‹ Mémoire sur la défense de Paris, septembre 1870-janvier 1871Chapitre 10 sur 14 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

EXPOSÉ

Les fortifications de Paris se composent, comme on sait, d’une enceinte bastionnée de 3A kilomètres de pourtour, protégée, à une distance moyenne de 2 à 3 kilomètres, par quinze forts, qui sont : au nord, les forts de la Briche, de la Double-Couronne, de l’Est et d’Aubcrvilliers; à l’est, les forts de Romainville, de Noisv, de Rosny et de Nogent; au sud, les forts de Charenton, d’Ivry, de Bicètre, de Montrouge, de Vanves et d’Issy; à l’ouest, le fort du Mont-Valérien. Six redoutes ont de plus été établies entre quelques-uns de ces forts : ce sont les redoutes de la Gravelle et de la Faisanderie, appuyées au bois de Yincenncs au-dessus du cours de la Marne, et reliant le fort de Nogent à celui de Charenton; les redoutes de Fontenay, au nord du fort de Nogent; celles de la Boissière et de Montreuil, entre les forts de Rosny et de Noisy, et celle de Noisy, entre le fort de même nom et celui de Romainville. En outre, quelques redoutes bordent les canaux de l’Ourcq et de Saint-Denis.

U MÉMOIRE SLR LA DÉFENSE DE PARIS

A l’époque où ces ouvrages ont été tracés, le tir de l’artillerie de siège ne dépassait guère 2000 mètres. Aujourd’hui nos pièces rayées de 24, celles de marine aussi bien que les canons prussiens, portent jusqu’à 8000 mètres ; les conditions de l’attaque et de la défense sont donc profondément modifiées, et tout au désavantage de l’assiégé si, comme il est arrivé à Paris, la ligne de ses forts occupe des positions rapprochées de l’enceinte continue.

Il faut dire que les ingénieurs militaires qui furent chargés du tracé des forts de Paris n’avaient pas admis que cette capitale, en la supposant assiégée, n’eût pas une armée nombreuse pour la défendre. Dès lors ils avaient considéré les forts comme une base d’opération permettant à cette armée de prendre par un ou plusieurs points une vigoureuse offensive, et de manœuvrer entre eux, protégée par leurs feux. Dans ce cas, l’investissement de la capitale devenait très-difficile, sinon impossible, même pour un ennemi disposant de très-grandes forces. On eût dû prévoir cependant que si la capitale de la France avait à soutenir un siège, c’est que les forces dont le pays disposait auraient été ou anéanties, ou tout au moins très-gravement entamées ; que dès lors la ville devait compter sur elle-même, ses remparts et ses ressources, pour arrêter l’ennemi pendant plusieurs mois.

Au moment où l’armée allemande se présenta devant Paris, ces conditions n’avaient guère changé ; cette armée n’amenait avec elle que de l’artillerie de campagne, qui ne pouvait sérieusement inquiéter les forts ni même des troupes manœuvrant sur leur front. Si donc, avant l’investissement, nous eussions occupé les positions toutes indiquées par la nature du sol, en avant de ces forts, nous mettions l’armée prussienne dans l’impossibilité de tenter le siège de Paris, ni même de l’investir d’une manière efficace.

Si l’on se rend compte de la disposition des environs de Paris, on reconnaît que la ville est, à une distance qui varie entre 0000 et 10 000 mètres, entourée de plateaux plus ou moins étendus arasés sur leur pourtour jusqu’au niveau à peu près constant de la plaine; que les sommets de ces plateaux sont élevés au môme

EXPOSÉ

niveau, ou peu s’en faut. Ainsi la crête du coteau au-dessus de Franconvilie donne la cote de 170, c’est la plus élevée; le plateau de la Bergerie, au-dessus de la Celle-Saint-Cloud, la cote de 158; le fort du Mont-Valérien, 101; les hauteurs au-dessus de Sèvres, 168 ; celles au-dessus de Clamart, 168 ; celles au-dessus de Fontenayaux-Roses, 164; celles de Villejuif, 120; le plateau au-dessus de Chennevières-sur-Marne, 104; le plateau de Villiers, 100; le plateau d’Avron, 109; celui du Raincy, 112; celui de Montmorency, 130. Ces sommets se relèvent donc d’une manière uniforme du sudest au nord-ouest ; tandis que la plaine se tient à un niveau peu inférieur ou supérieur à 30. Les forts de l’est sont bâtis sur un plateau qui arase le niveau des plateaux du Raincy et d’Avron situés en face. Quant aux forts du sud et du nord, ils sont établis à un niveau sensiblement inférieur à ceux des hauteurs qui les regardent.

En prévision d’un siège prochain, le génie militaire avait donc : 1“ à se préoccuper de la situation inférieure des forts du nord et du sud ; 2° à occuper les hauteurs de Clamart à la Celle-Saint-Cloud, le fort d’Issy étant dominé, ne pouvant être protégé par le Mont- Valérien, trop éloigné, et le front bastionné du Point-du-Jour étant à une distance de 4000 à 5000 mètres seulement de ces hauteurs, pris en écharpe et enfilé des positions de Meudon, de Sèvres et de Saint-Cloud.

A la nouvelle de nos premiers désastres, on commença un ouvrage considérable au-dessus de Chfttillon ; une redoute aux Hautes-Bruyères, à la droite de Villejuif; une à Montretout; une à Brimborion, au-dessus de Sèvres; de petits ouvrages à Marnes, au chûteau de Meudon et entre ces deux points, en avant de Brimborion, du côté du sud. Du côté du nord, une grande redoute fut tracée à la gauche de Genncvilliers, dans la presqu’tle de ce nom, et quelques batteries défendant le cours de la Seine furent ébauchées. Dans la boucle de la Marne, on éleva un ouvrage à Saint-Maur et des batteries dirigées contre les hauteurs qui entourent toute la partie orientale de cette presqu’île. Pour être complètement achevés,

.MEMOIRE SUR LA DEFENSE DE l'ARlS.

les plus considérables de ces ouvrages, ceux de Montretout et de Chûtillon, demandaient du temps, six mois peut-être, sur lesquels on croyait probablement pouvoir compter. Ces deux ouvrages, celui de Chûtillon notamment, étaient en l’air, et n’avaient pas été appuyés; ils ne se reliaient pas à des positions faciles à garder.

La redoute de Montretout est dominée par les hauteurs de la Bergerie, au-dessus de Garches (1), et ne pouvait, par suite même de la disposition du sol, battre efficacement ces hauteurs, qui se prolongent suivant un niveau assez constant jusqu'à la Jonchère. Prétendait-on laisser la redoute de Montretout dans la zone des feux du Point-du-Jour? Je ne sais; mais il est certain que cet ouvrage ne pouvait empêcher l’ennemi de s’établir sur les belles positions qui, de Marly à Saint-Cloud, dominent la contrée, commandent deux fois la Seine, protègent Versailles, et nous empêchaient de jamais rien tenter de ce côté. L’ouvrage de la presqu’île de Gennevilliers avait son importance, était bien tracé, et devait à coup sûr empêcher l’ennemi de s’emparer de cette presqu’île si on voulait la garder. Mais il n’était pas probable que l’assiégeant s’établît, pour attaquer Paris, dans cette presqu’île, c’est-à-dire ayant en tête, à dos et sur son flanc gauche, un fleuve ; car une armée s’appuyant sur le Mont-Valérien et l’attaquant sur sa droite, le mettait dans la position la plus périlleuse.

Il était évident que l’armée allemande, assez nombreuse pour ne pas craindre d’être inquiétée sur ses derrières, puisque la seule force sur laquelle nous pussions encore compter, était bloquée à Metz, n’entreprendrait pas de faire le siège en règle de Paris ; opération très-longue, très-difficile, et qui lui eût fait perdre beaucoup de monde. Nous ne savons quels étaient au juste les projets de l'état-major des armées allemandes au moment où les premières colonnes se présentèrent devant Paris, mais il y a tout lieu

(1) Cote <le Montretout, 120; cote de la Bergerie, 164. 11 est difficile de se rendre raison des motifs qui décidèrent le choix de remplacement de la redoute de Montretout. Les renseignements recueillis ù l’égard de ce choix ne s'accordent pas entre eux.

EXPOSÉ

de croire qu’ils se bornaient, du moins dès la première période, à un investissement suffisamment rigoureux pour que la ville fût complètement isolée du reste de la France.

Nous avions une idée assez exacte de notre situation militaire pour prévoir ces projets ; c’était donc à les déjouer qu’il eût été urgent de s’attacher. Nous ne disposions pas, au moment de l’investissement, de forces régulières qui pussent permettre d’occuper toutes les positions assez éloignées de nos forts et qui eussent rendu cet investissement impossible; il fallait choisir. Ces positions sont, au nord, les hauteurs au-dessus de Franconville et de Sannois, du moulin de Cormeil au moulin d’Orgemont. Ces hauteurs ont cet avantage de barrer entièrement la presqu’île de Houilles et d’ôtro en belle communication avec Paris par la route de Pontoise, le pont de Bezons et celui de Neuilly. Cette occupation exigeait celle des hauteurs de Maisons-sur-Seine et de Saint-Germain, à l’ouest, jusqu’à Poissy, ce qui donnait à l’assiégé la troisième boucle ou presqu’île de la forêt de Saint-Germain. Toujours vers l’ouest, les hauteurs de Marly jusqu'au-dessus de Versailles, de Sèvres et de Saint-Cloud. Au sud, les hauteurs de Plessis-Picquet, de Chàtillon, de Fontenay-aux-Roses, de l’Hay, de Chevilly, de Thiais, de Limeil, de Villeneuve-Saint-Georges et de Sucy. A l’est, les hauteurs de Cœuillv, de Villiers, d’Avron et du Raincy ; au nord-est, les hauteurs de la butte Pinçon et de Montmorency. Il ne restait ainsi à l’armée allemande d’accès sur Paris que par la plaine comprise entre ces dernières positions et celles du Raincy, c’est-à-dire la route du Bourget. Il est évident que pour garder ces positions, en les supposant même bien défendues par des ouvrages de campagne reliés entre eux, il fallait une armée de 200 000 hommes au moins, armée que nous ne possédions pas.

Les forces régulières dont nous disposions, en laissant les remparts à la garde nationale, y compris les artilleurs de la marine, ne s’élevaient pas à 60 000 hommes, auxquels la mobile pouvait rendre des services derrière des retranchements.

Parmi ces positions, quelles étaient celles qu’on eût pu garder,

quelles étaient celles qu’il fallait abandonner? Le choix ne pouvait être douteux. Entre ces positions, les plus fortes, les plus rapprochées de Paris, les plus faciles à défendre à cause de la nature du terrain, et celles en même temps qui pouvaient, si on ne les occupait pas, donner à l’ennemi l’appui le plus solide contre nous, ce sont les coteaux qui, coupés par des ravins, s’étendent de la Jonchère jusqu’au delà de Meudon. Les plateaux de Garches, delà Bergerie jusqu’à la Jonchère, peuvent être défendus très-aisément et très-puissamment par de bons ouvrages de campagne. Ces hauteurs sont de plus protégées par les feux du Mont-Valérien. Si on les tenait, l’ennemi ne pouvait occuper Versailles. Les hauteurs de Meudon jusqu’à Plessis-Picquet, sans être aussi faciles à garder, pouvaient cependant être solidement défendues. A l’est, le plateau d’Avron , isolé de toutes parts , est un camp naturel que l’on pouvait en quelques jours rendre inexpugnable. 11 ne fallait pas 60 000 hommes pour garder ces positions, en les supposant munies de quelques ouvrages et de tranchées. Gardées, l’investissement de Paris était une entreprise chanceuse et qui exigeait une masse trèsconsidérable de troupes dont les communications pouvaient être coupées ; le siège prenait un tout autre caractère.

La couronne de coteaux qui entoure Paris et qui l’enferme de tous côtés, excepté vers le nord-est, devait singulièrement faciliter l’investissement, si l’on ne trouvait pas le moyen d’en occuper au moins un segment. Lorsque les forts furent élevés, on ne supposait pas que des batteries placées sur ces hauteurs pussent les inquiéter, et cependant on ne s’explique pas pourquoi, du côté du sud, ces forts avaient été rapprochés de l’enceinte et n’avaient pas été plantés à Châtillon, au-dessus de Clamart et à Meudon, plutôt qu’à Issy, à Vanves et à Montrouge. En admettant le tir plus court de l’artillerie d’alors, la position adoptée pour l’établissement de ces forts n’était pas indiquée par la configuration du sol. On ne s’explique pas davantage pourquoi les hauteurs au-dessus de Garches n’avaient pas été fortifiées. On comptait sur la défense donnée par le cours de la Seine, et l’on considérait alors cette ligne comme un obstacle suffisant.

EXPOSÉ

Quoi qu’il en soit, l’artillerie nouvelle étant connue, — et elle l’était au moment du siège, — il ne pouvait être douteux que nos forts ne remplissaient pas l'objet en vue duquel ils avaient été construits, qu’ils sont trop rapprochés de l’enceinte, le Mont-Valérien excepté ; qu’étant tous, sauf ce dernier, dominés par des hauteurs à portée du tir actuel, ils devaient être, à un moment donné, couverts de projectiles et réduits au silence.

