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draient, le plus écrasant des fardeaux, la plus dangereuse des responsabilités. En ramassant ce pouvoir tombé sous l'indifférence publique, ils n’ignoraient pas que derrière eux allait se souder cette queue avec laquelle ils devraient bientôt compter.
Le gouvernement de la défense nationale pouvait-il, dès l’abord, faire une alliance intime et confiante avec la partie saine et patriotique du pays, laisser de côté les questions politiques, et, s’appuyant sur la nation, s’occuper uniquement de la défense du territoire, ou devait-il louvoyer, flatter cette queue funeste et gagner du temps? Le premier de ces deux partis paraissait le meilleur ; c’est pourtant au second que le nouveau gouvernement s’arrêta. Malgré l’expérience du passé, il crut pouvoir, probablement, apprivoiser le monstre, lequel ne fut pas dupe un instant, mais se laissa flatter et laissa passer.
On lui livrait les meilleures armes, on le payait régulièrement, on l’habillait, on le choyait de toutes les manières. Une ou deux fois il montra les dents; mais, devant l’attitude de la population qui n’avait pas encore perdu tout sens patriotique, il rentra dans sa tanière en attendant une occasion favorable. Quant à se battre contre l’ennemi, la queue n’y pensait guère et le déclarait formellement. Dans les clubs de ces messieurs, on disait sans ambiguïté qu’il fallait laisser faire aux Prussiens le gros de la besogne, écraser la France de réquisitions, exiger une indemnité
fabuleuse, huit, dix milliards, brûler Paris...; qu’après cela la réformation sociale ne ferait pas un pli, tous ceux qui possèdent étant ruinés. Ou disait tout cela, et le gouvernement de la défense nationale continuait à accorder à ces braves gens tout ce qu’ils demandaient, même de 11e pas aller au feu, et d’attendre, moyennant 1 fr. 50 c. par jour, plus 75 centimes pour leurs femmes, que le drame national fût terminé pour commencer le drame social.
On ne parviendra pas à faire croire aux gens sensés que M. de Bismark 11e fût pas au courant de la situation intérieure de Paris et qu’il n’y eût pas mis au moins un doigt, sinon la main. Ce sont là de ces faits que l’histoire manque rarement d’éclaircir, et les eommuneux 11’ont pas brûlé tous les petits papiers révélateurs. D’ailleurs les Prussiens enseignaient à ces messieurs comme on incendie rapidement une ville à l’aide du pétrole, comme on brûle les bibliothèques, et comme on envoie des obus sur une cité assiégée, dans le tas.
Quoi qu’il en soit, lorsque Paris uflamé eut capitulé et que M. J. Favre eut demandé que les troupes allemandes ne fissent qu’un simulacre d’entrée dans les murs de la capitale, M. le grand chancelier, diplomate, accorda ce point sans trop se faire prier, parait-il. Il n’ignorait pas que le désarmement do la garde nationale allait être la grosse question, et il préférait la laisser résoudre à la France,
plutôt que de se charger de ce soin. 11 lui répugnait, devant l’Europe déjà émue, de brûler Paris; et si les Français pouvaient faire cette besogne eux-mêmes, la Prusse y trouvait toutes sortes d’avantages. Quelques ruines de plus chez nous, des hontes, des haines allumées, un crédit fortement ébranlé, ne faisaient pas qu’après tout, la France ne fut
un hou gage, et l’on pouvait, en présence de ces compli-
entions intérieures, se montrer plus difficile, faire des conditions plus dures encore...
Pendant la durée du siège des Prussiens, de nombreux symptômes faisaient pressentir à tous les esprits dévoués à la grandeur du pays que, quelle que fût l’issue de la lutte, ce n’était que le prélude d’un drame sanglant. « Après la guerre contre l’étranger, la guerre civile. » Cette phrase était souvent répétée.
Avec plus de fermeté, de discipline, de connaissance de l’état des esprits à Paris, le gouvernement, au 1 8 mars, pouvait-il éviter nos derniers malheurs? Il n’avait pas d’armée; Versailles et Paris étaient aussi éloignés de s’entendre que peuvent l’être la Chambre des communes et Pékin. La population saine, mais peu éclairée de Paris, isolée pendant cinq mois, énervée, persuadée que le gouvernement de la défense nationale n’avait pas fait son devoir en face de l’ennemi, ne comprenant rien à son attitude de doute et de défiance perpétuelle , mal soutenue par ce gouvernement après qu’elle lui avait donné un appui
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sérieux au 31 octobre, ne connaissant pas les agissements de cette queue, près de laquelle, pendant cinq mois, elle avait vécu cependant, laissa faire, comme elle avait laissé faire le \ septembre. Un graud nombre de Parisiens étaient partis après le siège pour visiter leurs familles éloignées ou pour veiller à leurs intérêts compromis ; les affaires ten-
daient à reprendre avec une activité extraordinaire.
En supposant la chose possible, eut— il été mieux d’éviter cette crise, le 1 8 mars, par des mesures prises à temps? Je crois qu’on eût pu tout au plus obtenir un ajournement.
