de tête. Pendant que je m'occupais de ces recherches, je tombai tout- à-fait malade; et comme c'était vers le milieu de l'été,
mon médecin me cunseilla d'aller à la campagne .. J'emporlai avec moi quelques emprunts faits à la bibliothèque du docleur Jackson, et je me procurai, d'autre manière, divers ouvrages traitantde cette question et d'autres encore. Je passai lieux mois dans la résidence de mon beau père à Connecticutt. Là je me procurai, chez les droguistes, de l'éther, et je me mis à faire des expériences sur des oiseaux et d'autres animaux, m'efforçunl de lesmettresous l'influence de l'inhalation de l'élher ; ces expériences n'amenèrent pas de résultat satisfaisant : comme on en était instruit parmi mes amis, j'en fus mortifié, et je laissai les sujets en l'état où ils sont encore aujourd'hui.
Dans l'automne, je rentrai à Boston; et trouvant que mes affaires, par suite de l'interruption, réclamaient toute mon attention, je ne pus pas alors continuer le cours de mes recherches.
Dans le cours de l'hiver (1844-45), le docteur Horace Wells, de Hartford, (Connecticutt), dentiste, et autrefois mon associé, vint à Boston, il me pria de l'aidera trouver l'occasion d'administrer le gaz oxyde niireux {/ntmis oxide gas) qui, suivant lui, détruirait ou du moins soulagerait beaucoup la douleur des opénlinns chirurgicales. J'y consentis avec empressement, et je le présentai au docteur George Hayward, chirurgien éminent qui voulut bien permettre l'expérience; mais la plus prochaine opération ne devant avoir lieu que dans deux ou trois juurs, nous n'atlendimes pas cette occasion, et nous allâmes voir le docteur Warren que nous trouvâmes en train de faire s( n cours; il nous dit que jcs élèves se disposaient à inhaler l'éthL'r dans la soirée, par ilislraction ou pour s'amuser : il (iffrii de leur
faire part de notre proposition et de leur demander de se réunir avec nous au collège.
Dans la soirée, le docteur Wells et moi , nous nous rendîmes à la salle ; j'apportai avec moi mes instruments; le docteur Wells administra le gaz , et fit rextraclion d'une dent ; mais le patient cria par l'effet de la douleur; les spectateurs se mirent à rire et à siffler. La séance se termina, et l'on trouva que nous nous étions rendus ridicules -, je ne vis plus le docteur Wells; seulement le lendemain matin, de trè«-bonne heure, il me fit remettre mes instruments, et il retourna chez lui.
En juillet, me retrouvante Connecticott, j'allai voirie docteur Wells, et nous consacrâmes quelque temps au règlement de nos comptes d'association. Il avait alors abandonné la profession de dentiste, et il s'occupait à diriger une exposition d'oiseaux ; ce qui, à ce qu'il médisait, valait mieux pour sa santé. J'allai avec lui au cabinet du docteur Riggs, où je parlai du gaz ; je demandai que l'on m'en donnât un peu , mais le docteur Wells me fit entendre qu'il avait abandonné ces expériences , pensant qu'elles étaierit sans valeur pratique.
Dans l'automne de 1845, je repris mes afïaires, qui alors consistaient presque exclusivement dans la pratique de l'art mécanique du dentiste , ou travail matériel ; il me fallait souvent extraire un grand nombre de dents presque simultanément.
La plupart de mes clients souffraient beaucoup ; quelquesuns étaient forcés (comme cela arrive à tous les dentistes), d'ajourner ou d'abandonner la pose de râteliers complets. En conséquence, tout était fait pour appeler mon attention sur la destruction ou l'adoucissement de la douleur insépa-
idble (le ces opéiiiliuns, et j'étais Irès-iritéressc à continuer mes investigations. Ayant trouvé que l'éiher enfermé dans une dent creuse, et scellé avec de la cire, détruisait graduellement la sensibilité de la partie , je pensai , par induction , que peut-être, par l'inhalation il détruirait ou allégerait beaucoup le sentiment de la douleur en général.
Au printemps de 1846, Thomas R. Spear vint étudier avec uioi ; m'entendaut parler de cela , il me dit qu'il avait inhalé lie l'éiher sulfurique à l'Académie de Lexingtou, où il avait fait ses études, et il m'en décrivit les effets. Cela ne fit qu'accroître l'intérêt que je portais à cette question , et je résoins de m'y consacrer aussitôt que je serais alTranchi de la presse des affaires au printemps. En attendant, je fis une expérience sur un chien de Terre-Neuve, en lui plongeant la tête dans une jarre où se trouvait de l'éther sulfurique au fond. Cette expérience eut lieu en présence de deux personnes chez moi, à West-Needham, où je réside pendant les mois d'été ; après avoir respiré la vapeur quelque temps, le chien fut étourdi complètement, tombant entre mes mains; j'éloignai la jarre; au bout de trois minutes , il se releva , hurla très-fort , et il plongea à dix pieds au moins, dans une mare.
Immédiatement après cette expérience, j'allai voir le docteur Grenville G. Hayden, jeune dentiste ; je lui fis part de mes projets, et je convins avec lui qu'il viendrait à mon cabinet , et qu'il se chargerait de la direction de mes affaires afin que je pusse me consacrer à mon élude d'une manière plus exclusive.
