‹ Mémoire sur la défense de Paris, septembre 1870-janvier 1871Chapitre 14 sur 14 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Si, de notre côté, pendant le siège de Paris, il y a beaucoup à reprendre, il ne faudrait pas croire que les armées entraînées sur notre territoire par la haine que la Prusse nous a vouée, aient, au point de vue militaire, déployé les ressources d’attaque qu’elles ont la prétention de posséder au suprême degré, comme elles prétendent être en possession des vertus civiles et guerrières par excellence.

En récapitulant les faits de ces quatre mois et demi du siège de Paris, il demeurera évident pour tout esprit impartial, que l’armée dont dispose la Prusse n’a fait autre chose qu’occuper les positions excellentes que nous avons eu le tort de lui abandonner sans coup férir, qu’elle s’y est retranchée, quelle y a soutenu nos attaques, frappées d’impuissance par notre incurie même; mais qu’elle n’a nulle part tenté une action offensive, sérieuse, sur nos lignes, dès qu’elles ont été fixées. Que la Prusse ait rendu effectif le blocus

d’une ville de 1 800 000 habitants, c’est un mérite assurément, mais qu’elle ait assiégé Paris, c’est une autre question. Le fait d’organisation administrative est d’une valeur incontestable ; le fait de guerre — ainsi toutefois qu’on entendait la guerre — est médiocre.

Dans un siège, le rôle du génie militaire prend naturellement le premier rang. Les ingénieurs allemands ont-ils fait preuve de ces connaissances étendues, de cette rectitude dans l’exécution, qui sont l’honneur et la force de ces corps? L’occasion, dira-t-on, ne leur en a pas été offerte ; soit. C’est un fait que je constate, rien de plus. Je ne juge que sur ce que nous avons vu, non sur ce qu’ils auraient pu faire.

Pourquoi l’armée assiégeante n’a-t-elle pas fait naître cette occasion ? Pourquoi s’est-elle bornée, en réalité, non point à attaquer Paris, mais à l’investir? Quel avantage trouvait-elle à se morfondre pendant quatre mois et demi devant une ville qu’elle savait ne renfermer qu’une armée faible en nombre, des troupes sans discipline, médiocrement commandées, et parmi lesquelles il fallait compter des corps décidés à ne se servir de leurs armes que contre leurs propres concitoyens? Pourquoi cette attitude inerte chez des armées qui ont la prétention de savoir pratiquer seules aujourd’hui en Europe le métier de la guerre, qui le disent hautement ; parmi lesquelles des succès éclatants ont développé la confiance et l’orgueil ? C'est que les armées allemandes sont commandées par un état-major dont la prudence égale au moins l’habileté, qui n’abandonne rien au hasard et ne joue la partie des batailles qu’avec toutes les chances favorables de son côté.

Y a-t-il dans les travaux laissés par les Allemands autour de Paris des idées neuves, d’une importance majeure? Non point: d’heureux expédients, des dispositions ingénieuses parfois, une grande négligence dans l’exécution souvent. Tels quels, cependant, ces ouvrages ont suffi. Oui, pour arrêter nos attaques, puisque les Prussiens avaient eu l’habileté d’intervertir les rôles, et de nous obliger à prendre l’offensive contre leurs positions, tout à notre

désavantage ; oui, pour bombarder sans résultat sérieux quelques-uns de nos forts et une partie de la ville ; non , comme ouvrages de siège, c’est-à-dire propres à permettre de s’emparer de Paris (1).

On peut donc admettre que, si à la télé de l’agglomération allemande est placée une administration excellente ; que si la direction et l'organisation militaires prussiennes sont supérieures de beaucoup à ce que nous possédions, les moyens d’exécution ne se tiennent pas toujours à ce niveau élevé ; qu’ils accusent, en bien des cas, une certaine barbarie, une instruction peu étendue, des côtés défectueux. Il fallait notre propre faiblesse, notre profonde désorganisation, pour n'avoir pu surmonter les obstacles et reconnaître l’insuffisance des moyens qu’on nous opposait.

Il est toujours bon de savoir le fort et le faible de son ennemi. Or, dans l’armée allemande, les armes spéciales, qui tendentde plus en plus à décider du sort des batailles, n’ont pas la supériorité sur les nôtres. L’artillerie française n’a dû son infériorité qu’à son petit nombre; l’arme du génie a montré chez nous plus d’initiative, plus de puissance, plus de capacité que l’ennemi n’en a laissé voir.

Indépendamment des questions qui touchent à l’organisation militaire, notre attention doit donc se porter sur l'artillerie, qu’il s’agit, pour nous, de rendre plus nombreuse, plus légère, plus maniable ; et sur le système le plus convenable à la défense du territoire et à l’attaque, au point de vue de l’arme du génie. Je n’entamerai pas de nouveau les discussions élevées à propos des canons se chargeant par la gueule ou par la culasse. Si l'infériorité de la grosse artillerie de position se chargeant par la gueule est notoire, il ne me paraît pas qu’il en soit de même pour l’artillerie de campagne ; et, après ce que j’ai pu voir, je n’oserais trancher la

(!) Les événements de guerre civile ont démontré depuis que le bombardement des forts du sud par les Allemands pendant vingt-quatre jours ne leur a fait perdre que peu de leur valeur défensive, et que, pour s’emparer d’un de ces forts, défendu par des troupes sans expérience et sans instruction, il a fallu encore plus d’un mois de siège.

MEMOIRE SUR I.A DÉFENSE DE PARIS

question. Ce qui paraît plus important, plus décisif, c’est la nécessité absolue de donner à l’artillerie attelée toute la légèreté possible. Beaucoup de nos mouvements n’ont pu produire le résultat attendu, parce qu’il était impossible de les appuyer promptement, sur des terrains difficiles, par de l’artillerie attelée. Il se présente encore, à propos de l’artillerie, une question d’une importance capitale. Cette artillerie consomme une masse de munitions dont on se fait difficilement une idée quand on n’a pas vu avec quelle rapidité les caissons se vident pendant une action. Plus l’artillerie deviendra maniable, plus le tir sera rapide, et plus cette difficulté prendra d’importance. Pour l’ennemi comme pour nous, cette consommation prodigieuse de munitions a été souvent un gros embarras.

Si l’on ménage le tir, on risque d'ôtre inférieur à l’ennemi pendant l’action ; si on le prodigue pour écraser plus vite cet ennemi, on est hors d’état de répondre à une reprise du feu devant un nouveau mouvement offensif, à moins de recourir aux approvisionnements de réserve que la prudence conseille naturellement de tenir éloignés du champ de bataille. Cette question des approvisionnements des bouches à feu en campagne est donc une de celles qui doivent le plus vivement préoccuper les officiers d’artillerie. Celui qui la résoudra le premier aura, par cela môme, une supériorité marquée sur son adversaire.

Quant au système de fortification qu’il convient d’adopter aujourd’hui pour la défense du territoire, il y a, semble-t-il, beaucoup a dire et surtout beaucoup à faire ou à refaire.

Le système de fortification permanente adopté autour de Paris paraît aujourd’hui jugé. Ces défenses n’ont pu empêcher l’ennemi de prendre possession des meilleures positions qui entourent la capitale, et à l’aide desquelles l’investissement était complet sans qu’il fût possible de le rompre. L’enceinte bastionnée a beaucoup plus gêné nos mouvements qu’elle n'a inquiété un ennemi qui, ?i aucun moment, n’a tenté de faire une pointe entre deux forts, et qui, décidé à ne pas exposer inutilement ses troupes, obtenait une capitulation par famine.

DU KULE l)K IA KUKTIKICATION AIJTOIK DK PAIUS.

On prétendra peut-être que si cette enceinte n’eût pas existé, l’ennemi tentait de tourner les forts et de se placer entre eux et la ville, qui eût été ainsi forcée par un coup hardi. Des tranchées, dans ce cas, et quelques batteries, eussent suffi pour arrêter un pareil mouvement qui eût été très-risqué en présence d’une population nombreuse, armée et assez solide derrière des épaulements et barricades , pour mettre l’ennemi , ayant des forts à dos ou sur ses flancs, dans la plus fâcheuse position (1).

Les forts seuls ont été pour nous un appui, pour l’ennemi un obstacle ; mais cet obstacle eût été plus redoutable pour cet ennemi et plus efficace pour nous, s’il eût été élevé sur les positions mêmes qu’occupa l’armée d’investissement, et si ces positions avaient été reliées entre elles par des ouvrages de fortification passagère établis en raison des dispositions de l’attaque et profitant de la configuration du terrain.