11 en est des peuples comme des individus, lorsqu’une maladie sérieuse se déclare. La convalescence ne peut venir qu 'après une crise déterminante entre le principe vital et le principe morbide.
Aujourd’hui, grâce à cette crise, il n’est permis à personne d’ignorer ou de feindre d’ignorer que nous nourrissons chez nous, dans nos villes, des hordes de barbares qui ont juré une haine implacable à la civilisation. Pas d'illusions ou de compromis possibles. « Etes-vous ou n’ètesvous pas du parti des voleurs? » La question est ainsi réduite à sa plus simple expression. La politique, les opinions religieuses et autres n’ont rien à voir là-dedans. Plus de culte, plus de patrie, plus de forme de gouvernement; plus de lois, puisqu’on les peut changer chaque matin; plus de possession légale, plus de supériorité acquise par le travail et l’intelligence, plus de liens sociaux... ; un seul
principe : « Prendre et détruire tout ce qu’ou ne peut s’approprier. Ignorants et stupides, nous prétendons que tous soient comme nous. Brûlons bibliothèques et musées, archives, travaux accumulés par les généx*ations précédentes. » Quoi de plus logique?
Menacé d’arrestation par la Commune si je refusais de marcher sous ses ordres, comme officier du génie, je quittai Paris le 29 mars. C’est pendant cette absence forcée de la capitale que j’ai pu terminer le mémoire commencé sitôt après la capitulation.
Comme tous les Parisiens fugitifs, comme tous ceux qui ont encore conservé un amour profond pour notre malheureuse patrie, j’ai suivi anxieusement les phases de cette attaque d’une armée à peine reformée, avec laquelle nous étions de cœur, contre nos propres foyers, contre ces remparts que nous avions défendus devant l’étranger.
En ces deux mois, j’ai essayé de me rendre compte de l’état des esprits dans les provinces que je parcourais, de l’attitude du pays pendant cette crise.
11 résulte de cet examen, que je ne donne pas comme complet, un certain nombre d’observations qui peuvent, en ces jours funestes, avoir leur intérêt.
A entendre beaucoup de gens, Paris n’avait que ce qu’il méritait. Il y avait longtemps que sa prédominance, ses propriétés absorbantes choquaient la province. Peu s’en fallait qu’un certain nombre d'honnêtes gens ne proposassent
la suppression définitive de Paris; et l’on trouvait que le gouvernement de Versailles y mettait bien des façons. Selon quelques-uns, s’il ne paraissait pas utile de détruire totalement Paris , il était nécessaire de lui enlever son titre séculaire de capitale et de réorganiser la France a l’instar des Etats de l’Union. Plusieurs prêchaient la conciliation, — ceux-là étaient eu petit nombre, je dois le dire. — Un nombre plus restreint encore réclamait une main de fer, une manière de duc d’Albe pour écraser une bonne fois la révolution dans la personne de quelques coquins et... de leurs adhérents. La grande majorité demandait que tout cela finit d’une manière ou d’une autre, s’inquiétant peu de la forme de gouvernement à choisir, pourvu que ce gouvernement permit de travailler, et ne protégeât pas les voleurs de préférence aux gens paisibles et soumis aux lois. Dans les bas-fonds — même ruraux, puisque l’expression est admise, — on attendait le triomphe de la Commune pour commencer la jacquerie, mettre le feu aux châteaux, piller les gros fermiers, et faire partout des réquisitions, à la manièx'e des Prussiens, dans les villages et bourgades. En attendant, et pour se faire la main, on pillotait l’Etat en coupant les bois domaniaux, et en les vendant à vil prix à d’honnêtes spéculateurs et à d’excellents propriétaires, qui eussent trouvé détestable qu’on en agit de même dans leurs propres forêts.
Tout cela ne constitue pas un état social très-rassurant,
surtout quand ou a l’ennemi chez soi, qui, non sans raisons, résume ces opinions diverses et ces façons d’agir eu une seule expression : « Anarchie. »
De toutes parts récriminations contre les Parisiens, auxquels, même avant les derniers événements, on reprochait avec aigreur leur résistance de quatre mois passés, qui avait donné tout le temps à la Prusse de ravager plus d’un tiers de la France; résistance qui n’avait fait que rendre les conditions de la paix plus onéreuses.
Or, voilà que ces Parisiens, non contents de ces cinq mois de siège, recommencent la guerre , par amour de l’art sans doute, et rendent l’ennemi plus exigeant encore, en le fixant indéfiniment sur le sol !
De ces appréciations, de l’attitude même de Paris pendant la déshonorante tyrannie de la Commune, de son hébétement depuis qu’il est délivré, en présence des ruines et de l’incendie, il résulte clairement que le sens patriotique est momentanément, faut-il l’espérer, suspendu chez nous.
Si nous ne faisons pas un grand effort, si les hommes de cœur ne se mettent pas promptement à raffermir la fibre morale du pays, on peut considérer la France comme arrivée à sa période de décadence.