Cette situation d’infériorité reconnue, il était de la dernière importance d’occuper au moins une partie de ces hauteurs afin do se donner, sur certains points, la faculté de rompre les lignes ennemies en les forçant à s’étendre démesurément et à conserver des positions relativement faibles. Comme il n’est guère possible d’admettre que les officiers du génie présents à Paris en août et septembre n'aient pas constaté cette situation, il faut croire que, si l’on s'est décidé à ne pas occuper ces hauteurs ou seulement quelques-unes d’entre elles, c’est qu’on ne pensait pas pouvoir les garnir d’artillerie et de troupes. Il y eut un tel désarroi dans les mesures prises, que c’eût été naïveté de demander quels étaient les projets de la défense. Elle n’en avait pas, c’est ce qui ressort clairement de la suite des événements. Ce défaut de résolutions a été la cause de- malheurs incalculables, non-seulement au point de vue de l’attitude de Paris devant l’ennemi, mais quant aux suites que devait avoir le siège sur l’esprit de la population. On ne saurait mettre en doute que le Gouvernement du 4 septembre ne voulût défendre Paris; de fait, il ne prenait aucune des mesures propres à donner des chances favorables à cette défense. S’il faisait exécuter des travaux militaires, il semblait qu’il cherchât plutôt à donner confiance aux Parisiens et à prendre une attitude de résistance qu’à se conformer aux principes élémentaires d’une guerre de siège. S’il appelait à Paris des troupes, des gardes mobiles, celles-ci restaient inactives et n’étaient point exercées: on ne leur faisait pas connaître le terrain sur lequel les opérations seraient nécessairement dirigées. Si l’on armait la garde nationale, on ne croyait pas à l’efficacité de son concours, et cet armement était fait de la manière la

plus funeste, en ce sens qu’on livrait les armes de précision et à tir rapide à cette partie de la population plus disposée à entreprendre la guerre civile qu’à se battre contre l’envahisseur.

Investi d’un pouvoir illimité et assumant la plus effrayante responsabilité, ce gouvernement, loin de s’entourer des forces vives et saines que pouvait lui fournir Paris, forces qui ne demandaient qu'à répondre à son appel, sacrifiait l’avenir à une popularité de mauvais aloi qu’il ne conserva même que peu de jours. Le patriotisme éclairé, intelligent, était sacrifié en tout et partout aux faiseurs, à des meneurs de bas étage qui comptaient bien profiter de cette crise pour pécher en eau trouble, et vaincre au moment opportun, non l’étranger, mais la société française elle-même, qui leur fournissait des armes et leur permettait de s’organiser contre elle.

Il n’était pas un Parisien qui ne considérât les fortifications de la capitale comme une de ces entreprises coûteuses et inutiles, dues à la préoccupation d’un moment. Personne ne songeait qu’elles dussent jamais servir à autre chose qu’à faciliter la surveillance des employés de l’octroi. Quant aux forts, on s’était habitué à ne voir dans leurs formidables bastions que des casernements extérieurs et des magasins de munitions. Cependant il n’en était pas ainsi de l’autre côté du Rhin. En Prusse, les fortifications de Paris étaient l’ob jectif, et depuis le moment où elles furent élevées jusqu’à la veille de la déclaration de guerre, les officiers du génie de l’Allemagne du Nord écrivirent mémoires sur mémoires pour indiquer les moyens propres à assiéger la capitale de la France et à la réduire. Ignorant et voulant ignorer ce qui se passe à l’étranger, on no se préoccupait guère chez nous de ces projets, et si quelques-uns de nos officiers essayaient d’attirer l’attention du public et même des militaires sur cette grave question et sur les sentiments entretenus

12 MÉMOIRE SLR LA DÉFENSE DE PARIS

chez nos voisins par le parti des hobereaux, on ne les écoutait pas. Bien mieux, c’était une habitude réglementaire dans l’état-major de l’armée française d’interdire aux ofliciers de s’occuper de ces questions, ou, tout au moins, de donner à leurs observations la forme de mémoires, d’études comparatives et critiques. Il semblait que la constatation d’une supériorité militaire chez nos voisins, fût-elle partielle, l’appel aux études, aux recherches propres à nous mettre en état d’égaler leurs institutions militaires et leur matériel de guerre, dussent être considérés comme une sorte de trahison, et que ce simple énoncé de faits certains dût ouvrir nos frontières à l'ennemi, comme s’il n’était pas parfaitement informé d’ailleurs. On ne faisait rien pour sortir de cet état d'infériorité, mais on ne voulait pas le divulguer, et, en le faisant connaître, se mettre en mesure de parer aux dangers qu'il nous préparait. Les ofliciers laborieux qui se permettaient de discuter des questions d’organisation militaire ou touchant le matériel de guerre, qui, par des travaux suivis, tendaient à des solutions pratiques, étaient mal notés, et certains, tout au moins, de n’obteriir aucun avancement. Cela n’encourageait pas le travail, les recherches, et maintenait ce niveau de médiocrités que l’on aime à confondre chez nous avec la discipline et le bon ordre dans toute administration.

Cependant les projets d’attaque, sans cesse remis sur le tapis par les officiers du génie de l’armée prussienne, auraient dû nous indiquer quels étaient les points faibles de nos défenses et ce qu’il fallait faire pour les rendre plus fortes au moment d’une guerre. Nous pouvions d’autant mieux nous prémunir, que si l’armée prussienne a montré en ces derniers temps une supériorité marquée sur la nôtre, comme administration, comme discipline, comme méthode et ordre dans les mouvements, elle ne s’est pas maintenue, tant s’en faut, à un niveau aussi élevé quand il s’est agi d’attaquer des places ou de construire des ouvrages.

Lorsque nos défenses de Paris furent élevées, on se préoccupa grandement de ne pas dépasser les crédits accordés, non sans d’orageuses discussions, par les chambres. Ces dépenses avaient été

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réduites autant que possible dans les devis, et il en résultait que les ouvrages manquaient sur tous les points des compléments les plus indispensables. On pensa qu’il suffisait d'élever l’obstacle, c’est-àdire de creuser les fossés, de bâtir les escarpes, de compléter les terrassements les plus nécessaires, et que, pour le reste, en cas de guerre, on le ferait ; car personne, dans l’avenir, ne pensait qu’entre une déclaration de guerre avec l'étranger et le moment de l’investissement de Paris, en supposant une suite de revers, il ne dût s’écouler que sept semaines.

Quand notre armée se mit en marche pour se rendre sur la Meuse et la Moselle, aucune mesure ne fut prise pour compléter la défense de Paris et pour armer ses forts et remparts. On comptait si bien, sinon sur le succès, au moins sur une guerre longue peut-être, mais en dehors de notre territoire, que personne ne parut songer que Paris fût destiné à être assiégé. Ce fut seulement à la nouvelle de nos premiers revers au delà des Vosges, que, par un de ces revirements de l’opinion, si prompts chez nous, on jeta un regard d’inquiétude sur les défenses de la capitale. Or ces défenses, non -seulement n’étaient pas armées, mais étaient notoirement insuffisantes et dépourvues. Poudrières, abris, traverses, blindages, tout était à faire aussi bien autour de l’enceinte que dans les forts. Les courtines, largement éventrées, laissaient passer des voies nombreuses; il fallait creuser les fossés, relever ces courtines, établir des ponts-levis et des palanques, faire des avancées, rectifier les glacis, abattre les constructions bâties dans la zone, disposer les plates-formes, ouvrir les embrasures, garnir les plongées de sacs à terre, rétablir les genouillères On se mit à l’œuvre avec cet entrain et cette activité

dont Paris est seul capable en certains moments de crise.

Dès le 6 août, des nuées de travailleurs étaient à l’œuvre sur le périmètre de l’enceinte et dans les forts, absolument dépourvus de blindages, de palissades, de gabions, de pare-éclats et de tout ce qui constitue en réalité la défense active.

La nouvelle du désastre de Sedan ne fit que donner un essor nouveau à cette activité. Alors le siège de Paris paraissait imminent,

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inévitable ; on comptait les jours, les heures. C’était, tout le long des défenses, une immense fourmilière.

Et cependant plus le travail avançait, plus on reconnaissait que rien n’était complet. Ce fut alors, dans les premiers jours de septembre, que le Gouvernement de la défense nationale décida qu’on se bornerait à la ligne des forts et qu’on ne devait pas songer à défendre les positions qui entourent Paris. Cependant les deux redoutes de Châtillon et de Montretout étaient encore poussées avec activité, bien qu’il demeurât évident, vu l’importance et la nature des projets mis à exécution, qu’on ne pouvait compléter ces ouvrages de manière à les garder. D’ailleurs aucune disposition ne fut prise pour relier ces ouvrages avec les forts et faire qu’ils ne fussent en l’air. Aussi dut-on les abandonner dès que l’ennemi se présenta.

Quant aux forts eux-mêmes, on jugea nécessaire de les relier par des tranchées sur certaines parties du périmètre et de les soutenir par des ouvrages. On semblait craindre que l’ennemi, par une pointe hardie, ne passât entre deux ou trois de ces forts, ne les tournât et ne vînt s’établir devant l’enceinte même.

La tactique de l’armée prussienne étant connue, ce n’était guère probable, mais c’était là néanmoins une mesure dictée par la prudence. Par suite d’un mémoire publié par un jeune ingénieur prussien sur le moyen de prendre Paris, mémoire qui eut en Allemagne un certain retentissement, on crut devoir se préoccuper de la défense des abords du côté de l’est. Comme conséquence de l’axiome qui dit que : toute place forte doit être attaquée par son point le plus fort, parce que possédant ce point, on a tous les autres, beaucoup d’officiers pensaient que la principale attaque des Prussiens serait dirigée sur les forts de l’est qui, en effet, rendraient le possesseur de l’un ou de deux d’entre eux maître de la ville. La ligne de ces forts de l’est ne pouvant pas être abordée par le nord à cause des escarpements qu’elle domine, On supposa que les Prussiens attaqueraient cette ligne par N'Ogcnt, en profitant des défilements que les rives de la Marne laissent sur ce point entre le fort de Nogent et la redoute de la Faisanderie.

L’ile de Beauté sur la Marne, située en amont du pont de Joinville, en face de la ferme du Tremblay, fut donc retranchée fortement; scs deux ponts extrêmes furent brûlés, et elle ne fut mise en communication avec la rive droite que par un pont bien couvert. Des tranchées, avec épaulements parlant de ce point, s’appuyèrent aux parcs du bas Nogent, parcs dont les murs durent être crénelés.

Ce système de défense s’étendit sur tout le village, en profitant des murs de terrasses qui le bordent du côté du sud et de l’est, et aboutissent près du fort de Nogent. Des batteries établies sur la hauteur, au-dessus de la Marne, appuyèrent tout ce système, qui présentait une suite de fronts avec réduits plus que suffisants pour rebuter tout assaillant. Et en effet les forces prussiennes ne tentèrent qu’une fois de passer la Marne en aval du viaduc du chemin de fer de Mulhouse, et leur reconnaissance sur ce point n’eut pas d’autres suites.

Il est bien certain que l’état-major de l’armée allemande, parfaitement renseigné, ne forma jamais le projet de faire une de ces {jointes que l’on craignait tant. Cot état-major ne voulait rien risquer, redoutait avec raison le plus mince échec, et pouvait procéder sûrement, par suite de l’abandon que nous avions fait des positions stratégiques qui enveloppent Paris. Nous lui avions donné trop beau jeu pour qu’il risquât de compromettre scs troupes. On observera que dans toute la durée de cette guerre, jamais l'état-major de l’armée allemande n’a engagé ses troupes que d’après un plan mûrement étudié, ou en profitant des fautes, des négligences ou de la position inférieure del’armée ennemie. Une brusque attaque contre les défenses de Paris eût été une entreprise insensée, car il était bien certain que nos troupes, insuffisantes comme discipline et solidité pour attaquer des positions, eussent été, gardant la défensive, assez fermes pour causer à l’assiégeant des pertes très-sérieuses et annuler scs efforts. C’est pour cela qit’il eût fallu leur donner en dehors, sur des points bien choisis et défendus par des ouvrages de campagne, cet avantage, au lieu de les réduire à l’inaction et les laisser se morfondre et se démoraliser derrière la ligne des forts et

îles remparts. Nous ne pouvions reprendre une supériorité relative qu’en obligeant l’ennemi à nous attaquer sur des positions solides. Si nous les gardions, l’armée allemande, sous peine de ne pas assiéger Paris, était forcée de les occuper, et par conséquent de nous en chasser. Il y avait là des chances en notre faveur, et l’on ne sait ce qu’une première attaque manquée eût pu produire sur le moral de nos troupes aussi bien que sur celui des troupes allemandes. Je crois qu’en arrivant sur Paris, les officiers généraux de l’ennemi furent soulagés d’une vive préoccupation, en reconnaissant que tous ces plateaux si merveilleusement situés autour de la capitale pour la garder étaient abandonnés par nous. Dès ce jour ils purent dresser leur plan et le poursuivre sans aucune inquiétude ; le résultat était certain, ce n’était plus qu’une question de temps.

Du côté du fort de Romainville, entre cet ouvrage et le fort de Noisv, des tranchées furent creusées sur l’arête du plateau, de manière à rendre toute surprise impossible, pour peu qu’on voulût garder ces positions déjà très-fortes par elles-mêmes. Mais tels étaient alors l’effarement et le manque de direction, que pendant l’exécution de ces ouvrages pas un officier général ne les vint examiner, reconnaître, et qu’aucune troupe ne fut envoyée pour les garder. Cependant l’ennemi se massait dans les environs et dirigeait un mouvement offensif sur Châtillon. Ayant bien constaté que nous nous renfermions dans l’enceinte et les forts, il n’hésita pas. Le quartier général devait être à Versailles, position excellente, bien couverte, lorsqu'on a en sa possession les hauteurs voisines: mais il fallait qu’il fût le maître de l’ancienne route royale de Versailles à Choisy-le-Koi , afin d’assurer ses communications par le sud; et, pour ce faire, il ne pouvait nous laisser maîtres de la redoute de Chfltillon. Cette redoute, malheureusement à peine achevée, n’était nullement appuyée et pouvait être facilement tournée; elle était en l’air. On avait même négligé de la soutenir par des tranchées que la disposition du sol eût pu rendre inattaquables. Si hien que, le 19 septembre, sur le mouvement offensif tenté par l’ennemi, les troupes qui occupaient la redoute, crai-

gnant d’être tournées, l'abandonnèrent précipitamment. Certes, une partie des corps présents à cette affaire du 19 septembre se conduisit mal ; mais il faut reconnaître aussi qu’ils furent engagés un peu au hasard et sans qu’il apparût un plan d’ensemble. S’ils avaient trouvé des points d’appui sur leurs ailes, il est probable qu'ils auraient tenu; alors on ne se préoccupait pas encore, dans les conseils Supérieurs de la défense, de l’importance des ouvrages de campagne que l'on doit faire devant l’ennemi mémo, surtout si l’on ne dispose que de troupes peu solides ou ayant perdu confiance. On le reconnut dans la suite, mais trop tard.