Si l’enceinte bastionnée a été inutile à la défense contre l’armée allemande, elle offre un rempart efficace aux promoteurs de la guerre civile, sépare de fait la France de Paris, et permet à tous les agitateurs cosmopolites de s’établir dans la capitale française comme dans une citadelle sans nom, sans patrie, sans histoire, à la merci d’aventuriers.

Est-ce à dire qu’il faille, à cette heure, démolir nos forts, supprimer notre enceinte? Peut-être; mais, pour juger sainement, froidement les choses du présent, il est bon parfois de jeter un regard en arrière, et d’examiner ce que, en des circonstances analogues, la nécessité, la force des choses, ont dû imposer aux générations qui nous ont précédés dans la voie.

Quand l’artillerie à feu remplaça définitivement les anciens engins de guerre, ce fut une révolution dans l’art de défendre les places. Beaucoup d’hommes de guerre résistèrent à l’évidence, — car il est

(1) Ou observera, ainsi qu'il a clé dit ailleurs, que les troupes allemandes n'ont tenté nulle part, avec succès, de s'emparer de nos positions, lorsque celles-ci étaient seulement défendues par des tranchées et des épaulements.

-208 MEMOIRE Si: R LA DÉFENSE DE PARIS.

toujours des hommes peu disposés à admettre les changements qu’apporte un nouvel élément dans l’ordre établi ; — mais enfin il fallut se rendre. Que fit-on? On ne supprima pas les commandements, qu’on regardait toujours comme un moyen puissant de défense; c’est-à-dire, on ne dérasa pas les tours des enceintes des châteaux et places, mais on les terrassa pour pouvoir mettre des pièces en batterie sur leurs crêtes; puis, en avant de ces anciennes défenses conservées et commandant le pays au loin, on éleva des boulevards, ouvrages de terre propres à recevoir des bouches à feu.

Le tir de l’artillerie à feu, fort court d’abord et qui ne dépassait guère le tir des anciens engins à bascule ou à contre-poids, s’allongeait. Peu à peu on dut étendre les ouvrages extérieurs de défense : aux boulevards on ajouta des demi-lunes, des avancées, puis des fortins détachés; si bien, qu’en moins d’un demisiècle, le château ou la place forte ne fut plus qu’un réduit. Et cependant il n’y avait pas, entre la première artillerie à feu de siège et les anciens engins à contre-poids, l’écart qui existe entre l’artillerie sous Napoléon I" et celle actuelle.

11 sera facile, en quelques mots, de prouver que ceci n’est pas un paradoxe. Les mangonneaux à bascule, les pierrières à contre-poids, envoyaient des boulets de pierre suivant une courbe parabolique, du poids de 200 livres et plus, à une distance de 200 mètres au moins, de 250 mètres au plus (1). Les bombardiers, vers le commencement du xv‘ siècle, ne demandèrent pas plus aux premiers canons. Ils envoyaient des boulets de pierre comme avec les mangonneaux, et ils n’atteignaient pas, à cause de la mauvaise qualité de la poudre et de l’imperfection des engins, à une distance plus grande. A l’origine, on ne vit dans la substitution des canons aux machines de jet qu’un avantage : facilité de transport et d’établissement, multiplicité des moyens d’attaque. Cent ans après,

(1) Au siège de Toulouse, Simon de Mnntlort fui lue pHr un projectile lancé de la place de Saint-Sernin. De cette place au point d'attaque il y a au moins 200 mètres-

DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 209 c’est-à-dire au commencement du xvi' siècle, les bombardes envoyant des boulets de pierre suivant une trajectoire très-courbe étaient encore en usage dans les sièges, et les pièces envoyant des boulets de fer de plein fouet étaient rares. Le tir des bombarbes ne dépassait pas à 00 mètres, celui des pièces envoyant des boulets de fer de but en blanc n'atteignait pas 1000 mètres. Il n’y avait donc, entre le tir des engins à contre-poids et celui de l’artillerie à feu, qu’une fréquence plus grande et une trajectoire successivement un peu plus étendue. Ces modifications, importantes certes, mais moins considérables qu’on ne le suppose habituellement, avaient suffi pour achever une révolution dans l’art de la fortification. Au commencement du xvi" siècle, la courtine terrassée, avec bastions flanquants, était trouvée.

N’est-il pas évident qu’entre les bouches à feu du premier empire, envoyant des boulets pleins à 1800 mètres, les obus à 1000 mètres, et l’artillerie actuelle, la différence est autrement considérable qu’elle ne l’était entre les engins à contre-poids et les premiers canons? 1° Le tir s’est allongé de plus du double. 2° L’obus percutant a remplacé le boulet plein ou l’ancien obus sphérique à fusée. 3° Le tir est beaucoup plus rapide. La mitrailleuse, avec une sûreté de tir absolue, annule l’ancienne [mitraille, qui perdait les neuf dixièmes de ses projectiles. 5° Le nombre des pièces que traîne une armée est quatre fois plus grand que sous l’empire. 6° Enfin, les bouches à feu de très-gros calibre ne sont plus une exception, une rareté, et le chargement par la culasse a rendu leur tir rapide. La révolution s’impose plus que jamais à l’art de la fortification. Coupables seraient ceux, en ces temps d’épreuves, qui se refuseraient à reconnaître cette nécessité et à devancer ses conséquences. *

On blâme les Prussiens sur leurs habitudes de bombardements, on trouve ce procédé barbare; je partage cette opinion. Mais, lorsqu’on installa les premières bouches à feu, lorsqu’on mit l’arquebuse aux mains des soldats, tous les hommes de guerre qui tenaient à l’honneur des armes ne s’élevèrent pas avec moins d’aigreur et

de juste indignation contre ceux qui inventaient et employaient ces

ai

engins, lesquels, disail-on alors, permettaient à un manant caché derrière une haie de tuer un brave gentilhomme. Le pape fulminait des sentences d'excommunication contre les inventeurs et porteurs d’arquebuses. Ces sentiments de réprobation et ces sentences n'empôchèrent pas de perfectionner les canons et les mousquets.

Quand un homme possède une arme, sa première pensée est de s’en servir ; quand une armée possède une artillerie avec laquelle, au lieu de canonncr, en perdant du monde, un village occupé par l’ennemi ou qui barricade ses rues, il le peut bombarder sans perdre un homme, il le bombarde. Ce village arrêtait jadis pendant huit jours un corps d’armée qui n’avait que des arbalétriers et deux ou trois machines qui ne causaient pas grand dommage ; il arrêtait une journée entière des régiments qui traînaient difficilement quelques bouches à feu envoyant des boulets pleins et des obus peu redoutables derrière des murs. 11 n’arrête pas une heure une demi-brigade pressée de passer, et qui le couvre en vingt minutes de deux à trois cents obus percutants. Qu'y faire? Agir de même à l’occasion, sous peine d’être les dignes successeurs de la belle chevalerie d’Azincourt, brave comme l’épée, mais battue sans trêve, rançonnée, et laissant derrière sa renommée de bravoure le pays à la merci du vainqueur.

Les Allemands ont été de tout temps les promoteurs de l’aggravation des maux de la guerre ; c’est une race que les scrupules n’arrêtent pas : l’histoire ne date pas d’hier. Nous avons souvent, en France, protesté au nom des préceptes de l’honneur et de la bravoure loyale, mais il nous a fallu bientôt faire comme eux, pour ne pas être à la merci des premiers soudards venus. Le mieux est donc de laisser là des récriminations qui ne réparent rien, de nous mettre en mesure d’envoyer au besoin plus d’obus que les Allemands n’ont pu en lancer sur un point donné, et de faire surtout que personne ne puisse en couvrir nos villages, villes, fermes et châteaux. Or, il est constant que nos forts n’ont pas empêché ces Allemands d’envoyer sur Paris des projectiles jusque près des rives de la Seine ; qu'à Soissons, et sans que la place ait pu répondre, ils

ont fait une brèche à l’escarpe du côté de Saint-Jean, à une distance de plus de 2000 mètres, et qu’ils ont écrasé tout un quartier de cette malheureuse cité, notamment son Hôtel-Dieu, sous une pluie de projectiles ; que ni les fortifications de Strasbourg ni celles de Toul n’ont empêché l’ennemi de bombarder les monuments et habitations ; >

que ces mêmes Allemands s’acharnent à détruire les hospices, les asiles, les édifices publics, dont la destination est particulièrement respectable.