La convention fut rédigée par R. H. Dana Junior, esquire; je prends la liberté de renvoyer Y académie, à cet égard , à sa lettre qui se trouve dans l'appendice. Aussitôt que le docteur Hayden se fût initié à la connaissance de mes affai
res , je commençai à me consacrer enlièrement à mes expériences. J'inhalai un peu d'éllier chlorique et de morpliine ; l'effet fut un assoupissement suivi de courbature et de mal de tête.
Au commencement d'août, je priai le docteur Hayden de m'avoir une fiole de quatre onces d'élher sulfurique chez M. Burnett, droguiste fort en renom auprès des chimistes ; il se la procura , je tentai de le décider à en prendre , il refusa ; j'en emportai la moitié à la campagne, afin de tenter une nouvelle expérience sur mon chien ; au moment où tout était prêt, le chien fit un bond et renversa la jarre; cela me contraria , et je résolus de prendre personnellement l'éther ; ce que je fis le lendemain dans mon cabinet ; j'inhalai sur mon mouchoir tout Téther qui me restait ; je ne perdis pas entièrement connaissance , mais je crois que je devins tellement insensible que l'on aurait pu m'extraire une dent sans que je ressentisse presque aucune douleur ou que je m'en doutasse. Je ne voulais pas redemander de l'éther à Burnett , attendu qu'il demeurait tout près de chez moi , et que ses jeunes gens me connaissaient bien , de peur que la nouvelle de mes expériences ne se répandit au dehors. En conséquence, j'envoyai l'élève Willam P. Leavitt chez des droguistes dans un tout autre quartier de la ville, chez Brewers-Stevens et compagnie , maison recommendable ; l'élève avait ordre de demander de l'éther sulfurique. Après quelques pourparlers je déterminai Spear qui en avait pris à la pension à inhaler de l'éther ; il en prit, et son insensibilité fut telle qu'il laissa tomber le mouchoir ( qui en était saturé), et il parut très-assoupi et engourdi ; après ce moment de torpeur, il entra dans une telle excitation et une telle fureur qu'il fallut le faire retomber de force sur le fau-
teuil ; cette surexcitation s'appaisa , et revenu à lui il dit qu'il était charmé des sensations qu'il avait éprouvées. Leavilt en prit à son tour , les mômes effets se reproduisirent; ces essais me découragèrent; ce n'était pas là les effets que je voulais obtenir ; ces jeunes gens n'avaient pas été affectés de la môme manière que je l'avais été moimôme ; ils n'avaient pas été dans l'état où j'avais vu le chien; ils avaient été bien plus surexcités et bien moins insensibles. Toutefois, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que si cet éther sulfurique avait été pur et bien rectifié [highfy reciified), j'aurais, dès ce moment, obtenu les effets désirés, au lieu de ne les avoir obtenus que postérieurement , en septembre. Cet éther a été analysé depuis, ainsi que cela résulte des affeidavits (déclarations sous serment) relatés dans l'appendice ; on a trouvé qu'il renfermait une forte proportion d'acide sulfurique alcoolique et d'autres impuretés (ou mélanges).
Cette expérience avait eu lieu en août; comme il faisait chaud , et comme j'étais un peu indisposé, j'allai à la campagne et j'abandonnai le.s expériences jusqu'à la mi-septembre. A l'automne, ma santé étant rétablie, j'eus le désir de reprendre mes expériences, et je dis au docteur Hayden que je craignais bien qu'à cause des foites différences dans les qualités d'éther, il ne fût très-difficile, dans une question si délicate , d'arriver à des résultats généralement utiles et sur lesquels on pût compter.
Pensant qu'un effet plus sûr pourrait être obtenu par l'inhalation de l'éther au moyen de quelqu'appareil, jallai voir à diverses reprises M. Wightman , fabricant d'instruments philosophiques afin de me procurer ou de faire faire un appa-
reil. Pendant que j'étais en train d'examiner ses sacs (ou sachets) pour l'inhalation du gaz oxide nitreux , la pensée me vint que je pourrais bien mettre l'éther dans un de ces sacs, et qu'en pratiquant une ouverture qui serait fermée par une soupape, pour l'admission de l'air atmosphérique , je pourrais en faire un appareil d'mhalation. En y pensant plus sérieusement, il me sembla que l'éther dissoudrait la gomme élastique; j'en fis la question à M. Wightmau, son avis fut pour l'affirmative ; je lui fis la môme question relativement à la soie huilée : je n'en sais rien, me réponditil , mais je vous conseille de voir un chimiste nommé le docteur Jackson. J'achetai chez M. Wightman , un tube de verre (gZa« tunnel ), un sac en gomme élastique, en chemin faisant, et je rentrai dans mon cabinet, j'envoyai Leavitt chez le docteur Gay, chimiste, pour lui soumettre cette simple question : « L'éther est-il de nature à dissoudre la gomme élastique ? » Le docteur Gay n'était pas chez lui ; en attendant, j'acquis la conviction que la bouteille et le verre n'étaient pas assez grands pour ce que je voulais faire ; et afin de ne pas faire des dépenses inutiles, je dis au docteur Hayden que J'emprunterais un sac à gaz au laboratoire du docteur Jackson ; il me conseilla alors de demander au docteur Jackson quelques renseignements sur les diverses qualités et préparations de l'éther : les chimistes, me dit-il , sont familiarisés avec ces choses là. J'approuvai celte idée, mais j'avais une crainte, c'était que le docteur Jackson ne pût deviner ce que j'expérimentais, et ne prit l'avance sur moi. J'allai chez le docteur Jackson pour lui emprunter un sac à gaz ; je comptais aussi obtenir des informations plus précises, relativement aux différentes préparations de l'éther;