L’abandon de la redoute de Châtillou eut des conséquences déplorables. Moins que jamais, à dater de ce jour, on crut pouvoir garder une seule position en dehors de la zone des forts. L'investissement fut complet, sans que nous fissions rien pour le retarder ou le gêner. La redoute do Montrelout fut abandonnée ; elle était plus en l’air et plus isolée encore que n’était celle de Chûtillon, et d’ailleurs sa possession, du moment qu’on renonçait à occuper le plateau de la Bergerie, au-dessus du val de Saint-Cucufa, ne pouvait avoir d’importance. C’est alors que, voyant l’eimemi s’établir sur les hauteurs de Meudon, de Sèvres et de Saint-Cloud, on reconnut que tout le 6' secteur de l’enceinte, c’est-à-dire le front qui descend de la porte d’Auteuil au Point-du-Jour, allait être enfilé et pris en écharpe par les batteries que l’armée allemande ne manquerait pas d’établir à une distance moyenne de A500 mètres sur les hauteurs dont nous venons de parler. Lorsque ce front fut tracé, des pièces de siège ne pouvaient le battre de ces hauteurs, et l’on n’avait pas cru nécessaire de le défendre contre des feux d’écharpe et d’enfilade. Un seul cavalier, élevé dans le bastion n° 63, permettait de mettre des pièces en batterie qui ne fussent pas démontées ; partout ailleurs , sur les courtines et bastions , aucune traverse n’existait; les abris, les poudrières manquaient absolument, et si à ce moment (fin septembre) l’enncini eût pu mettre les grosses pièces dé siège, qui n’arrivèrent que beaucoup plus tard, sur les hauteurs de Meudon, de Sèvres et de Saint-Cloud, tout le saillant

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du l’oint-du-Jour jusqu’au viaduc du chemin de fer eût été bombardé de telle sorte qu’il n’eût pas été possible d'y conserver une pièce sur son affût. On se mit donc à l’œuvre dès le 19 septembre pour munir cette partie de l’enceinte des traverses et abris nécessaires. Ce travail, énergiquement conduit, était terminé un mois plus tard. On avait remué sur ce point plus de 45 000 mètres cubes de terre et façonné environ 7000 mètres superficiels de grosse charpenterie.

A Saint-Denis, des travaux considérables furent faits dans le mois de septembre pour amener les eaux dans les fossés de la Double-Couronne et du fort de la Briehe. Les avancées durent être étendues sur ce point et perfectionnées, car elles étaient à peine tracées.

Sur tout le pourtour de l’enceinte on établit des traverses qui faisaient presque partout défaut, et des abris pare-éclats et poudrières, qui manquaient absolument. Dans la presqu’île de Gcnnevilliers la grande redoute était à peu près terminée et d’autres batteries établies sur la route qui se dirige du rond-point de Courbevoie au pont de Bezons. Une batterie fut établie également eu avant du fort d’.Issv, du côté de Meudon, et une autre dans le bois de Boulogne, au carrefour Mortemart. La redoute des Hautes- Bruyères, l’un des seuls ouvrages bien tracés que nous ayons élevés, fut fortement occupée. Vers le sud, dans la boucle de Marne, quelques ouvrages furent faits, et notamment une batterie au parc de Saint-Maur et une redoute au petit parc, destinées à battre les coteaux situés de l’autre côté. de la Marne. Enfin, de Créteil à Ciainart, en avant des forts du sud, on s’occupa d’élever des batteries, et cette fois on songea à les relier par des tranchées. Mais nous ne possédions pas les points essentiels, et ces batteries se trouvaient dans des positions relativement faibles.

Le temps s’écoulait ; il semblait que l’armée allemande eût renoncé à toute attaque et qu’elle ne songeât qu’à bloquer l’aris étroitement pour le réduire par la famine. C’est alors que, de notre côté, on se décida à prendre l’offensive, à faire des sorties et à tâter cet

assiégeant qui se tenait silencieux, invisible dans scs lignes. Il était déjà tard, l’ennemi avait eu largement le temps de bien étudier le terrain, d’occuper en force des positions excellentes, et de les munir d’une artillerie sufCsante, sinon pour battre nos défenses, au moins pour délier toute insulte. Nous ne pouvions ou ne devions ignorer cela, non plus que la tactique allemande, toujours la môme, et à laquelle tous nos officiers généraux, depuis le commencement de la guerre jusqu’à la fin, paraissent s’ôtre laissé prendre.

Sauf en quelques circonstances peu importantes, l’armée allemande a patiemment attendu que nous allassions la chercher. Cela se conçoit de reste : occupant toutes les fortes positions qui enveloppent la ville, et pouvant, au moyen de ces points d’appui solides, reliés par des postes bien choisis, fermer hermétiquement toutes les issues, ayant derrière cette ligne de contrevallation massé des forces qu’elle pouvait porter en peu d’heures sur une position attaquée, elle n’avait aucun avantage à descendre en plaine sous le canon de nos forts. Se contentant d’établir quelques postes en avant de sa ligne de contrevallation, de faire occuper quelques villages dans la plaine par des troupes peu nombreuses, pouvant rendre compte de nos mouvements si nous nous présentions en force, ces troupes ne se défendaient que juste assez pour permettre aux corps placés en arrière de se mettre en ligne, se retiraient promptement si elles se voyaient débordées, ou se laissaient prendre sans prolonger une défense inutile (1). Ces postes enlevés, nos troupes rencontraient une résistance plus ou moins vive dès l’abord, mais qui s’accentuait de plus en plus au lieu de mollir, des positions solidement occupées, et enfin des réserves fraîches qui reprenaient l’offensive dès que nos corps étaient bien engagés. Cependant, dès la première affaire de la Malmaison et de Montretout, notre attaque fut assez vive pour jeter un instant l’émoi au quartier général de

(lj Ce sont ces postes avances qui ont fourni les quelques centaines de prisonniers que nous avons faits devunt Paris.

Versailles (1). L’ennemi put craindre que la position du plateau de Saint-Cucufa ne fût tournée; il défendit les gorges qui entourent ce plateau avec assez de vigueur et de ténacité pour arrêter l’élan de notre sortie entreprise malheureusement avec trop peu de monde et une artillerie insuffisante. Aussi n’y avait-il pas à douter que cette leçon lui profiterait. Depuis lors, ainsi que nous en avons fait l'épreuve le jour du combat de Buzanval, cette position de Saint- Cucufa fut rendue imprenable.

Il ne faut pas d’ailleurs regretter trop amèrement que la première sortie de la Malmaison et de Montretout n’ait pas réussi. Admettant que nous fussions parvenus à tourner la Bergerie et le Haras, il est évident que l’ennemi n’abandonnait Versailles que temporairement, qu’il se fût massé en grandes forces en arrière, et qu’avant que nous eussions eu le temps de nous établir solidement sur le plateau de Saint-Cucufa, le lendemain, peut-être, il eût repris l’offensive en tournant cette position et en rendant ainsi toute retraite impossible. Je le répète, il eût fallu occuper dès l’abord, non point une seule de ces positions excellentes, mais une série de points qui eussent dû se protéger réciproquement et être renforcés par des ouvrages de campagne.

C’était donc une faute d’avoir laissé l’ennemi s’établir solidement et sans être inquiété sur les points les plus forts qui entourent Paris à une distance de 4000 à 5000 mètres; cependant tout n’était pas perdu si l’on eût voulu prendre l’offensive d'après un plan méthodiquement conçu et tracé. Mais la méthode fit absolument défaut à l’origine de cette triste campagne de Paris.

Puisque l’ennemi paraissait vouloir nous attendre dans les positions qu'il avait habilement choisies, en comptant sur l’isolement et la famine pour nous réduire, nous n’avions d'autre parti à prendre que d’attaquer, de faire le siège d’une ou de plusieurs de

(1) Tous les rapports qui nous viennent du dehors mollirent combien l'armée allemande, malgré sa forte organisation et la puissance de ses gros bataillons, a pris facilement l'éiuoi en maintes circonstances.

ces positions, de l’en déloger, de nous y établir en force, et de rompre ainsi sur un point sa ligne d’investissement. Trois de ces points principaux pouvaient être l’objet de cette attaque : les hauteurs de Fontenay -aux -Roses et de Plessis - Picquet au sud, celles de Saint-Cucufa à l’ouest, et celles du Raincy à l’est. En s’emparant des premières, on coupait la ligne de communication entre Choisy-le-Roi et Versailles ; des secondes, on forçait l’ennemi à abandonner Versailles ; des troisièmes, on pouvait opérer sur la Marne et rejeter les Allemands très-loin dans la plaine du côté de Soissons, où ils n’eussent pu trouver un appui solide; on dégageait le nord-est et l’investissement devenait très-difficile. Attaquer ces positions de vive force, les enlever, eût été chanceux, même si l’on eût disposé de bonnes troupes; on eût perdu beaucoup de monde, on risquait d’être tourné et coupé. Il n’était qu’un seul moyen de s’en emparer sans de trop grands risques et de les garder une fois prises, c’était d’entreprendre contre elles ou contre l’une d’elles un siège en règle, de cheminer par des ouvrages; car on observera que les troupes allemandes, malgré leur supériorité, ne mordent pas volontiers à l’attaque des positions défendues par des épaulements. Dans cette guerre, elles n'ont nulle part tenté d’assauts contre un ennemi qui, solidement retranché, se garde bien et les attend de pied ferme. Mais il fallait, pour cheminer contre une de ces positions, pouvoir opposer une artillerie égale au moins à la sienne ; et, des trois points que je viens d’indiquer, le plateau du Raincy était celui qui pouvait être attaqué avec le plus de chances de succès, car il est battu par nos forts de l’est et pris à revers par le plateau d’Avron. Il fallait donc occuper fortement ce dernier plateau dès les premiers jours du siège et y établir des batteries parfaitement protégées. Nous verrons ce qui fut fait trop tard, après des tâtonnements sans résultats sérieux.

Dès la fin d'octobre, l’opinion publique à Paris sc prononçait [tour le parti de l’attaque. On croyait l’enceinte et les forts suffisamment munis, on supposait Paris imprenable ; mais les faits démontraient que cette ceinture formidable ne déconcertait nullement l’ennemi, qui ne semblait pas s’en préoccuper et se bornait à rendre son investissement de plus en plus rigoureux. Le 29 octobre nous prenions le Bourget. Pourquoi attaquait-on cette position plutôt qu’une autre? Je ne le saurais dire, à moins que ce ne fût avec la pensée de déborder les hauteurs du Raincy et de les prendre à revers pendant qu’on les attaquerait par Villeraonblc et par Bondy. C’était un plan. Fut-il projeté? S’il fut projeté, pourquoi ne fut-il exécuté qu’en partie? Ou pourquoi, ayant réussi à s’emparer du Bourget, n’essayait-on pas de s’y maintenir et d’attaquer le Raincy sur les deux autres points indiqués pendant que l’ennemi se porterait en force sur le village du Bourget pour nous en déloger? Énigmes que tout cela. Le fait est que le 30 nous étions chassés

du Bourget dès le matin, et que les troupes fraîches qui devaient soutenir la position conquise ne déniaient, dans le bois de Vincennes qu’à deux heures après midi; c’est-à-dire six heures après que les nôtres, laissés sans appui, avaient évacué le Bourget en abandonnant à l’ennemi de l’artillerie et des prisonniers. Cette tentative malheureuse coïncida avec la nouvelle de la reddition de Metz. On sait l’émotion qui s’empara de Paris alors ; les pourparlers au sujet d’un armistice de vingt-cinq jours sans ravitaillement; la rupture des négociations La continuation de la

lutte fut donc résolue. Allait-elle être conduite avec plus de méthode et d’unité dans la direction? On y comptait. Y avait-il un plan d’opérations, comme on se plaisait à le répéter? Attendait-on, pour agir, que l’artillerie nouvelle ou nouvellement transformée fût prête; ou encore que les gardes mobiles et les compagnies de marche de la garde nationale fussent organisés et aguerris? Pendant le mois de novembre, il sembla en effet qu’on se préparât à une action décisive. En dehors des forts on commença, sur plusieurs points, des ouvrages de contre-approche. L’ennemi devait, être laissé dans l’incertitude relativement à nos opérations ultérieures. Dans la presqu’île de Gennevilliers, outre la grande redoute, on élevait, à Charlebourg et jusque sur le bord de la Seine, en face du pont de Bezons, des batteries reliées par des tranchées qui étaient prolongées tout le long de la rivière, en profitant du relief de la levée. L’ennemi pouvait donc croire que sur ce point on tenterait de passer l’eau et de l’attaquer de front dans la presqu’île de Houilles, en le forçant, soit à se jeter sur sa gauche, dans la boucle de la Seine, soit sur sa droite, sous le feu du Mont-Valérien. La presqu’île de Gennevilliers prenait un aspect offensif réellement formidable. En avant de Créteil, au moulin Saquet, en avant de Villejuif, on creusait des tranchées, on élevait des épaulements comme si l’on eût conçu la pensée, sur ce point, de couper la route de Choisy à Versailles, de jeter l’ennemi sur sa droite dans scs positions de Choisy, ou de le contraindre à se retirer sur les plateaux de Sceaux, de Fontenay-aux-Roses et à abandonner Choisv-le-Roi. A l’est, entre

Bobigny et Bondy, parallèlement au canal, on cheminait dans quelques tranchées, et l’on occupait Bondy qu’on appuyait par des batteries dirigées contre la voirie du Raincy. Sur ces trois fronts, nord, sud et est, nous avions gagné du terrain, nous élargissions un peu le cercle que nous avions laissé tracer jusque sous le feu de nos forts. Mais il faut dire que l’ennemi n’opposait à ces premiers travaux de contre-approche qu’une assez faible résistance; il ne s'entêtait pas à garder les avant-postes que, dès l’abord, il avait installés en plaine, grâce à l’abandon que nous avions fait de ces villages. On voyait cependant le prélude à un élargissement de l'investissement d’un œil favorable à Paris, sans trop examiner la carte de nos environs. Pour ceux qui suivaient ces premiers travaux de contre-approche de sang-froid, nous ne gagnions rien de bien important; et toutes les fois que nous sortions de nos lignes pour occuper une position ayant quelque valeur, nous nous heurtions à une résistance tenace et que nos troupes étaient impuissantes à vaincre. On s’en prenait à l’insuffisance de notre artillerie, et l’on n’avait pas tout à fait tort. Il fallait attendre qu’elle fût complétée : l’espoir des Parisiens s’appuyait sur ces canons que l’industrie urbaine fabriquait, disait-on, en grand nombre, et qui, un jour prochain, pourraient entrer en ligne.