Ce que je leur reprocherais, ce ne sont pas ces façons d’agir, mais la prétention affichée par eux d’être venus en France pour détruire un foyer de corruption et hâter le développement de la civilisation. On peut pardonner à la barbarie sauvage et inconsciente, mais l’hypocrisie allume des haines qui ne s’éteignent pas (1).

L’ancien système de la fortification permanente est donc, en grande partie, frappé d’impuissance en face de l’artillerie actuelle. Entourer, à courte distance, des villes populeuses, riches, industrielles, d’ouvrages de défense, c'est les vouer à la destruction en présence d’un ennemi sans scrupules d’aucune sorte. Ce n’est plus par des enceintes, des citadelles et des couronnes de forts qu’il convient de défendre les cités, mais par l’occupation des positions qui en commandent les approches, et forcent les armées ennemies ou de s’arrêter pour les attaquer et les prendre, ou de laisser sur leurs flancs et leurs derrières des troupes qui couperont leurs communications et détruiront les corps isolés.

Certaines villes ont été élevées, dans l’origine, en vue de les soustraire à une attaque ; mais depuis longtemps ce n’est pas le motif qui a fait que la plupart de nos centres de population se sont

(I) Depuis In lin de la guerre, j’ai eu maintes occasions de voir de près les corps de troupes allemandes dans leurs cantonnements. Si les officiers sont polis et instruits, si les soldats observent une exacte discipline, les premiers sont loin de donner de bons exemples. Beaucoup passent les nuits à s’enivrer et affectent un profond mépris, dans leur conduite, pour l’austérité des mœurs. Je ne prétends pa^ que les militaires doivent vivre comme des demoiselles ; mais joindre l'hypocrisie à la dépravation, c’est du superflu.

étendus. Des cours d’eau, des campagnes fertiles et bien abritées, des croisements de voies naturelles ont commandé le développement de l’assiette de toutes les villes modernes ; les considérations stratégiques ne sont entrées que pour une faible part dans ce développement.

Paris est dans ce cas, et depuis que Lutèce s’est épanchée sur ses deux rives du nord et du sud, les enceintes qui l’ont enveloppée ont toujours été de médiocres défenses, bien que cette ville ait soutenu plusieurs sièges. Plus elle s’est étendue, plus les conditions de la défense se sont trouvées mauvaises ; car, en s’étendant, elle rapprochait ses murailles des hauteurs qui l’enveloppent. La plupart de nos grandes villes, sauf do très-rares exceptions, bâties sur des cours d’eau, sont exactement dans la même situation. Défendables quand elles n’avaient que peu d’étendue et que les armes de jet n'avaient qu’une faible portée, elles sont éminemment attaquables depuis qu’elles ont dépassé leurs anciennes limites et que les armes de jet ont acquis une portée de plusieurs kilomètres. 11 est une autre considération, toute morale, qui doit faire renoncer aujourd’hui à fortifier des villes très-populeuses. La pression de la population civile qui craint pour ses foyers, qui redoute les dernières extrémités d’une défense, sur une garnison, amollit ou embarrasse au moins la résistance. Une armée enfermée dans une grande ville, en contact avec la population civile, sous l’impression même de la terrible responsabilité qui lui incombe, manque de la fermeté et de la décision nécessaires. La première question, à la guerre, est do ne pas mêler ceux qui se battent avec ceux qui ne se battent pas ; c’est pourquoi une armée opérant en pays ennemi possède tout d’abord une supériorité sur celle qui défend son propre territoire. La première acquiert par la défiance, par suite des sentiments de haine et de vengeance qui l’entourent, une cohésion, une discipline que ne peut jamais conserver la seconde, mue par des sentiments contraires et toujours disposée à se disloquer pour aller défendre ses propres foyers.

Les hommes de guerre de la première révolution ont bien vite

nu ROLE RE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 213 reconnu le danger qu’il y avait à conserver les dénominations de régiments provinciaux : Picardie, Champagne, Normandie, etc. Ils ont fondu ces organisations ayant un caractère local, dans les demi-brigades, qui formaient, non plus des corps armés avec une attache provinciale, mais une armée du pays. Nos récents imitateurs de la révolution n'ont pas, paraît-il, compris combien cette mesure était sage et réellement patriotique, puisqu’ils ont maintenu les bataillons de mobiles avec leurs dénominations départementales.

Aussi, plusieurs de ces bataillons deùiandaient-ils à aller se défendre chez eux, si l'ennemi venait attaquer leurs foyers. C’est logique : « Puisque », disaient des mobiles de l’Indre, « nous sommes du département de l’Indre, on doit nous envoyer défendre notre département qui va être envahi. »

Comment répondre à cela sans de longs développements sur la solidarité nationale, sur ce qu’est le devoir envers la patrie, etc. ?

Quand des soldats sont incorporés dans le 10' ou le 31', l’Indre pas plus que le Pas-de-Calais ne leur font jeter un regard en arrière; ils vont où va le 10', où va le 31'. Une armée enfermée dans une grande ville y prend bientôt des habitudes de citadins, — encore n’en prend-elle pas les meilleures, — et si elle consent à se défendre bravement, elle répugne à agir en dehors de ses lignes.

Donc, plutôt que de chercher à obtenir l’impossible en fortifiant des villes qui ne sont, en aucune manière, assises en vue d’être défendues, pourquoi ne pas fortifier les points indiqués par la constitution géologique du sol, et qui ne sont, en outre, ni les plus fertiles ni les plus occupés par conséquent? A cela deux avantages à considérer : facilité de perfectionner ce que la nature donne déjà sans grandes dépenses ; moyen de soustraire les défenseurs du sol au contact des villes, de les discipliner plus aisément, d’attacher leur esprit aux choses de la guerre, de les exercer, de les fortifier et de les aguerrir. On oublie vite en campagne tout ce qui est en dehors des conditions imposées par la guerre, et c’est dans cet état de l’esprit qu’il est bon de maintenir le soldat.

2 U MÉMOIRE SUR LA DÉFENSE DE PARIS

De Paris à la frontière que nous possédions à l’est il y a quelques mois encore, les positions stratégiques facilement défendables ne manquaient pas, et, si elles eussent été protégées par quelques ouvrages, ainsi que la plus vulgaire prudence le commandait, nos premiers échecs n’eussent pas tourné en désastres accumulés. Eu arrière de la ligne des Vosges, nous avions une seconde ligne, celle qui s'appuie à Mézières au nord pour venir aboutir au massif de la Haute-Bourgogne au sud, près de Dijon. Cette seconde ligne, pas plus que la première, n’avait été l’objet d’une étude des localités et n’avait été munie d'ouvrages de campagne. Comme nous l’avons vu, les abords de Paris étaient restés sans défenses, et par conséquent sans défenseurs ; et cependant, si l’armée qui a été se perdre à Sedan , en se jetant dans une impasse, se fût retirée sous Paris, en manœuvrant devant l’ennemi victorieux et retardant sa marche, elle eût pu occuper des positions assez fortes pour rendre l’investissement de la capitale impossible.

Mais il ne suflisait pas à cette armée, en pareille occurrence, de se tenir dans les lignes de nos forts ; elle avait mieux à faire.

Il n’est pas de capitale en Europe qui présente une zone de défenses comparable à celle derrière laquelle Paris est assis, à la condition de l’occuper; car autrement cette zone est, contre la ville même, ainsi que nous en avons fait la triste expérience, une excellente ligne d’investissement pour l’assiégeant.

La Seine traverse Paris en descendant vers le nord-ouest, après avoir recueilli la Marne à deux kilomètres environ de ses remparts. En sortant de Paris, elle descend brusquement vers le sud-sudouest, se détourne vers le nord-est jusqu’à Saint-Denis, se dirige au sud-ouest pour faire un coude en longeant la forêt de Saint-Germain vers le nord-est, puis coule à l’ouest, redescend au sud-ouest jusqu’à Poissy, où elle remonte vers le nord. Ces détours successifs, à la sortie de Paris, donnent quatre presqu’îles : celle de Boulogne, qui est la plus voisine des remparts, défendue à sa gorge par Saint-Denis et Aubervilliers ; celle de Gennevilliers, défendue à sa gorge par le Mont-Valérien ; celle de Houilles, qui peut être facilc-

DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 215 ment défendue à sa gorge par les hauteurs de Cormeil à Orgcmont; celle de Saint-Germain, que des ouvrages élevés de Poissy à la ville de Saint-Germain peuvent rendre inabordable.