Pendant le siège des Prussiens, le cri de : « Vive la France! » était considéré comme suspect. C’était le seul cependant qu’on eût dû alors se permettre. A ce cri, les
bataillons de gardes nationaux bien pensants répondaient en hurlant : « Vive la République ! » On sait maintenant ce que les baïonnettes intelligentes entendaient par là. Ceux de ces bataillons qui refusaient alors d’aller au feu, bien qu’ils demandassent chaque jour des sorties, constituaient l’armée de la haine et de l’envie contre la civilisation et ce qu’elle procure de biens à l’humanité; n’étaient pour le faible gouvernement de la défense nationale qu’un embarras , sinon un danger intérieur, en présence des périls extérieurs. On ne doit donc pas s’étonner si nos généraux, qui ne pouvaient ignorer ces choses, ont mis de l’indécision dans leurs plans, et si les officiers, huit soit peu clairvoyants, éprouvaient au fond de famé un profond découragement, tout eu faisant leur devoir.
L’isolement, un ennemi puissant, haineux et acharné devant soi, la guerre sociale imminente dans ses foyers, l’indifférence, sinon l’hostilité des alliés naturels..., il n’en faut pas tant pour mettre les caractères les plus fermes en désarroi.
Les deux mois qui viennent de s’écouler expliquent l’impuissance à laquelle nous avons été condamnés devant l’ennemi. Est-ce à grand’peine alors (pie les gens de cœur ont pu, du moins, sauver l’honneur de la grande cité. Depuis, des bandits, suivis aveuglément par cette foule ignorante, abusée, affolée, et qui a perdu tout sentiment
patriotique, se sont chargés de déshouorer uotre pauvre Paris. A la vue de leurs crimes, de leur démence, beaucoup sentaient s’affaiblir en eux l’horreur pour l’invasion étrangère, cette haine vigoureuse pour l’ennemi qui foulait nos provinces. Ceux qui, fugitifs, à graud’peine échappés aux presses organisées par les hommes de la Commune, aux bandes avinées de Paris, se trouvaient au milieu de ces soldats allemands disciplinés, paisibles, habituellement polis et doux, croyaient sortir d’un cauchemar, et se prenaient à ne plus voir d’un œil indigné ces uniformes étrangers répandus dans nos villes et nos campagnes. Comment pouvait-il en être autrement? Comment chasser du souvenir ces gardes nationaux de Paris sales, nu regard égaré par l’alcool, à l’allure insolente, l’injure à la bouche, insultant leurs officiers, défiants et crédules à la fois? Comment ne pas les comparer involontairement à ces troupiers allemands si respectueux envers leurs chefs, bien tenus, vivant paisiblement dans les maisons, toujours prêts à tout, silencieux et discrets?
N’était-ce pas le comble de la douleur de sentir s’amollir en soi tous les sentiments de colère que devait soulever la vue de ces ennemis entraînés sur notre sol par une puissance avide qui a juré notre anéantissement?
Heureusement, les officiers de l’armée allemande prennient soin de raviver ces sentiments de juste colère que la vue d’un envahisseur doit inspirer. Leurs propos,
leur joie, lorsqu’ils pouvaient pressentir la destruction probable de Paris, lorsque la nouvelle de nouveaux excès de la Commune parvenait à leurs oreilles ; leurs orgies nocturnes; le cynisme des mœurs chez beaucoup d’entre eux ; leur intention constante de nous humilier, de nous écraser, nous rappelaient à la triste réalité, et faisaient germer de nouveau les sentiments de patriotisme que les lugubres extravagances de la Commune parvenaient à flétrir.
Eu s’éloignant du souvenir, le cauchemar des bandes parisiennes laissait ainsi les esprits apprécier mieux la situation vraie, et l’on eu venait à se demander bientôt si la cause principale de nos dernières humiliations n’était pas le fait de ces Allemands conduits par l’envie et la haine longtemps contenues.
La Prusse ne doit pas se faire d’illusions. Si elle a pu croire un instant que les excès des communeux adouciraient des rancunes que nous allons soigneusement nourrir contre sa puissance, aujourd’hui elle doit être convaincue que, par un trop juste retour, l’opinion, en b’rance, ajoute à son compte ouvert nos derniers malheurs. Entièrement dévouée au culte de la force, la Prusse, dépourvue du sentiment du droit, du sens moral, doit payer à son tour cette erreur, le mépris qu’elle affecte pour tout ce qui n’est pas appuyé sur la force matérielle et brutale.
Ces deux mois d’humiliations sans précédents ont eu
encore un bon coté : ils nous ont fait sonder à fond l'abîme où nous tombions ; ils ont permis de reconstituer une armée digne de ce nom ; ils ont écarté toute équivoque ; ils ont mis les partis politiques à l’arrière-plan, et nous permettront, je l’espère, de crier, sans être insultés par des ivrognes armés : « Vive la France ! » et de repousser à notre tour ceux qui oseraient, eu ces tristes temps, pousser un autre cri.