Voici, à la date du 20 novembre environ, quelles étaient les positions que nous occupions : Au nord-ouest, toute la presqu’île de Gennevilliers jusqu'à Nanterre. Le village de Rueil était neutre. Sur ce point nous ne dépassions donc pas une ligne qui, partant du mont Valérien, serait dirigée à l’ouest. Sur la colline môme qui domine Rueil au-dessous du fort, nous avions élevé une batterie au moulin du Gibet. Cette batterie était appuyée par des tranchées côtoyant le changement de pente de la colline. Au nord, malgré plusieurs tentatives sur Épinai, nos avant-postes ne dépassaient guère 2000 mètres au-dessus de Saint-Denis. Garges, les hauteurs de Stains et de Pierrefitte, étaient occupés par l’ennemi. En descendant vers l’est, nous occupions la Courneuve, Bobigny et Bondy, localités toutes placées sous le feu des forts de l’Est, d’Aubervilliers,

MÉMOIRE Sl'R LA DÉFENSE DE PARIS.

de Romainville et de Noisy. A l’est, nos avant-postes dépassaient à peine Rosny-sous-Bois et s’appuyaient à la Marne en arrière de Neuilly-sur-Marne. La presqu’île de Joinville était occupée par l’ennemi, et, ayant rompu le pont de Joinville, nous ne pouvions y placer des postes. Les Prussiens ne s’avançaient guère jusqu’à la Marne, la rive gauche de cette rivière étant sous le feu de la redoute de la Faisanderie. La boucle de Marne était à nous et défendue par des ouvrages bien tracés. Au sud, nous occupions Créteil jusqu’à la Seine, suivant une ligne tirée de l’est à l’ouest. Sur la rive gauche du fleuve, nous avions des batteries au Port-à-l’Anglais ; nos avantpostes dépassaient Vitry-sur-Seine, Villejuif, Cachan, occupaient la route de Toulouse n" 20, et s’infléchissaient au-dessous de Bagneux, de Chfttillon, pour venir s’appuyer aux avancées du fort d’Issy. Une tentative faite sur Bagneux n’avait pas réussi mieux que celle faite sur le Bourget; après avoir pris cette position, il nous avait fallu l’abandonner. A l’ouest, nos lignes suivaient la rive droite de la Seine, sous Boulogne. Nos positions étaient bonnes, suffisamment garnies d’ouvrages ; elles devaient être considérées comme imprenables, mais elles avaient l’inconvénient d’être toutes placées devant des lignes ennemies autrement fortes, établies sur des points dominants, de nous permettre difficilement de prendre l'offensive, de cacher nos mouvements, puisqu’elles étaient toutes en plaine, découvertes et commandées. D’ailleurs, si l’on jette un regard sur la carte, on verra que toutes nos positions étaient sous le feu de nos forts, auxquels elles empruntaient leur sécurité. L’ennemi n’avait nul intérêt à les attaquer, puisqu’il n’eût pu s’y maintenir.

11 se retranchait en arrière, nous attendant, si nous voulions un jour percer sa ligne d’investissement. Cette situation pouvant se prolonger indéfiniment et tant que Paris aurait des vivres, sans amener aucune amélioration à l'état de l’assiégé, à moins qu’une armée du dehors n’opérât sur les derrières de la ligne ennemie, on se décida vers la fin de novembre à prendre l’offensive. Il ne s’agissait de rien moins alors que de percer un des points de la circonférence d’investissement, de passer outre, quitte à voir le cercle se

refermer et à tenir la campagne pour rejoindre les armées qu’on savait se former et manœuvrer au dehors, notamment du côté d’Orléans. Ce projet avait-il quelques chances de succès? Admettant que, par une manœuvre hardie, autant que vigoureuse, on eût pu percer la ligne ennemie, de fait l’armée parisienne était immanqua- , blement coupée de sa base d’opéralion, et ne pouvait en aller chercher une nouvelle qu’à une distance de 100 kilomètres environ : il fallait donc qu’elle traînât avec elle des vivres et des munitions pour huit jours au moins, c’est-à-dire des impedimenta considérables ; qu'elle fût en état de lutter pendant ces huit jours contre un ennemi qui ne manquerait pas de la suivre en queue et sur ses flancs. C’était là une de ces combinaisons militaires qu’on ne peut tenter qu’avec des moyens d’action supérieurs, car, le mouvement offensif ayant réussi, la ligne percée, les forces parisiennes se trouvaient exactement dans la situation d’une armée opérant en retraite après une bataille. Il fallait qu’après la journée heureuse qui nous eût permis de passer sur le ventre de l'ennemi, nous fussions en état de reprendre l’offensive contro lui, à revers, exactement comme eût pu le faire une armée du dehors venant débloquer Paris ; mais avec cette condition défavorable dans la circonstance, qu’une armée opérant du dehors, avant d’agir, aurait pu manœuvrer librement et connaître les positions de l’ennemi ; tandis que l’armée parisienne devait, après un premier succès, accepter la bataille du lendemain dans les conditions faites par l’ennemi et sur le terrain que nous aurions occupé, quel qu’il fût et qu’il était bien difficile de connaître d’avance, puisqu’on ne pouvait savoir sur quel point, exactement, les chances môme heureuses d’une première bataille nous eussent placés.

Cependant, au ministère de la guerre, l’ordre était donné aux officiers de boucler leurs valises comme s’ils eussent dû faire campagne, en n’emportant que le plus mince bagage, et aux troupes de munir les sacs de vivres pour sept jours. Le dégoût causé par cette longue inaction et les quelques tentatives avortées d’offensive était tel dans l’état-major, que tous, je dois le' dire, nous reçûmes

eet ordre avec joie, laissant de côté toutes les réflexions graves que l’examen d’un pareil projet devait suggérer.

Ce moment a été l’apogée de la défense de Paris. Dire que chacun eût pleine confiance dans la réussite de l’entreprise, ce serait trop s’avancer, mais au moins voyait-on briller un certain éclair guerrier dans le regard des officiers. Pour me servir d’une expression familière, on allait là de bon cœur. Beaucoup, dans l’état-major, croyaient ne pas rentrer à Paris, et fermaient avec joie les tiroirs de leurs bureaux en disant adieu aux paperasses ; beaucoup, en effet, ne revinrent pas. Ce projet était trop ébruité pour que l’ennemi n’en eût pas connaissance.

On devait opérer le 29 novembre avant le jour. Malheureusement, en cette circonstance comme en toutes les autres, il se trouva que, le 29 au matin, les ponts de bateaux qui devaient être jetés sur la Marne dans la nuit du 28 au 29 n’étaient pas tous prêts. Il fallut ajourner l’attaque au lendemain ; de sorte quo l’ennemi eut vingtquatre heures pour préparer sa défense, avec la certitude d'être attaqué dans la presqu’île de Joinville-le-Pont, puisqu’il voyait les troupes parisiennes se masser dans le champ de manœuvres de Vincennes, sur les rives de la Marne de Nogent à Saint-Maur, et qu’il avait pu entendre toute la nuit les trains du chemin de fer de ceinture et le bruit de l’artillerie défilant sur les routes.

Le 30 novembre au matin, le temps était clair ; la redoute de la Faisanderie avait de bonne heure envoyé des obus sur la fourche de Charapigny occupée par les avant-postes ennemis et sur les maisons qui sont situées au bas de Champigny. Le pont de Joinville avait été réparé tant bien que mal pour le passage de l’infanterie, et plusieurs ponts de bateaux jetés entre Joinville et l’îlc de Beauté permettaient à l’artillerie et à l’infanterie de franchir la rivière. Un autre pont de bateaux avait en outre été jeté en aval de Brie-sur- Marne en face de l’ennemi.

L’action commença au jour. Nos troupes, appuyées par le feu de la redoute de la Faisanderie et les batteries de la boucle de Marne, chassèrent l’ennemi jusqu’aux premières pentes de Champigny, où

la lutte s’engagea vivement. Cependant l’infériorité de notre position et les défenses improvisées par l’ennemi massé dans les maisons du village ralentirent notre attaque. On pouvait craindre, vers deux heures, un mouvement offensif des Allemands, auxquels des renforts ne cessaient d’arriver, lorsque la division qui devait opérer à notre gauche du côté de Brie et qui était en retard, passa le pont de bateaux et vint attaquer avec entrain les rampes du plateau de Viiliers sur la droite de l’ennemi (1). Dès lors celui-ci dut évacuer Champigny et se masser sur les hauteurs de Cœuilly et de Viiliers. Le jour finissait, l’affaire était bonne pour nous. Toute la nuit fut employée sur nos avant-postes à creuser une tranchée qui, partant de la Marne au parc de Brie, coupait le plateau et allait rejoindre la route creuse qui descend des Fours-à-chaux ù Champigny même, et à faire une flèche devant le pont de bateaux. Cette tranchée permettait d’arrêter un mouvement offensif des Prussiens sur notre front et d’opérer sur leurs ailes par Brie et Champigny.

Le lendemain, le temps continuait à être clair, cependant les Allemands restaient sur la défensive. De notre côté, immobilité complète et bien funeste, car il est certain que, si l’ennemi ne nous attaquait pas dans nos positions relativement faibles, c’est qu’il ne se croyait pas en forces suffisantes ou que les munitions lui manquaient. De part et d’autre on en avait consommé la veille une quantité considérable.

Ce ne fut que le surlendemain de la bataille, 2 décembre, que les Allemands, dès l’aube, attaquèrent vigoureusement le village de Champigny par les hauteurs de la route qui se dirige sur la Queue en Brie. Comme toujours, dans cette guerre, nos avant-postes surpris se replièrent dans les dernières maisons. Des ouvriers civils, qu’on avait envoyés inconsidérément travailler à des tranchées sur ce point, qui n’étaient ni armés, ni disposés à attendre les balles

(!) On ne s'étonnera pas si dans cc Mémoire je m'abstiens de citer aucun nom. Nous Minimes trop rapprochés des événements pour nous permettre de mentionner personne, et d'ailleurs, me bornant à narrer et à fournir certaines appréciations des faits, il ne m'appartient pas d'aller au delà.

MÉMOIRE SLR LA DÉFENSE DE PARIS

ennemies, s’enfuirent en désordre et jetèrent la panique dans la rue principale du village. Nous perdions Champigny, et le retour offensif des Allemands pouvait avoir des conséquences désastreuses, si ce commencement de déroute n’eût été promptement arrête par quelques braves gens.

Sur notre gauche, grâce aux ouvrages élevés pendant l’avantdernière nuit et perfectionnés dans la journée du 1" décembre, nous arrêtions tous les efforts des troupes ennemies jusqu’à deux heures. A ce moment, l’arrivée d'une division nous permit de reprendre l’offensive, et notre ligne put être portée à 500 mètres plus loin, coupant la route qui s’élève jusqu’à Villiers-sur-Manie. Du village de Champigny, après une lutte acharnée de maison à maison, de barricade à barricade, nous ne reprenions guère que la moitié, jusqu’à quelques maisons seulement au-dessus de la route qui monte aux Fours-à-chaux. Il était certain que si notre gauche continuait à s'avancer sur Villiers, nous obligions l’ennemi à abandonner Champigny et que nous étions en mesure d’opérer sur les hauteurs contre Villiers et Cœuilly.

La nuit du 2 au 3 décembre fut tout entière occupée à se retrancher dans Champigny même et à élever une batterie devant nos dernières lignes conquises sur notre gauche. On pouvait prévoir que la journée du 3 serait très-chaude. Les Allemands avaient évidemment reçu des renforts, mais toute la presqu’île de Joinville, le champ de manœuvres de Vincennes étaient remplis de nos troupes en bon ordre et prêtes à la lutte. Cependant, vers sept heures du matin, l’ordre arriva de se retirer, de repasser la Marne et de n’occuper que Joinville, Poulangis et la ferme du Tremblay, qui pendant le jour précédent avait été retranchée et crénelée.

Nos troupes purent en effet se replier saus être inquiétées, et les reconnaissances prussiennes descendirent derrière elles sans tirer un coup de fusil jusqu’à la fourche de Cbanlpigny.

Cette retraite, après deux journées très-honorables pour nos armes, et qu’à Paris on considérait comme des victoires, produisit sur l’armée comme sur la population le plus fâcheux effet. Cepcn-

dant, examinant les choses de sang-froid, il est évident qu’elle était commandée par la prudence. Quels que fussent les obstacles que nous avions à surmonter pour occuper la gorge de la presqu’île de Champigny, nous opérions sur un front très-étroit, bordé des deux côtés par la Marne, ce qui nous ôtait toute crainte d’être tournés ; mais dès que nous aurions conquis les hauteurs, notre ligne de bataille s’étendait de Noisy-le-Grand à Ghennevières-sur-Marne, c'està-dire sur une longueur de 0000 mètres, ayant à notre droite, au sud de Chenneviôres, la hauteur d’Ormesson, où l’ennemi s’était fortifié et à l’aide de laquelle il lui était facile de nous déborder. Il fallait donc aussi, pour nous, attaquer et prendre la hauteur d’Ormesson, pousser jusqu’à la Queue en Brie sur notre droite, jusqu'à Champs à notre gauche. Il fallait protéger notre flanc droit et occuper très-fortement notre centre sur la ligne ferrée de Mulhouse, de Combault à Émery et Malnoue. Étions-nous en situation de garder ces positions en face d’un ennemi dont les forces s’accroissaient d’heure en heure, muni d’une artillerie écrasante et décidé à une revanche éclatante, car une suite d’échecs importants devant Paris pouvait le mettre à deux doigts de sa perte ? Avions-nous des troupes assez nombreuses et aguerries pour nous y maintenir, nous y fortifier, sans que d’ailleurs, si nous ne poussions pas plus avant, cette possession changeât beaucoup les dispositions de l’ennemi relatives à l’investissement? Pour que cet investissement fût réellement rompu, il fallait aller jusqu’à Lagny et occuper toute une ligne du nord-est au sud-ouest de ce bourg, le long de la petite rivière du Marbrasjusqu’à Orinesson, ayant la Marne à dos. Cela se pouvait faire peut-être avec, une armée de 100 000 hommes de bonnes et solides troupes et une seconde armée à Paris prête à soutenir la première. Or, ces conditions n’étaient pas les nôtres.