Si à ces excellentes positions on ajoute une ligne de défenses s’appuyant à Châtillon en profitant de la vallée de la Bièvre et des hauteurs qui la dominentjusqu’à Versailles, Marly et Saint-Germain, on occupe un immense camp retranché ou une série de camps protégés par des cours d’eau et des escarpements impossibles à forcer, pour peu qu’on les veuille munir de quelques ouvrages. De Saint-Denis, le canal, le fort d’Aubervilliers, les hauteurs de Romainville, celles du Raincy et du plateau d’Avron étant occupés, l’ennemi ne peut s’aventurer au delà de Dugny et du Blanc-Ménil vers le nord. Vers l’est, il ne peut posséder le cours de la Marne. L’assiégé occupant la presqu’île de Saint-Maur, Châtillon et la rive gauche de la Bièvre, l’ennemi ne peut davantage s’aventurer dans la plaine entre Créteil et Villejuif. Un croquis fera saisir l’ensemble de ces positions (fig. 37). De Poissy A, à Saint-Germain B, la forêt est bordée par un ravin, avec petit cours d’eau tombant dans la Seine en C. Le petit promontoire au-dessus de Chambourcy, en a, forme le saillant de cette position. La gorge 6C peut donc être très-facilement défendue, et les hauteurs qui dominent Poissy présentent un magnifique front de défense. De E en F, s’élève la chaîne des coteaux qui couvrent la presqu’île de Houilles au-dessus de Franconville. Le Mont-Valérien est en G, Versailles en H, Marly en M. Des points très-solides peuvent réunir Chambourcy à l’étang de Saint-Quentin S. La forêt de Marlv, en d, est une excellente position. Des hauteurs de Saint-Cyr en I, en suivant les escarpements JJ'J qui longent la Bièvre, on s’appuie au plateau de Châtillon en K. Si l’ennemi veut forcer la ligne SU, qui est la plus faible, il trouve devant lui, de l’autre côté de Versailles, les belles positions de Roquencourt et de Saint-Cucufa, en LL, et de Bellevue, en N. Il ne peut que difficilement forcer le rentrant A B M I. S’il s’empare du saillant S, il trouve en arrière les positions M, L, J'. Le saillant 0 est le plateau des bois de Verrières, excellente assiette militaire qui,

Occupant à l’est la boucle de Saint-Maur 0, le plateau d’Avron R, les hauteurs du Raincy T et les bords escarpés du canal de l’Ourcq XX, on est dans une position naturellement forte et parfaitement couverte par la Marne et le canal. Un pont derrière Créteil, en V, avec une bonne tête de pont, permet, sous le feu du fort de Charenton, de tenter des mouvements contre un ennemi qui voudrait occuper la plaine entre Choisy-le-Roi et Valenton. Du point g, extrémité des positions sur la Marne au point S, étang de Saint-Quentin, il y a 55 kilomètres. Ces positions occupées et fortifiées par des ouvrages de campagne bien tracés, l’investissement de Paris ne peut être efficace, car elles donnent une ligne défensive totale de 135 kilomètres de longueur. L’assiégeant devait se borner alors à attaquer un des fronts, celui dés hauteurs de Verrières au sud, ou celui de Saint-Denis au nord. Mais, dans ces deux cas, l’assiégé, ayant conservé une grande liberté de mouvements, pouvait toujours opérer sur ses flancs.

Faudrait-il, pour garder ces positions, une armée très-nombreuse? Faisons le calcul :

Sur le plateau de Saint-Germain, un camp de

Dans la boude de Houilles et sur les hauteurs FF

Dans la boucle de Gennevillicrs

Sur le cours de la Bièvre et de l’étang de Saint-Quentin

A Mari)

Dans la boucle de Saint-Maur

Sur les hauteurs du Raincy et d’Avron

, , | l'un à l’ouest, de

Deux camps de réservé J ,, . ,

(1 autre a 1 est, de

Garnison de Saint-Denis, ligne du canal et postes

avaucés de la Courneuve à Dranc y

Garnison des anciens forts et redoutes

Réserve daus Paris

20 000 hommes.

Total

300 000 hommes.

Nous avions plus que cela à Paris pendant le siège. Il est vrai

qu’une bonne partie de ces troupes n’avaient pas de solidité ; mais

une des causes de leur fa^lesse tenait à leur défaut d’exercice, à \ 1

218 MEMOIRE SI K LA DEFENSE DE PARIS

leur peu d'habitude de la vie des camps, qualités qu’elles eusseut pu acquérir si, dès le mois de septembre, on les eût tenues dehors, on les eût occupées, instruites.

La population flottante de Paris, si nombreuse, si facile à entraîner dans le bien comme dans le mal, a prouvé depuis, pendant les journées de guerre civile, qu’elle pouvait, derrière des obstacles, opposer une résistance sérieuse à un assaillant, qu’elle est douée d’une certaine valeur militaire, et que, si l’on avait su l’occuper à temps hors des remparts, au lieu de la laisser parader et s’enivrer dans Paris, elle pouvait apporter un contingent respectable à la défense. Quant à la population parisienne, à celle qui tient au sol par ses foyers, son travail, son industrie, celle-là, pendant le siège même, et autant qu’on a su l’employer, a rendu des services considérables ; elle pouvait en rendre plus encore, sous une direction moins incertaine et plus confiante dans les ressources que contient une ville comme Paris, plus décidée à triompher des obstacles et à se mettre résolûment à la tête de la partie patriotique et saine de la population.

Il eût été facile d’établir des lignes de chemins de fer en sus de celles qui existent déjà dans le périmètre à occuper, et de porter ainsi rapidement des renforts en hommes et en matériel sur les points attaqués.

Nous avions, à l’ouest, les deux chemins de fer de Versailles, le chemin de Saint-Germain et celui de Rouen ; au sud, le chemin d’Orsay ; à l’est, celui de Mulhouse, et au nord ceux de Saint-Denis et de Colombes.

Indépendamment des ponts existants et qui mettent en communication les quatre presqu’îles de l’ouest, il eût fallu en établir de nouveaux pour faciliter les mouvements.

Quant à l’armement de ces positions, nous avions à Paris largement de quoi y suffire au commentementdusiége,puisque,dèslors, il eût été inutile de placer sur les remparts et dans les forts tant de pièces en batterie qui n’ont pas eu l’occasion de tirer.

D’ailleurs, comme l’ennemi n’eût jamais attaqué tout ce péri-

mètre à la fois, ayant plusieurs parcs de réserve, il eût été facile d’amener de l’artillerie, sur les points attaqués, en quantité suffisante.

Nos débris de corps réguliers, nos mobiles, nos gardes nationaux mêmes, retranchés sur ces bonnes positions, occupant les villages dans lesquels on eût dû laisser les habitants et qui n’eussent pas alors été saccagés, vivaient sainement, s’organisaient et prenaient confiance. Admettant même qu’il eût fallu abandonner ces positions les unes après les autres, l’ennemi eût perdu beaucoup de monde pour s’en emparer. Nous l’obligions à attaquer et à faire ce que nous avons été forcés nous-mêmes de faire. Nous étendions tellement son investissement, qu’il n’eût pu, pendant longtemps, être effectil. Une attaque repoussée nous permettait de prendre l’offensive sur un point et de faire une trouée. Nous laissions, dans l’intérieur de nos lignes, des villages habités, des cultures, des bois qui nous eussent été d’un grand secours. Nous évitions cette dévastation des riches communes suburbaines, le pillage honteux, ignoble, toléré sous nos yeux par nos propres troupes. Toutes les chances de cette malheureuse guerre pouvaient être changées ou du moins nous être moins défavorables, et nous assurer, par suite, une paix acceptable et sincère.

Pour une longue défense, il faut nécessairement à une armée coupée, ne pouvant manœuvrer, un centre puissant de ravitaillement, de secours de toutes sortes. En cela, une grande ville comme Paris fournit un appui des plus précieux ; mais il faut que cet appui soit à l’abri de toutes les péripéties d’un siège, et que, par conséquent, le système de défense ne se borne pas à le préserver contre une insulte immédiate. Il faut, autour de ce centre, une certaine liberté de mouvements pour que des corps nombreux ne soient pas sans cesse contraints d’agir sous les yeux de l’ennemi. Pendant que celui-ci nous cachait si facilement tous ses mouvements, tous les nôtres lui étaient immanquablement dévoilés. Si nous voulions opérer en masses, nos troupes n'avaient matériellement pas l'espace nécessaire pour se mettre en ligne, un nombre de voies suffisantes

pour se rendre à leur place de bataille. Elles ne pouvaient, ni se

développer, ni tenter de faire de grandes manœuvres.

En face de l’artillerie moderne et des armées nombreuses qui, plus que jamais, sont appelées à décider du sort d’un pays, l’ancien système de fortification des villes parait donc condamné. Les villes ne doivent plus être considérées que comme des points d’appui, des dépôts de ravitaillement, les refuges de la population civile. Pour leur conserver cette destination, si utile en temps d’invasion, ce qu’il convient de défendre, ce sont les lignes qui les entourent, les protègent à des distances assez éloignées. Les camps et positions retranchées sont, dans l’avenir, la véritable défense des territoires envahis. C’est donc à l’étude très-attentive de toutes ces positions que devrait s’attacher l’état-major. Il ne s’agit point de les garnir de défenses permanentes que l’ennemi, de son côté, a tout le loisir d'étudier et de connaître, mais de préparer des plans médités sur le terrain, et sur lesquels, à un moment donné et suivant les dispositions de l’ennemi, on trace les ouvrages nécessaires, lesquels, dans une contrée comme la France, peuvent être élevés en quelques semaines. Alors, l’envahisseur, ignorant ce qu'il trouvera devant lui, est contraint de ne s’avancer qu’avec la plus grande circonspection, de tûter le terrain et de se présenter en grandes fortes partout. Ce système a en outre l’avantage de ne rien coûter au pays en temps de paix, et de ne pas occuper, la guerre terminée, des espaces de terrains qui, en admettant une fortification permanente, demeurent inutilisés pendant de longues années. Je n’ai pas la prétention d’exprimer à ce sujet une opinion entièrement neuve. Plusieurs fois déjà la suppression de la fortification permanente a été considérée comme une des conséquences du système des guerres modernes. Il y aurait imprudence à trancher la question d'une façon aussi absolue; et démolir nos places en renonçant à tout jamais à la fortification permanente, ce serait folie. Nous ne sommes que trop disposés en France aux entraînements, aux partis pris brusques, sans étude préalable. Après avoir prétendu maintenir et perfectionner les défenses de toutes les villes fortifiées à une

DU ROLE DE I.A FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 221 époque où l’artillerie avait une portée beaucoup moins longue que celle actuelle, il ne faudrait pas aujourd’hui démanteler ces places sans une étude attentive de la défense de notre territoire entamé et découvert à l’est.

La fortification permanente est nécessaire pour assurer, notamment près des frontières ouvertes d’un État, la possession de dépôts, de magasins de ravitaillement des armées, de positions stratégiques d’une importance majeure. Mais ces fortifications permanentes devront être commandées par la valeur de positions naturelles plutôt que par l’existence de villes riches et populeuses.

Après cette guerre désastreuse pour la France, — et les guerres seront plus que jamais désastreuses, — la prudence ne conseillerat-elle pas aux grands industriels, aux établissements commerciaux importants, de fuir les villes fermées dont les défenses ne font qu’attirer sur eux et à coup sûr la ruine et l’incendie.

Avec les moyens de destruction dont disposent les masses d’hommes appelées à se combattre, le champ doit être laissé libre, autant que possible, au terrible jeu de la guerre et distinct des intérêts de la paix. C'est à la suite de grands mouvements savamment préparés sur de vastes territoires que les armées en viendront aux mains. La fortification doit tenir compte de cette nouvelle tactique, s’étendre, et prendre un caractère mobile devant ces masses manœuvrant rapidement. Elle doit, pour ainsi dire, suivre les armées ou les précéder, et ne plus les contraindre à défendre quand même des positions reconnues d’avance et longuement étudiées par l’ennemi. Qu’il y ait, sur certains points stratégiques occupés par des villes et de grands établissements, des assiettes préparées et fortifiées d’une manière permanente, cela est nécessaire ; mais il semblerait que ces ouvrages ne devraient être que l’ossature, le tracé en masse d’un système défensif à perfectionner et à étendre en temps de guerre, en raison des forces de l’ennemi et de celles dont on peut disposer.

L’arme du génie recevrait nécessairement ainsi une grande extension dans les armées en campagne, ou plutôt il faudrait que le

222 MÉMOIRE SL'R I.A DÉFENSE DE PARIS

soldat lui-méme fût en état de prêter un concours efficace à ces travaux, ce à quoi on ne l’a pas habitué chez nous. Les modifications apportées dans l’arme de l’artillerie, à défaut d’autres considérations, tendent à donner au génie un caractère complètement nouveau.

Pour en revenir donc au système qui paraîtrait propre à mettre Paris à l’abri des conséquences d’un nouveau siège, il ne semble pas que la conservation de l’enceinte bastionnée puisse présenter d’utilité, puisque cette enceinte, — les vivres n’eussent-ils pas manqué à Paris, — ne pouvait empêcher l’ennemi de bombarder partiellement la ville par-dessus les forts, et de la couvrir de projectiles sur toute sa surface si l’un de ces forts eût été pris ; ce qui, dans un temps donné, ne pouvait manquer d’arriver.

Un simple épaulement de terre, sans flancs, avec contrescarpe revêtue pour empêcher le passage du fossé, eût rendu le même service pendant le siège. Quant aux forts, ils peuvent être utilisés comme dépôts, comme casernes; maison a montré ici, je crois, suffisamment, que leur assiette aussi bien que leur tracé sont aujourd’hui défectueux.

Ce qu’il faudrait, pour une défense future de Paris, c’est une bonne élude de tous les plateaux environnants, ce qui ne peut entraîner à des dépenses, et quelques gros travaux de terrassements sur certains points, qui n’empêcheraient pas la culture et ne feraient qu’améliorer, en prévision d’une éventualité de guerre, des positions naturellement bonnes et dont la possession, {jour une armée destinée à défendre Paris, serait indispensable. De plus, un boisement intelligent de quelques-uns de ces plateaux et leur conservation par l’État comme bien national. Le bois manque sur certains de ces points, notamment sur les hauteurs de Chûtillon ; et le bois est un des éléments essentiels à la défense. La bonne entente des plantations offrirait déjà aux assiégés un obstacle naturel en bien des cas et dont ils profiteraient. Les Prussiens savent tout le parti qu’une armée peut tirer des terrains boisés, et s’en trouvent bien. Ainsi masquent-ils leurs mouvements, leurs travaux, peuvent-ils dégar-

DU KOLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 223 nir des postes sans que l'ennemi en ait le soupçon, et assurer les retraites en cas d’échec.

Les principes de l'attaque et de la défense en reviennent à certaines habitudes contractées chez les peuples conquérants primitifs, mais en prenant des proportions colossales. Ce ne sont plus des armées de 25 000 hommes, comme au temps de Turenne, ou de 50 000 hommes, comme sous la première république, qu’il s’agit de faire mouvoir, mais des masses de plusieurs centaines de mille hommes. Il est clair que des obstacles qui paraissaient autrefois suffisants sont d’une valeur insignifiante aujourd’hui, non-seulement à cause de l’emploi de ces masses, mais par suite de l’étendue du tir de l’artillerie et de la mousqueterie modernes.

Quand deux armées appelées à la lutte s’élevaient chacune à une centaine de mille hommes, les places fortes qui garnissaient une frontière avaient leur importance, puisqu’elles obligeaient l’armée des envahisseurs à laisser une bonne partie de son effectif pour les investirai elle prétendait passer outre, elle affaiblissait d’autant ses moyens d'action offensive en campagne. Mais quel rôle ont joué ou pouvaient jouer des places fortes dans la dernière guerre ? Nous vions 250 000 hommes au plus, non compris la réserve, à opposer à une armée de 800 000 hommes. Les Allemands, en laissant 200 000 hommes devant ces places fortes et neutralisant ainsi l’action de leurs garnisons, avaient encore 600 000 hommes disponibles pour manœuvrer devant notre armée, la trouer, la diviser et la tourner. Admettant même que nous eussions eu une armée égale en nombre à l’armée prussienne, et que nous fussions restés en dedans de nos frontières sur la défensive, après avoir déclaré la guerre; la plupart de ces places fortes, sinon toutes, étaient plutôt un embarras qu’un appui, en nous obligeant, pour les couvrir, à des manœuvres que l’ennemi eût dû prévoir, et chercher à déjouer par conséquent.

Les anciens systèmes de la fortification permanente ont fait leur temps, tout comme les châteaux du moyen âge avaient fait le leur au commencement du xvi* siècle. Mais, je le répète, en France

22ii MÉMOIRE SUR LA DÉFENSE DE PARIS,

nous sommes routiniers, et il n’est pas certain que l’expérience faite à nos dépens en ces derniers temps suffise pour nous engager à entrer dans des voies nouvelles.