Les troupes mises en ligne dans les journées des 30 novembre et 2 décembre ne dépassaient pas h0 000 hommes, et encore, dans ce nombre, fallait-il compter des bataillons dé mobiles qui, bien qu’ils se fussent conduits assez bravement, n’étaient pas en état dé soutenir une longue lutte. Notre artillerie, à vrai dire, avait été

32 MÉMOIRE SUR LA DÉFENSE I)E PARIS

admirable et avait contribué jiour la plus large part au succès de ces deux journées ; mais était-elle assez nombreuse pour lutter avec l'artillerie allemande sur un front de 6 à 7 kilomètres, alors surtout que l'ennemi avait évidemment, sur certains points, des batteries protégées par des ouvrages et des pièces de position? Avec 60 000 hommes môme, je ne crois pas qu’il eût été prudent d’essayer de prendre et de garder cette ligne, à moins d’ètre assuré de soutenir cette armée par des troupes fraîches et aguerries. Du moment que l’ennemi, prévenu, s’était massé en force sur les hauteurs de Cœuilly, qu’on n’avait pu le surprendre et faire une trouée dans ses lignes, il n’y avait plus qu’à procéder méthodiquement, en y mettant le temps, et en opposant à ses efforts pour nous refouler un Ilot incessant de troupes fraîches, suivant en cela sa propre tactique. Or,- nous ne les avions pas ces troupes, et nous ne pouvions mettre en ligne un seul régiment de cavalerie. La retraite de Champigny était donc imposée à tout général tant soit peu prudent. Mais alors pourquoi une attaque sur ce point, puisque ce que je viens d’exposer ne pouvait, dès avant l’action, manquer de frapper l’esprit de tout militaire? C’est qu’on voulait tenter évidemment de faire une pointe désespérée, s’en remettant à la fortune pour les suites de cette aventure. Peut-être eût-on réussi en opérant dès le 29, et surtout en ne perdant pas vingt-quatre heures entre les deux batailles, car il est certain que, le 30 novembre au soir, l’ennemi était hors d’état de continuer la lutte. Nous avons appris par ses propres rapports que les munitions manquaient et qu’il était obligé d’appeler des renforts, que la journée perdue du 1" décembre lui permit de compléter (1).

Ces deux journées causèrent des pertes sérieuses à l’ennemi, et de notre côté nous eûmes beaucoup d’officiers blessés et tués : et cependant nos troupes n’avaient pas manqué d’entrain, surtout

(1) Pendant la journée du 30 novembre, on avait fait des deux côtés uuc consommation prodigieuse de munitions d’artillerie. A deux repiises, vers deux heures et vers quatre heures, nous dûmes demander nu parc établi sur les rampes de Joinville des caissons de munitions pour ravitailler les pièces en batterie.

pendant la bataille du 30 novembre; mais il était évident que nos officiers étaient obligés de payer de leur personne pour entraîner les soldats. Beaucoup parmi ceux-ci se défilaient , suivant une expression du métier, c’est-à-dire se dérobaient autant qu’ils le pouvaient au feu de l’ennemi, et, dans la journée du 2 décembre, on en trouvait un grand nombre groupés à l’abri des projectiles, derrière les murs du bas de Champigny. Envoyés en avant par quelques officiers supérieurs et la prévôté, on les voyait bientôt se masser de nouveau comme des moutons derrière ces abris. Ce n’est pas avec de pareilles troupes qu’on pouvait espérer faire une vigoureuse trouée et tenir la campagne en face d’un ennemi tenace, discipliné et décidé à nous enlever les avantages d’un premier succès. Telles étaient les conséquences fatales de l’abandon des belles et fortes positions qui entourent Paris. Cependant, si l’on renonçait à faire une trouée, il semblait que la direction militaire revenait aux plans qu'on eût tout d’abord dû adopter. L’expérience qu’on avait faite pendant les deux journées de Champigny de l’emploi des ouvrages, des tranchées devant l’ennemi et pendant la bataille même, semblait avoir convaincu nos officiers généraux du parti qu’on peut tirer de cette tactique, surtout lorsqu’on ne dispose que de troupes médiocrement solides. Plusieurs, parmi ces officiers, admettaient que nous ne pouvions gagner les positions, si malheureusement abandonnées, qu’à l’aide de la pioche et en faisant une véritable guerre de siège. Il ne fallait rien moins que les cruelles leçons reçues depuis Forbaeh pour convertir une partie de notre étatmajor à ces principes de la guerre actuelle lorsqu’on a devant soi un ennemi supérieur en forces.

Du 1" décembre au II , nos troupes avaient occupé le plateau d'Avron, sorte de terrain neutre, parce qu’il était balayé par les projectiles du fort de Rosny. L’ennemi y envoyait des reconnaissances, y plaçait des postes, mais ne pouvait s’v maintenir. Il s’agissait donc de faire de ce plateau, admirablement situé et escarpé de tous côtés, à cheval en face du Raincy et pouvant battre à la fois et ces hauteurs et les bords delà Marne, de Bric à Gournay-

sur-Marne, un camp retranché muni de batteries assez puissantes et couvertes, pour nous permettre de prendre l'offensive jusqu’à Chelles. Dès les premiers jours de décembre on se mit à l’œuvre, et vers le 12 les travaux prirent une grande activité. Toutefois les ouvrages entrepris, les batteries notamment, n’avaient ni assez d’étendue ni assez de solidité. C’est ici le moment de mentionner un des faits les plus singuliers de cette guerre unique, dans laquelle l’imprévu a joué de notre côté un rôle si funeste. On avait beaucoup parlé des canons à longue portée de l’armée prussienne, mais il faut dire que peu de nos officiers croyaient à la puissance de ces engins. Jusqu’alors, devant Paris, on n’avait eu affaire qu’à de l’artillerie de campagne, qui n’est supérieure à la nôtre que par la quantité et la légèreté. Bon nombre d’officiers d’artillerie ne croyaient pas que les Prussiens pussent nous opposer et mettre en batterie devant Paris des pièces en état de lutter, comme portée, justesse de tir et durée de service, avec nos pièces de marine, dont les projectiles portent à 7500 mètres. Le célèbre canon Krupp était presque devenu légendaire; et, en effet, aucun de nos ouvrages n’avait reçu des obus d’un calibre supérieur à ceux des pièces de campagne : obus qui ne produisent aucun effet sur des épaulements médiocres et qui ne dépassent pas la distance franchie par nos obus de 12. Au lieu d’adopter, pour fortifier le plateau d’Avron, un plan d’ensemble, en vue d’une ou de plusieurs opérations offensives, comme en toutes circonstances depuis le commencement du siège, on opéra partiellement. Quatre batteries furent d’abord élevées au saillant sud, en face de Neuilly-sur-Marne; puis, à la pointe orientale, une double batterie armée de pièces de gros calibre se dressa contre Chelles, situé à 5000 mètres. A la droite du parc de Beauséjour, une batterie de peu d’étendue fit face au village de Gagny ; à la gauche du même parc et à son extrémité, une seconde batterie, trop peu étendue aussi, fut destinée à battre le Raincy. Ces batteries furent reliées et protégées par des tranchées faites au jour le jour. Enfin, en arrière de Beauséjour, sur le terre-plein du plateau, une batterie de 100 mètres de longueur se dressa, faisant

de môme face au Raincy. Une longue tranchée, destinée à protéger une retraite, fut creusée en arrière de cette dernière batterie, suivant les deux pentes, s’appuyant à gauche au cimetière de Rosny, et à droite au chemin de fer de Mulhouse, au-dessous du village de Rosny. Ces ouvrages, que je viens de décrire en quelques lignes, furent tracés successivement après des tâtonnements. Il fallait se hâter de les achever, et cependant on paraissait douter de leur utilité. La saison était mauvaise : un dégel après la neige rendait le terrain argileux du plateau très-difficile à remuer. Les travailleurs étaient dans la boue jusqu’aux chevilles. Toute fausse manœuvre causait une perte de temps considérable, toute indécision dans le travail apportait des difficultés nouvelles. Chaque matin on trouvait les tranchées remplies d’eau. C’était le cas ou jamais de savoir ce qu’on voulait faire, et de n’entreprendre un travail que d’après un plan d’ensemble mûri et scrupuleusement piqueté sur le terrain.

Du côté du Raincy on voyait parfaitement les épaulements qu’élevait l’ennemi et qui devaient bientôt recevoir des pièces de gros calibre. La batterie placée en bas du parc de Beauséjour, sur le plateau, et qui semblait plus particulièrement destinée à contrebattre l’artillerie prussienne, était trop peu étendue, trop oblique par rapport à la hauteur du Raincy, et surtout établie trop audessous de la crête du plateau. Elle n’avait aucun abri, aucune traverse, aucun blindage propre à recevoir les artilleurs et munitions. La grande batterie de 100 mètres ne possédait non plus ni abris, ni blindages, ni traverses. Celle qui s’élevait à la droite du parc de Beauséjour était étranglée et masquée en partie par le mur de ce parc. Les tranchées n’étaient non plus munies de traverses ni d’abris. Certes, on n’avait pas eu beaucoup de temps pour exécuter ces ouvrages nécessaires à une bonne défense, mais on en avait perdu à de fausses manœuvres, faute d’ordres précis, de plan d’ensemble, et d’ailleurs on ne paraissait pas se douter de l’effet des pièces de gros calibre de l’ennemi. Au plateau d’Avron, comme partout, on s’abandonnait un peu à la fortune. Les troupes cam-

MÉMOIRE Sl’R LA DÉFENSE DE PARIS.

pées sur les rampants nord de ce plateau et à Beauséjour, peu surveillées, composées en très-grande majorité de mobiles, passaient leurs journées, non point à s’exercer, non point à travailler à l'assainissement du terrain détrempé sur lequel leurs campements étaient établis, ou à la viabilité des routes effondrées, mais à aller arracher des légumes du côté de Villemonble et à piller ce malheureux village. On voyait, tout le long du jour, des files de ces mobiles monter de Villemonble au plateau, chargés de meubles de toutes sortes. Que pouvait-on faire au bivouac d’un guéridon d’acajou? Ce pillage, toléré par les officiers, ces objets de luxe répandus sur le plateau dans la boue et bientôt à demi brûlés; l’indifférence de ces troupes à se garder, à se garantir contre les batteries ennemies ; le peu de sollicitude des officiers pour leurs hommes, la rareté des visites des généraux sur ce point si important à garder et à bien munir; tout cela n’était pas de nature à soutenir le moral des hommes de résolution qui prenaient la défense de Paris au sérieux et qui voyaient les jours s'écouler, les vivres se consommer sans que notre situation parût s’améliorer. Tous ceux qui ont le coeur bien placé savent combien il faut de force morale pour faire son devoir, quand on a la certitude que les efforts, les souffrances de chacun, ne sauraient produire un résultat.

Le 20 décembre, le feu des batteries prussiennes établies au Raincy s’ouvrit contre le plateau d’Avron ; les nôtres y répondirent assez faiblement. C’est là qu’on fit, pour la première fois, l’épreuve des nouvelles pièces de 7. Nos ouvrages, mal tracés, mal couverts, manquant d’abris, de traverses, furent couverts d’obus. La première journée, une quarantaine de nos hommes furent touchés. Ce chiffre est considérable, en tenant compte de la surface du plateau et du peu d’effet produit par les obus sur des positions retranchées. Cette fois l’ennemi envoyait des projectiles du calibre de O®, 148. A ce feu incessant et très-nourri nous ne pouvions opposer que les batteries peu étendues et trop obliques de Beauséjour, et la grande batterie de 100 mètres, armée trop lard et complètement dépourvu-* d’abris.

Les tranchées dans lesquelles se défilaient les mobiles étaient elles-mêmes insuffisantes comme relief et complètement dépourvues d'abris blindés. Notre monde, sur ce plateau sillonné d’obus qui le prenaient en écharpe, était réduit à l’impuissance, pouvait à peine se maintenir dans les tranchées.

Compléter les défenses sous cette pluie d’obus devenait chose impossible; d’ailleurs la gelée avait repris avec intensité, et la terre, profondément humectée les jours précédents, était plus dure que la pierre. Les bois sur pied du plateau notaient pas assez gros pour faire des blindages, il eût fallu en aller chercher au parc Marchand, au bas de Villemonble, sous le feu de l’ennemi, et les monter au sommet du plateau par des voies impraticables. Il n’y avait pas à y songer. Le 23 décembre, nos troupes évacuaient le plateau, emmenant toute leur artillerie. Les marins montrèrent en cette circonstance le plus grand dévouement ; non-seulement ils purent emmener leurs lourdes pièces, mais ils passèrent les nuits à emporter à dos d’homme les projectiles jusqu’au fort de Rosny. Pendant que nous étions obligés d’abandonner la belle position d’Avron, la seule qui, étant bien défendue, pût nous permettre de prendre l’offensive avec quelques chances de succès , une action était engagée en avant du Drancv.