Ce qu’il faudra bien reconnaître tôt ou tard, cependant, c’est que la guerre n'est plus et ne peut plus être ce qu’elle était au commencement du siècle, et qu’on ne saurait la considérer aujourd'hui que comme une vaste entreprise dans laquelle l’entrepreneur qui possède la meilleure organisation administrative, qui sait le mieux s’approprier et employer les capitaux, qui dispose du plus grand nombre de bras et du matériel le plus complet, est certain d’écraser le concurrent moins bien muni, ou plus scrupuleux, ou moins actif.

Dans l’industrie, il n’est qu’un moyen de sauvegarder les intérêts mis en souffrance par cette suprématie d’une maison qui a su se rendre, comme on dit, maîtresse des opérations sur la plaîe et tout monopoliser à son profit : c’est l’association, dans laquelle chacun apporte, qui ses capitaux, qui ses facultés administratives, qui son intelligence des affaires et son activité, qui son savoir, qui son travail manuel. Je dis association, c’est-à-dire intérêts de chacun à la prospérité générale de l’entreprise. J'ajoute que celte association, par la réunion même de tous ses intérêts, est assurée de supprimer à son tour l’entrepreneur et son monopole.

Mais il est entendu que dans une association, chaque associé, sous peine de déchéance et de perte de ses intérêts et profits, est obligé de remplir exactement les engagements qu'il a contractés, soit par l’apport de ses capitaux, soit par son travail, ce qui est tout un, puisque tout capital représente une somme de travail accumulé.

La Prusse a organisé une vaste entreprise de guerre au profit d'elle-môme et au détriment des forces que, de gré ou par menaces, elle a su concentrer entre ses mains. Ç’a été pour elle une exploitation. Or, dans toute exploitation, dirigée môme par un chef habile, il y a des côtés faibles et défectueux, si chacun de ceux qui concourent au résultat n'est pas directement intéressé et n’apporte son concours que pour recevoir un salaire ou par contrainte.

C’est le cas de la vaste entreprise dirigée par la Prusse, entre- prise dont la liquidation ne peut manquer d’être épineuse.

Quel intérêt direct les Badois, Bavarois, Wurtembergeois, Hanovriens, et tant d’autres, ont-ils dans l’entreprise? Cet intérêt est mince évidemment, eu égard aux sacrifices que ces peuples ont dû s’imposer bien malgré eux. Quelques millions que l’entrepreneur général voudra bien leur partager, une entrée triomphale à Berlin , des pendules et des tapis envoyés chez eux par leurs officiers, sont peu de chose en comparaison des pertes qu’ils ont dû subir et des sentiments de haine qu’ils ont accumulés sur leurs têtes et celles de leurs enfants, de la part de voisins chez lesquels, avant la guerre, ils ne trouvaient que bienveillance, aide et profit. Si nous sommes saccagés, rançonnés, battus et volés ; si, par suite de ces désastres, la guerre civile s’est allumée chez nous, ces alliés sont exploités , ils le savaient déjà, ils le sauront bien mieux demain. La continuation de la grande entreprise pourra donc présenter des difficultés.

L’association est dans de3 conditions autres ; chacun y apporte tout ce qu’il peut fournir de forces afin de la rendre plus productive, et la liquidation, si liquidation il y a, ne présente aucune difficulté, puisque chacun se retire avec la somme des produits qui lui est dévolue. La France, grâce à l’esprit d’unité nationale qui la distingue en Europe, est préparée à cette association. Elle n’a qu’à vouloir. Non-seulement ses plaies seront vite fermées, mais elle pourra dès lors défier tous les grands entrepreneurs d’invasions, si habiles qu’ils soient, car voudront entrer dans l’association les exploités de la veille. L’association n’aura pas besoin de reconquérir les provinces qui ont été arrachées au sol français en dépit du sentiment des populations, ni d’en conquérir de nouvelles pour trouver de meilleures frontières; les unes et les autres viendront à elle.

Le Prussien a organisé et administré la guerre à l'instar d’une immense entreprise; l'association appellera au profit de son exploitation toutes les forces des associés, quelles qu’elles soient.

226 MÉMOIRE SUR U DÉFENSE DE PARIS

Laissons les ligures employées pour rendre la pensée plus facile à saisir.

La guerre dernière a démontré deux choses : 1° Que les armées organisées en corps distinct, séparé de l’ordre civil, dans l’État, ont fait leur temps, et laissent, après une journée désastreuse, un pays renfermant une population de 38 millions d’âmes à la merci d’une entreprise de rapine. 2° Qu'en dehors de ces armées chargées, disaiton, de sauvegarder l’intégrité d’une nation et son honneur, il y a dos forces considérables qui, faute d’organisation, sont à peu près réduites à néant. Ce n’est donc pas la réorganisation de l’armée qui est à tenter, mais l’organisation de toutes les forces dont dispose un pays comme la France, en vue d’une lutte, la transformation possible, à un moment donné, de toutes les forces productrices pendant la paix en forces destructives de la guerre.

Le problème eût semblé irréalisable quand la guerre était un métier ; il est imposé et doit être résolu quand la guerre devient une question d’administration et d’emploi de toutes les forces dont dispose un pays.

En ces derniers et funestes temps, les hommes qui se prétendent à la tête du progrès, pour vaincre un ennemi qui fait la guerre — j’en reviens à ma comparaison — comme un entrepreneur trèshabile sait diriger une vaste entreprise, n’ont rien trouvé de mieux que de recourir aux errements de 17D2 ! N’est-ce pas à désespérer de voir jamais inaugurer le règne du bon sens chez nous?

Ne désespérons pas encore, la leçon est assez rude pour ramener peut-être les cerveaux français à la réflexion et à l’appréciation exacte des choses, quand la première émotion passée laissera voir la réalité dans sa froide nudité. Ne désespérons pas! Faisons appel à toutes les âmes qui ont souci, je ne dirai pas seulement de l’honneur et de la grandeur du pays, mais de la civilisation et du progrès humain. Ces âmes sont en nombre chez nous, et s’il leur manque encore l’énergie, fille des grandes épreuves, il est visible qu’il se fait en elles un travail d’épuration, qu’elles imposent silence, par leur union, aux partis, s’il en existe encore en présence de nos

DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 227 malheurs, pour ne voir que la société française. Qu’elles prennent la ferme résolution de vaincre la barbarie qui nous gagne, et que notre légèreté, notre faiblesse ont laissée s’installer dans nos foyers. A cette indulgence banale, à l’égoïsme qui ont favorisé le développement des plus redoutables maux chez nous , opposons le respect pour le travail et la saine intelligence. Cela ne peut dépendre de la volonté d’un chef, d’une assemblée, mais de tous les cœurs virils, si profondément humiliés par le spectacle de nos misères morales étalées devant l’ennemi installé dans nos provinces.

Nous avions le militarisme, qui tendait à faire de l’armée une caste exclusive dans l’État. La Prusse a trouvé le caporalisme, qui tend à assimiler des populations sans liens entre elles aux rouages d’une machine bien combinée et montée. C’est plus fort. Est-ce là la dernière expression delà civilisation? Évidemment non ; trouvons mieux.

L’organisation administrative s’applique aussi bien à la guerre qu’à la paix; c’est affaire de méthode, d’ordre, d’économie et de travail.

L’industrie — et elle l’a prouvé — produit tout aussi aisément des engins de guerre que des instruments de paix. Les connaissances spéciales de l’ingénieur, du géographe, du physicien, du chimiste, s’emploient également dans l’un et l’autre cas.

Reste la force active, la masse agissant sous une impulsion. Le nombre seul ne la constitue pas, il lui faut des cadres, le commandement et la discipline. Faites de bons cadres, vous obtiendrez la discipline; donnez uYie instruction simple, saine et robuste aux masses, vous aurez le corps disciplinable.

C’est donc à l’enseignement à faire son œuvre, c’est par l’enseignement qu’il faut commencer.

Le principe qui régit nos écoles spéciales demande à subir de profondes modifications. Si nous prenons l’École polytechnique comme exemple, on verra que la pensée qui a présidé à l’établissement de cette institution n’est plus en harmonie avec les besoins modernes. Sur cent élèves qui entrent à l’École polytechnique,

il n’v en a pas un tiers qui subissent les examens d’admission avec l’intention d’embrasser la carrière militaire, et cependant moius d'un tiers en peut sortir pour occuper des fonctions civiles ; plus des deux tiers sont jetés dans l’armée. Pour ceux-ci, c’est un pis-aller qu’ils acceptent, s’ils n’ont pas une position de fortune qui leur permette de chercher d’autres débouchés. C’est là un mal qui explique comment, dans l’armée, nous avons un grand nombre d’officiers supérieurs qui n’ont ni les aptitudes, ni les goûts qui conviennent à l’état qu’ils ont pour ainsi dire embrassé malgré eux. Et comme ces officiers appartiennent précisément aux armes spéciales, qui demandent des aptitudes particulières, il en résulte que ces corps sont remplis d’hommes ne suivant leur carrière qu’avec dégoût, nonchalance au moins, jusqu’au jour où sonne l’heure de la retraite.

L’enseignement, dans cette école condamnée à fournir des sujets à des carrières qui n’ont entre elles aucun rapport, embrasse un nombre de connaissances trop étendu et qu’il est impossible d’approfondir.

Cette école, comme l’Université elle-même, d’après la pensée qui l’a constituée, prétend donner à chaque élève une somme de connaissances reconnues nécessaires, quelle que soit la carrière à suivre ; quitte à ces élèves, après avoir reçu ce premier enseignement fondamental , à se livrer plus spécialement aux sciences que réclame leur état futur. Cela pouvait être bon alors que le nombre des connaissances nécessaires dans chaque spécialité était restreint et ne s’écartait pas sensiblement de la masse des connaissances fondamentales; mais, aujourd’hui, c’est condamner la jeunesse à une série de travaux qui dépassent la force du cerveau humain. C’est lui enseigner beaucoup de choses qui seront inutiles, et ne lui permettre que d’effleurer celles dont elle a le plus besoin.

Ainsi est-il beaucoup de gens qui savent un peu de tout, qui se croient en état, de porter sur toute chose un jugement, et qui, dans les cas spéciaux sur lesquels ils auraient à exercer leur esprit, à user de connaissances particulières, sont d’une faiblesse notoire et

DU DOLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 229 n’atteignent pas le niveau des intelligences qui n’ont eu pour enseignement que la pratique et l’observation.

De ce qu’une institution , à un moment donné, en certaines circonstances particulières , a rendu de grands services , il ne s’ensuit pas qu’elle soit toujours apte à rendre ces mêmes serviçes, si les circonstances sont autres.

L’École polytechnique était une institution excellente au moment où elle fut établie, c’est-à-dire à la fin du dernier siècle, alors que le bagage des connaissances spéciales était relativement mince. On formait ainsi une pépinière de jeunes gens qui, ayant acquis les notions scientifiques générales admises alors, pouvaient embrasser les diverses carrières pour l’exercice desquelles ces notions scientifiques forment une base nécessaire. Mais il n’en est plus ainsi : les connaissances spéciales et pratiques ont acquis un tel développement, que ce n’est pas trop de consacrer à les acquérir toutes les années de la jeunesse, et qu’il est bon de ne prendre dans la somme des connaissances générales que le strict nécessaire.

Il semble que l’enseignement en France est fait pour les natures d’élite, les esprits les mieux doués. Dans les arts, la littérature, les sciences , l’enseignement est académique toujours et partout . Cependant une nation ne saurait être composée qde do citoyens destinés à prendre les premières places dans les travaux de l’intelligence ; la grande majorité doit occuper ces positions aussi modestes qu’utiles dont dépendent l’honneur et la richesse d’un pays. Il n’est pas besoin de se préoccuper de former des génies, ceux-là s’élèvent seuls.

L’enseignement doit être fait pour les masses. Simple, pratique, évitant tout bagage superflu, tout emploi inutile du temps, ne donnant que la nourriture intellectuelle nécessaire, et dans la mesure des forces et des besoins du plus grand nombre, il ne jetterait pas dans la société un flot incessant de fruits secs, inutiles à eux-mêmes et aux autres, et qui, mieux pourvus de vanité que de connaissances pratiques, prétendent à toutes les fonctions.

Sous ce rapport, l’enseignement serait, en France à constituer sur des principes nouveaux.

C’est en grande partie au vice de notre enseignement, à son manque de direction pratique, qu’il faut attribuer l’entrainement des masses dans les grandes villes vers ce qui est théâtral et faux, leur amour pour l’apparence et le mensonge ; l’influence que prennent sur elles les esprits superficiels, gonflés de vanité, qui, n’ayant rien approfondi, sont incapables de rien produire, mais n’en manifestent pas moins les prétentions les plus étranges à se mêler à tout, à toucher à tout, à trancher les questions les plus ardues. Ainsi avons-nous vu une partie considérable de la population de Paris se livrer aveuglément à des meneurs n’employant, pour la séduire que les plus grossiers mensonges, pour l’entraîner dans la plus odieuse des guerres que des phrases creuses cachant les plus criminels desseins, et une mise en scène ridicule.

Ramener par le raisonnement des masses ainsi affolées est chose impossible; elles croient au rôle que ces impresarii leur font jouer. Dépourvues de sens pratique, se complaisant dans les illusions, elles ne sauraient faire retour vers la réalité des faits, vers le sens commun. Elles prennent pour de l’héroïsme des luttes sans raison, dans lesquelles s'engloutissent l’honneur et les intérêts du pays, qui compromettent la civilisation, et laissent à travers les âges de ces taches sombres que ni la prospérité ni la gloire ne parviennent à effacer.

Toute réforme de notre état social en lambeaux ne peut et ne doit être tentée que par l’enseignement ; le pays ne se relèvera qu’en s’instruisant.

Dans l’armée active, que nos officiers ne soient pas soumis à une réglementation méticuleuse en temps de paix ; qu’ils ne fassent pas, au sein d’un pays actif, un corps condamné à l’oisiveté; qu’ils concourent aux labeurs de la paix, mais qu’ils soient forcés de donner la somme de leurs aptitudes par des examens, sous peine de déchéance; et nous aurons, au moment d’une crise, des hommes capables, n’ayant pas vécu en dehors de la société

DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 231 civile, la connaissant, et sachant quelles sont les ressources dont elle dispose.

Ce qu’on doit demander, c’est que le pays soit également associé, sans exceptions, pour les travaux de la paix comme pour les travaux de la guerre ; que l’organisation civile puisse s’appliquer à l’organisation militaire, sans secousses, en vingt-quatre heures ; que l’administration française soit digne de ce nom, en ne se faisant plus 1 exécutif d’une coterie ou d’un parti ; qu’elle soit libérale dans la véritable acception du mot, en attirant les intelligences au lieu de les éloigner par une soumission paresseuse à la routine et la crainte de l’esprit d’examen.

Plus qu’aucun autre pays, par la promptitude avec laquelle, au besoin, il change ses habitudes, le nôtre est apte à se prêter à cette grande et nécessaire réformation ; mais il faut que le militarisme, l’esprit de routine d’une part, les brouillons, les intrigants et les fous de l’autre, ne puissent pas se mettre en travers.

Le militarisme a montré sa faiblesse, la routine sa sénilité, les brouillons leur présomption, les intrigants leur incapacité, les fous leur folie; c’est au pays, enfin, par l’organe de ses représentants, d’aviser.

L’armistice signé, j’envoyai relever la plupart des travaux faits par les Allemands autour de Paris ; j’allai en examiner les plus importants. Dans une de ces excursions, l’un de mes aides, Alsacien, parlant l’allemand, eut avec un officier prussien l’entretien que je rapporte ici fidèlement, essayant de lui conserver son caractère.

Pendant que notre jeune ingénieur prenait des notes, passe un capitaine suivi de plusieurs officiers et sous-officiers.

Le premier s’approche, et s’adressant en français à Z... (c’est ainsi que je désignerai mon aide) et le saluant :

« — Je ne veux pas être indiscret.... Pouvez-vous me montrer ce que vous faites ? Ce n’est pas un droit que j’exerce en vous adressant cette question.

» Z... Je puis facilement vous satisfaire, monsieur, voyez: je fais ce que vous-mêmes avez fait depuis cinquante ans, j’étudie vos travaux militaires, comme vous avez étudié les nôtres. »

Le capitaine est un homme jeune, à la physionomie sérieuse et expressive; après avoir regardé les croquis :

« — Êtes-vous officier français ? Parlez-vous l’allemand ?

» Z... Non ; je suis ingénieur civil et ne sais pas la langue allemande.

» Le Capitaine. Ces notes intéressent le génie et l’artillerie. Notre discipline m’interdit de vous adresser des questions en dehors de ce qui touche le service; vous pouvez donc continuer votre travail... »

Il est évident que cet officier désire cependant ne pas rompre l’entretien et son regard interrogateur attend une réponse.