Toute la journée du 20 décembre fut employée à établir des ponts sur le canal entre Pantin et Bondy, pour permettre aux troupes de passer en masses. Les routes, si malencontreusement barrées par des abatis, durent être dégagées. Dans la nuit du 20 au 21 décembre, vers cinq heures du matin, infanterie et artillerie commencèrent à se diriger par ces ponts en arrière, à droite et à gauche du grand village de Drancy. Au jour, une attaque était vivement commencée par les marins sur le Bourget ; les postes avancés de l’ennemi s’y étaient repliés dès que nos forces avaient été en ligne. A onze heures du matin, l’attaque sur le Bourget n’ayant pas donné les résultats qu’on en attendait, et l’ennemi paraissant disposé à reprendre l’offensive et à attaquer le Drancy, sur lequel il dirigeait une vive canonnade, on parut, de notre côté, vouloir se borner h

MÉMOIRE SLR LA DÉFENSE DE PARIS

occuper cc point et à le défendre par des ouvrages qui furent commencés sous le feu. Cependant, vers six heures du soir, nos troupes se replièrent toutes derrière le grand Drancy et autour de la ferme du Pctit-Drancy. Des grand’gardes seules se tenaient dans les maisons du village faisant face au Bourget.

On avait, pour cette journée, mis beaucoup de troupes eu mouvement. Le résultat était h peu près nul. On occupait le Drancy, mais nous n’avions pu, ni nous emparer du Bourget, ni même nous maintenir sur la ligne du chemin de fer de Soissons. Malgré la rigueur du froid, on parut toutefois, pendant un assez long temps, vouloir opérer de nouveau contre le Bourget, et l’on entreprit dès le 22 une suite de travaux de nuit contre cette position. Une longue tranchée-abri réunit le Drancy à la Courneuve. Dans le village même du Drancy des batteries furent montées, battant la plaine entre le Bourget et le Blanc-Ménil. D’autres batteries s’élevèrent à la droite du Drancy et sur la route des Petits-Ponts ; les postes de l’Alouette et de la ferme de Graulai furent assez, solidement fortifiés. Or, cette ferme n’est distante que de 1000 mètres du chemin de fer de Soissons, dont les maisons de cantonniers servaient de postes aux Prussiens.

Abrité derrière la chaussée que forme cette voie ferrée, l’ennemi inquiétait rarement, nos travailleurs, qu’il se bornait à observer. Nos avant-postes occupaient même le petit bois qui, planté à la droite de la ferme de Graulai, fait face à la voirie de Bondy, audessus de laquelle les Prussiens avaient des batteries.

On ne peut expliquer l’importance que nous semldions attacher à la conservation de la ferme de Graulai, tout à fait en l’air, qu’avec l’intention de déborder par la gauche la position du Bourget; mais, en opérant ainsi, nous avions l’ennemi à dos, puisqu'il occupait la forêt de Bondy, et nous pouvions être assurés qu’au premier mouvement tenté sur le Bourget, l’ennemi se masserait en force, débordant notre flanc droit. Pour éviter ce mouvement, des tranchées réunirent la ferme de Graulai au petit Ivois et celui-ci à Bondy. L'ennemi ne paraissait pas se préoccuper beaucoup de ces

dispositions, ayant au-dessus de Bondy et à la voirie des batteries qui eussent pris nos troupes en écharpe, et la voie ferrée de Soissons, qui faisait une excellente ligne de défense entre le Bourget et nous de ce côté. La perte du plateau d’Avron rendait toutes nos attaques vaines sur le Bourget, et le mouvement en avant préparé par nos travaux ne pouvait avoir de résultat que si des batteries établies au plateau d’Avron eussent pris à revers celles destinées à nous ‘écraser de Bondy à la ferme de Graulai. Occupant en force le plateau d’Avron, nous pouvions, par une manœuvre hardie, en nous appuyant sur le Drancy et la ferme de Graillai, nous jeter sur la gauche du Bourget et sur le Blanc-Ménil ; nous débordions ainsi le tir des batteries de la voirie de Bondy, et si l’ennemi descendait de la forêt pour nous attaquer en plaine, à revers, nos troupes du plateau d’Avron descendaient à leur tour, et mettaient les Allemands entre deux feux. Une action de ce genre pouvait donner des résultats réels et nous ouvrir la plaine qui traverse la grande route de Lille n° 2. Or, on remarquera que les Prussiens bombardèrent et rendirent intenable le plateau d’Avron pour nos troupes, au moment même où nous tentions une attaque avec de grandes forces sur le Bourget, et où nous cherchions à nous établir solidement de Drancy à Bondy. Gela était tout naturel ; mais ce qui est plus difficile à expliquer, c’est pourquoi nous continuâmes à garder ces positions en flèche, sur le flanc de la forêt de Bondy occupée par l’ennemi, du moment que le plateau d’Avron était abandonné. On reconnaîtra là la marque de cette incertitude dans la direction des opérations qui, depuis le commencement du siège, nous avait été si funeste.

Cependant, le 30 décembre, on recevait l’ordre d’abandonner tous les travaux commencés à la droite du Drancy, et on ne laissait à la ferme de Graulai, à la maison de J’ Alouette, que des postes avancés, à Drancy même que peu de troupes. On faisait évacuer une partie de l’artillerie. Quant aux batteries élevées à la ferme de Graulai, à l’Alouette et à la droite du Drancy, elles n’avaient pas été armées.

Il fallait encore sur ce point renoncer à prendre l'offensive : l’ennemi ne se tourmentait guère, et il avait raison, de la possession

de nos postes avancés ; il n’essaya qu’une nuit de les attaquer, et, les ayant trouvés gardés et suffisamment défendus, il n’insista pas et se retira. Désormais ces postes n’avaient pour nous, et en vue d’opérations ultérieures, aucune importance , car l’ennemi, ayant enfin réuni au Raincy et entre Villiers et Noisy des pièces de siège, commença à couvrir d’obus du calibre de O”, 148 tout notre front oriental, du fort de Noisy au fort de Nogent. Le bombardement commença le 30 décembre et ne cessa que le jour de la signature de l’armistice. Presque en même temps commençait le bombardement des forts du sud et des quartiers de la rive gauche de la ville pardessus ces forts et l’enceinte. Cette cruelle expérience démontrait assez qu’il eût fallu, pour défendre efficacement Paris, occuper les excellentes positions qui bordent les forts à la portée de leur tir, dans lesquelles on avait laissé l’ennemi s’installer sans l’inquiéter, et que l’on avait trop tard et vainement cherché à reprendre pendant les deux derniers mois.

Bien que le plateau sur lequel sont bâtis les forts de l’est ait beaucoup plus d’étendue que celui d’Avron et qu’il soit défendu par ces forts et trois redoutes, dès le second jour du bombardement on reconnut que ces défenses étaient mal pourvues. Les blindages, dans les forts, étaient insuffisants, notamment les poudrières n’étaient pas bien couvertes. Les redoutes offraient à peine quelques abris. Entre les forts, les batteries supplémentaires n’étaient qu’ébauchées; les tranchées, sur quelques points, enfilées; presque partout prises en écharpe, et ne possédaient pas une seule traverseabri. Pourquoi avoir attendu au dernier moment pour exécuter tous ces ouvrages? On ne croyait pas, évidemment, aux pièces de gros calibre de l’ennemi, et surtout à leur nombre. Or, tout le jour et la nuit, sur tout ce plateau, et particulièrement sur les forts de Nogent, de Rosuv, sur les redoutes de Montreuil et de la Boissière. ainsi que sur la grosse batterie établie en arrière de cette redoute, c’était une pluie d’obus, lesquels arrivaient exactement sur les mêmes points, parfois dans les mômes trous.

Le tir le plus allongé ne dépassait pas 6200 mètres, à en juger

SECONDE PERIODE DE LA DÉFENSE. ûl

par la position des batteries et les points extrêmes de la trajectoire des obus, dont quelques-uns tombèrent dans le village de Romainville suivant un angle de 30 degrés (1).

11 fallut donc pourvoir au plus tôt à tout ce qui manquait aux défenses du plateau de l’est ; car il ne pouvait s’agir, ici comme à Avron, de céder la place après un bombardement de quelques jours. Les Prussiens établis sur le plateau de l’est, et Paris était pris sans conditions.

Cette pluie d’obus n’était pas tellement redoutable cependant que le génie ne pût travailler le jour sur tous les points à renforcer; les hommes s’y habituaient. On postait un guetteur sur les épaulements, qui, quand il voyait la fumée de la pièce ennemie, dont le tir était dirigé de son côté, criait : « Pour nous! » Et chacun de se baisser dans la tranchée. Entre le moment où l’on apercevait la fumée de la pièce et où arrivait le projectile, on comptait environ huit secondes, espace de temps suflisant pour se déüler. Le danger sérieux n’existait guère que sur les parties découvertes. Ainsi est-il bien constant que chaque pièce prussienne de gros calibre restait

(1) Pendant les journées du 30 et du 3) décembre, l'ennemi tira sur le plateau de l'est, du fort de Rosny nu fort de Noisy, de huit heures du matin à quatre heures du soir, moment où le feu cessait, cinq coups en moyenne toutes les deux minutes, ce qui donne 1200 coups pour huit heures. Pendant la nuit du 31 décembre au 1 er janvier, il envoya un millier d'obus. Le tir reprit dans la journée du 1 er janvier comme les jours précédents. Le 2 janvier, le tir se ralentit, et le nombre des projectiles envoyés ne dépassa pas 500. Ainsi donc, du 30 décembre au 2 janvier inclus, 5100 obus atteignirent les deux forts de Rosny et de Noisy, leurs avancées, les deux redoutes, et couvrirent le plateau entre ces ouvrages. Le feu ne discontinua pas jusqu'à la signature de l’armistice, excepté pendant les jours de brouillard intense et les nuits, où il cessait presque complètement. Ce nombre de projectiles ne causa pas cependant aux deux forts des dommages qui fussent de nature à diminuer la valeur de leurs défenses, fut insignitiant pour les redoutes et pour les batteries élevées en arrière, tua et blessa peu de monde. On peut supputer que 1000 coups ont été tirés en moyenne, sur l’espace que nous venons d’indiquer, par vingt-quatre heures ; en déduisant les journées de brouillard intense, du 30 décembre au jour de la signature de l’armistice, on compte vingt-trois jours; ce sout donc 23 000 obus envoyés. Chacun d’eux tiré représente une valeur argent de 75 francs. Ce tir, rien que pour la valeur des projectiles et charges, atteint donc en argent le chiffre de 1 725 000 francs.

I /C résultat n’est évidemment pas en rapport avec la dépense, et l'on peut admettre qu’au point de vue militaire, les Prussiens abusent du bombardement.

MÉMOIRE SLR LA DÉFENSE DE PARIS

exactement pointée dans le môme plan. Le tir, trop allongé d’abord, et arrivant presque sur la route stratégique, au delà des. forts ou sur leur gorge, fut bientôt rectifié, et vers le troisième jour les projectiles tombaient dans les forts, sur les avancées, les batteries supplémentaires et nos tranchées. Plusieurs de ces batteries supplémentaires, qui, avec les pièces des forts, eussent pu inquiéter beaucoup l'ennemi, ne furent pas armées, je ne saurais dire pourquoi. Cependant la terre, profondément gelée, n’avait permis d’élever les épaulementê qu’avec des peines infinies et des risques sérieux, les Prussiens tirant sur ces épaulemcnts dès qu’ils les voyaient prendre du relief. De nouvelles pièces de 7 mises en batterie le long des tranchées, entre le fort de Noisy et la redoute de Montreuil, et les grosses pièces de marine montées sur les épaulements le long de la route stratégique, entre cette redoute et celle de la Boissière, jointes à l’artillerie des forts, firent toutefois éprouver des dommages assez graves aux batteries prussiennes établies au Raincy, pour que l’on pût reconnaître que quelques-unes de leurs pièces ne tiraient plus. De temps en temps on voyait, avec une longuevue, les artilleurs ennemis s’éparpiller en dehors de leurs ouvrages.

Le front sur lequel nous tirions étant beaucoup moins étendu que celui sur lequel l’ennemi pointait ses pièces, il est à croire que nous lui fîmes subir des pertes considérables relativement aux nôtres, car on répondait du plateau et des forts à peu près coup pour coup. Il n’en demeure pas moins évident que ces combats d'artillerie à trèslongue portée ne donnent qu’un résultat insignifiant, eu égard à la masse énorme de munitions consommées. De plus, c’est à peine si les trois quarts des obus prussiens éclataient : bien que la terre fût très-dure par suite de la gelée, beaucoup s’enfonçaient suivant des angles de 25 à 30 degrés à 1",50, l^O de profondeur, sans produire aucun effet. Cette épreuve permit de constater le tracé défectueux de nos forts bâtis à une époque où le tir efficace des pièces de gros calibre ne dépassait guère 2000 mètres. Avant le commencement de la campagne de Paris, l’état-major français

n’ignorait pas cependant la puissance et l’étendue du tir de l'artillerie actuelle ; on se demande alors pourquoi, dès les premiers jours de septembre, on n’avait pas pris dans les forts et entre leurs assiettes les dispositions propres à lutter avec avantage, et comment la plupart de ces forts, qui allaient évidemment devenir des nids à boulets, puisqu'on ne gardait pas les positions qui permettent de les battre, n’avaient pas été solidement pourvus d’abris blindés. Mais je reviendrai plus tard sur l’étude de ces forts et sur leur tracé défectueux en raison des effets de l’artillerie actuelle. Ainsi que je l’ai dit déjà, vers les premiers jours de janvier, le bombardement commença de même sur les forts du sud avec une violence extrême ; les forts de Montrouge et d’Issy eurent particulièrement à souffrir. Il fallut envoyer, dès le 10 janvier, deux compagnies du génie en permanence dans le seul fort de Montrouge, pour réparer pendant la nuit les dégâts occasionnés par les obus prussiens. Et chaque nuit le travail fait la nuit précédente était à recommencer. Dominés par les batteries prussiennes, qui d’ailleurs étaient établies à une distance de 2500 à 3000 mètres, les ouvrages des forts du sud étaient autrement entamés que ne pouvaient l’être ceux des forts de l’est. Leur tir était gêné, et vers les derniers jours du siège il était très-ralenti. Fort inutilement, au point de vue militaire et par des motifs que l’armée allemande aura de la peine à expliquer honorablement, des obus étaient en outre envoyés par-dessus ces forts dans la ville même, à une distance de 7000 à 8000 mètres. Cette dévastation, non commandée par les nécessités de la guerre et ne devant en aucune manière avancer la reddition de Paris, pouvait faire supposer que l’armée ennemie était pressée d’en finir, qu’elle voulait intimider la population, et que, si elle désirait un terme prompt à ce long siège, c’est qu’elle avait des difficultés sur ses derrières. Au lieu d’apporter le découragement dans l’esprit des Parisiens, ce bombardement sauvage, inutile, et qui jamais ne sera pardonné à la Prusse chez aucune nation civilisée, qui motivera de cruelles représailles, d’où quelles viennent, ne fit qu’exaspérer la résistance. Si bien que, cédant à l’opinion de tous, les commandants militaires

UU MÉMOIRE SUR LA DÉFENSE DE PARIS

durent tout préparer pour une action décisive en dehors de notre enceinte.