« Z... Les lois de la discipline vous interdisent, dites-vous, de m’interroger; cependant vous attendez que je parle et je n’ai pas de raison pour me taire.

» Le Capitaine. Parlez, vous nous ferez plaisir... Permettez-vous que je traduise à ces messieurs, qui n’entendent pas bien la langue française, ce que vous direz ?

» Z... Volontiers.... Mais je parlerai franchement, et peut-être trouverez-vous dans ce que je dirai des expressions qui offenseront

vos sentiments. Vous ôtes les maîtres ici, je ne le puis oublier, mais je ne sais pas cacher ma pensée aux gens d’honneur qui me la demandent. Vous portez une croix sur la poitrine, vous êtes officier et certainement instruit ; si mes paroles vous déplaisent, vous avez le pouvoir de me le faire durement sentir. »

Après avoir traduit ces quelques mots, très-fidèlement, aux officiers groupés derrière lui, le capitaine ajoute :

« — Nous honorons le parler du cœur.

» Z... Votre gouvernement vientdenous faire une guerre odieuse, et exploite au profit de son ambition toutes les grandes qualités des races allemandes. Vous aimez l’étude, le travail, l’ordre, la méthode et la précision ; vous êtes industrieux et vigilants, toutes choses propres à rendre la paix prospère. Quels avantages trouverezvous dans les résultats de cette guerre? Ce n’est pas le fanatisme religieux ou l’amour de la gloire qui vous poussent — l’Allemand

n’était pas agressif par nature le respect de la famille est très-

développé chez vous; cela vous tient lieu de sentiments religieux — c’est l’accomplissement, des devoirs envers les vôtres, envers le pays; c’est l’idée de domination à laquelle la race germanique s’est crue appelée tout à coup.... Depuis cinquante ans, votre gouvernement a favorisé à son profit le développement de ces principes et vous vous ôtes identifiés avec ce gouvernement. La preuve, c'est que vous dites et écrivez : « Notre bon père le roi, la paternelle administration de notre roi. » Votre gouvernement reflète et résume vos secrètes pensées ; il est réellement la tête de la grande famille germanique.

» Le Capitaine, Vous nous connaissez bien. Continuez...

» Z. .. Pour favoriser le développement des facultés et du sentiment intime de l'Allemagne du Nord, votre gouvernement vous a envoyés

23b Ml-: Mollit; S lll U UÉKKiNSK DE PARIS,

compléter votre instruction chez les nations voisines; vous ôtes venus chez nous armés de vos méthodes scientitiques. Vous avez voulu l’enseignement obligatoire ; vous avez considéré l’armée, dans laquelle doivent entrer tous les citoyens, comme l’élément intellectuel de la nation, comme le stage nécessaire à toutes les carrières ; vous avez fait de l’avancement militaire des échelons pour les esprits distingués, travailleurs, réfléchis et hardis. Cette troupe d’élite a remis entre les mains de votre gouvernement, qui les a résumées, les études de toutes natures faites à l’étranger. Ainsi a-t-il possédé bientôt une sorte de statistique matérielle et intellectuelle de l’Europe, et particulièrementde la France, votre objectif. Ce travail était, pour beaucoup, fait dans une pensée de développement de la civilisation, une sorte d’inventaire platonique de toutes les richesses intellectuelles et matérielles dont disposait l’Europe.

» Le Capitaine. C’est vrai... Veuillez poursuivre.

» Z... Votre gouvernement cependant — qui n’est que l’expression vivante delà pensée germanique — a jeté, à un moment donné et savamment préparé, toute l’Allemagne sur la France. D’une guerre entreprise par une cour frivole et incapable , guerre qui pouvait être arrêtée lorsque les armées dont disposait cette cour eurent été écrasées, vous avez fait une guerre de races, une guerre à outrance, n’ignorant pas que la véritable nation française ne désirait ni conquêtes, ni nouvelles gloires militaires. Vous avez ainsi continué votre marche d’envahisseurs longuement préméditée; vous nous avez écrasés, bafoués, ruinés. Je dis vous!... car si votre gouvernement a fait cela, c’est qu’il savait répondre aux vœux de l’Allemagne, à ses anciennes rancunes, à ses nouvelles convoitises, à sa pensée secrète, à quelque chose de peu avouable, mais qui n’est pas moins évident ; sa rapacité. A la guerre d’extermination vous avez ainsi ajouté la guerre lucrative, l’affaire d’argent et de pillage méthodique, fructueux, organisé... Eh bien! quand vous retournerez dans votre pays, dites à vos compatriotes de renvoyer

DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 235 et renvoyez vous-même, monsieur, tous les Français que vous trouverez par delà le Rhin, car nous agirons ainsi chez nous envers les Allemands ; et vous qui êtes évidemment instruit , homme d’un esprit cultivé, ne voyagez pas en France, car si vous veniez chez l’un de nous rentrés dans la vie civile et la paix signée entre nos gouvernements, les portes vous seraient fermées. »

L’ officier prussien pâlit un peu, son regard exprima plutôt la tristesse que la colère, et tirant un journal de sa poche :

« — Voici qui vous dira que les élections faites à Berlin ne sont pas favorables à notre gouvernement ; vous vous trompez quant aux sentiments de la nation allemande... je ne saurais en dire davantage...

» Z... Il n’est pas besoin de me répondre ou de chercher à me réfuter; je sais votre pensée, j’y répondrai, au delà. D'ailleurs vous comprendrez à demi-mot.

» Le Capitaine. Que croyez-vous donc?

»Z... Exactement ce que vous savez vous-mêmes. Les Allemands sentent le besoin de se ménager la possibilité de renouer les relations commerciales, scientifiques , industrielles, avec la France qui les a tant aidés, et ils donneront un désavœu apparent à leur gouvernement pour profiter de nouveau de nos idées, de notre facilité en toutes choses, de nos qualités enfin, si nécessaires au développement de la civilisation.

» Le Capitaine. Un de nos députés de Berlin aurait reçu le mandat impératif de demander la rétrocession de l’Alsace et de Metz... Que dites-vous de cela?

» Z... Je dis ce que vous en pensez, — l’Allemagne ne céder jamais volontairement l’Alsace et Metz 1

» Le Capitaine. Les intérêts du commerce peuvent cependant le commander... L’esprit des habitants...

» Z... Le gouvernement de l’Allemagne exilera les grands industriels du Haut-Rhin, anéantira leurs établissements, à moins toutefois que les Roechlin, les Dollfus, ne détruisent eux-mêmes leurs manufactures. L’Allemagne est tout entière dévouée à votre gouvernement; la partie allemande de l’Autriche est à lui... et il le sait. »

Chacun des passages de ce discours est traduit scrupuleusement aux officiers par le capitaine, qui ne croit pas être compris de Z.... Après ces derniers mots, il le regarde attentivement et comme pour lui demander s’il a quelque chose à ajouter.

« Z... Vous voulez le fond de ma pensée? le voici... Le gouvernement impérial prussien, qui représente et résume si bien l’idée allemande, de la race allemande, ses convoitises et son arrogance longtemps contenue; ce gouvernement augmentera vos impôts, vous demandera tous les jours plus de sang, sous le prétexte de fonder la grande paix, la paix incontestée, inébranlable, appuyée sur la force. Nous connaissons cela ; nous avons passé par ces épreuves. Un jour, las, exténués, entourés d’ennemis avoués et d’amis envieux, de rancunes et de haines, un jour de désastre militaire, de déchirements intérieurs, vous vous débarrasserez de ce gouvernement astucieux et fourbe... Alors seulement la nation française pourra vous tendre la main.

» La nation française oublierait que vous avez été les vainqueurs dans cette guerre , car elle oublie plus vite ses défaites que ces victoires. Nous comprenons la gloire militaire. Mais la nation française, pour des intérêts politiques qui ne la touchent que médiocrement, a été entraînée dans une guerre qui devait conserver un caractère politique et qui a pris un tout autre tour, parce que l’Allemagne a obéi à des sentiments mauvais, inavouables entre

peuples civilisés, à un gouvernement qui avait depuis cinquante ans entretenu et cultivé ces sentiments avec une perfide habileté. Cela, la France ne le peut oublier ; car si elle s’est battue souvent, jamais dans ses guerres n’est entré un calcul de marchands, de spéculateurs sur le sang des hommes. »

Silence... Puis Z... ajoute:

« — Je vois ce qui vous embarrasse en ce moment, vous vous demandez comment nous allons nous quitter après cet entretien ? »

Signe de tête affirmatif de l’officier.

« Z... Nos devoirs sont tracés : se saluer et se séparer. »

15 mai 1871.

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