Bien que la sortie projetée cette fois fût combinée avec assez de mystère pour que l’ennemi ne pût être prévenu longtemps à l’avance, cependant il n’était pas sans inquiétude à Versailles, et si notre attaque eût été effectuée un jour plus tôt, c’est-à-dire le 18, pendant la conclamation de l’empereur d’Allemagne dans le château de Louis XIV, elle eût eu une certaine opportunité et eût jeté une lueur sinistre à travers cette ridicule cérémonie. Mais il était dit que nous ne saurions rien faire à propos.

La concentration de nos troupes du côté de Courbevoie se lit avec promptitude. Les ordres étaient donnés le 17 janvier aux divers corps; le 18 ils étaient cantonnés à Courbevoie, à Clichy, à Asnières, à Puteaux et à Neuilly. Dès trois heures du matin, le 19, ces corps se mettaient en marche et se massaient du pont de Neuilly au rondpoint de Courbevoie. En outre, l’avenue de Neuilly se remplissait des bataillons de guerre de la garde nationale.

L’attaque devait être dirigée contre les hauteurs de Saint-Cucufa, entre Garches et la Celle-Saint-Cloud. A huit heures du matin le feu commença sur notre gauche par Saint-Cloud et Montrelout, contre la pointe orientale de ces hauteurs. Le centre ne lit son attaque que vers huit heures et demie, en face du parc de Buzanval. Pendant ce temps, nos pièces de 7 établies sur les rampes du mont Valérien, au-dessous du moulin du Gibet, et le fort, envoyaient des obus dans les bois au-dessus de la porte de Longboyau. Les troupes qui devaient opérer sur notre droite, cantonnées à Asnières, retardées dans leur marche par les jtorps déjà en mouvement sur la route de Rueil et par des manœuvres de locomotives blindées, ne purent arriver que très-tard, et ne commencèrent leur attaque contre le ravin de Longboyau que vers dix heures et demie. La redoute de Montretout, abandonnée par l’ennemi, fut occupée par nos troupes, qui ne purent toutefois s'v maintenir sous la pluie de projectiles qui, des batteries prussiennes du Haras, tombaient sur cet ouvrage. Le mouvement de notre gauche fut ainsi arrêté et ne dépassa guère

SECONDE PÉRIODE l)K LA DÉPENSE. 45

celle redoute. Sur notre centre, les murs extérieurs du parc de Buzanval ayant été crevés sur plusieurs points par les explosions de dynamite, nos troupes entrèrent dans ce parc, s’emparèrent du château et refoulèrent l’ennemi jusqu’à un grand mur bâti obliquement de la porte de Longboyau et suivant les rampes de l’escarpement. Ce mur, solide, crénelé, opposait un obstacle invincible à notre infanterie. Notre aile droite fut de môme bientôt arrêtée à ini-côte dans la gorge de Longboyau, par des ouvrages de campagne. Toute la journée les corps engagés ne cessèrent de tirer contre l’arrière-mur du parc de Buzanval sans résultat, car il eût fallu faire brèche avec de l’artillerie. L’ennemi, parfaitement à couvert derrière les murs crénelés, ne pouvait éprouver de pertes sérieuses; tandis que les nôtres, mal protégés par les bois au milieu desquels ils se tenaient, étaient touchés à coups sûrs. Des troupes sorties de Saint-Germain, suivant la route de Bougival, se disposaient à venir couper notre droite engagée dans la gorge de Longboyau. Pour arrêter ce mouvement, une batterie de 12 et des mitrailleuses furent dirigées sur le mamelon qui s’élève au-dessus de la Malmaison. Depuis huit heures du matin jusqu’à quatre heures et demie, la fusillade la plus nourrie ne cessa pas un seul instant; cependant nous ne gagnions plus un mètre de terrain ; car, pour avancer, il eût fallu d’abord, ou faire sauter les murs intérieurs du parc, ou faire brèche avec de l'artillerie. La difficulté était de mettre des pièces en batterie sur cet espace étroit, en pente et couvert de bois. La route qui monte au château de Buzanval était défoncée, impraticable pour les pièces, si ce n’est, peut-être celles de 4. Mais pouvait-on faire brèche dans ces murs solides avec des pièces de 4? Et d’ailleurs, outre la difficulté de les amener sur ce terrain couvert de bois, les artilleurs et les chevaux eussent tous été touchés avant de pouvoir les mettre en batterie.

A la nuit, le feu cessa; nos troupes, et notamment les bataillons de guerre de la garde nationale, avaient fait des pertes sensibles. On conserva ses positions à quelques mètres de l’ennemi : un simple mur séparait les Français et les Prussiens. Au Vésinet, ou avait vu

MÉMOIRE SUR I.A DEFENSE DE PARIS

dans la soirée les Prussiens prendre des dispositions pour balayer en écharpe nos batteries établies sur le mamelon qui domine la Malmaison. Vers huit heures du soir, après un conseil tenu dans la maison Crochart, au-dessous du parc de Buzanval, il fut décidé que les positions occupées par nous seraient évacuées dans la nuit. En effet, le lendemain matin, les troupes étaient rentrées dans leurs cantonnements sans que l’ennemi cherchât à inquiéter la retraite. Cette troisième et dernière tentative, exécutée avec 50 000 hommes environ, dont la moitié seule fut sérieusement engagée, ne réussit pas mieux que les deux premières, et n’avait, il faut le reconnaître, aucune chance de réussite.

Instruits par la première affaire de la Malmaison, qui jeta un instant l’alarme au quartier général de Versailles, l’ennemi avait bien vite reconnu l’importance pour lui de conserver les hauteurs de Saint-Cucufa, et y avait accumulé les obstacles, en profitant, suivant sa tactique excellente, des moindres mouvements de terrain, des murs existants, des bois. A notre attaque du centre, il n’opposa que sa fusillade, étant certain qu’elle suffisait à nous empêcher de franchir ce second mur du parc de Buzanval. Mais si, par aventure, nous fussions parvenus à faire brèche dans ce mur et à y précipiter une colonne d’attaque, il n’est pas douteux que cette colonne, engagée dans le cirque de Saint-Cucufa (voyez la planche V), eût été vigoureusement accueillie par l’artillerie de campagne que les Prussiens avaient pu mettre en batterie, dans une position dominante, le long du mur nord du Haras. Cet emplacement excellent franchi, — chose difficile, — nous trouvions d'autres pièces en retraite balayant tout le plateau. Si les pièces placées au Haras n’eurent pas l’occasion de tirer sur Buzanval (puisque les troupes prussiennes étaient entre ccs pièces et nous, et que d’ailleurs, par suite de la déclivité du sol, nous étions défilés de leurs feux), elles purent tirer à loisir sur Montretout et Garchcs, et couvrirent toute la journée notre redoute d’une telle quantité d’obus, qu’il n’y avait pas à s’aventurer dans sa gorge. En supposant que notre gauche eût pu parvenir à Villeneuve-l’Ëtang et tourner cette

belle position de la Bergerie et du Haras, elle était prise en écharpe par des batteries placées sur les hauteurs du parc de Marnes, et de face par celles établies en avant du bois des Ilubies, au-dessus du château de la Marche. Il n’était donc possible de tourner les hauteurs de Saint-Gucufa qu’en engageant une action qui eût pu tourner également celles de Marnes et de la Marche, en suivant les lignes des deux chemins de fer de Versailles ; mais, au-dessus de Châville, sur la hauteur, une forte batterie défendait le vallon jusqu’à Sèvres, et ainsi, de proche en proche, nous ne pouvions tourner un plateau qu’en ayant sur notre flanc et même à dos l’artillerie ennemie. C’était plutôt par le ravin de Longboyau, sur notre droite, qu’on eût pu arriver jusqu’au plateau du Haras, mais l’ennemi avait fortement barricadé le ravin à son débouché dans le val de Saint-Cucufa, et cet amphithéâtre pouvait être facilement garni à sa crête d’une nombreuse artillerie sortie du parc du Haras. Cependant, de ce côté, l’entreprise eût pu avoir quelques chances de succès, ainsi qu’on le verra lorsque nous examinerons le système défensif de l’ennemi sur ce point.

Si, pour s’emparer des positions de Villiers et de Cœuilly, et même de celle du Bourget, nous en étions réduits à agir méthodiquement et comme dans une guerre de siège, à plus forte raison eût-il fallu procéder ainsi contre les hauteurs de Saint-Cucufa, autrement escarpées et hérissées d’obstacles naturels et artificiels. Ce n’était ni en un jour, ni en deux ou trois jours de bataille, qu’on pouvait espérer faire tomber entre nos mains une pareille position, mais par une suite d’efforts continus, comme s’il se fût agi de prendre une citadelle; car les Prussiens avaient fait de tous les excellents postes que nous leur avions abandonnés de véritables forteresses qu’ils avaient eu tout le loisir d’armer et de perfectionner sous nos yeux et sans que nous ayons essayé de les inquiéter, alors que cela eût été possible, c’est-à-dire pendant les deux premiers mois de l’investissement. Un officier allemand qui avait été pris au commencement de l’affaire, du côté de Montretout, je crois, disait à ceux qui l’emmenaient : « Soyez tranquilles,

é8 MÉMOIRE SUR LA. DÉFENSE DE PARIS.

ça n’est pas fini, vous serez bien reçus tout à l’heure. » Il disait vrai.

L’ennemi, qui s'attendait à être attaqué le 18, la veille, ne paraissait pas avoir beaucoup de troupes, au commencement de l’action, sur les hauteurs de Buzanval ; mais une position aussi bien choisie pouvait résister longtemps avec peu de monde et attendre les renforts qui lui arriveraient de Versailles. Alors 100 000 hommes de solides et bonnes troupes n’auraient pu déloger l’ennemi de vive force; il eût fallu entreprendre une série d’opérations, comme s’il se fût agi d’attaquer une place forte.

Le soir de l’affaire de Buzanval, comme le soir de l'affaire de Draney, nos corps d’armée, après l’action, étaient si bien enchevêtrés les uns dans les autres, sans ordre et au hasard ; le train, les ambulances, l'artillerie, présentaient, sur les routes de Bueil à Fouilleuse, un tel encombrement, qu’un retour offensif de l’ennemi eût, sans aucun doute, amené une déroute complète. Heureusement les Allemands ne cherchèrent pas à sortir de leurs positions, qu’ils étaient assurés de garder sans perdre de monde, tandis que nous ne pourrions continuer l’attaque le lendemain qu’en sacrifiant inutilement beaucoup de braves gens. Là, donc, plus encore qu’après les affaires de Champigny et de Draney, la retraite était commandée.

De tous les tristes épisodes de cette campagne de Paris, l’affaire de Buzanval fut le dernier; peu de jours après, la ville capitulait, faute de vivres.

En supposant que les vivres n’eussent pas manqué encore, que pouvait tenter l’année de Paris? Elle avait agi au nord, à l’ouest, à l’est ; pouvait-elle agir au sud contre les lignes que les Prussiens avaient éta lies en avant de la route de Choisy-le-Roi à Versailles, contre ces batteries qui foudroyaient nos forts de Charenton à Issy et la ville elle-même par-dessus son enceinte? Cette armée qui n’avait pas su garder le Bourget, qui n’avait pu atteindre les hauteurs de Cœuilly, aurait-elle la puissance, la cohésion, l’énergie nécessaires pour tourner les batteries de Chûtillon, de Clamart, de Bagneux et du Plessis-Piequet? Malgré trois batailles, quelques succès, la prise de

positions secondaires, mais cependant qui étendaient pour quelques jours notre ligne de défense ; malgré des sorties pendant lesquelles on enlevait quelques postes; malgré le tir excellent de nos marins occupant nos forts et les batteries avancées, l’armée allemande, procédant avec méthode, sans se hâter, à son heure, cantonnée dans nos maisons de campagne, qu’elle pillait froidement, resserrait de fait, chaque jour, sa ligne de contrevallation ; élevait sous nos yeux les batteries qui devaient recevoir des pièces de position et détruire nos ouvrages permanents les plus importants. La véritable guerre de siège n’eût commencé pour l’armée ennemie que lorsque nos forts du sud eussent été intenables et leurs feux éteints. Comme, pour s’en emparer, il fallait toujours en venir à un assaut, l’ennemi eût alors ouvert ses tranchées et tracé ses parallèles. C’était une affaire de deux à trois semaines au plus. Un de ces forts — celui d’Issy, par exemple — pris, Paris était à la discrétion de l’assiégeant. L’issue ne pouvait être douteuse du jour que les secours du dehors n’arrivaient pas à faire une puissante diversion, et à nous débloquer en forçant l’assiégeant à un mouvement pour ne pas être pris entre deux feux.

Tous nos officiers généraux étaient certainement pénétrés de cette situaiion. La réalité se présentait à eux avec tout ce qu’elle avait de funeste : leur demander de communiquer des espérances qu’ils n’avaient pas était chose difficile ; de faire partager à la population et à l’armée leurs appréhensions trop justifiées, eût été déplorable et eût paralysé nos derniers efforts. Cependant cette armée avait le sentiment des trop justes prévisions de l’état-major, et son attitude s’en ressentait. Elle faisait son devoir avec la conviction qu'un succès final ne devait pas couronner ses efforts. Telle était notre triste situation. Bien connue de tous ceux qui ont pris part à la défense de Paris devant l’ennemi, il est permis de se demander si cette armée, malgré ses vices d’organisation et de discipline, n’a pas fait preuve d’une rare fermeté de caractère en faisant son devoir jusqu’au bout, sans autre espoir que de sauver son honneur. Je n’oublierai jamais l’aspect navrant qu’elle présentait, et, au milieu de la décom-

position qui la gagnait d’heure en heure, la physionomie empreinte d’un énergique désespoir des quelques officiers et soldats qui, seuls et jusqu’au dernier moment, donnaient un reste de vie à ce corps énervé par les privations, des soufirances cruelles, la persistance de nos désastres, l’isolement et l’attitude odieuse de ces gens qui, sans être jamais sortis des murs, sans avoir affronté un danger, nourris et payés pour ne rien faire, venaient réclamer de nos généraux ces sorties et ces trouées auxquelles ils se promettaient bien de ne pas prendre part. En pareille occurrence, une armée allemande se fût-elle mieux conduite, eût-elle lutté aussi longtemps sans aucun espoir? Il est permis d’en douter. Des gens qui ne voient dans les temps de paix qu’une occasion d’exercer en grand l’espionnage chez leurs voisins, et dans la guerre qu'un moyen de s’enrichir, une affaire dont le résultat doit remplir leurs coffres, ces gens-là n’entendent pas évidemment l’honneur comme nous l’entendons. S’ils se fussent trouvés dans la situation qui nous était faite pendant ces quatre mois, qui sait s’ils n’auraient pas préféré compter avec l’ennemi, plutôt que de tout sacrifier, sinon pour le battre, au moins pour sauver leur honneur.

Pour une armée composée comme l’est l’armée allemande, unie non par un sentiment de nationalité, une communauté d’action et d’intérêts séculaires, mais par la haine et l’envie, contre un adversaire trop peu défiant, riche, et dont on se partagera les dépouilles; chez laquelle le sens moral est faible, quoi que prétendent ses chefs, un échec aurait eu des conséquences désastreuses. 11 est douteux que l’on eût trouvé alors dans cette armée, réunie sous une pensée de haine et de rapine, les éléments même imparfaits avec lesquels nous avons pu résister à Paris et en province pendant quatre mois, soutenus seulement par ce sentiment d’honneur qui est une puissance, quoi qu’en disent nos ennemis, qui nous raillent volontiers sur ce point, en nous demandant, lorsque nous pâlissons sous certaines humiliations, si notre honneur est d’une nature particulière? Oui, heureusement, si nous le comparons du moins à l’idée que les Allemands attachent à ce mot. Ne leur souhaitons pas d’avoir à

passer par ces dernières épreuves : ce grand corps, si merveilleusement uni par quelques hommes sans scrupules, et dont les desseins sont si funestes au développement de la civilisation, se décomposerait rapidement, et offrirait au monde un spectacle bien autrement sombre encore que n’était l’aspect de Paris pendant ces derniers mois.

En profitant des dures leçons que le sort nous ménageait, en formant des générations saines de corps et d’esprit, en prenant à nos ennemis ces principes d’organisation, cette action méthodique, cette ténacité et cette habitude de réflexion qui font leur force, tâchons de ne pas laisser éteindre nos nobles qualités natives, les seules qui nous aient encore soutenus pendant la lutte; car, s’il fallait les échanger contre celles dont nos ennemis ont fait preuve, à la charge de devenir à notre tour une agglomération envieuse, peu scrupuleuse sur les moyens, et supputant en écus et en pilleries organisées froidement ce que vaut le sang qu’elle verse sur un champ de bataille, nous y perdrions encore.

Les Allemands comptent beaucoup sur les événements dont Paris a été le théâtre depuis le 18 mars pour faire oublier en France les côtés odieux de leur invasion, car ils savent que les haines suscitées par la guerre civile sont autrement vives et tenaces que ne le sont jamais les haines de peuple à peuple. Quelques esprits sont dès lors disposés à admettre que la main des hommes politiques qui dirigent aujourd’hui le corps germanique est pour quelque chose dans ces événements. Cela peut être ; mais ces événements peuvent s’expliquer par la situation exceptionnelle faite à Paris pendant et après le siège.

Depuis longtemps Paris renferme trois groupes distincts de population : le groupe cosmopolite; la masse flottante, passablement ignorante, et facile par conséquent à entraîner ; et enfin la population parisienne. Le groupe cosmopolite, étranger à tout sentiment national, est un composé d’éléments malsains, déclassés, de tous pays, chevaliers d’industrie, réfugiés, mécontents, utopistes, ne voyant dans l’agglomération parisienne qu’un champ à exploiter, et

opérant ainsi, in animd vili ; n’ayant rien à perdre dans la désorganisation générale et tout à gagner. La masse flottante — deuxième groupe — vivant de son travail ou de son industrie, tâtant la fortune aux temps prospères, profitant des ressources que fournit une grande ville aux époques calamiteuses, peu éclairée, indifférente au bien public, égoïste, envieuse, prête à soutenir tout pouvoir qui lui assure pour un temps les moyens de vivre, fût-ce aux dépens de la prospérité générale, à renverser ce pouvoir s’il ne lui donne pas tout ce qu’elle en attend. Quant à la population parisienne, inconnue aux étrangers, vivant à part, d’un esprit modéré, patiente et laborieuse, elle connaît le prix du temps et ne demande qu’une chose : la sécurité, qui lui assure les moyens de se livrer à ses travaux ; susceptible d’ailleurs, patriote et tenant haut l’honneur de la cité. Tantôt la masse flottante se réunit, suivant ce qu’elle considère comme son intérêt, au groupe cosmopolite, tantôt à la véritable population parisienne; ce qui explique les changements subits qui semblent se produire dans l’opinion de la capitale, changements qui résultent de ce déplacement d’une quantité dépourvue d'initiative et de vues générales. La cause la plus légère, un hasard suffit souvent pour produire ce déplacement : ç’est la chance d'un coup de dés.

A l’approche des grandes crises, la population cosmopolite augmente singulièrement en nombre et en audace, et la véritable population parisienne, celle qui est l’honneur et fait la richesse de la cité, s’éloigne, s’abstient, ayant horreur du désordre, du trouble et de tout ce qui la détourne de ses travaux. La masse ignorante, impressionnable et faible, demeure ainsi à la merci de gens sans scrupules, sans liens dans la cité, et qui, pour arriver à leurs fins, c’est-à-dire au triomphe de l’anarchie, dont eux seuls profitent, excitent les plus mauvaises passions, les appétits les plus bas, et propagent les mensonges les plus grossiers.

L’état d’isolement dans lequel Paris a passé les longs mois du siège a singulièrement développé les dangers de cette situation. Sitôt le blocus levé, la cité a été envahie plus que jamais par la foule

des étrangers, des gens sans aveu, pêcheurs en eau trouble, repris de justice, énergumènes de toutes provenances. Bon nombre de Parisiens qui avaient, pendant le siège, envoyé leurs familles en province, ont été les rejoindre ; beaucoup d’autres étaient appelés par leurs intérêts longtemps négligés, soit à l’étranger, soit dans les départements; quelques-uns enfin sentaient le besoin de se soustraire au spectacle énervant que présentait alors l’intérieur de Paris.

Le siège avait profondément démoralisé la masse peu éclairée de la population. Les habitudes d’oisiveté, de la vie décousue, d'excitations journalières, avaient remplacé chez elle le travail, la vie régulière et policée.

Depuis la cessation des hostilités, on voyait vaguer dans les rues, du matin au soir, des hommes vêtus du costume de la garde nationale, débraillés, moitié ivres, portant toujours leur fusil en bandoulière. Ces hommes, recevant la solde de 1 fr. 50 cent, par jour, refusaient le travail qu’on leur offrait, préférant la vie désœuvrée qu’ils menaient au salaire honorable.

Paris, cependant, se reprenait à l’existence laborieuse, les commandes affluaient, les industriels ouvraient leurs ateliers. Il y eut une lueur d’espoir : chacun se mettait en mesure de réparer les désastres.

Cela ne faisait pas le compte des meneurs, des étrangers, Italiens, Polonais, Allemands, Anglais et Américains, et des agents de l’Internationale, qui s’étaient donné rendez-vous à Paris depuis la fin du siège. Il fallait ii ces hommes une nouvelle crise.

La garde et la possession des canons et des munitions laissés à l’abandon par une déplorable incurie, depuis l’armistice, furent le prétexte, non la cause, des événements dont la journée du 18 mars commença la série. Jamais on ne vit pareil aveuglement s’emparer d’une population. L’isolement, les privations subies pendant plus de quatre mois, cette longue série d’illusions détruites, avaient affolé la masse parisienne ignorante et pénétrée des plus ridicules préjugés, lui avaient ôté toute notion du vrai et du réel. Si l'on eût

osé dire alors à ces égarés que si la France peut, à la rigueur, se passer de Paris, Paris ne saurait se passer de la France, c'eût été se faire conspuer, peut-être pis. Ainsi le groupe cosmopolite trouvait-il sous sa main un instrument tout préparé pour l’accomplissement de ses projets.

La masse que l’on avait armée sous le prétexte de défendre Paris n’était pas un composé d’éléments homogènes. Les uns avaient pris des fusils , non pour s’en servir contre l’ennemi, dont ils ne se souciaient guère, mais contre leurs concitoyens à un moment donné, et pour obtenir par la force la désorganisation complète du corps social, déjà si malade. Ils ne cachaient pas leurs projets, les dévoilaient hautement dans leurs clubs. Les autres, animés de sentiments patriotiques, désireux de concourir à la défense de la capitale, mais indisciplinés, peu faits aux fatigues de la guerre, ne pouvaient concourir à cette défense que très-imparfaitement, et devaient être, devant l’armée prussienne, un embarras bien plutôt qu’un appui.

Aussi les généraux chargés des opérations à Paris n’employèrentils que rarement cette troupe, et avec une défiance que justifiait son instruction militaire à peu près nulle. Dans l’esprit de cette fraction considérable de la garde nationale, la trop juste défiance de l’étatmajor de l’armée constituait un acte de trahison. Si l’on n’employait pas la garde nationale, c’est qu’on ne voulait pas obtenir de brillants succès sur l’ennemi. Si on l’employait sans résultats possibles, ce n’était pas à son instruction militaire qu’il fallait s’en prendre, mais au commandement. Restés possesseurs de leurs armes après la capitulation, considérée par eux comme honteuse, entretenus dans les plus folles illusions par des meneurs habiles, et par ces hommes si nombreux à Paris qui joignent à une vanité prodigieuse une ignorance profonde des choses, ces gardes nationaux prétendaient prendre une revanche, se servir de ces armes inutilisées entre leurs mains, n’importe contre qui, n’importe pour quelle cause. C’est ainsi que cette fraction importante fut entraînée à entreprendre la guerre civile, n’ayant pu faire la guerre contre l’ennemi.

Il est évident que la liberté s’établira difficilement au sein d’une population si peu faite pour en comprendre les devoirs et les conditions, et toujours prête à accepter un despotisme, qu’il vienne d’en haut ou d’en bas.

L’ignorance, la vanité, l’amour de la mise en scène, du thé&tral, l’habitude de l’oisiveté prise pendant le siège, un besoin puéril de se servir des armes dont on n’avait pu ni su faire usage contre l’ennemi, ont donc été pour beaucoup dans les événements dont la France tout entière aura souffert depuis le 18 mars dernier.

Sortis de cette nouvelle et trop humiliante épreuve, c’est à en conjurer le retour que doivent s’appliquer toutes les intelligences.

L’expérience est acquise. Paris est une monstrueuse agglomération qu’il faut dissoudre pour le repos de la France et de l’Europe entière. Paris sera toujours un terrible instrument de despotisme ou un foyer d’anarchie, tant que l’on ne renoncera pas au système de centralisation à outrançe qui régit la France depuis la première révolution. Il aurait cependant un rôle tout différent à remplir, qui lui assurerait la reconnaissance des peuples à la place des sentiments de haine, de crainte et d’envie qui se sont depuis longtemps accumulés sur lui et sous l’effort desquels il périrait.

Ce n’est ni par des mesures répressives, d’épuration, d’occupation armée, de police formidable, qu’on peut remédier au mal. Il faut supprimer les causes, si l’on prétend conjurer le retour du danger. Ces causes peuvent se résumer en une seule, l’importance politique, le siège du gouvernement.

L’installation du gouvernement de la France à Paris n’offre, au point de vue politique, aucun avantage ; elle présente, en revanche, beaucoup d’inconvénients. Elle fournit aux agitateurs une occasion permanente de troubler la marche régulière du pays, de s’emparer du pouvoir par surprise; elle soumet ce pouvoir, quel qu’il soit, aux fluctuations de l’opinion, au sein d’une population mêlée, nerveuse, envahie par les non-valeurs ambitieuses et sans scrupules du pays. Elle appelle toutes les convoitises du fonctionnarisme. Elle provoque un développement effréné du luxe, et entretient ainsi parmi les

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classes inférieures des sentiments d’envie. Elle donne naissance à une presse qu’il faut, ou comprimer, contrairement aux principes élémentaires de la liberté, ou laisser passer, et qui est alors licencieuse, perverse et démoralisatrice. Elle met en contact les fonctionnaires à tous les degrés avec les distractions et les plaisirs qui abondent dans une ville aussi riche, et les détourne des préoccupations auxquelles ils ne doivent pas se soustraire. Elle attire dans la grande cité des solliciteurs de toutes sortes, prêts à faire marché avec les adversaires du gouvernement, si celui-ci ne les accueille pas favorablement.

Parmi ces hommes qui surgissent dans les temps de troubles et deviennent parfois des personnalités éphémères, il en est bon nombre qui ont longtemps et vainement sollicité des places du gouvernement qu’ils prétendent renverser.

Le pouvoir central, politique, établi hors de Paris, cette ville est rendue à ses ressources propres, ne prend que le développement que lui assurent son industrie, son commerce, son intelligence et l’activité de ses citoyens. Alors le travail seul lui assure la prospérité, et par le travail la population se moralise, s’instruit et s’élève.

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